oasis avaient cessé; à peine, où de l’eau croupissait, montait un maigre
bois de palmes, par le mirage foisonné tellement qu’il apparaissait de
loin comme une oasis merveilleuse. Et rien je vous assure--villes
hautes, palmes et eaux, n’était pour nous, Allah! plus décevant que ces
mirages. Parfois, dès l’aube, nous marchions vers eux, et jusqu’au soir,
pour nous désoler de les voir, d’abord lentement éloignés, dans
l’effacement du soleil, se dissoudre.--Ainsi de vertus en vertus
marcherons-nous, El Hadj, jusqu’à la mort, dans l’espérance, et nous
soutiendrons-nous jusqu’au bout par la vision miragineuse d’on ne sait
quelle félicité--comme qui, pour s’y endormir, préparerait assidûment un
rêve à son irrévocable sommeil.--O prince mort! dans ton sommeil sans
visions, as-tu toujours soif d’eau des sources?--O visions du paradis!
heureux celui chez qui, seule la noire mort peut vous éteindre. Allah?
vous êtes seul véritable.--Je sais bien qu’il en est qui disent que ce
ne sont point là des irréalités, et que les objets sont ailleurs, et
qu’on finira bien par trouver,--dont voici la flottante apparence, d’eux
par trop de chaleur détachée,--qui se propose, plus voisine,
fallacieusement à nos prises. Mais puisque nous ne pouvions la saisir,
Allah! pourquoi la proposer?--Et nous nous déconcertions au matin, quand
devant nous se voyait l’horizon se franger,--et même le passé ne nous
paraissait plus avoir d’inévitable certitude, tant, lorsqu’on se
retournait vers le soleil, tout semblait fondre et presque se
fluidifier.--Mais ce que j’admire à présent, ce qui m’emplit de
patience, c’est de songer, ah! pauvre peuple! qu’elle était grande ta
confiance! d’où naquit ma compassion... Car enfin que connaissait-t-il
de ce qu’on attendait de lui? et qu’en attendait-il lui-même?--Il leur
suffisait, pour marcher, de croire que c’était vers un but, et que le
prince au moins le connaissant, les menait avec assurance. Combien
docilement ils suivaient sans savoir;--car de ce que le prince me dit,
je ne crus rien pouvoir leur révéler; d’ailleurs ils n’auraient pas
compris. Et quelle certitude d’ailleurs avait-il, lui-même, de l’avenir
dont il parlait? S’il croyait maintenant à ces noces, n’était-ce pas
depuis qu’il m’avait entendu les chanter? Mais il parlait alors d’une
manière si douce, si crédule et si assurée de l’enfant qui devait en
naître et porterait son nom rajeuni, ce nom que nul n’a pu connaître et
par qui tout le peuple serait gagné; il en parlait avec une assurance si
grave, que malgré le passé et à cause de mon incompréhension même j’y
croyais.--El Hadj! alors me disait-il, il te faut, comprends, croire à
moi de toutes tes forces; l’avenir a besoin de cela pour
arriver.--Prince, à force d’amour, je t’ai cru.--Chante, El Hadj! chante
maintenant les jardins où m’attend l’amante--mais d’elle ne me parle
pas.--Songeant à la monomorphie des palmes: pour faire rêver l’habitant
du désert, me disais-je, il faut parler des nombreuses ramures du Nord
et des troncs variés des arbres;--et je chantais les profondes forêts,
les ravins, l’odeur des feuilles et des mousses, les brumes du matin, du
soir, la fraîcheur de la nuit, l’aménité du jour et sur les prés
l’humidité délicieuse. Le prince m’écoutait lentement. Je disais les
travaux plus aisés; la volupté plus souriante, l’azur plus clair, l’air
moins brûlant, la nuit moins enflammée.--Y serons-nous bientôt?
demandait-il.--Nous y serons bientôt, répondais-je,--Chante encore, El
Hadj bien aimé!--Là-bas, chantais-je, coulent des eaux non plus salées.
Ah! que seront doux à nos pieds les cailloux glacés des rivières...
A chanter, la moitié de la nuit se passait.
Je ne sais si mon chant donnait de l’assurance au prince, mais moi j’en
étais extraordinairement fortifié. Ce que je chantais devenait; après
l’avoir chanté j’y croyais. Devant le peuple, le plus souvent je me
protégeais de silence; il suffisait qu’il crût que le prince guidait. Et
quand je parlais, je disais: Le prince vous mène; il sait où il lui
plaît d’aller. Mais de cela que vous dirais-je? Que suis-je devant lui,
moi-même? Devant vous, il est vrai, prophète; devant le prince, un
serviteur. Et je me prosternais vers sa tente en exemple de soumission.
Cependant chaque après-midi devenait un peu plus accablante. Quand les
mirages n’y germaient pas, on ne voyait exactement devant soi que les
sables roux de la plaine qui se levaient en dunes par instants; le seul
épisode d’un jour était d’avoir cueilli des coloquintes. Pour occuper
j’imaginais des pratiques plus rigoureuses et de singulières privations.
A peine dans le camp avions-nous emmené quelques femmes, mais je citai
des heures pour les toucher; pourtant ils n’avaient point comme moi le
cœur rempli d’amour pour le prince et n’étaient point occupés par cela.
Devant eux je montrais de la suffisance et pour qu’ils ne m’interrogent
plus, je n’affirmais que des choses incohérentes: aux soumis des
promesses de récompense, aux révoltés des menaces de châtiment. Puis je
m’en retournais près de la tente où le prince ne me laissait entrer que
le soir--et jusqu’au soir je sentais se défaire mon assurance, qui près
du prince renaissait.--Mais je ne sais comment, lorsque j’avais faibli
le jour, au soir le prince le savait.--El Hadj! disait-il alors d’une
voix toujours amoindrie, c’est en ta foi que je repose; en ta croyance
en moi je puise la certitude de ma vie.--Je ne comprenais pas alors,
mais après chaque jour de doute, au soir je le trouvais un peu plus
affaibli. Hélas! et c’est pourquoi chaque matin ma foi s’en réveillait
plus faible; puis quand auprès de lui toute la nuit je refaisais ma
confiance, lui n’était point par là fortifié.--El Hadj! disait-il alors,
pauvre prophète! comme ton amour est petit! Vaut-il la peine que j’en
vive? si tu n’en es pas plus brûlé,--O! répondais-je, je vous aime,
prince, autant que je peux vous aimer.--C’est au soleil que tout
chancelle; la nuit je m’assieds près de vous et me consume de
ferveur.--Que ne suis-je sous votre tente tout le jour? nous nous
consolerions longuement; durant le jour aussi je vous aime; j’attends la
nuit et pleure que vous ne m’apparaissiez pas. Que ne vous laissez-vous
mieux connaître? Je ne souhaite connaître que vous. Ah! si je pouvais
voir ton visage, prince, j’en serais tout fortifié.--Alors le prince me
prit la main, et j’en fus tellement troublé... Ma tendresse en fut
augmentée, mais ma confiance navrée--tant cette main brûlait de fièvre.
Le lendemain, entre les marches du long du jour, près de sa tente encore
déployée, espérant qu’il m’entendrait, je chantais:
Ma tente vogue sur le désert
Comme sur une mer embrasée.
Portes de toiles, que le vent vous soulève!
Portes de ma tente, vous êtes de lumière pénétrées.
Soulevez-vous, portes de toile
Et laissez entrer mon désir.
Mais à peine si le vent faisait claquer la toile comme la voile d’un
navire. Le prince dormait tout le jour et ne m’entendait pas chanter.
Alors je reprenais d’une façon plus murmurée:
Mon doux ami dort sous la tente,
C’est pour qu’il dorme que je veille.
Quand je suis seul c’est que j’attends mon ami,
Je ne vais à lui que le soir.
C’est maintenant l’heure de tous les feux du Midi;
Toute la terre flétrit de soif et de crainte et d’attente;
C’est l’heure où la volonté des hommes vaillants s’épouvante,
Où la pensée des sages se déconcerte,
Où la vertu des purs s’altère,--
Tant la soif est désir d’amour
Et l’amour est soif de toucher,--
Où tout ce qui n’est pas de feu
Sous cette ardeur se décolore.
Il en est qui, le soir venu, n’ont plus retrouvé leur courage
et que tant de chaleur a lassés;
Il en est qui le long du désert ont cherché toute la nuit après,
en vain leur pensée égarée;--
A cause de mon doux ami
J’attends la douce nuit sans crainte.
Quand le soir vient, mon ami se réveille;
Je vais à lui; nous nous consolons longuement.
Il promène mes yeux dans les jardins des étoiles.
Je lui parle des grands arbres du Nord
Et des froids bassins où la lune,
Berger du ciel, comme une amante, va se laver;
Il m’explique que les seules choses périssables
Ont inventé les seules paroles
Et que celles qui ne doivent point périr
Se taisent toujours, ayant tout le temps pour parler--
Et que leur éternité les raconte.
Comprenant à peine pourquoi, je m’effrayais, ainsi chantant, à cause du
silence même du désert, de ces étranges paroles du prince, que je
rapportais dans mon chant.
Cette nuit, quand, sous la tente à peine éclairée, je le revis, il était
las: Prince, lui dis-je, il faut un gage d’alliance--de ton alliance
avec moi; qu’à défaut de toi je possède et dans le cours du jour je
puisse regarder.--Comment, répondait-il, El Hadj, ne comprends-tu pas
que toi-même es gage d’alliance entre le peuple et moi?--et qu’entre toi
et moi il ne peut y avoir aucun signe, puisque à toi je ne suis point
caché;--quoi d’autre veux-tu de moi, que moi-même? Tu t’occupes de moi,
je le sais,--mais pas suffisamment de ton peuple; et pourtant lui ne
connaît de moi que toi-même; c’est par ta face que je parais devant lui
et par ta voix que je lui parle. Tu ne lui parles pas assez; comment dès
lors veux-tu qu’il m’aime?--Puis, presque tristement me parut-il, et
d’une voix un peu changée il ajouta: Certes je te montrerai mon
visage,--mais à le voir ton amour ne sera pas rassasié. Faut-il donc que
de plus de désir tu l’attises?--Et sorti de son lit, chancelant comme un
convalescent très faible, il souleva la toile de la tente et devant la
face pâle des cieux découvrit son pâle visage. Il était beau d’une
beauté surnaturelle, et semblait d’une autre race que nous,--mais pâle
inexprimablement et d’expression si lassée que voici que ma foi s’en
allait disparaître, tandis que je sentais en son lieu un amour tout
humain m’envahir. Et je restais devant lui sans geste et sans parole,
jusqu’à ce que tombant à ses pieds je saisis de mes bras ses genoux
frêles, puis pensai m’évanouir de tendresse, de doute et de désolation
en sentant sur mon front trop brûlant sa main trop tiède se poser.
Ce fut le lendemain, au soir, qu’après la longue marche, une suprême
dune ayant été franchie, apparut devant nos désirs hors d’haleine, d’un
lac ou d’une mer la plaine doucement azurée. Alors, dans tout le peuple,
les cris délirants des premiers faisant se hâter tous les autres, ce fut
un mouvement sans nom; comme si la vue d’une très prochaine fraîcheur,
assouvissant déjà leur âme en espérance, suffisait pour un soir à les
désaltérer;--prosternés ainsi qu’en prière, ils criaient vers les eaux
sans y aller, et leur soif, à se sentir bientôt devoir être étanchée, en
devenait voluptueuse. C’étaient des chants, des cris d’une sensualité
reconnaissante et délivrée; d’autres dansaient. Aucun ne songeait plus à
avancer; comme si suffisaient des promesses au lieu des satisfactions;
comme si jamais soif avait pu s’étancher d’eau salée, l’amour de
visions, ou de remises l’espérance.--A peine une petite lieue séparait
encore du rivage, mais après une immense fatigue cette immense joie les
brisait. Certainement que de son lit fermé qui précédait toujours la
marche, le prince entendit les cris délirants de son peuple. Les
porteurs, au demi-versant de la dune, s’arrêtèrent et la tente royale
fut dressée. Le soleil déclinait vers un soulèvement de brume ou de
poussière que son rayonnement oblique rougissait; l’horizon derrière la
mer se fondait en une adorable dorure; un instant au reflet du ciel les
eaux parurent embrasées, puis brusquement, l’astre disparu, la nuit vint
complète et fermée.--Je savais que parfois les marées sur un sol plan
peuvent beaucoup s’étendre et que dangereuses souvent sont les plages
des mers inconnues--et donc j’étais heureux que nous nous arrêtassions
là, encore loin et haut sur la colline.--Toutes les tentes furent
posées; le camp se forma; les feux du soir brillèrent. La tente du
prince, presque inéclairée était avant le camp comme un isolé
promontoire; la mer semblait avoir empli la nuit.--Je m’approchai de la
tente du prince.
Il était debout, penché hors de la tente, soulevant la porte de toile;
il était sans voile à sa face et ses yeux cherchaient dans la nuit.
Lorsqu’il me vit: Je ne vois point la mer, dit-il, El Hadj!--Il parlait
mystérieusement; à l’entendre prononcer mon nom, je trouvais une presque
amoureuse douceur.--C’est que la nuit est trop close, répondis-je;
tantôt la lune paraîtra.--Je n’entends point la mer, El Hadj.--Ah!
prince, c’est qu’elle est très calme et c’est que nous en sommes trop
loin.
--El Hadj! reprit-il lentement, c’est sur l’autre bord de cette eau que
mes noces sont préparées et que grandit pour nous l’attente. El Hadj!
malgré le nuit, dans la nuit, où personne ne puisse te voir, il faut que
vers la mer tu descendes; la lune se lèvera quand tu parviendras sur la
rive; regarde si l’on voit l’autre bord,--ce que l’on voit sur l’autre
bord,--si l’on distingue enfin les arbres, les grands arbres dont tu me
parles dans tes chants. Va, mon El Hadj! El Hadj bien aimé, vas-y
vite--puis raccours aussitôt vers moi.
Je partis;--j’allai, malgré ma lassitude. Je descendis les pentes de la
dune et me sentis bientôt lourdement enveloppé par la nuit. M’étant
retourné vers le camp je n’en vis plus aucune flamme; un brouillard
presque opaque me les cachait, dans lequel je pénétrais plus avant
tandis que je descendais vers la plage. J’avais confiance en la lune
pour guider mes pas au retour. J’étais las; las au point d’en oublier
mon espérance. Je m’étonnai, je m’en souviens, de l’odeur trop fade de
l’air; l’humidité qui le chargeait n’était point, comme il eût fallu,
âpre de la salure marine, mais rappelait plutôt les exhalaisons des
marais.--Mais alors, devant moi qui marchais, cette vapeur
frémit,--chancela, s’argenta, s’ouvrit, et, comme un pâtre aux
bergeries, s’occupa gravement la lune.
Elle flottait au-dessus d’une plaine d’une quiétude inconnue. J’étais au
bord d’un étendu mystère où ne remuait pas un flot, mais sur quoi riait
et brillait la belle image de la lune, indéfiniment élargie.--Le terrain
cessait sans secousse; le sable plat se remplaçait simplement par autre
chose, qui continuait sa planitude, et que je comprenais ne pas être de
l’eau. J’avançai; j’entrai--c’était comme dans une matière incréée, ni
tout à fait solide, ni tout à fait liquide, mobile sous mon pied, sinon
tranquille, mais comme imparfaitement figée. A ma gauche un élan de
sable y gagnait, persistait, mince promontoire où des joncs débiles
croissaient. J’y marchai... après, ce n’était plus, non, ni de la terre,
ni de l’eau... une espèce de limon, de vase, qu’une mince croûte de sel
recouvrait, y mettant les reflets de lune, et sous le ciel du soir
d’abord ayant pu paraître azurée. Je voulus m’avancer encore; cette
croûte fragile crevait; j’enfonçais dans une profondeur dissimulée
d’abominable fange molle.--M’accrochant aux joncs, à genoux ou couché,
je revins reposer sur le sable. Je m’y assis; je regardai; mon
étonnement était si grand devant cette mer irrêvée, de boue protégée de
sel, où mon poids avait fait un trou--que je ne sentais plus en moi,
plus même ma désespérance. Accablé de lassitude et de stupeur, je
regardai la lune sereine, au-dessus de la claire étendue, sembler rire
et briller--sur cette morne plaine insondée, plus morne encore que le
désert.--Et voici que la lune plus haute, éclairant plus fort l’horizon,
montra de l’autre côté de la mer une autre rive non lointaine, et il
semblait que de grands arbres s’y penchassent... Mais le sable où
j’étais assis fléchissait; je dus quitter le promontoire, revenir en
arrière, à la berge où cette mer finissait.--Là je me couchai contre
terre, et sentis maintenant si complètement ma solitude et l’environ de
cette immensité... et cette mer, pour être étroite, me disais-je, n’en
serait pas plus franchissable... et toute ma vertu soudain m’abandonna;
elle ne s’enfuyait pas, je suppose; elle disparaissait comme de l’eau;
comme de l’eau qui se perd dans le sable; elle disparaissait
complètement. Soudain je me sentis sans courage et quelqu’un que sa foi
a complètement abandonné. Il me semblait que m’envahît, qu’en moi
s’étendît, s’ouvrît une désolation sans larmes, plus vaste encore et
aussi morne que le désert.
J’étais trop las pour regagner aussitôt les tentes, et qu’eût-ce été
pour dire au prince? Et, malgré tout, l’éclat de cette nuit était si
pur, si délectable, que mon esprit désemparé s’y complaisait. Pourtant,
ivre de nuit avant l’aube, pour n’en point rencontrer déjà qui,
descendant du camp vers la mer et s’apercevant qu’elle est fausse,
n’importunassent ma douleur par de piètres lamentations, dès que je vis
la nuit enfin dolente chavirer sur la dune où la blancheur naissait, je
me remis en route vers les tentes qu’éclairait encore à demi la lune
déclinante.
Clartés naissant de tous côtés du ciel! Blancheurs de lune sur les
tentes!... O! genoux fléchissants, mains tendues, et, de qui veut prier,
inquiète étreinte de l’ombre... Prophète, je le suis, c’est
moi.--Prince! à ton peuple j’ai su parler dès que toi tu n’as plus rien
pu dire. Ah! longues marches dans le désert! attentes d’on ne sait plus
quoi; genoux rompus; soif augmentée; passe des heures sans
surprises;--langueurs des nuits; longueur des jours; oasis au soir
défaillantes.--Arbres du Nord; rameaux vaguement désirés; ah!
promontoires! promontoires lancés vers le ciel, où l’on s’avance, où
l’on s’avance; après lesquels on ne peut plus... Blancheurs de lune sur
les tentes! nuit finie; clartés naissant de tous côtés du ciel... Puis,
ô! porte de toile soulevée; mystérieuse tente où j’entrai! Porte de
toile retombée, comme sur un secret se reclôt du silence; couche vers où
je m’approchai, qu’une mourante flamme éclairait; couche horriblement
creuse et qui semblait vidée, où le prince gisait sans vie.
* * * * *
Prince, tu t’es trompé; je te hais. Car je n’étais pas né prophète;
c’est par ta mort que je le suis devenu; c’est parce que tu ne partais
plus, que moi j’ai dû parler au peuple... Peuples abandonnés dans le
désert, c’est sur vous seulement que je pleure.--Toi, prince disparu,
que je te haïsse, le sais-je?... mais je languis d’ennui, de faim, de
lassitude pour t’avoir tellement aimé; et le doux souvenir de chaque de
tes nuits me fait sentir, hélas plus désolée ma plus définitive
solitude.
Je n’aimais point le peuple jusqu’alors, mais dès lors j’eus pitié de
lui.--L’aimais-tu?--Pour quel bien est-ce donc que tu le menais loin des
villes?--Car le bruit de tes noces n’a pas retenti jusqu’à nous. Nous
n’avons pas entendu les cymbales. Mes oreilles sont pleines
d’attente.--Où se sont-elles célébrées que déjà leur rumeur soit
éteinte? Prince, je ne le dirai pas... nul ne sait que c’est dans la
mort qu’elles sont si silencieuses.--Prince j’ai dû tromper le peuple,
parce que tu l’avais déjà trompé--et parce que je connaissais et que
j’avais pris en pitié ton peut-être involontaire mensonge. Prince, j’ai
prolongé ta misère, jusqu’à par delà de ta mort. J’ai redéfait toute ta
route. Tu menais le peuple au désert; je l’ai ramené vers la ville; je
l’ai guidé vers les rassasiements en rémunération des faims qu’au long
des sables d’aridité, pâtre indolent, tu nous fis paître...
* * * * *
Le petit matin frémissait; c’était l’heure où, les autres jours, j’avais
coutume de quitter le prince. Je sortis de la tente, les yeux secs, et
le visage composé. Nul encore n’était descendu vers la plage. Je voulus
préparer leur prochain désespoir; donner pour châtiment leur déboire
effroyable lorsqu’ils approcheraient de la mer: inventer donc une
certaine faute; tendre au peuple comme l’occasion d’un péché qui motivât
ce châtiment--de sorte qu’ils pussent considérer comme un peu méritée
leur histoire, et, par cela, sinon s’en attrister moins, du moins m’en
devenir soumis et me craindre. Moi que n’avait mené que l’amour je ne
les pouvais ramener que par la crainte.--Et donc malgré l’impatience de
leur soif, ou mieux à cause d’elle, je leur dis: Le prince met vos
fidélités à l’épreuve. Il n’entend pas descendre après vous vers la
plage tant attendue. Ne suis-je pas le premier? a-t-il dit; ne dois-je
pas le premier m’y laver, m’y baigner et y boire? Malheur à qui
descendrait vers la mer avant moi. Il paierait cruellement cet outrage,
et ne serait pas seul châtié. Lorsqu’il n’y en aurait qu’un à pécher,
vous tous supporteriez la récompense de sa faute. Car mon courroux
dépassera toute attente et semblera déborder le péché.--J’ai besoin,
m’a-t-il dit, que le peuple me craigne et j’espère de lui la soumission
complète; or, cette faute me serait signe, même commise par un seul,
comme d’une complète insoumission.--Mais écoutez: mon intention n’est
pas de descendre aujourd’hui sur la plage, ni demain, mais seulement le
matin après le second jour; et c’est là que sera votre épreuve; malgré
votre soif, attendez. Il faut, avant de s’approcher de l’eau, élever un
autel à Dieu, en signe d’action de grâce, et pour y pouvoir sacrifier.
C’est à quoi vous emploierez ces deux jours. Vous élèverez cet autel à
une très petite distance de la plage, sans vous inquiéter que ce soit
sur du sable mouvant. Vous trouverez du gypse pour du plâtre et au pied
de la dune des blocs de sable conglutiné. Vous creuserez l’autel,
dessous, comme une cave.--Allez. Je veux que tous y travaillent. J’ai
hâte de pouvoir sacrifier.
Dans l’ennui des deux jours et malgré la contrainte, le travail avança
rapidement. Je ne sais si peut-être déjà quelqu’un d’eux avait
secrètement enfreint mon ordre. Cela n’importait point. Quand tous
obéiraient, pensais-je, la mer n’en serait pas moins telle. On en
pouvait toujours supposer un, pécheur, pour qui tous pâtiraient,--tous
ne pouvant savoir ce qu’un seul d’entre eux aurait fait.
Dans l’ennui des deux jours la mer fut azurée; l’autre rive se révélait
vaguement et se couronnait de mirages que le cours des heures variait.
Je restais auprès de la tente du prince pour faciliter leur péché.--La
nuit, je descendais jusqu’à la plage dont je connaissais la surprise. Je
m’asseyais non loin du bord, uniquement épris de regarder. La lune se
levait, plus pleine que la veille; moins étonné je la pouvais mieux
contempler. Il semblait que le silence était, là, vraiment et chose
réelle, et que c’était mon adoration. Car je ne savais pas, avant,
qu’une nuit pût être si belle, et je sentais en moi, plus profondément
que je n’eusse pensé trouver profondeur en moi-même, un autre amour,
plus fervent mille fois, plus doux, plus reposé que l’amour que j’avais
pour le prince, et auquel il semblait que cet immense calme répondît.
De sorte que, plus pacifique encore, cette nuit la troisième, lorsque la
lune vint éclairer mes pas vers la berge--lorsque, pèlerin fatigué,
furtif comme un voleur de nuit, j’eus porté, j’eus traîné par le pan du
manteau qui revenait sur son visage, le prince, dont j’aurais pu voir la
nudité, maintenant, mais cadavre et qui ne valait plus qu’on y
pensât--lorsque je l’eus posé sous l’autel où le lendemain par pénitence
dérisoire tout le peuple sacrifierait--quand je l’eus étendu dans cette
cave étroite que pourquoi j’avais fait creuser--alors, de l’amour de mon
âme enfin désolément délivré, seul dans la nuit je pus crier ma joie et
repoussant le passé mort, laisser enfin mon espérance divaguer.--Je ne
me doutais pas, avant, de combien j’étais las de ce pèlerinage, ne
savais dans combien de nuit il s’enfonçait; mais alors, m’avançant une
dernière fois sur la berge, pour revoir sans plus de frayeur cette mer,
après tout pour qui seul effrayante la croyait devoir traverser, la
regardant alors si belle et comme de cristal azuré, je sentis ma foi de
la veille très lentement se déplacer; mon adoration toujours vive,
puisque le prince était mort éperdue, s’élargir puissamment jusqu’aux
limites mêmes de l’infini désert; et, parce que mon âme plus grave se
pénétrait de majesté, je croyais que c’était le bonheur.
Maintenant que je crois qu’il est impossible, je ne me souviens plus si
je parvins vraiment au bonheur. Je me souviens que je voulus chanter,
que je ne pus, puisque ce n’était plus pour personne, de sorte qu’en
moi-même et seulement je disais, et redisais sans plus comprendre ma
pensée: Prince! qui donc est mort?--Pas moi.
Joie? peut-être; je ne comprenais pas alors combien en l’instant même il
triomphait; car il n’était mort que pour moi et qui précisément seul
l’aimais. Devant le peuple sa litière vidée devait toujours marcher
comme emplie; je devais incessamment l’avoir vu, et je ne parlais plus
que pour rapporter ses paroles. Je ne comprenais pas d’abord de quel
poids serait cette réalité de mon mensonge, et que le prince mort, dans
ce mensonge, persévérait. Car, à l’imaginer sans cesse, mon amour était
attisé. Je ne le savais rien que mort; je ne pouvais l’imaginer que
vivant. Parfois, la nuit, dans sa tente, tout seul à présent, je
dormais; et mon sommeil sans rêves me devenait comme une représentation
de sa mort; mais parfois à cause des autres, près de sa tente je faisais
semblant de lui chanter; alors je me souvenais de nos nuits et
m’attristais d’avoir vu son visage. Ma douleur s’acharnait au simulacre
imposé de sa présence. Comme aux vivants on lui portait chaque jour à
manger; tout ce que je faisais pour le représenter aux autres m’aidait à
constater son absence. Plus je sentais qu’il eût dû être, plus je savais
qu’il n’était pas.
Et dès lors m’habita cette pensée, lassante et puissante comme un désir:
certes je goûterai le bonheur de mon âme, déjà prêt, mais quand elle
sera du peuple et de l’amour et complètement, délivrée.
* * * * *
Maintenant le peuple est parti; il a repris sa ville délaissée. Je l’ai
ramené du désert. Il ne m’a pas aimé, parce que je prophétisais sans
douceur, ayant peur de m’apitoyer; et il n’a pas aimé le prince, car je
ne supposais de lui que des paroles de rudesse:--Je ne pouvais parler
d’amour puisque c’était pour un mensonge. Il fallait l’imposer jusqu’au
bout; ne pas autoriser ma défaillance. Puisque je n’avais pas de force,
ne devais-je pas simuler... Mais je sais maintenant, s’il y a des
prophètes, que c’est parce qu’ils ont perdu leur Dieu. Car si Lui ne se
taisait pas, pourquoi formuler ses paroles?
Certes aussi j’ai fait de faux miracles; j’ai fait jaillir l’eau du
rocher; j’ai fait douces des sources amères, et quand est venu le vol
des cailles j’ai dit que c’était parce que j’avais prié. Quand Boubaker
s’est soulevé je ne sais pas comment j’ai pu maîtriser sa révolte, sinon
que j’agissais en désespéré. J’ai menacé. Après, plus aucun ne douta de
ma force; il n’y avait que moi qui n’en étais pas convaincu.