plus bas, dans la vallée moins ténébreuse, les cimes flottantes des
arbres; et plus bas encore, une brume. O! comme nous nous serions
penchés, pour voir les cerfs descendre boire.--Et les deux chevaliers?
dit Rachel.--Ah! laissons-les, dit Luc--occupons-nous de l’avenue.--Il y
vint, vers midi, une assemblée de jeunes femmes; elles marchaient en se
donnant la main, comme vous avec vos compagnes; elles riaient; puis
vinrent des hommes costumés de soie et de dorures frivoles; s’étant
assis, tous ensemble causèrent.
Le jour passa; eux s’étaient tus et l’ombre avait crû sur la mousse; ils
se levèrent et s’en allèrent pour voir se coucher le soleil. Et l’avenue
s’emplit d’inquiétude et de murmure; tout s’apprêtait à
s’endormir;--puis tout se tut; c’était le soir et les branches se
balancèrent; les troncs gris paraissaient mystérieux dans l’ombre; il
s’éleva un chant d’oiseau crépusculaire. Alors l’on vit dans la nuit
commencée deux chevaliers s’en revenir; ils marchaient l’un vers
l’autre, à cause de la route suivie, et leurs chevaux étaient comme
après une grande fatigue. Eux ils étaient courbés, plus graves qu’au
matin à cause de la tâche vaine. Et s’étant rejoints sans un mot ils
redescendirent l’allée qui redescendait la colline, s’enfonçant dans la
nuit sous les branches.--Pourquoi partir alors, Luc--dit Rachel; à quoi
sert de se mettre en route. N’êtes-vous pas toute ma vie?--Mais vous,
Rachel, dit Luc--vous n’êtes pas toute la mienne. Il y a bien des choses
encore.
III
Madame, cette histoire m’ennuie. Vous savez bien que si j’ai fait des
phrases, c’est pour les autres et pas pour moi. J’ai voulu raconter un
rapport de saisons avec l’âme; il nous fallait gagner l’Automne: je
n’aime pas abandonner n’importe quelle tâche entreprise.
Deux âmes se rencontrent un jour, et parce qu’elles cueillaient des
fleurs toutes deux se sont crues pareilles. Elles se sont prises par la
main, pensant continuer la route. La suite du passé les sépare. Les
mains se lâchent et voilà, chacune en vertu du passé continuera seule la
route. C’est une séparation nécessaire, car seul un semblable passé
pourra faire semblables les âmes. Tout est continu pour les âmes.--Il en
est, vous savez, nous le savons Madame, qui chemineront parallèles, et
ne pourront pas s’approcher.--Donc Luc et Rachel se quittèrent; un seul
jour, un seul instant d’Été, leurs deux lignes s’étaient mêlées,--un
unique point de tangence--et déjà maintenant ils regardaient ailleurs.
Sur le sable assis près des vagues, Luc regardait la mer, et Rachel la
contrée. Ils cherchaient par moments à ressaisir l’amour qui se dénoue,
mais c’était du plaisir sans surprise; c’était une chose épuisée et Luc
était heureux en songeant à partir. Rachel ne le retenait plus.--Quand
ils sortaient ensemble encore ils marchaient en songeant--j’allais dire:
pensifs; chacun regardait devant lui au lieu de tant regarder l’autre.
Luc ne songeait plus à l’amour, mais leur amour laissait en eux, comme
le souvenir d’une grande douceur, et comme le parfum des belles fleurs
fanées--tout ce qui restait des guirlandes--mais sans tristesse, sans
tristesse.
Certains jours, ils marchaient ainsi, languissamment et sans paroles. A
cause des couleurs splendides qu’avaient prises les feuilles d’automne,
d’un si beau reflet dans les eaux, ils préféraient les eaux dormantes et
se promenaient lentement sur leurs bords. Les bois étaient glorieux et
sonores: les feuilles en tombant découvraient l’horizon. Luc songeait à
la vie immense.--Je dis cela parce que moi j’y songe; je crois qu’il
devait y songer.--Luc et Rachel m’ennuient, Madame; que vous dirai-je
encore d’eux?
Ils voulurent retourner voir le parc aux grilles merveilleuses. Ils
trouvèrent longeant le mur, cette petite porte cachée, jadis très close
et sans serrures--ouverte maintenant; ils entrèrent;--c’était un parc
abandonné.
Rien ne peindrait la splendeur des allées. L’automne jonchait les
pelouses, et des branches s’étaient cassées; de l’herbe avait couvert
les routes, de l’herbe en fleur, des graminées; ils marchaient là-dedans
en silence, près des buissons pleins de baies rouges, où des
rouges-gorges chantaient. J’aime la splendeur de l’automne.--Il y avait
des bancs de pierre, des statues, puis une grande maison se dressa, les
volets clos et les portes murées.--Dans le jardin restait le souvenir
des fêtes; des fruits trop mûrs pendaient aux espaliers.--Comme le soir
tombait ils repartirent...--
* * * * *
...--Racontez-moi l’Automne dit Rachel. L’automne reprit Luc, ah! c’est
la forêt tout entière, et l’étang brun près de l’orée. Les cerfs y
viennent et le cor retentit. Taïaut! Taïaut! La meute aboie;--les cerfs
se sauvent. Promenons-nous sous les grands bois.--La chasse
accourt;--elle est passée;--avez-vous vu les palefrois? Le son du cor
s’éloigne, s’éloigne dans les bois.--Allons revoir l’étang tranquille,
où tombe le soir.--
--Votre histoire est stupide, dit Rachel; on ne dit plus: des palefrois;
et je n’aime pas le tapage. Dormons.--Alors Luc la laissa; n’ayant pas
encore sommeil.--
* * * * *
Ce fut bientôt après qu’ils se quittèrent; adieu sans larmes et sans
sourires; tranquille et naturellement; leur histoire était achevée.--Ils
songeaient aux choses nouvelles.
Voici l’automne ici, Madame; il pleut, les bois sont morts et l’hiver va
venir. Je pense à vous; mon âme est brûlante et calmée; je suis assis
auprès du feu; près de moi sont mes livres; je suis seul, je pense,
j’écoute.--Reprendrons-nous comme autrefois nos beaux amours pleins de
mystère?--Je suis heureux; je vis; j’ai de hautes pensées.
J’ai fini de vous raconter cette histoire qui nous ennuie; de grandes
tâches maintenant nous appellent. Je sais que sur la mer, sur l’océan de
vie, des naufrages glorieux attendent,--et des marins perdus, et des
îles à découvrir.--Mais nous restons penchés sur les livres, et nos
désirs s’en vont vers des actions plus certaines. C’est cela qui nous
fait, je le sais, plus joyeux que les autres hommes.--Parfois cependant
lassé d’une étude trop continue, je descends vers les bois, par la
pluie, et je vais voir finir l’automne.--Et je sais qu’après, certains
soirs, rentrant de cette promenade, je me suis assis près du feu, comme
ivre du bonheur de la vie, et presque sanglotant d’ivresse, sentant en
ma pensée des œuvres sérieuses à faire.--J’agirai! j’agirai; je vis.
Entre toutes nous aurons aimé les grandes œuvres silencieuses. Ce sera
le poëme, et l’histoire, et le drame; nous nous pencherons sur la
vie,--comme vous le faisiez bien ma sœur, méditative et soucieuse.
Maintenant je pars, mais songez, songez aux bonheurs du voyage...
Pourtant, j’aurais aimé--voici l’hiver--prolonger ce récit ensemble.
Nous serions partis seuls un soir vers une ville de Hollande: la neige
aurait empli les rues; sur les canaux gelés, on aurait balayé la glace.
Vous auriez patiné longtemps, avec moi, jusque dans la campagne; nous
aurions été dans les champs où l’on voit se former la neige elle s’étend
infiniment blanche; il fait bon sentir l’air glacé.--La nuit vient, mais
où luit la neige; nous rentrons. Maintenant vous seriez près de moi dans
la chambre; du feu; les rideaux clos, et toutes nos pensées.--Alors vous
me diriez, ma sœur:
_Aucunes choses ne méritent de détourner notre route; embrassons-les
toutes en passant; mais notre but est plus loin qu’elles--ne nous y
méprenons donc pas;--ces choses marchent et s’en vont; que notre but
soit immobile--et nous marcherons pour l’atteindre. Ah! malheur à ces
âmes stupides qui prennent pour des buts les obstacles. Il n’y a pas
_des buts_; les choses ne sont pas des buts ou des obstacles--non, pas
même des obstacles; il les faut seulement contourner. Notre but unique
c’est Dieu; nous ne le perdrons pas de vue, car on le voit à travers
chaque chose. Dès maintenant nous marcherons vers lui; dans une allée
_grâce à nous seuls splendide_, avec les œuvres d’art à droite, les
paysages à gauche et la route à suivre devant nous;--et faisons-nous
maintenant, n’est-ce pas, des âmes belles et joyeuses. Car ce sont nos
larmes seulement qui font germer autour de nous les tristesses.--_
Et vous êtes semblables, objets de nos désirs, à ces concrétions
périssables qui, sitôt que les doigts les pressent, n’y laissent plus
que de la cendre.--_Qualquiera ventio que sopla._
* * * * *
Levez-vous, vents de ma pensée--qui dissiperez cette cendre.
Été 1893.
Yport et La Roque.
EL HADJ
ou
LE TRAITÉ DU FAUX PROPHÈTE
_A Frédéric Rosenberg._
O! prophète fais connaître tout ce qui est descendu sur toi à
cause de ton Prince, car si tu ne le fais pas, tu n’as pas
rempli son message.
_Le Koran_, V, 71.
Qu’êtes-vous allés voir au désert? Un roseau secoué par le
vent?--Mais qu’êtes-vous donc allés voir? Un homme couvert
d’habits précieux?--Mais qu’êtes-vous donc allés voir? Un
prophète?--Oui, vous dis-je, et plus qu’un prophète...
_Mathieu_, XI, 7-9.
_El Hadj_ a paru dans le second numéro du _Centaure_, en septembre 1897.
Maintenant que près du soleil couchant les minarets aimés
réapparaissent, de la ville enfin regagnée; que le peuple épuisé rit de
désirs et vers elle se précipite... Allah! ma tâche est-elle terminée?
Ce n’est plus ma voix qui les guide.
Ah! qu’ils puissent crier d’amour ce soir au seuil de leur maison,
puisque leur repos s’y retrouve!--je veux m’attarder au désert.--Mon
secret je l’ai tu durant les jours et les nuits; j’ai porté sans appui
le fardeau de mon épouvantable mensonge, et j’ai fait semblant jusqu’au
bout; de peur que ne cherchant un but en vain à notre longue errance,
n’en trouvant point ils ne s’abandonnassent aux douleurs et ne pussent
plus avancer.
Maintenant, parlons! je suis seul. Mais de désespoir que crierai-je?
Car je sais maintenant qu’il y a des prophètes, cachant pendant le jour
aux peuples qu’ils conduisent l’inquiétude, hélas! et l’égarement de
leur âme, simulant leur ferveur passée pour dissimuler qu’elle est
morte--qui sanglotent quand vient la nuit, quand ils se retrouvent tout
seuls--et ne sont éclairés plus qu’à peine par les étoiles innombrées et
par la trop lointaine Idée, peut-être--à qui pourtant ils ont cessé de
croire.
Mais vous, prince, vous êtes bien mort; moi-même je vous ai couché dans
la mobilité des sables; le vent a soufflé; les sables ont coulé comme
les vagues des grands fleuves, et qui sait à présent le lieu de votre
errante sépulture?--Est-ce vous qui meniez votre peuple au désert?--Ou
étiez-vous mené vous-même par quelque autre? Qu’avez-vous rencontré dans
la plaine?--Il n’y a rien. N’est-ce pas que vous n’avez rien vu dans la
plaine? Mais vous alliez plus loin sans la mort.--Prince, j’ai ramené le
peuple de la plaine.
Certes je ne me croyais pas prophète, d’abord; je ne me sentais pas né
pour cela. Je n’étais qu’un conteur des places, El Hadj, et l’on m’a
pris parce que je savais des chansons. On m’a dit que j’avais ce signe
sur le dos, par quoi Dieu marque ses apôtres; mais je n’en étais pas
averti; je n’aurais point sinon quitté la ville; par peur de Dieu, je ne
les aurais point suivis. Mais pouvais-je supposer mon histoire?
Prophète; c’est aux autres seuls que j’ai prédit.--On partait en troupe
pressée, on ne savait ni pour quoi, ni pour où. Ils me payèrent afin de
les distraire; ainsi je me joignis à eux; je leur chantais des chants
d’amour dans l’ennui de la longue route et pleurais avec eux les femmes
que nous n’avions pas emmenées; ainsi je me fis aimer d’eux. Nous
avancions vers le désert. Devant nous cheminait le prince, porté sur une
litière fermée; nul de nous ne pouvait le voir. La nuit il dormait seul
sous sa tente et nul de nous n’en approchait; des esclaves muets en
protégeaient la solitude. Comment nous traînait-il à sa suite? C’était
une mystérieuse dépendance; on eût dit que sa décision s’imposait
immédiatement sur nous tous. Car nul ne transmettait de lui nul ordre;
nous n’avions d’autres chefs que lui et qui gardait toujours le silence;
ou peut-être parlait-il à ses porteurs, mais sa voix ne nous était
jamais parvenue. De sorte que tous semblions suivre lui qui ne
paraissait pas guider. Mais c’était une chose étrange, et je m’en
étonnai dès lors, que notre marche semblât prévue et la route déjà
précisée, comme si, passant avant nous, d’autres l’avaient déjà tracée.
Nous n’étonnions rien sur la route, et dans les villes approchées, tant
aisément l’on nous trouvait des vivres et tant l’on nous admirait peu,
il semblait que l’attente de nous, nous avait déjà précédés. Pourtant
l’on voyait bien que nous n’étions pas de ces caravanes marchandes qui
repassent de ville en ville et que l’on a coutume de recevoir. L’on nous
eût pris plutôt pour une troupe belliqueuse, si nous avions porté plus
d’armes--mais même avant d’avoir compris notre intention pacifique, de
loin encore aucun ne s’effrayait.
Dès quitté les états du prince, par façon, nous ne campâmes plus dans
les villes, mais au pied de leurs murs et du côté de l’orient. Quand la
ville était entourée d’oasis nous n’entrions plus sous les arbres sitôt
que le jour se closait. Il y régnait une fraîcheur pernicieuse; nous
campions à la limite des jardins, et notre âme s’accoutumait à n’avoir
devant soi qu’une interminable étendue.
Parfois dans ces jardins, avant la fin du jour, je marchais,
accompagnant nos envoyés chercher des provisions sur les places, où à
peine si les vendeurs nous questionnaient; d’ailleurs nous cessâmes
bientôt de comprendre aisément leur langue; c’était la nôtre encore,
mais trop différemment prononcée. Et qu’eussions-nous pu leur répondre?
Sinon que nous venions d’une capitale du Sud, et que par notre longue
marche vers le Nord, nous voyions chaque jour le pays devenir plus vaste
et désert. Parfois, plus pour les nôtres que pour ces étrangers qui me
comprenaient mal, et que pour les petits enfants qui, lorsque notre camp
n’était pas trop distant de leur ville, nous y suivaient et restaient
dans le soir, silencieux ou chuchotant autour de nos feux de
broussailles, mais que ni notre appareil de voyage, ni les étoffes
richement brodées pendant au cou des dromadaires ne paraissaient étonner
beaucoup plus que pour s’en assurer du bout des doigts,--je chantais et
prolongeais mon chant dans la nuit jusqu’à l’approche du sommeil:
--La ville que nous avons quittée,
est, était riche, grande et belle.
Si nous ne l’avions pas quittée,
nous ne l’eussions pas nommée,
Car nous n’en connaissions point d’autres.
Maintenant nous l’appellerons Bâb-el-Khroûr,
pour pouvoir en parler entre nous,
Et pour en porter le renom
avec nous à travers les terres.
Notre ville est plus belle
que toutes celles que nous avons traversées.
J’y sais des cafés où l’on cause le soir,
et où dansent de belles femmes.
Les femmes que nous avons laissées,
pleurent d’amour à nous attendre.
Chacun de nous en a plusieurs,
et la moindre est encore très belle.
Hors de la ville il y a du maïs et du blé;
la terre est riche en céréales.
Notre prince est puissant entre tous les princes;
personne ne peut l’approcher;
Nul n’a jamais vu son visage.
Ah! bienheureuse l’épousée
qui pourra contempler sa face.
D’assez riche pour lui, qu’aura-t-elle?
Quel parfum mouillera ses cheveux?
Où l’attend-elle pour des fêtes?
Là nous irons.
Elle languit d’ennui dans l’attente
Au bord des eaux dans de vastes jardins.
Nul ne pourra la voir que le Prince,
Mais le soir des noces il y aura pour nous
Du lait de palmes en abondance et du vin doux.
Ainsi, devant les autres, chantions-nous les louanges de notre ville,
par vanité--et nous prédisions-nous des destinées fastueuses pour ne pas
être méprisés. Mais dans la nuit, quand nous avaient laissés tous les
autres, nous n’avions plus cette assurance et nous disions: Certes, il
est vrai que notre ville est grande et belle, celle que nous avons
quittée; mais depuis fut longue la route et pour le reste qu’en
savons-nous? Il faut suivre le prince, sans doute; mais jusques à quand?
et jusqu’où?--et pour qu’y faire est-ce qu’il nous mène? Chantons-le;
mais qui peut le dire? Sans doute le prince le sait; mais à qui
parlerait le prince?
Et bien qu’à leur triste question ils n’espérassent pas de réponse:
A moi, leur dis-je, il parlera.--Comment ferais-tu? dirent-ils; on ne le
laisse pas approcher.--Sachons attendre, répondis-je. Celui qui marche
dans la nuit, peut pendant le jour goûter l’ombre.--Et moi-même en
disant cela j’espérais.
Le lendemain, tandis que nous avancions dans la plaine et que les
dernières ombres disparaissaient, je pensais: à quoi me sert-il de
chanter si je ne chante pas pour le prince?--Cette nuit, non loin de sa
tente, j’irai; eux tous fatigués dormiront; le prince qui n’a pas marché
doit peu dormir; il m’entendra, et je chanterai si bellement qu’il
voudra encore m’entendre. A cela durant tout le jour je songeai; une
ferveur soutint ma marche, et le désir de cette nuit me la faisait lente
à venir, que j’allais emplir de mon chant.
Quand vint la nuit:--O nuit!--chantai-je--et dans le camp tout se
taisait. La tente du prince hors du camp, faisait un isolé promontoire,
puis le vaste désert s’étendait.--O nuit!--et je rompais mon chant de
pauses, comme si du vent l’emportait qui ferait regretter au prince de
ne l’entendre pas tout entier...--Une tente sur le désert.--Une falouque
sur les flots!--Mais des sables, El Hadj, que dirais-je?... et je citais
mon nom de pèlerin, pensant, ce qui ne manque pas d’arriver, que le
prince s’en souviendrait ensuite et pourrait me faire appeler. Puis,
comme alors la grosse lune se décomposait en silence et que, pris
d’angoisse à la voir, j’admirais ce qu’après la chaleur du jour les
sables conservaient encore de lumière qui les faisait paraître azurés,
je chantai:
Ils sont plus bleus que les flots de la mer.
Ils étaient plus lumineux que le ciel...
Et tout à coup, comme quelqu’un qui se lamente, je criai: Depuis combien
de jours as-tu dit: voici que les collines du pays s’éloignent et que
nous n’avons plus pour soutenir nos fidélités que de trop lointains
souvenirs. Depuis, qu’avons-nous vu dans la plaine! La plaine. El Hadj!
que raconteras-tu de la plaine? Il n’y a rien. N’est-ce pas que tu n’as
rien vu dans la plaine?
--J’ai vu des fleuves, des grands fleuves, disparaître entiers dans le
sable; ils ne s’y jetaient pas, je suppose; ils s’y enfonçaient
lentement; ils y disparaissaient, comme des espérances.--Parfois ils
reparaissaient plus loin; ils ne surgissaient pas, je suppose; ils
ressortaient simplement du sable en une eau fine et filtrée;
reparaissaient comme des espérances. Plus loin, il n’y avait plus que du
sable; on ne savait même plus ce qu’eux ils étaient devenus.--Fleuves,
grands fleuves, ce n’est pas vous que nous sommes venus voir.
Dites! qu’avez-vous vu dans la plaine?
La caravane immense y a passé.
Qu’est-ce qu’elle aura vu sur le sable?
Des os blanchis; des coquilles vidées;
Des traces; des traces; des traces,--
Que le vent du désert effaçait.
L’immense vent du désert a passé.--
Ah! qu’avez-vous été voir dans la plaine?
Est-ce un roseau tourmenté par le vent?
Mais qu’avez-vous été voir dans la plaine?
N’avez-vous donc rien été voir?...
Quand le jour revint, je craignis qu’à cause de mon chant ne
m’importunassent les autres;--mais ils ne l’avaient même pas
entendu.--Nous avançâmes dans le désert.
Quand la nuit revint, je m’approchai de nouveau de la tente et quand
au-dessus du désert surgit la lune cramoisie: O nuit! grande nuit!...
m’écriai-je--puis je repris beaucoup plus bas:--Comme une barque sur les
flots, prince, une tente te promène.--Elle te promène jusqu’où?--Et
puisque cette nuit j’avais pris ma viole, de pause en pause j’en
simulais une réponse aux questions.--Au soleil, devant nous, morne
plaine, t’es-tu suffisamment pâmée?--Désert! Quand vient la nuit, ne
t’arrêtes-tu toujours pas?--O! si le vent m’emportait sur ses ailes, à
l’autre bord de cette mer embrasée,--ô que ce soit où la saignante lune,
berger du ciel, avant de paître va se laver. Au bord des eaux, dans de
vastes jardins, comme une amante au soir des noces, elle se pare; elle
se regarde dans l’eau. L’amante attend le soir des noces, prince, au
bord des sources cachées.--Ainsi s’enhardissaient mes paroles presque
jusqu’à l’affirmative,--et pourtant, pourtant qu’en savais-je? était-ce
là prophétiser?... et je chantais avec l’accent toujours plus tendre,
plus pathétique ou plus lassé:
Prince! où finira ce voyage? Est-ce dans le repos de la mort?--Sans
doute il est d’autres jardins dans le Nord, sous le ciel doux, où
s’étiolent les palmes.
A quoi songes-tu? prince, est-ce que tu dors?--Prince! quand jamais te
verrai-je? afin qu’à quels petits enfants, puissé-je, et dans combien de
soirs, répondre: Oui c’était cela,--lorsqu’ils me demanderont: El Hadj!
El Hadj! que t’a-t-on mené voir dans la plaine? Est-ce un prince couvert
de vêtements somptueux?--Prince! toute mon âme soupire; mon âme languit
après toi... Et de lui peu à peu je me sentais m’éprendre au gré même de
mes paroles, de sorte que, dans la troisième nuit, quand, dès mon chant,
je le vis sortir de sa tente, à la clarté du ciel, couvert de vêtements
somptueux, mais la face cachée d’un voile--et, comme encore je demandais
et pensais demander en vain: Prince! qu’êtes-vous allé voir au
désert?--lorsque, d’une voix plus subtile qu’aucun chant que j’eusse
entendu, je l’ouïs inespérément me répondre:--Un prophète--et plus qu’un
prophète--El Hadj! bon pèlerin, c’est toi! demain tu viendras dans ma
tente.--je me tus et jusqu’à l’aurore sanglotai d’amour dans la nuit.