sa pureté supérieure; où, comme dans l’Éden disparu, l’ordre normal et
nécessaire a disposé toutes les formes dans une réciproque et symétrique
dépendance, où l’orgueil du mot ne supplante pas la Pensée,--où les
phrases rythmiques et sûres, symboles encore, mais symboles purs, où les
paroles, se font transparentes et révélatrices.
De telles œuvres ne se cristallisent que dans le silence; mais il est
des silences parfois au milieu de la foule, où l’artiste réfugié, comme
Moïse sur le Sinaï, s’isole, sort des choses, du temps, s’enveloppe
d’une atmosphère de lumière au-dessus de la multitude affairée. En lui,
lentement, l’Idée se repose, puis lucide s’épanouit hors les heures. Et
comme elle n’est pas dans le temps, le temps ne pourra rien sur elle.
Disons plus: on se demande si le Paradis, hors du temps lui-même,
n’était peut-être jamais que là,--c’est-à-dire qu’idéalement[3]...
[3] Relire la note 1, page 83.
Narcisse cependant contemple de la rive cette vision qu’un désir
amoureux transfigure; il rêve. Narcisse solitaire et puéril s’éprend de
la fragile image; il se penche, avec un besoin de caresse, pour étancher
sa soif d’amour, sur la rivière. Il se penche et soudain, voici que
cette fantasmagorie disparaît; sur la rivière il ne voit plus que deux
lèvres au devant des siennes, qui se tendent, deux yeux, les siens, qui
le regardent. Il comprend que c’est lui,--qu’il est seul--et qu’il
s’éprend de son visage. Autour, un azur vide, que ses bras pâles
crèvent, tendus par le désir à travers l’apparence brisée, et qui
s’enfoncent dans un élément inconnu.
Il se relève alors, un peu; le visage s’écarte. La surface de l’eau
comme déjà se diapre et la vision reparaît. Mais Narcisse se dit que le
baiser est impossible,--il ne faut pas désirer une image; un geste pour
la posséder la déchire. Il est seul.--Que faire? Contempler.
Grave et religieux il reprend sa calme attitude: il demeure--symbole qui
grandit,--et, penché sur l’apparence du Monde, sent vaguement en lui,
résorbées, les générations humaines qui passent.
Ce traité n’est peut-être pas quelque chose de bien nécessaire. Quelques
mythes d’abord suffisaient. Puis on a voulu expliquer; orgueil de prêtre
qui veut révéler les mystères, afin de se faire adorer,--ou bien vivace
sympathie, et cet amour apostolique, qui fait que l’on dévoile et qu’on
profane en les montrant, les plus secrets trésors du temple, parce qu’on
souffre d’admirer seul et qu’on voudrait que d’autres adorent.
LA TENTATIVE AMOUREUSE
ou
LE TRAITÉ DU VAIN DÉSIR
_A Francis Jammes._
Le désir est comme une flamme brillante, et ce qu’il a touché
n’est plus que de la cendre,--poussière légère qu’un peu de vent
disperse--ne pensons donc qu’à ce qui est éternel.
CALDÉRON (_La Vie est un Songe_).
La première édition de _La Tentative amoureuse_ parut à la librairie de
l’Art indépendant en 1893.
_Ces livres n’auront pas été les récits très vrais de nous-mêmes,--mais
plutôt nos tristes désirs, les souhaits d’autres vies à jamais
défendues, et tous les gestes impossibles. Ici j’écris un rêve qui
dérangeait trop ma pensée, et réclamait une existence. Un rêve de
bonheur, ce printemps, m’a lassé; j’ai souhaité de moi des éclosions
plus parfaites. J’ai souhaité d’être heureux, comme si je n’avais rien
d’autre à être,--comme si le passé, pas toujours, sur nous ne
triomphe,--comme si la vie n’était pas faite de l’habitude de sa
tristesse, et demain la suite d’hier,--comme si ne voici pas
qu’aujourd’hui mon âme s’en retourne déjà vers ses études coutumières,
sitôt délivrée de son rêve._
_Et chaque livre n’est plus qu’une tentation différée._
Certes, ce ne seront ni les lois importunes des hommes, ni les craintes,
ni la pudeur, ni le remords, ni le respect de moi ni de mes rêves, ni
toi, triste mort, ni l’effroi d’après tombe, qui m’empêcheront de
joindre ce que je désire; ni rien--rien que l’orgueil, sachant une chose
si forte, de me sentir plus fort encore et de la vaincre.--Mais la joie
d’une si hautaine victoire--n’est pas si douce encore, n’est pas si
bonne que de céder à vous, désirs, et d’être vaincu sans bataille.
* * * * *
Lorsque le printemps vint cette année, je fus tourmenté par sa grâce; et
comme des désirs faisaient ma solitude douloureuse, je sortis au matin
dans les champs. Tout le jour le soleil rayonna sur la plaine; je
marchai rêvant au bonheur. Certes il est, pensai-je, d’autres terres que
ces landes désenchantées où je menais paître mon âme. Quand pourrai-je,
loin de mes moroses pensées, promener au soleil toute joie, et dans
l’oubli d’hier et de tant de religions inutiles, embrasser le bonheur
qui viendra, fortement, sans scrupule et sans crainte? Et je n’osai
rentrer ce soir-là, sachant imaginer trop d’inquiétudes nouvelles; je
marchai vers les bois où déjà, jadis et tant de fois ma solitude s’était
perdue.--La nuit vint et le clair de lune. Le bois se fit tranquille et
s’emplit d’ombres merveilleuses; le vent frémit; les oiseaux de nuit
s’éveillèrent. J’entrai dans une allée profonde où le sable à mes pieds
luisait, et cette blancheur poursuivie me guidait. Entre les branches
plus espacées, quand le vent agitait les arbres, on voyait flotter sur
l’allée la forme insaisissable des brumes; et comme au milieu de la nuit
la rosée ruissela des feuilles, des parfums s’étant élevés, la forêt
devint amoureuse. Il y eut des frémissements parmi l’herbe; chaque forme
cherchant, trouvant, faisant l’harmonie, les fleurs larges se
balancèrent, et le pollen flotta, plus léger que la brume, en poussière.
Une joie secrète et pâmée se sentait bruire sous les branches.
J’attendais. Les oiseaux nocturnes pleurèrent. Puis tout se tut; c’était
le recueillement d’avant l’aube; la joie devint sereine et ma solitude
éperdue, sous la nuit pâle et conseillère.
_Qualquiera ventio que sopla._
Poussière légère, qu’un peu de vent disperse.
I
L’aube vint. Chargé de fleurs, Luc sortit du bois encore nocturne et
transi un peu de fraîcheur matinale, il s’assit au talus de l’orée pour
attendre le lever du soleil. Devant lui s’étalait une pelouse humide, de
fleurs diaprée et d’eau vaporeuse et brillante. Luc attendait tout le
bonheur, confiant, et pensant qu’il viendrait comme un essaim volant se
pose et que pour lui déjà tout s’était mis en route. L’aurore frémissait
d’une joie infinie et le printemps naissait d’un appel de sourires. Des
chants vibrèrent et parut une ronde de jeunes filles. Folles et par
l’herbe trempées, et les cheveux encore défaits de la nuit, elles
cueillirent des fleurs toutes, et levant leur jupe en corbeille,
laissèrent danser leurs pieds nus. Puis, de leurs rondes vite lassées,
elles descendirent au bas du pré, vers les sources, s’y laver, s’y
mirer, s’apprêter pour les plaisirs du jour.--En se quittant, chacune
oublia ses compagnes. Rachel revint seule et songeuse; elle reprit les
fleurs tombées et se baissait en geste d’en cueillir de nouvelles, pour
ne pas voir approcher Luc. Elle cueillait des boutons d’or, des sauges
et des marguerites, et toutes les fleurs des prairies. Luc apportait les
digitales des ravins et les jacinthes violettes. Il était tout près de
Rachel; maintenant elle tressait les fleurs. Luc voulait, mais n’osait
joindre ses fleurs à la guirlande; et soudain, les jetant à ses pieds:
Ce sont les fleurs sombres des bois, dit-il, et je les ai cueillies dans
l’ombre,--pour vous, puisque c’est vous qui parûtes; j’avais cherché
toute la nuit. Vous êtes belle comme le printemps cette année, et plus
jeune encore que moi-même. Et j’ai vu ce matin vos pieds nus. Vous étiez
avec vos compagnes et je n’osais pas m’approcher; maintenant vous êtes
la seule. Prenez mes fleurs et venez je vous prie; apprenons-nous des
joies charmantes.
Rachel souriait attentive; Luc l’ayant prise par la main, ce fut
ensemble qu’ils rentrèrent.
* * * * *
Le jour passa dans des jeux et des rires. Luc s’en retourna seul le
soir. La nuit vint, pour lui, sans sommeil; souvent, quittant son lit
trop chaud, il marchait dans sa chambre, ou se penchait à la fenêtre
ouverte. Il souhaitait d’être plus jeune et d’une bien plus grande
beauté, pensant qu’entre deux êtres, l’amour a la splendeur de leur
corps.--Toute la nuit Luc désira Rachel. Au matin il courut vers elle.
Une allée de lilas menait à sa demeure; puis c’était un jardin plein de
roses, enclos d’une barrière basse; dès l’abord, Luc entendit Rachel
chanter. Il resta jusqu’au soir, puis il revint le lendemain;--il revint
chaque jour; à l’éveil il partait; dans le jardin, Rachel attendait
souriante.
Des jours passèrent; Luc n’osait rien; Rachel se livra la première.--Un
matin, ne l’ayant pas trouvée sous la charmille accoutumée, Luc décida
de monter à sa chambre. Rachel était assise sur le lit, les cheveux
défaits, presque nue, couverte seulement d’un châle déjà presque tout
retombé; certes elle attendait. Luc arriva, rougit, sourit,--mais ayant
vu ses jambes exquises si frêles, il y sentit une fragilité, et s’étant
agenouillé devant elle, il baisa ses pieds délicats, puis ramena le pan
du châle.
Luc souhaitait l’amour mais s’effrayait de la possession charnelle comme
d’une chose meurtrie. Triste éducation que nous eûmes, qui nous fit
pressentir sanglotante et navrée, ou bien morose et solitaire, la
volupté pourtant si glorieuse et sereine. Nous ne demanderons plus à
Dieu, de nous élever au bonheur.--Puis, non! Luc n’était pas ainsi; car
c’est une dérisoire manie que de faire toujours pareil à soi, qui l’on
invente.--Donc Luc posséda cette femme.
Comment dirai-je leur joie, à présent,--sinon en racontant, autour
d’eux, la nature pareille, joyeuse aussi, participante. Leurs pensées
n’étaient plus importantes: ne s’occupant que d’être heureux, leurs
questions étaient des souhaits, et des assouvissements les réponses. Ils
apprenaient les confidences de la chair et leur intimité devenait chaque
jour plus secrète.
Un soir qu’il la quittait selon son habitude: Pourquoi partez-vous? lui
dit-elle; si c’est pour quelque amour, c’est bien--allez--je ne suis pas
jalouse. Sinon restez--venez: ma couche vous convie.
Il resta dès lors chaque nuit.
* * * * *
L’air était devenu plus tiède, la nuit si belle, qu’ils ne fermaient
plus la croisée: ils dormaient ainsi sous la lune--et comme un rosier
plein de fleurs montait, entourait la fenêtre, ils en avaient emprisonné
des branches; l’odeur des roses se mêlait à celle des bouquets dans la
chambre. A cause de l’amour ils s’endormaient très tard; ils avaient des
réveils comme ceux de l’ivresse--très tard, encore fatigués de la nuit.
Ils se lavaient dans une source claire, qui coulait du jardin, et Luc
regardait Rachel se baigner nue sous les feuilles.--Puis ils partaient
en promenade.
Souvent ils attendaient le soir, assis dans l’herbe et sans rien faire;
ils regardaient le soleil s’abaisser; puis lorsque l’heure enfin s’était
faite plus douce, ils regagnaient lentement la demeure. La mer n’était
pas loin; par les fortes marées, la nuit, on entendait faiblement le
bruit des vagues. Parfois ils descendaient jusqu’à la plage; c’était par
une vallée étroite et tortueuse, sans ruisseau; des ajoncs, des genêts y
croissaient et le vent y chassait du sable; puis la plage s’ouvrait:
c’était un golfe, sans barques, sans navires; pourtant la mer y était
calme. L’on voyait, presque en face, sur la côte recourbée et qui
semblait au loin former une île, en ce point même, l’on apercevait comme
la grille fastueuse d’un parc; au soir elle luisait comme de
l’or.--Bientôt Rachel ne trouvait plus de coquilles dans le sable; ils
s’ennuyaient devant la mer.
Non loin aussi était un village, mais ils n’y passaient pas souvent à
cause des pauvres.
Lorsqu’il pleuvait ou que, par nonchalance, ils n’allaient même pas dans
les prés, Rachel étendue, Luc étant à ses pieds, le priait de lui dire
une histoire: Parlez, disait-elle, j’écoute à présent; ne cessez pas si
je sommeille: racontez-moi des jardins au printemps,--vous savez bien,
et ces hautes terrasses.
* * * * *
Et Luc racontait les terrasses, les marronniers en enfilade, les jardins
suspendus sur la plaine:--au matin, des fillettes y venaient jouer et
danser leurs rondes, et le soleil était encore si bas sur la plaine, que
les arbres ne faisaient pas d’ombre.
Un peu plus tard, de grandes jeunes filles tranquilles entrèrent parmi
les plates-bandes et préparèrent des guirlandes--comme vous en faisiez,
Rachel. Vers midi des couples survinrent,--et, le soleil ayant passé sur
les arbres, la voûte opaque des ramées fit l’allée, semblait-il, plus
fraîche; ceux qui s’y promenaient ne se parlaient plus qu’à voix basse.
Un peu plus tard, comme elle était moins éblouie, on commença de voir la
plaine où l’Été semblait épandu. Des promeneurs s’accoudèrent, se
penchèrent aux balustrades; des groupes de femmes s’assirent, les unes
dévidaient des écheveaux de laine que d’autres employaient en ouvrages.
Des heures s’écoulèrent. Vinrent des écoliers, les écoles finies; des
enfants jouèrent aux billes. Le soir tomba; les promeneurs devinrent
solitaires; quelques-uns pourtant encore réunis, parlaient déjà du jour
comme d’une chose finie. L’ombre de la terrasse descendit sur la plaine,
et tout au bout de l’horizon, dans le ciel clair, la lune parut très
fine et pure.--Je suis venu, la nuit errer sur la terrasse
déserte...--Luc se tut et regarda Rachel, endormie au bruit des paroles.
* * * * *
Ils firent encore une promenade plus longue; c’était à la fin du
printemps. Ayant gravi la colline où leur maison se trouvait sise, ils
trouvèrent à mi-côte, sur le versant opposé, un canal. Une rangée de
peupliers le bordait; un chemin en talus le suivait, puis le terrain
continuait sa pente. Ayant pu traverser le canal sur un pont, le soleil
qui brûlait les fit suivre le bord de l’eau. De la vallée une chaleur
montait par vagues; l’air vibrait sur les champs; une grande route au
loin poudroyait quand y passait une charrette; ils virent l’Été sur la
plaine. Le chemin, les arbres, le canal suivaient assidûment les courbes
de la colline; eux donc suivaient le canal sur la berge; vers l’autre
berge un petit bois venait finir.--Ce fut tout. Ils marchèrent ainsi
très longtemps; mais voyant que ça continuait indéfiniment, quand ils en
eurent assez, ils revinrent.
II
Madame--c’est à vous que je conterai cette histoire. Vous savez que nos
tristes amours se sont égarés dans la lande, et c’est vous qui vous
plaigniez autrefois que j’eusse tant de peine à sourire. Cette histoire
est pour vous: j’y ai cherché ce que donne l’amour; si je n’ai trouvé
que l’ennui, c’est ma faute: vous m’aviez désappris d’être heureux.--Que
la joie est brève en un livre et qu’elle est vite racontée; combien est
banal un sourire sans vice et sans mélancolie! Puis, que nous fait
l’amour des autres, l’amour qui leur fait le bonheur[4].--Tant pis pour
eux, Luc et Rachel s’aimèrent; pour l’unité de mon récit, ils ne firent
même rien d’autre; ils ne connurent de l’ennui que celui même du
bonheur.--La cueillaison des fleurs était leur occupation monotone. Ils
n’écartaient pas le désir pour une poursuite plus lointaine, et
goûtaient peu les langueurs de l’attente. Ils ignoraient ce geste qui
repousse cela même qu’on voudrait étreindre,--comme nous faisions, ah!
Madame--par la crainte de posséder et par amour du pathétique.--Ils
cueillaient aussitôt toute fleur désirable, sans souci qu’entre leurs
mains tièdes, elle ne fût trop vite fanée.--Heureux ceux qui comme eux
pourront aimer sans conscience! Ils en étaient à peine fatigués;--car ce
n’est pas tant l’amour, et ce n’est pas tant le péché que de s’en
repentir, qui fatigue. Donc ils avaient pris cette coutume de regarder
bien peu sur les eaux du passé leurs actions flottantes; et leur joie à
eux leur venait de l’ignorance de la tristesse; ils ne se souvenaient
que de baisers et de prises qu’on peut refaire. Il y eut alors un
instant où leurs vies vraiment se fondirent. C’était au solstice d’Été;
dans l’air tout bleu, les hautes branches au-dessus d’eux avaient des
gracilités souveraines.
[4] Notre ennui vint surtout à cause du bonheur des autres, dont nous
ne voulions pourtant pas.
Été! Été! Il faudrait chanter cela comme un cantique.--Cinq heures;--je
me suis levé; voici l’aube, et je suis sorti par les champs.--S’ils
savaient tout ce qu’il y a de rosée fraîche sur l’herbe, d’eau froide où
laveront les pieds frissonnants du matin; s’ils savaient les rayons sur
les champs, et l’étourdissement de la plaine; s’ils savaient l’accueil
de sourires que l’aube fait à qui descend vers elle dans l’herbe,--ils
ne resteraient pas à dormir, je suppose,--mais Luc et Rachel sont las
des baisers de la nuit, et cette lassitude amoureuse a mis plus de
sourires peut-être dans leurs rêves que l’aube n’en met dans les champs.
* * * * *
Un matin pourtant ils sortirent; ils gagnèrent cette même vallée et ce
canal qu’un jour de printemps ils suivaient; mais ayant doublé la
colline au lieu de la gravir, ils arrivèrent en un lieu où le canal
rejoignait une large rivière; le canal servait au halage; ils passèrent
l’eau sur une écluse et suivirent le chemin de halage, ayant à droite le
canal, à gauche la rivière. Sur l’autre rive, était aussi une route. Et
ces cinq routes parallèles dans l’étroite vallée, aussi loin qu’ils
voyaient, s’enfonçaient. Leur promenade ce jour-là fut assez longue,
mais pas intéressante à raconter.
* * * * *
Ils voulurent revoir la plage; ils redescendirent la valleuse; ils
s’assirent devant la mer. Les flots d’une récente tempête avaient amené
sur la grève des coquilles des profondeurs, des épaves et des lambeaux
d’algue arrachés; les vagues encore gonflées étourdissaient par une
clameur continue. Et Rachel soudain eut une inquiétude: elle sentit que
Luc commençait à penser. Un vent plus froid soufflait; un frisson les
saisit; ils se levèrent.--Luc marcha devant, trop vite, un peu
déclamatoire; une poutre était là, déchiquetée et noire, pilotis
inconnu, fragment de bateau, bois des îles... et tous deux devant cela
s’arrêtèrent. Après, Luc regarda la mer; Rachel, par besoin, par
instinct, s’appuya sur Luc et pencha la tête contre son épaule, sentant
confusément en lui l’angoisse et la soif d’aventures. Ils restaient
debout. Le soleil s’en allait, s’enfonçait au delà du golfe, après le
détroit, où l’on voyait entre les promontoires fuir au loin la ligne
infinie de la mer.
Et, tandis que le soleil plongeait, alors, en face d’eux, comme sur une
île, les grilles du parc inconnu, recevant les rayons mourants,
commencèrent à briller d’une manière inexplicable et presque
surnaturelle; du moins il le leur parut à ceci qu’ils ne se dirent rien
l’un à l’autre; chaque barreau, plutôt d’acier que d’or, semblait luire
de lui-même, intimement, ou à cause d’une excessive polissure; le plus
curieux c’était qu’on croyait voir par derrière la grille, encore que
l’on n’aurait su dire quoi. Luc et Rachel sentirent, chacun, que l’autre
n’osait pas en parler.
En revenant, Rachel trouva, sur le sable, un œuf de sèche, énorme, noir,
élastique, et d’une bizarrerie de forme comme intentionnelle, tellement
qu’ils la jugèrent importante pour eux, et en cherchèrent une cause.
* * * * *
Le souvenir de ce jour leur laissa une vague inquiétude, et songeant
souvent malgré eux à ce parc, clos devant la mer, attirés,
questionneurs, et n’ayant d’ailleurs pas de barque qui les y mène, ils
résolurent d’y partir un matin, longeant les côtes, marchant jusqu’à ce
qu’ils l’eussent trouvé.
Ils se levèrent avant l’aube, et se mirent en route; l’heure était grise
et fraîche encore; ils marchèrent comme des pèlerins sérieux,
silencieux, préoccupés, ayant un but autre qu’eux-mêmes; et leur
curiosité retombée laissait en eux comme le sentiment d’une tâche.--Mais
n’en disons pas trop, Madame, car voici presque qu’ils nous
plaisent.--Tant pis! pour une fois ils marchèrent sans souci de la
chaleur du jour, guidés par une pensée,--car ce n’était plus un désir.
Et Rachel ne se plaignait pas des graviers roulants de la route, ou du
sable mobile où les pieds appuyés s’enfonçaient;--tantôt suivant la
grève, tantôt à travers champs,--une fois remontant la berge d’une
rivière jusqu’à ce qu’ils trouvassent un pont,--puis la redescendant
ensuite,--puis à travers champs de nouveau.--Ah! les voilà enfin qui
parvinrent presque auprès du mur; c’était le Parc;--et pour mieux en
défendre l’approche, l’eau de la mer amenée dans un fossé bâti de
pierres, battait le pied du mur, et semblait se fermer sur lui, et ce
mur avançait en digue, dans la mer, de sorte qu’on ne voyait rien de ce
côté qu’un morne promontoire calcaire. Ils avancèrent. Le fossé cessa.
Alors suivant le mur ils marchèrent. Le soleil était lourd; la route
devant eux s’allongeait;--c’était l’heure où les murs des jardins n’ont
pas d’ombre. Ils virent, presque sous le lierre et cachée, une petite
porte fermée. Insensiblement le mur tournait, et le soleil, tournant
aussi tandis que s’achevait le jour, semblait les suivre. Par-dessus le
mur, des branches se penchaient, mais sans gestes. Il naissait de
l’intérieur du parc, comme un bruit continu de rires, mais souvent les
jets d’eaux font le bruit même de paroles. Tout d’un coup ils se
retrouvèrent devant la mer. Alors ils furent pris par une grande
tristesse, et ils s’assirent un peu, avant de se remettre en route pour
revenir. Devant eux, ainsi que de l’autre côté un promontoire de pierre
s’avançait dans la mer, et continuait le mur dont la mer battait le pied
dans une douve infranchissable. Et la tristesse les pénétra, les
remplit, entrant toute à la fois par la plus étroite fissure.--Surtout,
ils étaient las de la course, et de ce qu’elle eût été vaine.--Le soleil
maintenant disparaissait derrière le parc; ils marchaient dans l’ombre
envahissante du mur; il leur parut un peu qu’elle avait en elle un
mystère. Il leur semblait entendre par instants le bruit comme d’un jeu
de doigts sur les vitres, mais ce bruit cessant sitôt qu’ils cessaient
de marcher, ils le dirent causé par l’étourdissement de leur marche. Il
était nuit déjà depuis longtemps lorsqu’ils rentrèrent.
* * * * *
Le lendemain, dans le repos du jour: Racontez-moi l’aube d’Été, dit
Rachel, puisque me tient ici près de vous ma paresse. Luc commença:
C’était l’Été, mais avant l’aube; les oiseaux ne chantaient pas encore;
la forêt s’éveillait à peine.--O! pas une forêt, dit-elle; une avenue.
L’aube naît, et si les oiseaux ne chantent pas encore, c’est à cause de
la vallée trop profonde où la nuit est encore attardée; mais déjà des
clartés blanchissent le haut des collines.--Vers ces clartés
supérieures, reprit Luc, deux chevaliers s’aventurèrent, et vers le
plateau qui domine, après avoir suivi toute la nuit la vallée. Ils
étaient silencieux et graves, ayant marché longtemps dans l’ombre, et
les hauts chênes de l’avenue, au-dessus d’eux étendaient leurs branches.
Leurs chevaux montaient lentement la route toute droite escarpée. Tandis
qu’ils montaient augmentait autour d’eux la lumière. Sur le plateau le
jour parut.--Sur le plateau s’étendait une autre avenue, plus vaste,
coupant la première et qui suivait le sommet de la colline. Les deux
chevaliers s’arrêtèrent. L’un dit: Séparons-nous, mon frère, ce n’est
pas la même route qui tous deux nous appelle--et mon courage suffisant
n’a que faire du vôtre à mon aide. Où l’un vaut, l’autre est
inutile.--Et l’autre dit: Adieu mon frère.--Puis, se tournant le dos,
chacun d’eux s’en alla vers de solitaires conquêtes.--Alors tous les
oiseaux s’éveillèrent. Il y eut des poursuites amoureuses sous les
feuilles et des chasses d’insectes dans l’air; on entendait des vols
d’abeilles et sur les gazons s’ouvraient les nouvelles fleurs butinées.
Des murmures délicieux s’élevèrent.