PHILOCTÈTE

LE TRAITÉ DU NARCISSE

LA TENTATIVE AMOUREUSE

EL HADJ

PARIS

ÉDITION DV MERCVRE DE FRANCE

XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCIX

Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR:

André Walter (Les cahiers.--Les poésies.) épuisé.

Le Voyage d’Urien, suivi de Paludes 1 vol.

Les Nourritures terrestres 1 vol.

Le Prométhée mal enchaîné 1 vol.

Tiré à trois cents exemplaires sur vergé d’Arches, numérotés de 1 à 300.

EXEMPLAIRE Nº

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y

compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

PHILOCTÈTE

ou

LE TRAITÉ DES TROIS MORALES

A Marcel Drouin.

_Philoctète_ n’a pas été écrit pour le théâtre. C’est un traité de

morale, que je joins à ces trois autres traités, pour mieux montrer

qu’il n’a pas de prétentions scéniques.

_Philoctète_ a paru dans la _Revue Blanche_ du 1er décembre 1898.

PREMIER ACTE

_Ciel gris et bas sur une plaine de neige et de glace._

SCÈNE I

ULYSSE et NÉOPTOLÈME

NÉOPTOLÈME

Ulysse, tout est prêt. La barque est amarrée. J’ai choisi l’eau

profonde, à l’abri du Nord, de peur que le vent n’y congelât la mer. Et,

bien que cette île si froide semble n’être habitée que par les oiseaux

des falaises, j’ai rangé la barque en un lieu que nul passant des côtes

ne pût voir.

Mon âme aussi s’apprête; mon âme est prête au sacrifice. Ulysse! parle,

à présent; tout est prêt. Durant quatorze jours, penché sur les rames ou

sur la barre, tu n’as dit que les brutales paroles des manœuvres qui

devaient nous garer des flots; devant ton silence obstiné mes questions

bientôt s’arrêtèrent; je compris qu’une grande tristesse oppressait ton

âme chérie parce que tu me menais à la mort. Et je me tus aussi, sentant

que toutes les paroles nous étaient trop vite emportées, par le vent,

sur l’immensité de la mer. J’attendis. Je vis s’éloigner derrière nous,

derrière l’horizon de la mer, la belle plage skyrienne où mon père avait

combattu, puis les îles de sable d’or ou de pierre, que j’aimais parce

que je les croyais semblables à Pylos; treize fois j’ai vu le soleil

entrer dans la mer; chaque matin il ressortait des flots plus pâle et

pour monter moins haut plus lentement; jusqu’à ce qu’enfin, au

quatorzième matin, c’est en vain que nous l’attendîmes; et depuis nous

vivons comme hors de la nuit et du jour. Des glaces ont flotté sur la

mer; et ne pouvant plus dormir à cause de cette constante lueur pâle,

les seuls mots que j’entendais de toi, c’était pour me signaler les

banquises dont un coup d’aviron nous sauvait. A présent, parle, Ulysse!

mon âme est apprêtée; et non comme les boucs de Bacchus qu’on mène au

sacrifice couverts des ornements des fêtes, mais comme Iphigénie

s’avança vers l’autel, simple, décente et non parée. Certes, j’eusse

voulu, comme elle, pour ma patrie, mourant sans plaintes, mourir au sein

des Grecs, sur une terre ensoleillée, et montrer par ma mort acceptée

tout mon respect des dieux et toute la beauté de mon âme: elle est

vaillante et n’a pas combattu. Il est dur de mourir sans gloire...

pourtant, ô dieux! je suis sans amertume, ayant lentement tout quitté,

les hommes, les plages au soleil... et maintenant, arrivés sur cette île

inhospitalière, sans arbres, sans rayons, où la neige couvre les

verdures, où toutes choses sont gelées, et sous un ciel si blanc, si

gris, qu’il semble au-dessus de nous une autre plaine de neige étendue,

loin de tout, loin de tout... il semble que ce soit là déjà la mort, et,

tant ma pensée à chaque heure devenait plus froide et plus pure, la

passion s’étant abandonnée, qu’il ne reste ici plus qu’au corps à

mourir.

Au moins, Ulysse, dis-moi que, par mon sang fidèle, le mystérieux Zeus

contenté va permettre aux Grecs la victoire; au moins, Ulysse! tu leur

diras, dis, que pour cela je meurs sans crainte... tu leur diras...

ULYSSE

Enfant, tu ne dois pas mourir. Ne souris pas. A présent je te parlerai.

Écoute-moi sans m’interrompre. Plût aux dieux que le sacrifice de l’un

de nous deux les contentât! Ce que nous venons faire ici, Néoptolème,

est moins aisé que de mourir...

Cette île qui te paraît déserte ne l’est point. Un Grec l’habite; il a

nom Philoctète et ton père l’aimait. Jadis il s’embarquait avec nous sur

la flotte qui, pleine d’espoir et d’orgueil, quittait la Grèce pour

l’Asie; c’était l’ami d’Hercule et l’un des nobles parmi nous; si tu

n’avais vécu jusqu’ici loin du camp, tu saurais déjà son histoire. Qui

n’admirait alors sa vaillance? et qui ne la nomma plus tard témérité? Ce

fut elle qui sur une île inconnue, devant qui s’arrêtèrent nos rames,

l’emporta. L’aspect des bords était étrange; les présages mauvais

avaient altéré nos courages. L’ordre des dieux ayant été, nous dit

Calchas, de sacrifier sur cette île, chacun de nous attendait que

quelque autre voulût descendre; c’est alors que s’offrit en souriant

Philoctète. Sur la plage de l’île un perfide serpent le piqua. Ce fut en

souriant d’abord que Philoctète rembarqué nous montra près du pied sa

petite blessure. Elle empira. Philoctète cessa bientôt de sourire; son

visage pâlit, puis ses regards troublés s’emplirent d’une angoisse

ignorée. Au bout de quelques jours son pied tuméfié s’alourdit; et lui,

qui ne s’était jamais plaint, commença de lamentablement gémir. D’abord

chacun s’empressait près de lui pour le consoler, le distraire; rien n’y

pouvait; il aurait fallu le guérir; et, quand il fut prouvé que l’art de

Machaon n’avait sur sa blessure aucune prise,--comme aussi bien ses cris

menaçaient d’affaiblir nos courages,--le navire ayant approché d’une

autre île, de celle-ci, nous l’y laissâmes, seul avec son arc et ses

flèches qui vont nous occuper aujourd’hui.

NÉOPTOLÈME

Quoi! seul! vous le laissâtes, Ulysse?

ULYSSE

Eh! s’il eût dû mourir, nous eussions pu je crois le garder quelque

temps encore. Mais non--sa blessure n’est pas mortelle.

NÉOPTOLÈME

Mais alors?

ULYSSE

Mais alors devions-nous soumettre la vaillance d’une armée à la

détresse, aux lamentations d’un seul homme? On voit bien que tu ne

l’entendis pas!

NÉOPTOLÈME

Ses cris étaient-ils donc affreux?

ULYSSE

Non, pas affreux: plaintifs, humectant de pitié nos âmes.

NÉOPTOLÈME

Quelqu’un ne pouvait-il du moins rester, veiller sur lui? Malade et seul

ici, que peut-il faire?

ULYSSE

Il a son arc.

NÉOPTOLÈME

Son arc?

ULYSSE

Oui: l’arc d’Hercule. Et puis je dois te dire, enfant: son pied pourri

exhalait par tout le navire la plus intolérable puanteur.

NÉOPTOLÈME

Ah!

ULYSSE

Oui. Puis il était absorbé par son mal, incapable à jamais de nouveau

dévouement pour la Grèce...

NÉOPTOLÈME

Tant pis. Et nous alors, Ulysse, nous venons...

ULYSSE

Écoute encore, Néoptolème: tu sais, devant Trojà longuement condamnée,

combien de sang versé, et de vertu, de patience et de courage; les

foyers délaissés et la chère patrie... Rien de tout cela n’a suffi. Par

le prêtre Calchas les dieux ont enfin déclaré que seuls l’arc d’Hercule

et ses flèches, par une dernière vertu, permettraient la victoire à la

Grèce. Voilà pourquoi tous deux partis--que béni soit le sort qui nous a

désignés!--il semble qu’à présent abordés sur cette île si reculée,

toute passion étant abandonnée, nos grands destins enfin vont se

résoudre, et notre cœur ici plus complètement dévoué va parvenir enfin à

la vertu la plus parfaite.

NÉOPTOLÈME

Est-ce tout, Ulysse? Et maintenant, ayant bien parlé, que comptes-tu

faire? car mon esprit se refuse encore à comprendre complètement tes

paroles... Dis: pourquoi sommes-nous venus ici?

ULYSSE

Pour prendre l’arc d’Hercule; ne l’as-tu pas compris?

NÉOPTOLÈME

Ulysse, est-ce là ta pensée?

ULYSSE

Non la mienne, mais celle que les dieux m’ont donnée.

NÉOPTOLÈME

Philoctète ne voudra pas nous le donner.

ULYSSE

Aussi nous en emparerons-nous par la ruse.

NÉOPTOLÈME

Ulysse, je te hais. Mon père m’apprit à ne jamais me servir de la ruse.

ULYSSE

Elle est plus forte que la force: celle-ci n’attend pas. Ton père est

mort, Néoptolème; je suis vivant.

NÉOPTOLÈME

Et ne disais-tu pas qu’il valait mieux mourir?

ULYSSE

Non qu’il valait mieux, mais qu’il était plus aisé de mourir. Rien n’est

trop malaisé pour la Grèce.

NÉOPTOLÈME

Ulysse! pourquoi m’as-tu choisi? Et qu’avais-tu besoin de moi pour cet

acte que toute mon âme désapprouve?

ULYSSE

Parce que cet acte, je ne peux, moi, le faire: Philoctète me connaît

trop. S’il me voit seul, il va soupçonner quelque ruse. Ton innocence

protégera. Cet acte, il faut que ce soit toi qui le fasses.

NÉOPTOLÈME

Non, Ulysse; par Zeus, je ne le ferai point.

ULYSSE

Enfant, ne parle pas de Zeus. Tu ne m’as pas compris. Écoute-moi. Parce

que mon âme tourmentée se cache et qu’elle accepte, me crois-tu moins

triste que toi? Tu ne connais pas Philoctète, et Philoctète est mon ami.

Il m’est plus dur qu’à toi de le trahir. Les ordres des dieux sont

cruels; ils sont les dieux. Si je ne te parlais pas dans la barque,

c’est que mon grand cœur attristé ne songeait même plus aux paroles...

Mais tu t’emportes comme faisait ton père et tu n’entends plus la

raison.

NÉOPTOLÈME

Mon père est mort, Ulysse; n’en parle pas, il est mort pour la Grèce.

Ah! pour elle lutter, souffrir, mourir--demande-moi ce que tu

veux,--mais pas trahir un ami de mon père!

ULYSSE

Enfant, écoute et réponds-moi: n’es-tu pas l’ami de tous les Grecs avant

d’être l’ami d’un seul? ou plutôt, la patrie n’est-elle pas plus qu’un

seul? et souffrirais-tu de sauver un homme s’il te fallait pour le

sauver perdre la Grèce?

NÉOPTOLÈME

Ulysse, tu dis vrai, je ne le souffrirais pas.

ULYSSE

Et tu conviens que, si l’amitié est une chose très précieuse, la patrie

est chose plus précieuse encore?... Dis-moi, Néoptolème, en quoi

consiste la vertu?

NÉOPTOLÈME

Enseigne-moi, sage fils de Laerte.

ULYSSE

Calme ta passion; soumets tout au devoir...

NÉOPTOLÈME

Mais quel est le devoir, Ulysse?

ULYSSE

La voix des dieux, l’ordre de la cité, l’offrande de nous à la Grèce,

et, comme l’on voit les amants chercher alentour sur la terre les plus

précieuses fleurs en dons à faire à leur maîtresse, et désirer mourir

pour elle, comme s’ils n’avaient, malheureux, rien de mieux à donner

qu’eux-mêmes, s’il est vrai que ta patrie te soit chère, que saurais-tu

lui donner de trop cher? et ne convins-tu pas tout à l’heure qu’après

elle aussitôt venait l’amitié? Qu’avait Agamemnon de plus cher que sa

fille, si ce n’était pas la patrie? Comme sur un autel, immole... mais

qu’a de même Philoctète, en cette île où tout seul il vit, qu’a-t-il de

plus précieux que cet arc, en don à faire à la patrie?

NÉOPTOLÈME

Mais, Ulysse, en ce cas, demande-lui.

ULYSSE

Il pourrait refuser. Je ne connais pas son humeur, mais sais que son

délaissement l’irrita contre les chefs de l’armée. Peut-être irrite-t-il

les dieux par sa pensée et cesse-t-il horriblement de nous souhaiter la

victoire. Et peut-être les dieux offensés ont-ils voulu par nous le

châtier encore. En le forçant à la vertu par l’abandon obligé de ses

armes, les dieux seront pour lui moins sévères.

NÉOPTOLÈME

Mais, Ulysse, les actes que l’on fait malgré soi peuvent-ils être

méritoires?

ULYSSE

Ne crois-tu pas, Néoptolème, qu’il importe avant tout que les ordres des

dieux s’accomplissent? fussent-ils accomplis sans l’aveu de chaque

homme?

NÉOPTOLÈME

Tout ce que tu disais avant, je l’approuvais; mais à présent je ne sais

plus que dire, et même il me paraît...

ULYSSE

Chut! Écoute... N’entends-tu rien?

NÉOPTOLÈME

Si: le bruit de la mer.

ULYSSE

Non. C’est lui! Ses cris horribles commencent de parvenir jusqu’à nous.

NÉOPTOLÈME

Horribles!? Ulysse, j’entends des chants mélodieux au contraire.

ULYSSE (_prêtant l’oreille._)

C’est vrai qu’il chante! Il est bien bon! A présent qu’il est seul, il

chante! Quand c’était près de nous, il criait.

NÉOPTOLÈME

Que chante-t-il?

ULYSSE

On ne peut encore distinguer les paroles. Écoute: il se rapproche

cependant.

NÉOPTOLÈME

Il cesse de chanter. Il s’arrête. Il a vu nos pas sur la neige.

ULYSSE (_riant_.)

Et voilà qu’il recommence à crier. Ah! Philoctète!

NÉOPTOLÈME

En effet, ses cris sont horribles.

ULYSSE

Va; cours porter sur ce roc mon épée; qu’il reconnaisse une arme grecque

et sache que les pas qu’il voyait sont ceux d’un homme de sa

patrie.--Hâte-toi. Le voilà qui s’approche.--C’est bien.--Viens à

présent; postons-nous derrière ce tertre de neige; nous le verrons sans

être vus. Quelles imprécations va-t-il faire! «Malheureux, dira-t-il, et

périssent les Grecs qui m’ont abandonné! Chefs de l’armée! toi, fourbe

Ulysse! vous, Agamemnon, Ménélas! Puissent-ils à leur tour être dévorés

par mon mal! O! mort! mort que j’appelle chaque jour, resteras-tu sourde

à ma plainte? ne pourras-tu jamais venir? O antre! rochers!

promontoires! muets témoins de mes douleurs, ne pourrez-vous jamais...»

(_Philoctète entre; il aperçoit le casque et les armes posés au milieu

du théâtre._)

SCÈNE II

PHILOCTÈTE, ULYSSE, NÉOPTOLÈME

PHILOCTÈTE

(_Il se tait._)

DEUXIÈME ACTE

SCÈNE I

ULYSSE, PHILOCTÈTE, NÉOPTOLÈME

(_Tous trois sont assis._)

PHILOCTÈTE

Certes, Ulysse, ce n’est que depuis que je suis loin des autres que je

comprends ce qu’on appelle la vertu. L’homme qui vit parmi les autres

est incapable, incapable, crois-moi, d’une action pure et vraiment

désintéressée. Ainsi, vous... vîntes ici... pourquoi?...

ULYSSE

Mais pour te voir, cher Philoctète.

PHILOCTÈTE

Je n’en crois rien et peu m’importe; le plaisir que j’ai de vous revoir

est grand et me suffit. J’ai perdu le talent de chercher les motifs des

actes, depuis que les miens n’en ont plus de secrets. Ce que je suis,

pour qui le paraîtrais-je? J’ai souci d’être seulement. J’ai cessé de

gémir, sachant qu’ici nulle oreille ne peut m’entendre, cessé de

souhaiter, sachant qu’ici je ne pouvais rien obtenir.

ULYSSE

Que ne cessas-tu de gémir plus tôt, Philoctète? Nous t’eussions gardé

près de nous.

PHILOCTÈTE

C’est ce qu’il ne fallait pas, Ulysse. Près des autres mon silence eût

été mensonge.

ULYSSE

Tandis qu’ici?

PHILOCTÈTE

Ma souffrance n’a plus besoin de mots pour se connaître, n’étant connue

que de moi.

ULYSSE

Alors, depuis notre départ tu t’es tu, Philoctète?

PHILOCTÈTE

Non pas. Mais depuis que je ne m’en sers plus pour manifester ma

souffrance, ma plainte est devenue très belle, à ce point que j’en suis

consolé.

ULYSSE

Tant mieux, mon pauvre Philoctète.

PHILOCTÈTE

Ne me plains pas, surtout! J’ai cessé de souhaiter, te disais-je,

sachant que je ne pouvais rien obtenir... Rien obtenir du dehors, il est

vrai, mais beaucoup obtenir de moi-même; c’est depuis lors que je

souhaite la vertu; mon âme y est toute employée, et je repose, malgré ma

douleur, dans le calme;--j’y reposais du moins, quand vous êtes venus...

Tu souris?

ULYSSE

Je vois que tu as su t’occuper.

PHILOCTÈTE

Tu m’écoutes sans me comprendre.--N’estimes-tu pas la vertu?

ULYSSE

Si: la mienne.

PHILOCTÈTE

Quelle est-elle?

ULYSSE

Tu m’écouterais sans me comprendre... Parlons des Grecs plutôt. Ta vertu

solitaire t’a-t-elle fait cesser de te souvenir d’eux?

PHILOCTÈTE

Pour cesser de m’irriter contre eux, oui certes.

ULYSSE

Entends! Néoptolème.--Ainsi le succès du combat pour lequel...

PHILOCTÈTE

... vous m’avez laissé... que veux-tu que j’en pense, Ulysse? Si vous

m’avez laissé, c’était pour vaincre, n’est-ce pas? J’espère donc pour

vous que vous êtes vainqueurs...

ULYSSE

Et sinon?

PHILOCTÈTE

Sinon nous aurions cru l’Hellas trop grande. Moi, dans cette île, je me

suis fait, comprends, de jour en jour moins Grec, de jour en jour plus

homme... Pourtant, quand je vous vois, je sens... Achille est mort,

Ulysse?

ULYSSE

Achille est mort; celui qui m’accompagne est son fils. Quoi! tu

sanglotes, Philoctète?... ce calme si cherché...

PHILOCTÈTE

Achille!... Enfant, laisse ma main flatter ton front si beau... Voilà

longtemps, longtemps que ma main n’a touché que des corps froids; et

même les corps des oiseaux que je tue, tombant sur les flots ou la

neige, sont, lorsque mes mains s’en approchent, glacés comme ces régions

supérieures de l’atmosphère qu’ils traversent...

ULYSSE

Tu t’exprimes bien, pour quelqu’un qui souffre.

PHILOCTÈTE

Où que j’aille et toujours je suis fils de la Grèce.

ULYSSE

Mais tu n’as plus à qui parler.

PHILOCTÈTE

Je te l’ai dit; ne m’as-tu pas compris? Je m’exprime mieux depuis que je

ne parle plus à des hommes. Mon occupation entre la chasse et le sommeil

est la pensée. Mes idées, dans la solitude, et comme rien, même la

douleur, ne les dérange, ont pris un cours subtil que parfois je ne suis

qu’avec peine. J’ai compris sur la vie plus de secrets que ne m’en

avaient révélés tous mes maîtres. Je m’occupais aussi à me raconter mes

douleurs, et, si la phrase était très belle, j’en étais d’autant

consolé; parfois même j’oubliais ma tristesse, à la dire. Je compris que

les mots sont plus beaux dès qu’ils ne servent plus aux demandes.

N’ayant plus, près de moi, d’oreilles ni de bouches, je n’employais que

la beauté de mes paroles; je les criais à toute l’île, le long des

plages; et l’île en m’écoutant semblait moins solitaire; la nature

semblait pareille à ma tristesse; il me semblait que j’en étais la voix

et que les rochers muets l’attendissent pour raconter leurs maladies;

car j’ai compris qu’autour de moi tout est malade... et que ce froid

n’est pas normal, car je me souviens de la Grèce... Et je pris lentement

l’habitude de clamer la détresse plutôt des choses que la mienne; je

trouvais cela mieux, comment te dire? d’ailleurs cette détresse était la

même et j’étais autant consolé. Puis c’est en parlant de la mer et de la

vague interminable que je fis mes plus belles phrases. Te l’avouerai-je,

Ulysse,--Ulysse!--certaines étaient si belles que j’en sanglotais de

tristesse qu’aucun homme ne les pût ouïr. Son âme, il me semblait, en

eût été changée. Écoute, Ulysse! écoute. On ne m’a pas encore entendu.

ULYSSE

Tu pris l’habitude, je vois, de parler sans qu’on t’interrompe. Allons,

récite:

PHILOCTÈTE (_déclamant_.)

«Sourires infinis des flots de la mer...»

ULYSSE (_riant_.)

Mais Philoctète, c’est de l’Eschyle.

PHILOCTÈTE

Peut-être... Cela te gêne...?

(_Reprenant._)

«Sanglots infinis des flots de la mer...»

(_Silence._)

ULYSSE

Et puis...

PHILOCTÈTE

Je ne sais plus... je suis troublé.

ULYSSE

Tant pis! tu continueras une autre fois.

NÉOPTOLÈME

O! si tu continuais, Philoctète!

ULYSSE

Tiens! l’enfant t’écoutait!...

PHILOCTÈTE

Je ne sais plus parler.

ULYSSE (_se lève_.)

Je te laisse un instant rechercher ta pensée. A bientôt,

Philoctète.--Mais, dis: il n’est point captivité si dure, qu’elle n’ait

tel repos, tel oubli, tel répit?...

PHILOCTÈTE

En effet, Ulysse; un jour, un oiseau tomba, que j’avais tiré, que ma

flèche n’avait que blessé, que j’espérai faire revivre. Mais comment

garder cette émotion aérienne et qui volait, au ras de cette terre ardue

où le froid donne à l’eau même, gelée, la forme de mes logiques pensées.

L’oiseau mourut; je l’ai vu mourir en une heure; pour l’échauffer

encore, je l’étouffais de baisers et d’haleines. Il est mort du besoin

de voler...

Même, il me semble, cher Ulysse, que le torrent de poésie, sitôt quitté

mes lèvres, se glace, et meurt de ne pouvoir se propager, et que se

réduit toujours plus l’infime flamme qui l’anime. Bientôt, vivant

toujours, je serai tout abstrait. Le froid m’envahit, cher Ulysse, et je

m’épouvante à présent, car j’y trouve, et dans sa rigueur même, une

beauté.

Je marche sûrement sur les choses et sur les fluides durcis. Sans plus

rêver jamais, je pense. Je ne goûte plus d’espérance, et pour cela ne

suis plus jamais enivré. Quand ici, où tout est pierre dure, je pose

quoi... fût-ce une graine, je la retrouve, longtemps après, la même;

elle n’a jamais germiné. Ici, rien ne devient, Ulysse: tout est,

demeure. Enfin, l’on peut ici spéculer!--J’ai gardé l’oiseau mort; le

voici; l’air trop froid l’empêche à jamais de pourrir. Et mes actes,

Ulysse, et mes paroles, comme gelées, permanent, m’entourent comme un

cercle de roches posées. Et les retrouvant là, chaque jour, toute

passion se tait, je sens la Vérité toujours plus--et je voudrais mes

actions de même toujours plus solides et plus belles; vraies, pures,

cristallines, belles, belles, Ulysse, comme ces cristaux de clair givre,

où, si le soleil paraissait, le soleil tout entier paraîtrait au

travers. Je ne veux empêcher aucun rayon de Zeus; qu’il me traverse,

Ulysse, comme un prisme, et que cette lumière réfractée fasse mes actes

adorables. Je voudrais parvenir à la plus grande transparence, à la

suppression de mon opacité, et que, me regardant agir, toi-même sentes

la lumière...

ULYSSE (_partant._)

Allons, adieu. (_Montrant Néoptolème._) Cause avec lui, puisqu’il

t’écoute. (_Il sort._) (_Silence._)

SCÈNE II

PHILOCTÈTE, NÉOPTOLÈME

NÉOPTOLÈME

Philoctète! enseigne-moi la vertu...

TROISIÈME ACTE

SCÈNE I

PHILOCTÈTE (_Il entre._)

PHILOCTÈTE (_bouleversé par la surprise et la douleur._)

Aveugle Philoctète! reconnais ton erreur et pleure ta folie! Qu’avoir

revu des Grecs ait pu charmer ton cœur... Ai-je bien entendu?--Certes:

Ulysse était assis, et près de lui Néoptolème; ne me sachant point près,

ils n’avaient même pas baissé la voix; Ulysse, conseillant Néoptolème,

lui apprenait à me trahir; il lui disait... Malheureux Philoctète! c’est

pour ravir ton arc qu’ils sont revenus jusqu’à toi! Comme ils en ont

besoin!... Précieux arc, oh! l’unique bien qui me reste, et sans

lequel... (_Il prête l’oreille._) On vient! Défends-toi, Philoctète! ton

arc est bon, ton bras est sûr. Vertu! vertu, je te chérissais tant,

solitaire! Mon cœur silencieux s’était calmé, loin d’eux. Ah! je sais

maintenant ce que vaut l’amitié qu’ils proposent! Est-ce la Grèce, ma

patrie? Ulysse que je hais, et toi Néoptolème... comme il m’écoutait

cependant! Quelle douceur! Enfant... aussi beau, oh! plus beau que

n’était beau ton père... Comment un front si pur cache-t-il une telle

pensée? «La vertu», disait-il, «Philoctète, apprends-moi la vertu.» Que

lui disais-je? Je ne me souviens plus que de lui... Et qu’importe à

présent ce que je pus lui dire!... (_Il écoute._) Des pas!... Qui vient?

Ulysse! (_Il saisit son arc._) Non, c’est... Néoptolème. (_Entre

Néoptolème._)

SCÈNE II

PHILOCTÈTE et NÉOPTOLÈME

NÉOPTOLÈME (_appelant_.)

... Philoctète! (_Il l’aperçoit._) Ah! (_il s’approche et, comme

défaillant_) ah! je suis malade...

PHILOCTÈTE

Malade?...

NÉOPTOLÈME

C’est toi qui m’as troublé. Rends-moi le calme, Philoctète. Tout ce que

tu m’as dit a germé dans mon cœur. Tandis que tu parlais, je ne savais

pas que répondre. J’écoutais; mon cœur s’ouvrait naïf à tes paroles.

Depuis que tu t’es tu, j’écoute encore. Mais voici, tout se trouble et

je suis dans l’attente. Parle! je n’ai pas assez entendu... Il faut se

dévouer, disais-tu...?

PHILOCTÈTE (_fermé_.)

... Se dévouer.

NÉOPTOLÈME

Mais Ulysse aussi me l’enseigne. Se dévouer à quoi, Philoctète? Il dit

que c’est à la patrie...

PHILOCTÈTE

... A la patrie.

NÉOPTOLÈME

Ah! parle, Philoctète; tu dois continuer, à présent.

PHILOCTÈTE (_se dérobant_.)

Enfant... sais-tu tirer de l’arc?

NÉOPTOLÈME

Oui. Pourquoi?

PHILOCTÈTE

Pourrais-tu bander celui-ci?...

NÉOPTOLÈME (_déconcerté._)

Tu veux... Je ne sais. (_Il essaie._) Oui; peut-être.--Voilà!

PHILOCTÈTE (_à part._)

Quelle facilité! Il semble que ce soit...

NÉOPTOLÈME (_indécis._)

Et maintenant...

PHILOCTÈTE

J’ai vu ce que je voulais voir. (_Il reprend l’arc._)

NÉOPTOLÈME

Je ne te comprends pas.

PHILOCTÈTE

N’importe, hélas!... (_Il se ravise._) Écoute, enfant. Ne crois-tu pas

les dieux au-dessus de la Grèce, et les dieux plus importants qu’elle?

NÉOPTOLÈME

Non, par Zeus, je ne le crois pas.

PHILOCTÈTE

Et pourquoi donc, Néoptolème?

NÉOPTOLÈME

Car les dieux que je sers ne servent que la Grèce.

PHILOCTÈTE

Eh quoi! Sont-ils soumis?

NÉOPTOLÈME

Non soumis... je ne sais comment dire... Mais, vois! tu sais qu’on ne

les connaît pas hors la Grèce; la Grèce est leur pays aussi bien que le

nôtre; en servant celle-ci, je les sers; ils ne diffèrent pas de ma

patrie.

PHILOCTÈTE

Pourtant, vois, moi je puis t’en parler, moi qui ne suis plus de la

Grèce--et... je les sers...

NÉOPTOLÈME

Crois-tu?--Ah! pauvre Philoctète! on ne s’échappe pas aisément de la

Grèce... et même...

PHILOCTÈTE (_attentif._)

Et même?...

NÉOPTOLÈME

Ah! si tu savais... Philoctète...

PHILOCTÈTE

Si je savais... quoi?...

NÉOPTOLÈME (_se reprenant._)

Non, parle, toi; je suis venu pour écouter; tu interroges... Et je sens

bien qu’Ulysse et toi, votre vertu n’est pas la même... Mais quand il

faut parler, toi qui parlais si bien, tu hésites... Se dévouer à quoi,

Philoctète?

PHILOCTÈTE

J’allais te dire: aux dieux... Mais c’est donc qu’au-dessus des dieux,

Néoptolème, il y a quelque chose.

NÉOPTOLÈME

Au-dessus des dieux!

PHILOCTÈTE

Oui, puisque je n’agis pas comme Ulysse.

NÉOPTOLÈME

Se dévouer à quoi, Philoctète? Au-dessus des dieux, qu’y a-t-il?

PHILOCTÈTE

Il y a... (_Il se prend la tête dans les mains, comme accablé._) Je ne

sais plus. Je ne sais pas... Ah! ah! soi-même!... Je ne sais plus

parler, Néoptolème...

NÉOPTOLÈME

Se dévouer à quoi? Dis, Philoctète...

PHILOCTÈTE

... Se dévouer... se dévouer...

NÉOPTOLÈME

Tu pleures!

PHILOCTÈTE

Enfant! Ah! si je pouvais te montrer la vertu... (_Il se dresse

brusquement._) J’entends Ulysse! Adieu... (_Il s’écarte et dit en s’en

allant:_) Te reverrai-je?

NÉOPTOLÈME

Adieu. (_Entre Ulysse._)

SCÈNE III

ULYSSE et NÉOPTOLÈME

ULYSSE

Viens-je à temps? Qu’a-t-il dit? As-tu bien parlé, mon élève?

NÉOPTOLÈME

Grâce à toi, mieux que lui. Mais qu’importe?--Ulysse... il m’a donné son

arc à tendre!...

ULYSSE

Son arc! quelle plaisanterie!--Et que ne l’as-tu donc gardé, fils

d’Achille?

NÉOPTOLÈME

Que vaut un arc sans flèches? Tandis que j’avais l’arc, il retenait les

flèches prudemment.

ULYSSE

L’habile ami!... Se doute-t-il, crois-tu? Que disait-il?

NÉOPTOLÈME

Oh! rien, ou presque!

ULYSSE

Et t’a-t-il récité de nouveau sa vertu?

NÉOPTOLÈME

Lui qui parlait si bien naguère, dès mes questions, il s’est tu.

ULYSSE

Tu vois!...

NÉOPTOLÈME

Et quand j’ai demandé à quoi l’on peut se dévouer, qui ne soit pas

toujours la Grèce, il m’a dit...

ULYSSE

Il t’a dit?...

NÉOPTOLÈME

Qu’il ne savait pas. Et quand j’ai dit que les dieux mêmes, ainsi que tu

m’avais appris, s’y soumettaient, il a répondu: C’est alors qu’au-dessus

des dieux, il y a...

ULYSSE

Quoi?

NÉOPTOLÈME

Il m’a dit qu’il ne savait pas.

ULYSSE

Eh! tu vois bien, Néoptolème!...

NÉOPTOLÈME

Non, Ulysse, il me semble que je le comprends, à présent.

ULYSSE

Que tu comprends quoi?

NÉOPTOLÈME

Quelque chose. Car enfin, dans cette île si solitaire, quand nous

n’étions pas là, à quoi se dévouait Philoctète?

ULYSSE

Mais, tu l’as dit: à rien. A quoi sert la vertu solitaire? Malgré tout

ce qu’il croit, elle s’exhalait sans emploi. A quoi servent toutes ses

phrases, belles tant qu’il voudra... T’a-t-il convaincu?--Ni moi non

plus.

S’il vit ainsi, seul dans cette île, je te l’ai bien prouvé, c’était

pour délivrer l’armée de ses gémissements et de sa puanteur; c’est là

son premier dévouement, c’est là sa vertu, quoi qu’il dise. Sa seconde

vertu, ce sera, s’il est si vertueux, de se bien consoler, quand il aura

perdu son arc, en songeant que c’est pour la Grèce. Quel autre

dévouement s’imagine, qui ne soit pas pour la patrie? Il attendait

vois-tu, que nous vinssions l’offrir... Mais, comme il pourrait refuser,

mieux nous vaut forcer sa vertu, lui imposer le sacrifice--et je crois

plus prudent de l’endormir. Vois ce flacon...

NÉOPTOLÈME

Ah! ne parle pas trop, Ulysse... Philoctète, lui se taisait.

ULYSSE

C’est qu’il n’avait plus rien à dire.

NÉOPTOLÈME

Et c’est pour cela qu’il pleurait?

ULYSSE

Il pleurait de s’être trompé.

NÉOPTOLÈME

Non, c’est à cause de moi qu’il pleurait.

ULYSSE (_souriant._)

De toi?... Ce qu’on commence par sottise, par orgueil on l’appelle

vertu.

NÉOPTOLÈME (_éclate en sanglots._)

Ulysse! tu ne comprends pas Philoctète...

QUATRIÈME ACTE

SCÈNE I

PHILOCTÈTE, NÉOPTOLÈME

(_Philoctète est seul, assis; il semble accablé de douleur--ou médite._)

NÉOPTOLÈME (_entre en courant._)

Que je le trouve à temps!... Ah! c’est toi, Philoctète. En hâte,

écoute-moi. Ce que nous venions faire ici est indigne; mais, sois plus

grand que nous: pardonne-moi. Nous venions... oh! j’ai honte à le

dire... te voler ton arc, Philoctète!...

PHILOCTÈTE

Je le savais.

NÉOPTOLÈME

Tu ne me comprends pas... c’est te voler ton arc, te dis-je... Ah!

défends-toi!

PHILOCTÈTE

Contre qui? Contre toi? dis, mon Néoptolème.

NÉOPTOLÈME

Non certes contre moi: je t’aime et te préviens.

PHILOCTÈTE

Et tu trahis Ulysse...

NÉOPTOLÈME

Et suis au désespoir... C’est à toi que je me dévoue. M’aimes-tu? Parle,

Philoctète. Est-ce que c’est là la vertu?

PHILOCTÈTE

Enfant!...

NÉOPTOLÈME

Vois ce que je t’apporte. Cette fiole a pour mission de t’endormir. Mais

moi je te la donne. Voici. Est-ce de la vertu?--Parle-moi.

PHILOCTÈTE

Enfant! on ne parvient que pas à pas à la vertu supérieure; ce que tu

fais ici n’est qu’un bond.

NÉOPTOLÈME

Alors enseigne-moi, Philoctète.

PHILOCTÈTE

Cette fiole était pour m’endormir, dis-tu? (_Il la prend et la

regarde._) Petite fiole... toi, du moins, ne manque pas ton but! Vois-tu

ce que je fais, Néoptolème? (_Il boit._)

NÉOPTOLÈME

Quoi! malheureux, mais c’est...

PHILOCTÈTE

Je me dévoue. Préviens Ulysse. Tu lui diras... qu’il peut venir.

(_Néoptolème épouvanté sort en courant et en criant._)

SCÈNE II

PHILOCTÈTE, puis ULYSSE et NÉOPTOLÈME

PHILOCTÈTE, _seul_.

Et tu m’admireras, Ulysse; je te veux contraindre à m’admirer. Ma vertu

monte sur la tienne et tu te sens diminué. Exalte-toi, vertu de

Philoctète! satisfais-toi de ta beauté! Néoptolème, que ne pris-tu mon

arc tout de suite? Plus tu m’aimais, plus cela t’était difficile: tu ne

t’es pas assez dévoué. Prends-les... (_Il regarde._) Il n’est plus là...

Ce breuvage avait un goût affreux; d’y penser, mon cœur se soulève; je

voudrais m’endormir plus vite... De tous les dévouements, le plus fou

c’est celui pour les autres, car alors on leur devient supérieur. Je me

dévoue, oui, mais ce n’est pas pour la Grèce... Je ne regrette qu’une

chose, c’est que mon dévouement serve la Grèce... Et non, je ne le

regrette même pas... Mais alors, ne me remercie pas: c’est pour moi que

j’agis, non pour toi.--Ulysse, tu m’admireras, n’est-ce pas?--Mais,

m’admireras-tu, Ulysse?--Ulysse! Ulysse! où donc es-tu? Comprends: je me

dévoue, mais ce n’est pas pour la patrie... c’est pour autre chose,

comprends; c’est pour... quoi? Je ne sais pas. Vas-tu comprendre?

Ulysse! tu vas croire peut-être que je me dévoue pour la Grèce! Ah! cet

arc et ces flèches vont y servir!... Où les jeter?--La mer! la mer! (_Il

veut courir, mais retombe vaincu par le breuvage._) Je suis sans force.

Ah! ma tête se trouble... Il va venir...

Vertu! vertu! je cherche dans ton nom amer un peu d’ivresse; l’aurais-je

déjà toute épuisée? L’orgueil qui me soutient chancelle et cède; je fuis

de toutes parts. «Pas de bonds; pas de bonds», lui disais-je. Ce que

l’on entreprend au-dessus de ses forces, Néoptolème, voilà ce qu’on

appelle vertu. Vertu... je n’y crois plus, Néoptolème. Mais écoute-moi

donc, Néoptolème! Néoptolème, il n’y a pas de vertu.--Néoptolème!... Il

n’entend plus... (_Il tombe accablé et s’endort._)

ULYSSE (_entrant et voyant Philoctète._)

Et maintenant, laisse-moi seul avec lui.

(_Néoptolème en proie à la plus vive émotion hésite à se retirer._)

Eh oui! va n’importe où; cours apprêter la barque, si tu veux.

(_Néoptolème sort._)

ULYSSE, _seul_ (_s’approche de Philoctète et se penche._)

Philoctète!... Tu ne m’entends donc plus, Philoctète?--Tu ne m’entendras

plus?--Que faire? J’aurais voulu te dire... que tu m’as vaincu,

Philoctète. Et je vois la vertu, maintenant; et je la sens si belle, que

près de toi je n’ose plus agir. Mon devoir m’apparaît plus cruel que le

tien, parce qu’il m’apparaît moins auguste. Ton arc... je ne peux plus,

je ne veux plus le prendre: tu l’as donné.--Néoptolème est un enfant:

qu’il obéisse. Ah! le voilà! (_Impératif._) Et maintenant Néoptolème,

prends l’arc et les flèches, et va les porter à la barque.

(_Néoptolème désolé s’approche de Philoctète, se penche, puis se jette à

genoux et baise Philoctète au front._)

ULYSSE

Je te l’ordonne. M’avoir trahi ne serait pas assez? Veux-tu trahir aussi

ta patrie? Vois comme il s’y est dévoué.

(_Néoptolème soumis prend l’arc et les flèches et s’éloigne._)

ULYSSE, _seul_.

Et maintenant, adieu, dur Philoctète. Est-ce que tu m’as beaucoup

méprisé? Ah! je voudrais savoir... Je voudrais qu’il sache que je le

trouve admirable... et que... grâce à lui, nous vaincrons.

NÉOPTOLÈME (_de loin appelle._)

Ulysse!!

ULYSSE

Me voici.

(_Il sort._)

CINQUIÈME ACTE

_Philoctète est seul, sur un rocher. Le soleil se lève dans un ciel

parfaitement bleu. Au loin sur la mer fuit une barque. Philoctète la

regarde longuement._

PHILOCTÈTE (_murmure très calme._)

Ils ne reviendront plus; ils n’ont plus d’arc à prendre...--Je suis

heureux.

(_Sa voix est devenue extraordinairement belle et douce; des fleurs

autour de lui percent la neige, et les oiseaux du ciel descendent le

nourrir._)

LE TRAITÉ DU NARCISSE

(THÉORIE DU SYMBOLE)

_A Paul Valéry._

_Nuper me in littore vidi._

VIRGILE.

_Le Traité du Narcisse_ parut dans les _Entretiens politiques et

littéraires_, numéro de janvier 1891; puis, presque sitôt après, à la

librairie de l’Art indépendant.

Les livres ne sont peut-être pas une chose bien nécessaire; quelques

mythes d’abord suffisaient. Une religion y tenait tout entière. Le

peuple s’étonnait à l’apparence des fables et sans comprendre il

adorait; les prêtres attentifs, penchés sur la profondeur des images,

pénétraient lentement l’intime sens du hiéroglyphe. Puis, on a voulu

expliquer; les livres ont amplifié les mythes;--mais quelques mythes

suffisaient.

Ainsi le mythe du Narcisse: _Narcisse était parfaitement beau,--et c’est

pourquoi il était chaste; il dédaignait les Nymphes--parce qu’il était

amoureux de lui-même. Aucun souffle ne troublait la source, où,

tranquille et penché, tout le jour il contemplait son image..._--Vous

savez l’histoire. Pourtant nous la dirons encore. Toutes choses sont

dites déjà; mais comme personne n’écoute, il faut toujours recommencer.

* * * * *

Il n’y a plus de berge ni de source; plus de métamorphose et plus de

fleur mirée;--rien que le seul Narcisse, donc, qu’un Narcisse rêveur et

s’isolant sur des grisailles. En la monotonie inutile de l’heure il

s’inquiète, et son cœur incertain s’interroge. Il veut connaître enfin

quelle forme a son âme; elle doit être, il sent, excessivement adorable,

s’il en juge par ses grands frémissements; mais son visage! son image!

Ah! ne pas savoir si l’on s’aime... ne pas connaître sa beauté! Je me

confonds, dans ce paysage sans lignes, qui ne contrarie pas ses plans.

Ah! ne pas pouvoir se voir! Un miroir! un miroir! un miroir! un miroir!

Et Narcisse qui ne doute pas que sa forme ne soit quelque part, se lève

et part à la recherche des contours souhaités pour envelopper enfin sa

grande âme.

* * * * *

Au bord du fleuve du temps, Narcisse s’est arrêté. Fatale et illusoire

rivière où les années passent et s’écoulent. Simples bords, comme un

cadre brut où s’enchâsse l’eau, comme une glace sans tain; où rien ne se

verrait derrière, où derrière le vide ennui s’éploierait. Un ennuyeux,

un léthargique canal, un presque horizontal miroir; et rien ne

distinguerait de l’ambiance incolorée cette eau grise, si l’on ne

sentait qu’elle coule.

De loin, Narcisse a pris le fleuve pour une route, et comme il

s’ennuyait, tout seul dans tout ce gris, il s’est approché pour voir

passer des choses. Les mains sur le cadre, maintenant, il se penche,

dans la traditionnelle posture. Et voici que comme il regarde, sur l’eau

soudain se diapre une mince apparence.--Fleurs des rives, troncs

d’arbres, fragments de ciel bleu reflété, toute une fuite de rapides

images qui n’attendaient que lui pour être, et qui sous son regard se

colorent. Puis des collines s’ouvrent et des forêts s’échelonnent au

long des pentes des vallées,--visions qui selon le cours des eaux

ondulent, et que les flots diversifient. Narcisse regarde

émerveillé;--mais ne comprend pas bien, car l’une et l’autre se

balancent, si son âme guide le flot, ou si c’est le flot qui la guide.

Où Narcisse regarde, c’est le présent. Du plus lointain futur, les

choses, virtuelles encore, se pressent vers l’être; Narcisse les voit,

puis elles passent; elles s’écoulent dans le passé. Narcisse trouve

bientôt que c’est toujours la même chose. Il interroge; puis médite.

Toujours des mêmes formes passent; l’élan du flot, seul les

différencie.--Pourquoi plusieurs? ou bien pourquoi les mêmes?--C’est

donc qu’elles sont imparfaites, puisqu’elles recommencent toujours... et

toutes, pense-t-il, s’efforcent et se tendent vers quelque chose, vers

une forme première perdue,--paradisiaque et cristalline.

* * * * *

Narcisse rêve au paradis.

I

Le Paradis n’était pas grand; parce que parfaites, les formes n’y

fleurissaient chacune qu’une fois, et un jardin les tenait toutes.--S’il

était, ou s’il n’était pas, que nous importe? mais il était tel, s’il

était--comme la forme la plus parfaite de Dieu. Tout s’y cristallisait

en une forme nécessaire, et tout était parfaitement ainsi que tout

devait être.--Tout demeurait immobile, car rien ne souhaitait d’être

mieux. La seule calme gravitation faisait lentement évoluer l’ensemble.

Et comme aucun élan ne cesse, dans le Passé ni dans l’Avenir, le Paradis

n’était pas devenu,--il était simplement depuis toujours.

* * * * *

Chaste Éden! Jardin! jardin des Idées, où les formes, rhythmiques et

sûres, révélaient sans effort leur nombre; où chaque chose était ce

qu’elle paraissait; car prouver était inutile.

Éden! où les brises chanteuses ondulaient en courbes prévues; où le ciel

étalait l’azur sur la pelouse symétrique; où les oiseaux étaient couleur

du temps et les papillons sur les fleurs faisaient des harmonies

providentielles; où les roses étaient roses parce que les cétoines

étaient vertes, qui venaient c’est pourquoi s’y poser. Tout était

parfait comme un nombre et se scandait normalement; un accord émanait du

rapport des lignes; sur le jardin planait une uniforme symphonie.

Au centre de l’Éden, Ygdrasil, l’arbre logarithmique, plongeait dans le

sol ses racines de vie, et promenait sur la pelouse autour, l’ombre

épaisse de son feuillage, où s’éployait la seule Nuit. Dans l’ombre,

contre son tronc, s’appuyait le livre du Mystère--où se lisait la vérité

qu’il faut connaître. Et le vent, en soufflant dans les feuilles de

l’arbre, en épelait, le long du jour, les hiéroglyphes nécessaires.

Adam, religieux, écoutait. Unique, encore insexué, il demeurait assis à

l’ombre du grand arbre. L’homme! Hypostase de l’Élohim, suppôt de la

Divinité! pour lui, par lui, les formes apparaissent. Immobile et

central de toute cette féerie, il la regarde qui se déroule.

Mais, spectateur obligé, toujours, d’un spectacle où il n’a pas de rôle,

que celui de regarder toujours, il se lasse.--Tout se joue pour lui, il

le sait,--mais lui-même...--mais lui-même ne se voit pas. Et que lui

fait tout le reste? ah! se voir!--Certes il est puissant, puisqu’il crée

et que ce monde entier se suspend après son regard,--mais connaît-il

cette puissance, même, tant qu’elle reste inaffirmée? Que lui sert-elle,

cette puissance, tant qu’il ne se la prouvera pas?--Vraiment, à force de

regarder, il ne se distingue plus bien de ces choses: c’est

insupportable,--ne pas savoir jusqu’où l’on va! Car c’est un esclavage

enfin, si l’on n’ose risquer un seul geste, sans perturber toute

l’harmonie.--Et puis, tant pis! cette harmonie m’agace, et son accord

toujours parfait. Un geste! un petit geste, pour savoir,--une

dissonance, que diable!--Eh! va donc! un peu d’imprévu.

Ah! saisir! saisir un rameau d’Ygdrasil entre ses doigts infatués, et

qu’il le brise...

C’est fait.

... Une imperceptible fissure d’abord, un cri, mais qui germe, s’étend,

s’exaspère, strident siffle et bientôt gémit comme une tempête. L’arbre

Ygdrasil flétri chancelle et craque; ses feuilles où jouaient les

brises, frissonnantes et recroquevillées, se révulsent dans la

bourrasque qui se lève et les emporte au loin,--vers l’inconnu d’un ciel

nocturne et vers de hasardeux parages, où fuit l’éparpillement aussi des

pages arrachées au grand livre sacré qui s’effeuille.

Vers le ciel est monté une vapeur, larmes, nuages qui retombent en

larmes et qui remonteront en nuées: le temps est né.

Et l’Homme épouvanté, androgyne qui se dédouble, a pleuré d’angoisse et

d’horreur, sentant, avec un sexe neuf, sourdre en lui l’inquiet désir

pour cette moitié de lui presque pareille, cette femme tout à coup

surgie, là, qu’il embrasse et qu’il voudrait reprendre,--cette femme qui

dans l’aveugle effort de recréer un être parfait et d’arrêter là cette

engeance, fera s’agiter en son sein l’inconnu d’une race nouvelle, et

bientôt poussera dans le temps un autre être, incomplet encore et qui ne

se suffira pas.

Triste race qui te disperseras sur cette terre de crépuscule et de

prières, avec la vision quelquefois dans l’extase, du Paradis perdu et

que tu rechercheras partout;--race où naîtront pour te consoler, des

prophètes,--et des poètes, car j’en suis, qui se souviendront d’un Éden

et recueilleront pieusement les feuillets déchirés, du Livre immémorial

où se lisaient les vérités qu’il faut connaître.

II

Si Narcisse se retournait, il verrait, je pense, quelque verte berge, un

ciel peut-être, l’Arbre, la Fleur, quelque chose de stable enfin, et qui

dure, mais dont le reflet tombant sur l’eau se brise et que la mobilité

des flots diversifie.

Quand donc cette eau cessera-t-elle sa fuite? et reposée enfin, stagnant

miroir, dira-t-elle, en la pureté pareille de l’image,--pareille enfin,

jusqu’à se confondre avec elles--les lignes de ces formes

fatales,--jusqu’à les devenir, enfin.

Quand donc le temps, cessant sa fuite, laissera-t-il que cet écoulement

se repose? Formes, formes divines et pérennelles! qui n’attendez que le

repos pour reparaître, ô quand, dans quelle nuit, dans quel silence,

vous recristalliserez-vous?

Le Paradis est toujours à refaire; mais il n’est point en quelque

lointaine Thulé. Le Paradis est sous l’apparence. Chaque chose détient,

virtuelle, l’intime harmonie de son être, comme chaque sel, en lui,

l’archétype de son cristal;--et vienne un temps de nuit tacite, où les

eaux plus denses descendent: dans les abîmes imperturbés fleuriront les

trémies secrètes...

Tout s’efforce vers sa forme perdue; elle apparaît, mais salie, gauchie,

et qui ne se satisfait pas, puisque toujours elle recommence; pressée,

heurtée par les formes d’auprès qui s’efforcent aussi chacune de

paraître,--car, être ne suffit plus: il faut que l’on se prouve,--et

l’orgueil infatue chacune. L’heure qui passe bouleverse tout.

Mais, comme le temps ne fuit que par la fuite des choses, chaque chose

s’accroche et se crispe pour alentir un peu cette course et pouvoir

apparaître mieux. Il est des époques alors, où les choses se font plus

lentes, où le temps repose,--l’on croit;--et comme le bruit, avec le

mouvement, cesse,--tout se tait. On attend; on comprend que l’instant

est tragique et qu’il ne faut pas bouger.

«Il se fit dans le ciel un silence»; prélude des apocalypses.--Oui

tragiques, tragiques époques, où commencent des ères nouvelles, où le

ciel et la terre se recueillent, où le livre aux VII sceaux va s’ouvrir,

où tout va se fixer dans des postures éternelles... mais toujours

quelque clameur importune surgit, qui bouleverse et passe.

Sur les plateaux élus où l’on croit que le temps va finir,--toujours

quelques avides soldats qui se partagent des vêtements, et qui jouent

aux dés des tuniques,--lorsque l’extase immobilise les saintes femmes,

que le voile qui se déchire va livrer les secrets du temple; quand toute

la création contemple le Christ enfin qui se fige en la croix suprême,

disant les dernières paroles: «Tout est consommé...»

... Et puis, non! tout est à refaire, à refaire éternellement--parce

qu’un joueur de dés n’avait pas arrêté son vain geste, parce qu’un

soldat voulait gagner une tunique, parce que quelqu’un ne regardait pas.

Car la faute est toujours la même et qui reperd toujours le Paradis.

L’individu qui songe à soi tandis que la Passion s’ordonne, et, comparse

orgueilleux, ne se subordonne pas[1].

[1] Les Vérités demeurent derrière les Formes--symboles. Tout

phénomène est le Symbole d’une Vérité. Son seul devoir est qu’il la

manifeste. Son seul péché: qu’il se préfère.

C’est là ce que je voudrais dire. J’y reviendrai toute ma vie; je

vois là toute la morale, et je crois que tout s’y ramène. Je ne veux

que l’indiquer ici, en une note; aussi bien, en ce mince traité,

craindrais-je d’en faire éclater l’étroit cadre.

Nous vivons pour manifester. Les règles de la morale et de

l’esthétique sont les mêmes: toute œuvre qui ne manifeste pas est

inutile et par cela même, mauvaise. Tout homme qui ne manifeste pas

est inutile et mauvais. (En s’élevant un peu, l’on verrait pourtant

que tous manifestent--mais on ne doit le reconnaître qu’après).

Tout représentant de l’Idée tend à se préférer à l’Idée qu’il

manifeste. Se préférer--voilà la faute. L’artiste, le savant, ne

doit pas se préférer à la Vérité qu’il veut dire: voilà toute sa

morale; ni le mot, ni la phrase, à l’Idée qu’ils veulent montrer: je

dirais presque, que c’est là toute l’esthétique.

Et je ne prétends pas que cette théorie soit nouvelle; les doctrines

de renoncement ne prêchent pas autre chose.

La question morale pour l’artiste, n’est pas que l’Idée qu’il

manifeste soit plus ou moins morale et utile au grand nombre; la

question est qu’il la manifeste bien.--Car tout doit être manifesté,

même les plus funestes choses: «Malheur à celui par qui le scandale

arrive», mais: «Il faut que le scandale arrive.»--L’artiste et

l’homme vraiment homme, qui vit pour quelque chose, doit avoir

d’avance fait le sacrifice de lui-même. Toute sa vie n’est qu’un

acheminement vers cela.

Et maintenant que manifester?--On apprend cela dans le silence

(1890).

Inépuisables messes, chaque jour, pour remettre le Christ en l’agonie,

et le public en position de prière... un public!--quand il faudrait

prosterner l’humanité entière:--alors _une_ messe suffirait.

Si nous savions être attentifs et regarder, que de choses nous verrions,

peut-être...

III

Le Poète est celui qui regarde. Et que voit-il?--Le Paradis.

Car le Paradis est partout; ne croyons pas les apparences. Les

apparences sont imparfaites: elles balbutient les vérités qu’elles

recèlent; le Poète, à demi-mot, doit comprendre,--puis redire ces

vérités. Est-ce que le Savant fait rien d’autre? Lui aussi recherche

l’archétype des choses et les lois de leur succession; il recompose un

monde enfin, idéalement simple, où tout s’ordonne normalement.

Mais, ces formes premières, le Savant les recherche, par une induction

lente et peureuse, à travers d’innombrables exemples; car il s’arrête à

l’apparence, et, désireux de certitude, il se défend de deviner.

Le Poète, lui, qui sait qu’il crée, devine à travers chaque chose--et

une seule lui suffit, symbole, pour révéler son archétype; il sait que

l’apparence n’en est que le prétexte, un vêtement qui la dérobe et où

s’arrête l’œil profane, mais qui nous montre qu’Elle est là[2].

[2] A-t-on compris que j’appelle symbole--_tout ce qui paraît_.

Le Poète pieux contemple, il se penche sur les symboles, et silencieux

descend profondément au cœur des choses,--et quand il a perçu,

visionnaire, l’Idée, l’intime Nombre harmonieux de son Être, qui

soutient la forme imparfaite, il la saisit, puis, insoucieux de cette

forme transitoire qui le revêtait dans le temps, il sait lui

redonner une forme éternelle, _sa_ Forme véritable enfin, et

fatale,--paradisiaque et cristalline.

* * * * *

Philoctète · 第 1 / 5 段