Cette mesure aurait dû être le prélude d’une action sur

In-Salah. Au mois d’août 1891, M. Jules Cambon écrivait combien il

lui paraissait nécessaire qu’enfin la France prît une résolution

qui assurerait définitivement la tranquillité de l’Algérie et

sa domination dans le Sud : « Les oasis du Touat, du Gourara et du

Tidikelt, disait-il, ont servi de refuge à tous les hommes de nos

tribus plus ou moins compromis, et ont été le centre de toutes les

agitations qui se produisent contre nous ; c’est là, au Deldoun,

que s’est réfugié Bou-Amama, qui cherche par tous les moyens à

encourager les insurrections, les razzias et les défections. D’un

autre côté, le souvenir de la mission Flatters, qui n’a pas été

vengée, écarte de nous les Touareg qui l’ont concertée. Enfin

les nécessités de la politique nous ont conduits à reconnaître la

suzeraineté de la Porte sur Ghadamès et sur Ghat ; il en résulte

que, si nous laissons échapper le Touat, qui est la plus grande

ligne d’eau et de la population se dirigeant à travers le Sahara

vers l’intérieur de l’Afrique, comme d’autre part la ligne

des oasis de Ghadamès-Ghat ne nous appartient plus, nous n’avons

plus de voie de pénétration facile et sûre dans le Sahara, et

le traité conclu avec l’Angleterre l’an dernier relativement

à l’hinterland algérien sera devenu une lettre morte entre nos

mains[265] ».

Mais M. J. Cambon ne parvint pas à faire partager cette manière

de voir par le Gouvernement de la métropole. On s’en tint à

décider l’augmentation des forces militaires dans le Sud, et le

prolongement du chemin de fer d’Aïn-Sefra sur Djenien-bou-Rezg,

c’est-à-dire des mesures préparatoires qui ne furent suivies

d’aucune action. Les essais faits pour utiliser des influences

indigènes, notamment celle du chérif d’Ouazzan, demeurèrent sans

grand résultat. En 1892, nous perdîmes une des plus belles occasions

d’agir qui se soit présentée. M. Cambon, exécutant un projet

conçu par son prédécesseur M. Tirman, se rendit à El-Goléa,

accompagné du général Thomassin, et les Ouled-Sidi-Cheikh

vinrent l’y saluer. C’est alors qu’on songea à reprendre avec

Si-Kaddour la politique qui nous avait jadis donné avec le concours

de son père Si-Hamza, le sultanat d’Ouargla[266]. Le chef des

Ouled-Sidi-Cheikh promettait de diriger au profit de notre cause ses

efforts vers les oasis du Touat. Ce projet n’aboutit pas plus que

les autres. Pendant ce temps, la cour de Fès poursuivait ses menées

et investissait des caïds dans les oasis ; les efforts du Sultan,

évidemment dirigés par les puissances européennes, ne manquaient

ni de persévérance ni d’intelligence. En 1893, le sultan Moulay

el Hassan visita le Tafilelt, pour y prier, disait-on, sur la tombe

de ses ancêtres ; il dut revenir en toute hâte, rappelé par les

événements de Melila, et notre situation dans le Sahara n’eut

guère à souffrir de ce voyage. La mort du Sultan (1894) rendit

encore impossible l’année suivante l’expédition du Gourara.

C’était une compensation insuffisante à notre inaction que la

construction de quelques caravansérails fortifiés ou bordjs,

au-delà des points extrêmes de nos possessions. En 1893, on

créa de ces forts, ainsi qu’on appelle un peu pompeusement ces

petits ouvrages, à Berresof, sur la route du Souf à Ghadamès, à

Hassi-el-Mey, au sud d’El-Oued et à Hassi-Inifel sur l’Oued-Mya,

près du confluent de l’Oued Insokki. En 1894, on construisit

Hassi-bel-Heïrane (Fort Lallemand), dans les gassis de l’Igharghar,

Hassi-Chebaba (Fort Miribel) à 135 kilomètres Sud d’El-Goléa,

sur la route d’In-Salah par le Tademayt, Hassi-el-Homeur

(Fort Mac-Mahon), à 165 kilomètres S. W. d’El-Goléa, dans

l’Oued-Meguiden, sur la route du Gourara. En 1895, on occupa

dans la province d’Oran El-Abiod-Sidi-Cheikh et Djenien-bou-Rezg,

postes qui, installés sur le revers de l’Atlas Saharien, allaient

nous permettre de surveiller le pays en avant, ce que n’avaient

pu faire nos postes de Géryville et d’Aïn-Sefra, placés au

débouché nord des montagnes. Enfin, en 1897, le chef-lieu du

cercle de l’Extrême-Sud, qui était primitivement à Ghardaïa,

fut transféré à El-Goléa.

Ces mesures étaient parfaitement justifiées s’il fallait y

voir une solution d’attente, si ces bordjs devaient être des

gîtes d’étape et des points d’appui en vue d’une marche

immédiate sur In-Salah ; c’était une charge sans compensation

si l’on devait s’imposer pendant des années le ravitaillement

coûteux et parfois dangereux de ces postes. Avec les nomades, quand

on occupe un point, on n’occupe que ce point. Bugeaud l’avait

déjà dit[267], et ce principe stratégique, déjà vérifié aux

confins du Tell, devient un axiome en pays saharien. La garde d’un

point d’eau ou d’un défilé n’empêchera jamais un djich,

un rezzou ou une harka de « passer à côté ». Selon le mot de

M. de Castries[268] « on ne tient pas les nomades avec des bordjs,

on les tient par le ventre ». Ce n’est pas par une progression

lente de notre base d’opérations et par la création de postes

perdus dans les immensités sahariennes que nous établirons notre

domination ; c’est en allant tout droit occuper les oasis où

se trouve une population sédentaire et agricole, où, par suite,

notre installation est facile, et d’où nous pouvons tenir « par

le ventre » les turbulents et les insoumis. C’est en occupant

In-Salah, carrefour de routes et lieu de ravitaillement des Touareg,

que nous les aurons à notre merci[269].

En 1898, M. Laferrière prit possession du Gouvernement général

de l’Algérie. Il montra en maintes circonstances qu’il

s’intéressait vivement aux questions de l’Extrême-Sud, et

qu’il était résolu à en finir avec les difficultés que nous

rencontrions dans le Sud-Oranais et au Touat. La présence à ses

côtés du capitaine Levé, officier familier avec les problèmes

sahariens et apportant à préparer leur solution l’activité la

plus énergique, était un indice certain que la pénétration

saharienne entrait dans une phase nouvelle. En effet, les

questions posées depuis 1890, voire depuis 1864, se sont trouvées

rapidement résolues à la suite de l’attaque de la mission de

M. G.-B.-M. Flamand, qui mit fin à des hésitations inexplicables.

Cette mission scientifique était escortée d’un goum d’environ

140 hommes, commandé par le capitaine Pein ; chef du poste de

Ouargla, cet officier s’était distingué dans la poursuite

d’un rezzou jusque dans la région de Ghadamès, et c’est à lui

qu’était échue, en 1898, la difficile mission de ravitailler,

dans un pays inconnu, la mission Foureau-Lamy. La mission Flamand,

arrivée le 27 décembre 1899 dans la région d’Iguesten, fut

attaquée le lendemain au point du jour par une troupe de 1.200

hommes venus d’In-Salah et des ksour voisins, et ayant à leur

tête les chefs du sof antifrançais des Badjouda. Le capitaine

Pein, malgré le faible effectif dont il disposait, repoussa les

agresseurs, qui eurent 50 tués ou blessés et laissèrent plus de

60 prisonniers, parmi lesquels Badjouda. Les portes de Ksar-el-Kebir

lui furent ouvertes. A la nouvelle du combat, le capitaine Pein

avait été rejoint par le capitaine Germain, commandant les spahis

sahariens, qui avait reçu l’ordre de se maintenir en contact

avec la mission, de manière à pouvoir lui porter secours en cas de

besoin. Le 5 janvier 1900, un nouveau combat, livré près du petit

ksar de Deghamcha, amena la soumission de la population de tout le

groupe d’In-Salah. Le maintien de l’occupation de cette oasis

fut décidé, et le 18 janvier arrivaient des forces de soutien,

envoyées d’El-Goléa sous les ordres du commandant Baumgarten. La

pénétration saharienne se présentait dans des conditions toutes

nouvelles, par suite de cet événement décisif.

Dans nos possessions de l’Afrique occidentale, nous avons acquis

un domaine immense pendant la période décennale 1890-1900, et

déployé une très grande activité. Celui de tous ces événements

coloniaux qui intéresse le plus directement le Sahara est la

prise de Tombouctou en 1895 ; notre entrée dans cette ville eut

un grand retentissement au Sahara. Les campagnes de la flottille du

Niger de 1895-96, grâce, en particulier, au lieutenant de vaisseau

Hourst, ont fait connaître le cours complet de ce grand fleuve. La

pacification de la partie septentrionale de la boucle a été assurée

par l’établissement de postes à Bamba, Gao, Tozaye et Ansongo,

qui tiennent le fleuve contre les incursions des Touareg de la rive

gauche. Les questions sahariennes ont été étudiées au Soudan

avec un soin vraiment digne d’éloges, et le gouvernement de cette

colonie a publié sur les Touareg du Sud d’intéressantes études.

En 1898, M. Coppolani, administrateur-adjoint de commune mixte, fut

chargé d’une mission du Gouvernement général de l’Algérie pour

étudier les rapports entre les confréries religieuses musulmanes

de l’Algérie et celle du Soudan. Il entra en relations avec

les tribus de Maures et de Touareg Aouelimmiden dont les parcours

s’étendent au nord du Sénégal et du Niger et contribua à

leur pacification. Il traversa le Tagant, le Hodh, l’Azaouad,

et s’avança jusqu’à Araouan.

En 1890, le capitaine Monteil, parti de Bammako, atteint Say en

traversant le Massina, reconnaît les limites assignées par la

convention franco-anglaise et aboutit à Tripoli en traversant le

Sahara par la route de Bilma et du Fezzan. A la fin de la même

année, le lieutenant de vaisseau Mizon remonte le bas Niger, sur la

foi des traités qui assuraient la liberté complète de navigation

du fleuve et de ses affluents. Malgré les embarras de toutes sortes

que lui suscite la _Royal Niger Company_, il réussit à remonter

la Bénoué jusqu’à Yola. Il ne parvient pas à atteindre le

lac Tchad, mais il effectue sa jonction avec de Brazza, venu à sa

rencontre par la Sangha ; il avait ainsi fermé le hinterland du

Cameroun, qu’une convention franco-allemande de mars 1894 délimita.

Au Dahomey, les postes de Wydah et de Kotonou servent de point de

départ à une action énergique contre le Dahomey, qui aboutit à

la prise d’Abomey par le colonel Dodds. Les années suivantes sont

employées à effectuer la jonction du Dahomey avec nos possessions

de la Côte-d’Ivoire et du Haut-Niger, jonction réalisée de 1896

à 1897.

La capture de notre vieil ennemi Samory, en 1898, abat les dernières

résistances dans l’Afrique occidentale. Enfin une convention

du 14 juin 1898, par laquelle nous faisions à l’Angleterre des

concessions étendues, partage entre elle et nous les territoires de

la boucle du Niger[270] ; elle n’est en somme que la conséquence

de la fâcheuse convention de 1890.

Dans l’Oubangui, les missions Dybowski, Maistre (1892-94), Gentil

(1895-97), s’avançaient vers le bassin du Chari et le Tchad,

pendant que les missions Liotard (1892) et Marchand (1896-98)

étendaient notre domaine dans la direction du Nil.

La période de grande expansion en Afrique, la « course au lac

Tchad », inaugurée par l’exploration de Crampel, peut être

considérée comme close par la convention franco-anglaise de

1899, qui a fixé d’une manière à peu près définitive les

limites de notre empire colonial dans l’Afrique Centrale[271]. La

jonction au moins virtuelle des possessions françaises du Soudan,

de l’Algérie et du Congo français sur les bords du lac Tchad

est effectuée. La convention de 1899 consacre nos efforts dans

la région du Haut-Oubangui, du Chari et du Baguirmi ; elle nous

attribue le Ouadaï et le Tibesti, sans parler de vastes régions

purement sahariennes. Malgré ce qu’a eu de pénible pour nous

l’évacuation de Fachoda et notre exclusion des régions du

Haut-Nil, on reconnaîtra sans doute à la réflexion que la part qui

nous est faite par la convention n’est pas négligeable. A notre

avis, c’est en 1890 que les fautes irréparables ont été commises,

lorsque nous nous sommes laissé exclure du Bas-Niger et surtout de

la Bénoué, où Mizon nous avait acquis les droits les plus sérieux.

II

La période décennale 1890-1900 n’a pas été sans profit au

point de vue de l’exploration et de la connaissance scientifique

du Sahara. Le martyrologe des victimes des Touareg semble à peu

près clos ; sauf le lieutenant Collot, tué au sud d’El-Goléa par

des Chaanba dissidents dans une reconnaissance topographique[272],

et le marquis de Morès, qui périt dans le sud de la Tunisie,

aucun nouveau désastre ne s’est produit dans le Sahara. Avant

de parler des diverses missions de M. Foureau, qui figurent au

premier rang pendant cette période, il convient de rappeler les

autres explorations accomplies dans l’arrière-pays de la province

d’Oran et de la Tunisie.

En 1891, le capitaine de Saint-Julien reconnaissait la vallée de

l’Oued-Namous. En 1892-93, M. Jacob, ingénieur des Mines, chargé

de l’étude hydrologique du sud des divisions d’Oran et d’Alger,

parcourait les vallées de l’Oued-Namous et de l’Oued-Gharbi,

s’avançait jusqu’à Hassi-Ouchen, à deux jours de Tabelkoza,

puis allait passer à Hassi-bou-Zid et gagnait de là El-Goléa. Il

déterminait divers points astronomiques, et M. le lieutenant

Fariau, qui l’accompagnait jusqu’à Hassi-bou-Zid, levait son

itinéraire. Divers itinéraires dans la région de Fort-Mac-Mahon

étaient reconnus et levés par le capitaine Pein, le lieutenant

Pouget et d’autres officiers[273]. En 1895, le commandant Godron,

accompagné des lieutenants S. du Jonchay et de Lamothe et de

l’interprète militaire Palaska, descendait l’Oued-Gharbi,

franchissait l’Erg et allait toucher à l’oasis de Tabelkoza[274].

Mais le principal explorateur du Sud-Ouest est M. G.-B.-M. Flamand,

professeur à l’Ecole des Sciences d’Alger et collaborateur du

Service de la Carte géologique de l’Algérie ; il a fait du Sahara

oranais son domaine propre et y a accompli ces mêmes explorations

méthodiques que M. Foureau a poursuivies plus particulièrement dans

le Sahara algéro-constantinois. C’est en 1890 qu’il commença à

voyager dans l’Atlas saharien et les régions limitrophes. En 1896,

il accomplit un voyage dont les résultats scientifiques ont été

importants. Parti d’El-Abiod-Sidi-Cheikh, M. Flamand aboutit à

Fort-Mac-Mahon (Hassi-el-Homeur) ; il reconnut la série des régions

naturelles parallèles, dirigées S.-W.-N.-E., que l’on rencontre

entre la chaîne saharienne et le plateau crétacé du Tademayt,

visitant l’Oued-Gharbi, l’Erg, le Tinerkouk, le Meguiden. Le

voyageur a signalé l’importance de la zone d’épandage des grands

oueds, réceptacle des eaux des grandes crues de l’Oued-Seggueur,

de l’Oued-Gharbi, de l’Oued-Namous ; cette zone n’a pas moins

de 400 kilomètres de développement, et sa largeur maximum dépasse

80 kilomètres. La lisière septentrionale du grand Erg est reculée

par M. Flamand jusqu’à Oum-es-Sif ; il va se terminer à l’Est

à El-Goléa, au sud de la grande vallée du Meguiden ; il est large

de 100 kilomètres à peine dans la partie où l’explorateur l’a

traversé. Une particularité de structure de cette région est la

présence de _tar’tar_ (plur. _tr’atir_), plateaux sableux sans

alignement défini[275].

M. G.-B.-M. Flamand s’est fait une place dans les études

sahariennes non seulement comme explorateur, mais comme géologue

et comme archéologue. Il a montré la grande extension dans

le Sud-Oranais des terrains tertiaires (dépôts gréseux et

caillouteux) analogues à ceux des gour de Brézina[276]. Il

a publié un ouvrage relatif à la géologie et aux productions

minérales de l’Oued-Saoura[277]. On sait en outre l’importance

de ses recherches et de ses publications sur les monuments rupestres

qu’il a décrits sous le nom de « Pierres Ecrites », et qu’il

a déterminés comme appartenant à trois périodes distinctes

(néolithique, libyco-berbère, musulmane[278]).

A la suite de sa mission au Tidikelt à la fin de 1899, M. Flamand a

fait connaître la tectonique et le régime hydrographique de cette

dépression. Des chaînes orotectoniques à direction méridienne ou

subméridienne et à axe cristallophyllien relient transversalement

le Tademayt à l’avant-pays du massif central targui. Les oasis

ont bien une direction nord-sud, mais les drains souterrains des

_feggaguir_ ont une direction est-ouest. Les eaux dérivent des

grès paléozoïques du Sud par des synclinaux subméridiens,

et non du Nord comme on l’avait cru jusqu’à ce jour ; la

nappe artésienne paraît beaucoup moins importante que celle de

l’Oued-Rir. D’autres notes[279] font connaître la présence au

Tidikelt du Dévonien inférieur et du Carboniférien (calcaires à

polypiers), reliant les assises carbonifériennes du pays des Azdjer

signalées par Foureau à celles du Sahara marocain rencontrées

par Lenz[280].

M. Flamand a également présenté[281] des observations sur les

nitrates du Sahara, à propos d’un échantillon de terre salpêtrée

provenant de la sebkha des Ouled-Mahmoud.

En 1898, MM. Germain et Laperrine, officiers de spahis sahariens,

traversaient le plateau du Tademayt de Fort-Mac-Mahon à In-Salah, par

Hassi-Aflissès, levant 662 kilomètres d’itinéraires nouveaux. Ils

reconnaissaient la configuration exacte du plateau et des oueds qui

l’entaillent, configuration assez mal indiquée jusqu’ici sur

les cartes. Le versant sud du Baten est abrupt et plonge tout d’un

coup sur le reg, où l’on descend par de profondes et difficiles

échancrures, telles que la gorge d’Aïn-Souf[282].

Dans le Sud-Tunisien, la région située au sud des grands chotts,

parcourue souvent encore par des razzias pendant les premières

années après l’occupation de la Tunisie, n’était guère connue,

jusqu’en 1891, au-delà de la limite de la carte au 1/200.000e du

Service géographique de l’armée, que par quelques renseignements

indigènes. Seul, M. de Béchevelle, officier du Service des

renseignements, chargé d’organiser le petit pays du Nefzaoua,

s’était avancé jusqu’à Bir-Kessira, sur la route de Douirat

à Ghadamès. Aucun voyageur européen n’avait encore parcouru

les routes conduisant de la Tunisie à Ghadamès.

C’est ce que se proposa un jeune ingénieur suisse, M. V. Cornetz,

qui accomplit, en 1891, un voyage de Douirat à Ghadamès et entra

même dans cette dernière ville. De 1891 à 1894, il a vécu sous

la tente avec les dernières tribus tunisiennes et fait de grandes

excursions cynégétiques, son principal point de départ ayant

été le village de Douz, au sud-est du Nefzaoua. M. Cornetz a

dégagé avec beaucoup de clarté[283] les traits généraux de la

géographie du Sahara tunisien, où la division fondamentale est,

comme dans le Sahara algérien, celle du Sahara quaternaire ou pays

des Puits (_Bled-el-Biar_) et du Sahara crétacé ou pays de la

Soif (_Bled-el-Ateuch_). Entre Ghadamès et le Nefzaoua. M. Cornetz

distingue 5 régions : une région de hammada ; une région de chebka,

longée par une large plaine d’érosion, le Djelel ; une région

de gour ; la région des _Toual_ (gour allongés) et la plaine des

puits. M. Cornetz a étudié les Areg tunisiens et leurs limites,

les points d’eau, les tribus, les principaux trajets de caravanes.

En 1893, MM. Cazemajou, capitaine du génie, et Dumas, lieutenant au

4e spahis, exécutaient un voyage de reconnaissance vers Ghadamès

en suivant la route Nefta-Ghadamès, non encore reconnue. Partis de

Berresof Cherf, ils s’avançaient à travers l’Erg jusqu’à

la zaouïa de Sidi-Maabed, à 2 kil. à l’ouest de Ghadamès,

levant leurs itinéraires à 1/100.000e[284].

Le principal explorateur de cette période décennale est M. Foureau,

qui reprend et continue, dans des conditions singulièrement plus

difficiles, les traditions de Duveyrier. Presque chaque année, depuis

1890, nous trouvons M. Foureau sur les routes du Sahara. La surface

des régions explorées par lui de 1890 à 1897 représente un carré

de 750 kil. du nord au sud et autant d’est en ouest compris entre

les latitudes de Touggourt et d’Edeyehouen, dans l’Oued-Mihero,

entre les méridiens d’In-Salah et de Ghadamès[285]. Les

itinéraires de M. Foureau, divergeant presque tous de Biskra,

embrassent la région comprise entre le Sud Algérien et le Tassili

des Azdjer, en passant par l’Erg et la hammada de Tinghert. Il a

franchi treize fois les grandes dunes de l’Erg oriental, trois fois

le massif de dunes au sud du Djoua (Erg d’Issaouan des cartes). Il

a résolu le problème du cours de l’Igharghar, reconnu des bras

très excentriques de ce fleuve fossile dans l’Erg de l’Est,

alors qu’on admettait avant lui qu’il suivait en un cours

unique le Gassi Touil. Il a déterminé l’altitude, la nature du

sol et la végétation dans les régions ainsi parcourues par lui,

dont ses itinéraires, soigneusement relevés, ont aidé à fixer la

carte. Ses missions ont eu d’importants résultats géologiques :

il a notamment fait connaître l’existence de larges bandes de

calcaire carbonifère dans l’Erg d’Issaouan, entre la hammada

crétacée de Tinghert et le plateau dévonien du Tassili.

En 1890, M. Foureau[286] part de Touggourt, va passer à Bir-Ghardaya,

Hassi-Botthin et Aïn-Taïba. Puis, traversant l’Erg dans la

direction du sud-ouest, par une contrée fort difficile, il va aboutir

à Menkeb-Souf, dans la région dite du _Maader_, estuaire terminal

des rivières descendues du Tademayt sur le versant nord-est. Il

passe à Hassi-Aouleggui, non loin de Hassi-Messeguem, coupant en

ce point la route de la deuxième mission Flatters. Puis il longe

le versant sud du Tademayt, cheminant sur une hammada noire qui

s’étend entre l’Oued-Massin à gauche et le Djebel-el-Abiod

à droite, le long du Baten. Arrivé au Koudiat-Mrokba, à partir

duquel le Baten s’éloigne dans la direction Ouest plein, il

reprend la route du retour, repasse à Menkeb-Souf, puis se dirige

sur Guern-el-Messeyed. De là, il suit la hammada Dra-el-Atchan ou

hammada de l’Oudje nord et rentre à Touggourt.

En 1892, M. Foureau se propose[287] de reconnaître la région au sud

d’Aïn-Taïba, entre Temassinin et Hassi-Messeguem. Il franchit

l’Erg deux fois, par des routes presque entièrement nouvelles,

pousse une pointe à travers le plateau rocheux de Tinghert jusqu’au

puits de Tabankort, visite Temassinin, petit jardin de 2 à 300

palmiers, où habite seul un hartani d’In-Salah, gardien de la

zaouïa, à dix jours de marche de tout centre habité. De Temassinin,

M. Foureau fait route sur Hassi-Messeguem en passant par El-Biodh,

et remonte ensuite sur Touggourt par Aïn-Taïba.

En 1893, M. Foureau parcourt de nouveau[288] le Sahara algérien et

relève des itinéraires nouveaux dans la région s’étendant entre

Ouargla, Temassinin et Ghadamès. A partir d’Aïn-Taïba, il gagne

El-Biodh par une route nouvelle et intermédiaire entre ses anciens

itinéraires de 1890 et 1892. A Temassinin, il apprend la présence,

près Ghadamès, de plusieurs nobles Azdjer qu’il désire rencontrer ;

il se décide alors à se rapprocher de cette ville en suivant

l’Oudje sud de l’Erg, au nord de la route suivie par Rohlfs,

région curieuse et jusqu’alors inexplorée, en sol de hammada

rocheuse extrêmement dure. Arrivé au Hassi-Imoulay, il ne crut

pas devoir s’approcher plus près de Ghadamès. Quelques Ifoghas,

auxquels il avait envoyé des émissaires, vinrent l’y visiter ; ils

déclarèrent que la convention de 1862 était ignorée de la masse

des tribus, et qu’ils ne pouvaient, pour le moment, lui assurer

le passage à travers leur territoire. D’après ces indigènes,

le commerce serait nul entre In-Salah et Ghadamès, peu important

entre l’Aïr, la région du Tchad et la Méditerranée. M. Foureau,

traversant l’Erg de nouveau entre les itinéraires de Largeau et

de Duveyrier, rentra à Touggourt par Hassi-Tozeri et Bir-el-Hadj.

La pénétration saharienne (1830-1906) · 第 9 / 15 段