In-Salah. Au mois d’août 1891, M. Jules Cambon écrivait combien il
lui paraissait nécessaire qu’enfin la France prît une résolution
qui assurerait définitivement la tranquillité de l’Algérie et
sa domination dans le Sud : « Les oasis du Touat, du Gourara et du
Tidikelt, disait-il, ont servi de refuge à tous les hommes de nos
tribus plus ou moins compromis, et ont été le centre de toutes les
agitations qui se produisent contre nous ; c’est là, au Deldoun,
que s’est réfugié Bou-Amama, qui cherche par tous les moyens à
encourager les insurrections, les razzias et les défections. D’un
autre côté, le souvenir de la mission Flatters, qui n’a pas été
vengée, écarte de nous les Touareg qui l’ont concertée. Enfin
les nécessités de la politique nous ont conduits à reconnaître la
suzeraineté de la Porte sur Ghadamès et sur Ghat ; il en résulte
que, si nous laissons échapper le Touat, qui est la plus grande
ligne d’eau et de la population se dirigeant à travers le Sahara
vers l’intérieur de l’Afrique, comme d’autre part la ligne
des oasis de Ghadamès-Ghat ne nous appartient plus, nous n’avons
plus de voie de pénétration facile et sûre dans le Sahara, et
le traité conclu avec l’Angleterre l’an dernier relativement
à l’hinterland algérien sera devenu une lettre morte entre nos
mains[265] ».
Mais M. J. Cambon ne parvint pas à faire partager cette manière
de voir par le Gouvernement de la métropole. On s’en tint à
décider l’augmentation des forces militaires dans le Sud, et le
prolongement du chemin de fer d’Aïn-Sefra sur Djenien-bou-Rezg,
c’est-à-dire des mesures préparatoires qui ne furent suivies
d’aucune action. Les essais faits pour utiliser des influences
indigènes, notamment celle du chérif d’Ouazzan, demeurèrent sans
grand résultat. En 1892, nous perdîmes une des plus belles occasions
d’agir qui se soit présentée. M. Cambon, exécutant un projet
conçu par son prédécesseur M. Tirman, se rendit à El-Goléa,
accompagné du général Thomassin, et les Ouled-Sidi-Cheikh
vinrent l’y saluer. C’est alors qu’on songea à reprendre avec
Si-Kaddour la politique qui nous avait jadis donné avec le concours
de son père Si-Hamza, le sultanat d’Ouargla[266]. Le chef des
Ouled-Sidi-Cheikh promettait de diriger au profit de notre cause ses
efforts vers les oasis du Touat. Ce projet n’aboutit pas plus que
les autres. Pendant ce temps, la cour de Fès poursuivait ses menées
et investissait des caïds dans les oasis ; les efforts du Sultan,
évidemment dirigés par les puissances européennes, ne manquaient
ni de persévérance ni d’intelligence. En 1893, le sultan Moulay
el Hassan visita le Tafilelt, pour y prier, disait-on, sur la tombe
de ses ancêtres ; il dut revenir en toute hâte, rappelé par les
événements de Melila, et notre situation dans le Sahara n’eut
guère à souffrir de ce voyage. La mort du Sultan (1894) rendit
encore impossible l’année suivante l’expédition du Gourara.
C’était une compensation insuffisante à notre inaction que la
construction de quelques caravansérails fortifiés ou bordjs,
au-delà des points extrêmes de nos possessions. En 1893, on
créa de ces forts, ainsi qu’on appelle un peu pompeusement ces
petits ouvrages, à Berresof, sur la route du Souf à Ghadamès, à
Hassi-el-Mey, au sud d’El-Oued et à Hassi-Inifel sur l’Oued-Mya,
près du confluent de l’Oued Insokki. En 1894, on construisit
Hassi-bel-Heïrane (Fort Lallemand), dans les gassis de l’Igharghar,
Hassi-Chebaba (Fort Miribel) à 135 kilomètres Sud d’El-Goléa,
sur la route d’In-Salah par le Tademayt, Hassi-el-Homeur
(Fort Mac-Mahon), à 165 kilomètres S. W. d’El-Goléa, dans
l’Oued-Meguiden, sur la route du Gourara. En 1895, on occupa
dans la province d’Oran El-Abiod-Sidi-Cheikh et Djenien-bou-Rezg,
postes qui, installés sur le revers de l’Atlas Saharien, allaient
nous permettre de surveiller le pays en avant, ce que n’avaient
pu faire nos postes de Géryville et d’Aïn-Sefra, placés au
débouché nord des montagnes. Enfin, en 1897, le chef-lieu du
cercle de l’Extrême-Sud, qui était primitivement à Ghardaïa,
fut transféré à El-Goléa.
Ces mesures étaient parfaitement justifiées s’il fallait y
voir une solution d’attente, si ces bordjs devaient être des
gîtes d’étape et des points d’appui en vue d’une marche
immédiate sur In-Salah ; c’était une charge sans compensation
si l’on devait s’imposer pendant des années le ravitaillement
coûteux et parfois dangereux de ces postes. Avec les nomades, quand
on occupe un point, on n’occupe que ce point. Bugeaud l’avait
déjà dit[267], et ce principe stratégique, déjà vérifié aux
confins du Tell, devient un axiome en pays saharien. La garde d’un
point d’eau ou d’un défilé n’empêchera jamais un djich,
un rezzou ou une harka de « passer à côté ». Selon le mot de
M. de Castries[268] « on ne tient pas les nomades avec des bordjs,
on les tient par le ventre ». Ce n’est pas par une progression
lente de notre base d’opérations et par la création de postes
perdus dans les immensités sahariennes que nous établirons notre
domination ; c’est en allant tout droit occuper les oasis où
se trouve une population sédentaire et agricole, où, par suite,
notre installation est facile, et d’où nous pouvons tenir « par
le ventre » les turbulents et les insoumis. C’est en occupant
In-Salah, carrefour de routes et lieu de ravitaillement des Touareg,
que nous les aurons à notre merci[269].
En 1898, M. Laferrière prit possession du Gouvernement général
de l’Algérie. Il montra en maintes circonstances qu’il
s’intéressait vivement aux questions de l’Extrême-Sud, et
qu’il était résolu à en finir avec les difficultés que nous
rencontrions dans le Sud-Oranais et au Touat. La présence à ses
côtés du capitaine Levé, officier familier avec les problèmes
sahariens et apportant à préparer leur solution l’activité la
plus énergique, était un indice certain que la pénétration
saharienne entrait dans une phase nouvelle. En effet, les
questions posées depuis 1890, voire depuis 1864, se sont trouvées
rapidement résolues à la suite de l’attaque de la mission de
M. G.-B.-M. Flamand, qui mit fin à des hésitations inexplicables.
Cette mission scientifique était escortée d’un goum d’environ
140 hommes, commandé par le capitaine Pein ; chef du poste de
Ouargla, cet officier s’était distingué dans la poursuite
d’un rezzou jusque dans la région de Ghadamès, et c’est à lui
qu’était échue, en 1898, la difficile mission de ravitailler,
dans un pays inconnu, la mission Foureau-Lamy. La mission Flamand,
arrivée le 27 décembre 1899 dans la région d’Iguesten, fut
attaquée le lendemain au point du jour par une troupe de 1.200
hommes venus d’In-Salah et des ksour voisins, et ayant à leur
tête les chefs du sof antifrançais des Badjouda. Le capitaine
Pein, malgré le faible effectif dont il disposait, repoussa les
agresseurs, qui eurent 50 tués ou blessés et laissèrent plus de
60 prisonniers, parmi lesquels Badjouda. Les portes de Ksar-el-Kebir
lui furent ouvertes. A la nouvelle du combat, le capitaine Pein
avait été rejoint par le capitaine Germain, commandant les spahis
sahariens, qui avait reçu l’ordre de se maintenir en contact
avec la mission, de manière à pouvoir lui porter secours en cas de
besoin. Le 5 janvier 1900, un nouveau combat, livré près du petit
ksar de Deghamcha, amena la soumission de la population de tout le
groupe d’In-Salah. Le maintien de l’occupation de cette oasis
fut décidé, et le 18 janvier arrivaient des forces de soutien,
envoyées d’El-Goléa sous les ordres du commandant Baumgarten. La
pénétration saharienne se présentait dans des conditions toutes
nouvelles, par suite de cet événement décisif.
Dans nos possessions de l’Afrique occidentale, nous avons acquis
un domaine immense pendant la période décennale 1890-1900, et
déployé une très grande activité. Celui de tous ces événements
coloniaux qui intéresse le plus directement le Sahara est la
prise de Tombouctou en 1895 ; notre entrée dans cette ville eut
un grand retentissement au Sahara. Les campagnes de la flottille du
Niger de 1895-96, grâce, en particulier, au lieutenant de vaisseau
Hourst, ont fait connaître le cours complet de ce grand fleuve. La
pacification de la partie septentrionale de la boucle a été assurée
par l’établissement de postes à Bamba, Gao, Tozaye et Ansongo,
qui tiennent le fleuve contre les incursions des Touareg de la rive
gauche. Les questions sahariennes ont été étudiées au Soudan
avec un soin vraiment digne d’éloges, et le gouvernement de cette
colonie a publié sur les Touareg du Sud d’intéressantes études.
En 1898, M. Coppolani, administrateur-adjoint de commune mixte, fut
chargé d’une mission du Gouvernement général de l’Algérie pour
étudier les rapports entre les confréries religieuses musulmanes
de l’Algérie et celle du Soudan. Il entra en relations avec
les tribus de Maures et de Touareg Aouelimmiden dont les parcours
s’étendent au nord du Sénégal et du Niger et contribua à
leur pacification. Il traversa le Tagant, le Hodh, l’Azaouad,
et s’avança jusqu’à Araouan.
En 1890, le capitaine Monteil, parti de Bammako, atteint Say en
traversant le Massina, reconnaît les limites assignées par la
convention franco-anglaise et aboutit à Tripoli en traversant le
Sahara par la route de Bilma et du Fezzan. A la fin de la même
année, le lieutenant de vaisseau Mizon remonte le bas Niger, sur la
foi des traités qui assuraient la liberté complète de navigation
du fleuve et de ses affluents. Malgré les embarras de toutes sortes
que lui suscite la _Royal Niger Company_, il réussit à remonter
la Bénoué jusqu’à Yola. Il ne parvient pas à atteindre le
lac Tchad, mais il effectue sa jonction avec de Brazza, venu à sa
rencontre par la Sangha ; il avait ainsi fermé le hinterland du
Cameroun, qu’une convention franco-allemande de mars 1894 délimita.
Au Dahomey, les postes de Wydah et de Kotonou servent de point de
départ à une action énergique contre le Dahomey, qui aboutit à
la prise d’Abomey par le colonel Dodds. Les années suivantes sont
employées à effectuer la jonction du Dahomey avec nos possessions
de la Côte-d’Ivoire et du Haut-Niger, jonction réalisée de 1896
à 1897.
La capture de notre vieil ennemi Samory, en 1898, abat les dernières
résistances dans l’Afrique occidentale. Enfin une convention
du 14 juin 1898, par laquelle nous faisions à l’Angleterre des
concessions étendues, partage entre elle et nous les territoires de
la boucle du Niger[270] ; elle n’est en somme que la conséquence
de la fâcheuse convention de 1890.
Dans l’Oubangui, les missions Dybowski, Maistre (1892-94), Gentil
(1895-97), s’avançaient vers le bassin du Chari et le Tchad,
pendant que les missions Liotard (1892) et Marchand (1896-98)
étendaient notre domaine dans la direction du Nil.
La période de grande expansion en Afrique, la « course au lac
Tchad », inaugurée par l’exploration de Crampel, peut être
considérée comme close par la convention franco-anglaise de
1899, qui a fixé d’une manière à peu près définitive les
limites de notre empire colonial dans l’Afrique Centrale[271]. La
jonction au moins virtuelle des possessions françaises du Soudan,
de l’Algérie et du Congo français sur les bords du lac Tchad
est effectuée. La convention de 1899 consacre nos efforts dans
la région du Haut-Oubangui, du Chari et du Baguirmi ; elle nous
attribue le Ouadaï et le Tibesti, sans parler de vastes régions
purement sahariennes. Malgré ce qu’a eu de pénible pour nous
l’évacuation de Fachoda et notre exclusion des régions du
Haut-Nil, on reconnaîtra sans doute à la réflexion que la part qui
nous est faite par la convention n’est pas négligeable. A notre
avis, c’est en 1890 que les fautes irréparables ont été commises,
lorsque nous nous sommes laissé exclure du Bas-Niger et surtout de
la Bénoué, où Mizon nous avait acquis les droits les plus sérieux.
II
La période décennale 1890-1900 n’a pas été sans profit au
point de vue de l’exploration et de la connaissance scientifique
du Sahara. Le martyrologe des victimes des Touareg semble à peu
près clos ; sauf le lieutenant Collot, tué au sud d’El-Goléa par
des Chaanba dissidents dans une reconnaissance topographique[272],
et le marquis de Morès, qui périt dans le sud de la Tunisie,
aucun nouveau désastre ne s’est produit dans le Sahara. Avant
de parler des diverses missions de M. Foureau, qui figurent au
premier rang pendant cette période, il convient de rappeler les
autres explorations accomplies dans l’arrière-pays de la province
d’Oran et de la Tunisie.
En 1891, le capitaine de Saint-Julien reconnaissait la vallée de
l’Oued-Namous. En 1892-93, M. Jacob, ingénieur des Mines, chargé
de l’étude hydrologique du sud des divisions d’Oran et d’Alger,
parcourait les vallées de l’Oued-Namous et de l’Oued-Gharbi,
s’avançait jusqu’à Hassi-Ouchen, à deux jours de Tabelkoza,
puis allait passer à Hassi-bou-Zid et gagnait de là El-Goléa. Il
déterminait divers points astronomiques, et M. le lieutenant
Fariau, qui l’accompagnait jusqu’à Hassi-bou-Zid, levait son
itinéraire. Divers itinéraires dans la région de Fort-Mac-Mahon
étaient reconnus et levés par le capitaine Pein, le lieutenant
Pouget et d’autres officiers[273]. En 1895, le commandant Godron,
accompagné des lieutenants S. du Jonchay et de Lamothe et de
l’interprète militaire Palaska, descendait l’Oued-Gharbi,
franchissait l’Erg et allait toucher à l’oasis de Tabelkoza[274].
Mais le principal explorateur du Sud-Ouest est M. G.-B.-M. Flamand,
professeur à l’Ecole des Sciences d’Alger et collaborateur du
Service de la Carte géologique de l’Algérie ; il a fait du Sahara
oranais son domaine propre et y a accompli ces mêmes explorations
méthodiques que M. Foureau a poursuivies plus particulièrement dans
le Sahara algéro-constantinois. C’est en 1890 qu’il commença à
voyager dans l’Atlas saharien et les régions limitrophes. En 1896,
il accomplit un voyage dont les résultats scientifiques ont été
importants. Parti d’El-Abiod-Sidi-Cheikh, M. Flamand aboutit à
Fort-Mac-Mahon (Hassi-el-Homeur) ; il reconnut la série des régions
naturelles parallèles, dirigées S.-W.-N.-E., que l’on rencontre
entre la chaîne saharienne et le plateau crétacé du Tademayt,
visitant l’Oued-Gharbi, l’Erg, le Tinerkouk, le Meguiden. Le
voyageur a signalé l’importance de la zone d’épandage des grands
oueds, réceptacle des eaux des grandes crues de l’Oued-Seggueur,
de l’Oued-Gharbi, de l’Oued-Namous ; cette zone n’a pas moins
de 400 kilomètres de développement, et sa largeur maximum dépasse
80 kilomètres. La lisière septentrionale du grand Erg est reculée
par M. Flamand jusqu’à Oum-es-Sif ; il va se terminer à l’Est
à El-Goléa, au sud de la grande vallée du Meguiden ; il est large
de 100 kilomètres à peine dans la partie où l’explorateur l’a
traversé. Une particularité de structure de cette région est la
présence de _tar’tar_ (plur. _tr’atir_), plateaux sableux sans
alignement défini[275].
M. G.-B.-M. Flamand s’est fait une place dans les études
sahariennes non seulement comme explorateur, mais comme géologue
et comme archéologue. Il a montré la grande extension dans
le Sud-Oranais des terrains tertiaires (dépôts gréseux et
caillouteux) analogues à ceux des gour de Brézina[276]. Il
a publié un ouvrage relatif à la géologie et aux productions
minérales de l’Oued-Saoura[277]. On sait en outre l’importance
de ses recherches et de ses publications sur les monuments rupestres
qu’il a décrits sous le nom de « Pierres Ecrites », et qu’il
a déterminés comme appartenant à trois périodes distinctes
(néolithique, libyco-berbère, musulmane[278]).
A la suite de sa mission au Tidikelt à la fin de 1899, M. Flamand a
fait connaître la tectonique et le régime hydrographique de cette
dépression. Des chaînes orotectoniques à direction méridienne ou
subméridienne et à axe cristallophyllien relient transversalement
le Tademayt à l’avant-pays du massif central targui. Les oasis
ont bien une direction nord-sud, mais les drains souterrains des
_feggaguir_ ont une direction est-ouest. Les eaux dérivent des
grès paléozoïques du Sud par des synclinaux subméridiens,
et non du Nord comme on l’avait cru jusqu’à ce jour ; la
nappe artésienne paraît beaucoup moins importante que celle de
l’Oued-Rir. D’autres notes[279] font connaître la présence au
Tidikelt du Dévonien inférieur et du Carboniférien (calcaires à
polypiers), reliant les assises carbonifériennes du pays des Azdjer
signalées par Foureau à celles du Sahara marocain rencontrées
par Lenz[280].
M. Flamand a également présenté[281] des observations sur les
nitrates du Sahara, à propos d’un échantillon de terre salpêtrée
provenant de la sebkha des Ouled-Mahmoud.
En 1898, MM. Germain et Laperrine, officiers de spahis sahariens,
traversaient le plateau du Tademayt de Fort-Mac-Mahon à In-Salah, par
Hassi-Aflissès, levant 662 kilomètres d’itinéraires nouveaux. Ils
reconnaissaient la configuration exacte du plateau et des oueds qui
l’entaillent, configuration assez mal indiquée jusqu’ici sur
les cartes. Le versant sud du Baten est abrupt et plonge tout d’un
coup sur le reg, où l’on descend par de profondes et difficiles
échancrures, telles que la gorge d’Aïn-Souf[282].
Dans le Sud-Tunisien, la région située au sud des grands chotts,
parcourue souvent encore par des razzias pendant les premières
années après l’occupation de la Tunisie, n’était guère connue,
jusqu’en 1891, au-delà de la limite de la carte au 1/200.000e du
Service géographique de l’armée, que par quelques renseignements
indigènes. Seul, M. de Béchevelle, officier du Service des
renseignements, chargé d’organiser le petit pays du Nefzaoua,
s’était avancé jusqu’à Bir-Kessira, sur la route de Douirat
à Ghadamès. Aucun voyageur européen n’avait encore parcouru
les routes conduisant de la Tunisie à Ghadamès.
C’est ce que se proposa un jeune ingénieur suisse, M. V. Cornetz,
qui accomplit, en 1891, un voyage de Douirat à Ghadamès et entra
même dans cette dernière ville. De 1891 à 1894, il a vécu sous
la tente avec les dernières tribus tunisiennes et fait de grandes
excursions cynégétiques, son principal point de départ ayant
été le village de Douz, au sud-est du Nefzaoua. M. Cornetz a
dégagé avec beaucoup de clarté[283] les traits généraux de la
géographie du Sahara tunisien, où la division fondamentale est,
comme dans le Sahara algérien, celle du Sahara quaternaire ou pays
des Puits (_Bled-el-Biar_) et du Sahara crétacé ou pays de la
Soif (_Bled-el-Ateuch_). Entre Ghadamès et le Nefzaoua. M. Cornetz
distingue 5 régions : une région de hammada ; une région de chebka,
longée par une large plaine d’érosion, le Djelel ; une région
de gour ; la région des _Toual_ (gour allongés) et la plaine des
puits. M. Cornetz a étudié les Areg tunisiens et leurs limites,
les points d’eau, les tribus, les principaux trajets de caravanes.
En 1893, MM. Cazemajou, capitaine du génie, et Dumas, lieutenant au
4e spahis, exécutaient un voyage de reconnaissance vers Ghadamès
en suivant la route Nefta-Ghadamès, non encore reconnue. Partis de
Berresof Cherf, ils s’avançaient à travers l’Erg jusqu’à
la zaouïa de Sidi-Maabed, à 2 kil. à l’ouest de Ghadamès,
levant leurs itinéraires à 1/100.000e[284].
Le principal explorateur de cette période décennale est M. Foureau,
qui reprend et continue, dans des conditions singulièrement plus
difficiles, les traditions de Duveyrier. Presque chaque année, depuis
1890, nous trouvons M. Foureau sur les routes du Sahara. La surface
des régions explorées par lui de 1890 à 1897 représente un carré
de 750 kil. du nord au sud et autant d’est en ouest compris entre
les latitudes de Touggourt et d’Edeyehouen, dans l’Oued-Mihero,
entre les méridiens d’In-Salah et de Ghadamès[285]. Les
itinéraires de M. Foureau, divergeant presque tous de Biskra,
embrassent la région comprise entre le Sud Algérien et le Tassili
des Azdjer, en passant par l’Erg et la hammada de Tinghert. Il a
franchi treize fois les grandes dunes de l’Erg oriental, trois fois
le massif de dunes au sud du Djoua (Erg d’Issaouan des cartes). Il
a résolu le problème du cours de l’Igharghar, reconnu des bras
très excentriques de ce fleuve fossile dans l’Erg de l’Est,
alors qu’on admettait avant lui qu’il suivait en un cours
unique le Gassi Touil. Il a déterminé l’altitude, la nature du
sol et la végétation dans les régions ainsi parcourues par lui,
dont ses itinéraires, soigneusement relevés, ont aidé à fixer la
carte. Ses missions ont eu d’importants résultats géologiques :
il a notamment fait connaître l’existence de larges bandes de
calcaire carbonifère dans l’Erg d’Issaouan, entre la hammada
crétacée de Tinghert et le plateau dévonien du Tassili.
En 1890, M. Foureau[286] part de Touggourt, va passer à Bir-Ghardaya,
Hassi-Botthin et Aïn-Taïba. Puis, traversant l’Erg dans la
direction du sud-ouest, par une contrée fort difficile, il va aboutir
à Menkeb-Souf, dans la région dite du _Maader_, estuaire terminal
des rivières descendues du Tademayt sur le versant nord-est. Il
passe à Hassi-Aouleggui, non loin de Hassi-Messeguem, coupant en
ce point la route de la deuxième mission Flatters. Puis il longe
le versant sud du Tademayt, cheminant sur une hammada noire qui
s’étend entre l’Oued-Massin à gauche et le Djebel-el-Abiod
à droite, le long du Baten. Arrivé au Koudiat-Mrokba, à partir
duquel le Baten s’éloigne dans la direction Ouest plein, il
reprend la route du retour, repasse à Menkeb-Souf, puis se dirige
sur Guern-el-Messeyed. De là, il suit la hammada Dra-el-Atchan ou
hammada de l’Oudje nord et rentre à Touggourt.
En 1892, M. Foureau se propose[287] de reconnaître la région au sud
d’Aïn-Taïba, entre Temassinin et Hassi-Messeguem. Il franchit
l’Erg deux fois, par des routes presque entièrement nouvelles,
pousse une pointe à travers le plateau rocheux de Tinghert jusqu’au
puits de Tabankort, visite Temassinin, petit jardin de 2 à 300
palmiers, où habite seul un hartani d’In-Salah, gardien de la
zaouïa, à dix jours de marche de tout centre habité. De Temassinin,
M. Foureau fait route sur Hassi-Messeguem en passant par El-Biodh,
et remonte ensuite sur Touggourt par Aïn-Taïba.
En 1893, M. Foureau parcourt de nouveau[288] le Sahara algérien et
relève des itinéraires nouveaux dans la région s’étendant entre
Ouargla, Temassinin et Ghadamès. A partir d’Aïn-Taïba, il gagne
El-Biodh par une route nouvelle et intermédiaire entre ses anciens
itinéraires de 1890 et 1892. A Temassinin, il apprend la présence,
près Ghadamès, de plusieurs nobles Azdjer qu’il désire rencontrer ;
il se décide alors à se rapprocher de cette ville en suivant
l’Oudje sud de l’Erg, au nord de la route suivie par Rohlfs,
région curieuse et jusqu’alors inexplorée, en sol de hammada
rocheuse extrêmement dure. Arrivé au Hassi-Imoulay, il ne crut
pas devoir s’approcher plus près de Ghadamès. Quelques Ifoghas,
auxquels il avait envoyé des émissaires, vinrent l’y visiter ; ils
déclarèrent que la convention de 1862 était ignorée de la masse
des tribus, et qu’ils ne pouvaient, pour le moment, lui assurer
le passage à travers leur territoire. D’après ces indigènes,
le commerce serait nul entre In-Salah et Ghadamès, peu important
entre l’Aïr, la région du Tchad et la Méditerranée. M. Foureau,
traversant l’Erg de nouveau entre les itinéraires de Largeau et
de Duveyrier, rentra à Touggourt par Hassi-Tozeri et Bir-el-Hadj.