faire à la géographie saharienne sont très considérables. De
la deuxième exploration, on recueillit des fragments du journal
de route provisoire, des feuilles d’itinéraire, des notes
géologiques et météorologiques, des observations barométriques
et astronomiques. On y joignit des extraits de la correspondance
officielle et privée des explorateurs[205]. D’autre part,
le Service des Affaires indigènes du Gouvernement général
de l’Algérie publiait de son côté le journal de route de la
deuxième mission, en le reconstituant à partir d’Inziman-Tikhzin
avec les renseignements recueillis auprès des hommes qui
avaient échappé au massacre. Les détails anecdotiques tiennent
nécessairement la plus grande place dans les dépositions de ces
survivants indigènes, qui furent interrogés à Laghouat par le
lieutenant Massoutier, à Alger par le capitaine Bernard. Des pièces
justificatives, lettres et rapports, avec quelques itinéraires par
renseignements, complètent cet ouvrage[206].
La carte de l’Afrique septentrionale à 1/2.500.000e dressée par
M. L. Pech et publiée par décision du Ministre des Travaux publics
résume les travaux des missions Pouyanne, Choisy et Flatters, et
fait connaître les progrès qui leur sont dûs en ce qui concerne
la géographie du Sahara septentrional[207].
Au point de vue politique, comme l’a très bien établi
M. Schirmer[208], le massacre de la mission Flatters n’a pas été
un de ces accidents qui défient les prévisions humaines : c’est
l’épilogue retentissant d’un échec politique. « Il n’y a
que deux moyens, ajoute M. Schirmer[209], de pénétrer dans cette
région du Sahara : ou bien y aller seul, sans compagnon et sans
escorte, en s’assurant par avance le patronage personnel d’un
ou plusieurs chefs influents ; se faire petit, aussi peu encombrant
que possible, convaincre ces nomades ombrageux et cupides qu’on
est un personnage à la fois généreux et inoffensif : c’est
le système que Duveyrier a employé jadis. Ou bien, et c’est le
cas d’une mission proprement dite, constituer une petite colonne
d’hommes disciplinés à toute épreuve, qui puisse s’avancer
sans provocation, mais négocier sans faiblesse, et passer outre aux
manœuvres dilatoires qu’emploient si volontiers les diplomates
du désert.
L’émotion fut grande en France et en Algérie quand on connut la
triste fin de la mission Flatters[210]. Cet échec était un coup
décisif porté à notre prestige dans le Sahara. Les conséquences
en furent encore aggravées par la décision prise alors par le
Gouvernement de renoncer à châtier les coupables. Divers projets
avaient été mis en avant[211] : le lieutenant-colonel Belin,
commandant supérieur de Laghouat, proposait une _harka_ faite
exclusivement au moyen d’indigènes ; le général Loysel, un coup
de main indigène sur In-Salah, appuyé par une colonne sur El-Goléa ;
le capitaine Bernard préconisait une mission scientifique sans
objectif militaire, mais assez forte pour parer à tout danger et
passer où il lui plairait. D’autres officiers préparaient un
projet d’expédition chez les Hoggar, qui devait comprendre 250
hommes armés de fusils à répétition et 2 mitrailleuses. Ils se
placèrent sous le patronage de Duveyrier, qui devait être leur chef ;
l’illustre explorateur écrivit à son vieil ami Ikhenoukhen,
et fit le voyage de Tripoli pour se renseigner sur la situation
politique des régions sahariennes et sur les relations des Azdjer
avec les Turcs[212].
Ces projets, tous parfaitement exécutables, furent écartés, et,
à la grande surprise des Touareg, nous ne cherchâmes pas à venger
nos morts.
Quant au Transsaharien, l’idée en fut momentanément abandonnée,
et, pour clore la grande enquête ouverte en juillet 1879 par M. de
Freycinet sur cette vaste conception, le conseil général des
Ponts et Chaussées émit l’avis, dans sa séance du 21 juin 1881,
« que, puisque l’entreprise d’un chemin de fer transsaharien
ne pouvait être abordée que lorsqu’on aurait occupé d’une
manière permanente et définitive le Sahara algérien, il y avait
lieu d’ajourner toute décision sur le choix d’une ligne pour
amorce de ce chemin de fer, et de ne donner suite aux avant-projets
présentés qu’autant que l’exécution en serait réclamée dans
un intérêt politique et stratégique. »
*
* *
En cette même année 1881, qui vit le massacre de la mission
Flatters, se produisait un événement considérable dans notre
histoire coloniale, événement vraiment décisif pour l’avenir de
la France dans l’Afrique du Nord. Par le traité de Kasr-Saïd,
du 12 mai 1881, la France établissait son protectorat sur la
Tunisie. Les conditions de la pénétration saharienne allaient se
trouver de ce fait profondément modifiées et améliorées, puisque
cette pénétration, au lieu d’avoir pour base l’Algérie seule,
allait s’appuyer également sur la régence de l’Est ; celle-ci,
présentant par le golfe des Syrtes une échancrure du continent
africain qui met la mer en contact direct avec le désert, semblait
devoir offrir des facilités particulières pour l’établissement
de relations politiques ou commerciales avec le _hinterland_ saharien.
Du côté du Sénégal, après un long temps d’arrêt, les grands
projets conçus par Faidherbe étaient repris et poursuivis. Le
colonel Brière de l’Isle et l’amiral Jauréguiberry se firent les
champions de ces projets, qui donnaient les postes du Haut-Sénégal,
et non l’Algérie comme têtes de lignes aux routes commerciales
du Soudan. Un poste était établi à Bafoulabé en 1879, à Kita en
1881. Diverses missions d’études furent envoyées ; la principale
fut celle du capitaine Gallieni en 1881, qui entra en relations avec
le roi de Ségou, Ahmadou, et obtint des résultats géographiques
et politiques considérables. Les levés de la mission Derrien ayant
démontré l’absence de grands obstacles, on décida, en 1881, la
construction d’une première section du chemin de fer du Sénégal
au Niger, celle de Kayes à Bafoulabé[213].
Le Gabon comme le Sénégal servait de point de départ à
l’acquisition de vastes domaines. Les explorations de Marche,
de Brazza et de Ballay attirèrent l’attention publique sur le
bassin du Congo. En 1879, P. Savorgnan de Brazza, déjà connu par
une exploration de trois ans dans l’Ogooué (1875-78), fondait
Franceville, et en 1880 Brazzaville sur le Congo.
* * * * *
[Note 171 : In-8o, Paris, 1830.]
[Note 172 : Cité par P. LEROY BEAULIEU, _Le Chemin de fer
Transsaharien_, R. D. M. 1er juillet 1899, p. 94.]
[Note 173 : A. DUPONCHEL, _Le Chemin de fer de l’Afrique centrale_,
Montpellier, 1875. — Id., _Le Chemin de fer de l’Afrique
centrale_, extr. de la _Revue de France_, 1877.]
[Note 174 : A. DUPONCHEL, _Le Chemin de fer transsaharien, études
préliminaires du projet et rapport de mission_, Paris, 1879.]
[Note 175 : SCHIRMER, _Le Sahara_, p. 401.]
[Note 176 : _C. R. des Séances de la Commission supérieure du
transsaharien_, 1879-1880 (autogr.).]
[Note 177 : _Ministère des Travaux publics, Documents relatifs à
la mission dirigée au Sud de l’Algérie par M. Pouyanne_, Paris,
Impr. Nat., in-4o, 1886.]
[Note 178 : COYNE, _Une ghazzia dans le Grand Sahara_, in-8o, Alger,
1881. Coyne est également l’auteur d’une excellente brochure
sur le Mzab, in-8o, Alger, 1879.]
[Note 179 : _Documents_, III, p. 137.]
[Note 180 : C. SABATIER, _Mémoire sur la géographie physique du
Sahara Central_ (_Bull. Soc. Géogr. d’Oran_, 1880, p. 271). —
Id., _La question du Sud-Ouest_, in-8o, Alger, 1881. Cf. _Mission
Pouyanne_, p. 178.]
[Note 181 : _Ministère des Travaux Publics. Documents relatifs à
la mission dirigée au Sud de l’Algérie par M. Choisy_, in-4o,
Paris, Impr. Nat. 1890.]
[Note 182 : GEORGES ROLLAND. _Géologie et Hydrologie du
Sahara algérien_, 2 vol. de texte et 1 atlas, in-4o, Paris,
Impr. Nat., 1890-94. Cf. Id., _Sur le Terrain crétacé du Sahara
septentrional_ (_Bull. Soc. Géol. Fr._, 1881, p. 508). — Id.,
_Sur les grandes dunes de sable du Sahara_ (_Bull. Soc. Géol. Fr._
1882, p. 31). Id., _Hydrographie et orographie du Sahara algérien_
(_Bull. Soc. Géogr. Paris_, 1886, p. 203).]
[Note 183 : _Ministère des Travaux Publics, Documents relatifs à
la mission dirigée au Sud de l’Algérie par le lieutenant-colonel
Flatters_, Paris, Impr. Nat. 1884, in-4o. Il existe, du Journal
de route imprimé dans ce volume, un texte autographié qui a
été remis en 1881 aux membres de la Commission supérieure du
Transsaharien. Cf. DERRÉCAGAIX, _Les deux Missions du Colonel
Flatters_ (_Bull. Soc. Géogr. Paris_, 1882, p. 131). — F. BERNARD,
_La sebkha d’Amadghor et le massacre de la mission Flatters_
(_Bull. Soc. Géogr._, Paris, 1882). — Id., _Deuxième mission
Flatters, historique et rapport rédigés au Service central des
affaires indigènes_, avec carte, in-8o, Alger, 1882. — Id., _Deux
missions françaises chez les Touareg_, Alger, in-8o, 1882. —
Id., _Quatre mois au Sahara_, Paris, 1882. — Id., _Deux missions
françaises chez les Touareg_, Alger, in-8o, 1896. — Anonyme (le
capitaine BERNARD) _Les deux missions Flatters, par un membre de la
première mission_, in-18, Paris, DREYFOUS, 1884. — H. BROSSELARD,
_Voyage de la mission Flatters au pays des Azdjer_, in-8o, Paris,
1883. — Id., _Les deux missions Flatters_, Paris, 1888, in-16. —
F. PATORNI, _Les tirailleurs algériens au Sahara. Récits de trois
survivants de la mission Flatters_, in-8o, Constantine, 1884. —
_Récits d’un des survivants indigènes de la deuxième Mission_
(Mohamed ben Haoua), dans _Chron. trimestr. des Missions d’Afrique_,
juillet 1881. — RABOURDIN, _Algérie et Sahara_, in-8o, Paris,
1882.]
[Note 184 : _Documents relatifs à la mission Flatters_, p. 1.]
[Note 185 : SCHIRMER, _Pourquoi Flatters et ses compagnons sont morts_
(_Bull. Soc. Géogr. de Lyon_, 1896). Nous prendrons cette excellente
brochure pour guide dans l’exposé de ce qui est relatif aux deux
missions Flatters.]
[Note 186 : Cité par SCHIRMER, _Pourquoi Flatters_, etc., p. 22-23.]
[Note 187 : Sur le meurtre de Mlle Tinné, v. H. SCHIRMER, _Pourquoi
Flatters_, etc., p. 19, note 1 ; _Ann. de Géographie_, 1898, p. 183,
et la polémique avec M. P. Vuillot dans _Questions Dipl. et Col._
15 janv. et 15 fév. 1898, et _Bull. Afr. Fr._ 1898, p. 313.]
[Note 188 : P. VUILLOT, p. 178.]
[Note 189 : F. BERNARD, _Deux missions françaises chez les Touareg_,
p. 134.]
[Note 190 : _Documents relatifs à la mission Flatters_, p. II.]
[Note 191 : H. SCHIRMER, _Pourquoi Flatters_, etc., p. 20.]
[Note 192 : SCHIRMER, art. cité, p. 13.]
[Note 193 : VUILLOT, p. 185.]
[Note 194 : SCHIRMER, _Pourquoi Flatters_, etc., p. 20.]
[Note 195 : A. DUPONCHEL, _Lettre à la Commission supérieure du
Transsaharien_, Montpellier, 1880, p. 12.]
[Note 196 : H. SCHIRMER, _Pourquoi Flatters_, etc., p. 21.]
[Note 197 : _Deuxième mission Flatters, Historique et rapport
rédigés au Service central des Affaires indigènes_, p. 333.]
[Note 198 : _Ibid._, notamment 327 et suiv.]
[Note 199 : _Deuxième mission Flatters, Histor. et rapp. réd. au
Serv. centr. des Aff. indig._, p. 3-4.]
[Note 200 : _Ibid._, p. 141 et suiv.]
[Note 201 : VUILLOT, p. 197.]
[Note 202 : Cela résulte très clairement de l’enquête qui suivit
la catastrophe (_Histor. et Rapp. du Serv. centr. des Aff. Indig._).]
[Note 203 : _Deuxième Mission Flatters, Histor. et Rapp. du
Serv. centr. des Aff. Indig._, p. 97 et suiv., 201 et suiv.]
[Note 204 : F. FOUREAU, _D’Alger au Congo par le Tchad_, 8o, Paris,
1902, p. 104 et suiv.]
[Note 205 : _Documents relatifs à la mission dirigée au Sud de
l’Algérie par le colonel Flatters_, Paris, Impr. Nat. in-4o, 1884.]
[Note 206 : _Gouvernement Général de l’Algérie, Deuxième
Mission Flatters, Historique et rapport rédigés au Service central
des Affaires indigènes_, in-8o, Alger, 1882.]
[Note 207 : _Carte d’une partie de l’Afrique Septentrionale_,
résumant les travaux des missions dirigées en 1879-81 par
MM. Flatters, lieutenant-colonel ; Pouyanne, ingénieur des Mines ;
Choisy, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, complétée à
l’aide des cartes des voyages de Barth, Duveyrier, Rohlfs, dressée
par L. Pech, publiée par décision du Ministre des Travaux Publics,
à 1/2.500.000e 1883, 4 feuilles.]
[Note 208 : SCHIRMER, _Pourquoi Flatters_, etc., p. 8.]
[Note 209 : P. 23.]
[Note 210 : KRYZANOWSKI, _Quest. Diplom. et Colon._, 1899, t. VII,
p. 132.]
[Note 211 : _Deuxième mission Flatters, Histor. et rapp. rédiges
au Serv. Centr. des Aff. indig._, p. 137 et suiv., 345 et suiv.]
[Note 212 : Commandant WOLFF, _Henry Duveyrier, son dernier projet
de voyage dans le Sahara, lettres inédites_ (_Congrès Nat. des
Soc. Fr. de Géogr._, XIXe session, Marseille, 1898, p. 490).]
[Note 213 : PAUL BOURDE, _La France au Soudan_, _Revue des
Deux-Mondes_, 1880, 1er déc., p. 659 ; 1881, 1er févr., p. 689.]
CHAPITRE V
LA PÉRIODE D’EFFACEMENT (1881-1890)
I. Conséquences du massacre de la mission Flatters. — Création
du poste d’Aïn-Sefra et insurrection de Bou-Amama (1881). —
Projets de Saussier sur Figuig (1882). — Occupation du Mzab
(1882), de Ouargla, de Touggourt, d’El-Oued, de Djenien-bou-Rezg
(1885). — Inauguration des voies ferrées d’Aïn-Sefra (1887)
et de Biskra (1888). — Sondages artésiens dans l’Oued-Rir et
à Ouargla. — Idées du commandant Rinn.
II. Explorations. — Les Pères Richard, Morat et Pouplard
(1881). — Première mission Foureau (1883). — Teisserenc de Bort
(1885). — Palat (1886). — Douls (1889).
III. Cartographie. — Renseignements recueillis par MM. de Castries
(1882) et Le Châtelier (1885-86). — Missions de M. René
Basset. — Ouvrages de MM. de Motylinski, Masqueray, Amat sur le
Mzab. — Les Touareg Taïtoq prisonniers : travaux de MM. Masqueray
et Bissuel.
IV. Mission Crampel. — Fondation du Comité de l’Afrique
française.
I
Le massacre de la mission Flatters marque un nouveau temps d’arrêt
dans la pénétration saharienne. Ce temps d’arrêt a plus de
gravité et entraîne des conséquences plus fâcheuses que celui
qui s’était produit en 1864. En 1864, on nous savait occupés
ailleurs ; nous remettions à plus tard pour profiter d’un succès,
la convention de Ghadamès ; en 1881, notre effacement ne pouvait
être attribué qu’à la timidité et à la crainte, car nous
attendions pour tirer vengeance d’un échec, le désastre de la
mission Flatters. Aussi l’audace de nos adversaires sahariens,
enhardis par notre faiblesse, va-t-elle sans cesse en croissant,
et de nouvelles victimes viennent s’ajouter à la liste déjà
longue des explorateurs qui ont trouvé la mort dans le Sahara. « Si
vous ne faites rien, disait un indigène de Tripoli à M. Féraud,
qu’aucun des vôtres n’essaie plus de s’avancer dans le Sud :
le Targui, convaincu de votre faiblesse, tuera et tuera toujours
les vôtres[214]. »
La Division d’Oran proposait depuis longtemps d’envoyer
une colonne dans le Sud pour y montrer notre drapeau[215]. Les
événements allaient bientôt se charger de démontrer la nécessité
d’une action vigoureuse. C’est alors, en effet, qu’éclata
l’insurrection de Bou-Amama, petit marabout indigène qui ne fut
en somme que l’habile instigateur d’un grand rezzou. Bou-Amama
n’a pas créé de toutes pièces une rébellion ; son action a
été la résultante d’une situation telle, qu’à son défaut
un autre instigateur plus redoutable eût pu se dresser contre
nous. On put alors se rendre compte de la prévoyance du général
Cérez, commandant de la division d’Oran, lorsqu’il demandait
avec instance, depuis deux ans, l’envoi d’une colonne dans ces
régions pour y rétablir notre autorité et y fonder un poste
permanent. Dès que les événements le permirent, on reprit le
projet d’installation de ce poste. On choisit la localité
d’Aïn-Sefra, au centre de la région des Ksour, qui allait
nous permettre désormais d’exercer sur la contrée une active
surveillance. Mais cette installation demandait à être complétée
par une action vigoureuse de nos troupes. En 1881, le général
Delebecque reparut dans la région de Figuig, que nous n’avions
pas abordée depuis 1870[216]. En 1882, le commandant Marmet,
en poursuivant des dissidents, eut un engagement sous Figuig avec
les habitants de l’oasis, qui accentuaient de plus en plus leur
hostilité. Le général Saussier proposait d’en finir avec ces
Ksouriens et d’assurer enfin la sécurité de notre frontière ;
mais il ne reçut pas l’autorisation d’agir.
Cependant les velléités d’énergie que nous avions montrées dans
le Sud-Oranais, où nous avions poussé jusqu’à Fendi[217], sur
la rive droite de l’Oued-Zousfana, et jusqu’à l’Oued-Zelmou,
un des affluents supérieurs de l’Oued-Guir, allaient bientôt
porter leurs fruits. En 1883, le général Thomassin obtenait la
rentrée des Ouled-Sidi-Cheikh Cheraga, éloignés de nous depuis
1864. C’était la fin de cette guerre d’escarmouches perpétuelles
qui durait depuis vingt ans[218].
En mars 1885, le général Delebecque décidait d’élever un poste
fortifié à Djenien-bou-Rezg, destiné à couvrir les communications
qui relient Figuig à Aïn-Sefra à travers les montagnes et à
surveiller l’oasis marocaine. Djenien fut occupé en juillet 1885 ;
malheureusement, les travaux d’installation du nouveau poste, à
peine commencés, durent être interrompus, et le bordj ne fut achevé
qu’en décembre 1888. La réserve que nous nous étions imposée
en cette circonstance ne pouvait qu’être mal interprétée par
les indigènes de ces régions, et c’est ce qui eut lieu en effet.
Entre temps, on s’était décidé à donner au nouveau poste
d’Aïn-Sefra toute sa force en prolongeant la voie ferrée
jusqu’à ce ksar ; parvenue à Méchéria en 1882, elle atteignit
Aïn-Sefra en 1887.
Dans les deux provinces de l’Est, Laghouat et Biskra étaient
restées, en somme, les limites de notre occupation effective. Sous
prétexte que les Ouled-Sidi-Cheikh avaient tiré du Mzab une partie
de leurs approvisionnements pendant l’insurrection, on transforma
en annexion le protectorat du maréchal Randon[219]. Cette mesure fut
peut-être inutile ou même nuisible, car elle était de nature à
compromettre l’avenir de ce pays artificiel[220]. On la compléta
en occupant ou réoccupant successivement Touggourt et El-Oued, dans
la division de Constantine, et Ouargla dans celle d’Alger. En 1888
fut inaugurée la voie ferrée de Biskra.
Dans l’Oued-Rir, l’exemple donné par la Compagnie de l’Oued-Rir
fut bientôt suivi par d’autres Européens, qui y créèrent à
leur tour des exploitations prospères. MM. G. Rolland et de Courcival
fondèrent la _Société de Batna et du Sud-Algérien_, qui créa les
oasis nouvelles d’Ourir et de Sidi-Yahia (1882), et de Ayata (1884),
pendant que la _Compagnie de l’Oued-Rir_ créait Chria-Saïa (1881),
et acquérait du capitaine Ben-Driss l’oasis de Tala-en-Mouidi,
créée par lui en 1879[221]. De 1856 à 1890, le nombre des oasis de
l’Oued-Rir a été porté de 33 à 42 ; le chiffre de la population
a doublé. Le nombre des palmiers a monté de 360.000 à 630.000,
leur valeur de 1.300.000 francs à plus de 10 millions de francs ;
136 puits artésiens ont été forés suivant la méthode française,
débitant plus de 200.000 litres à la minute[222].
Dans la région d’Ouargla[223], depuis 1883, époque où le
premier coup de sonde fut donné, 54 sondages ont été tentés,
dont la grande majorité a réussi (débit total de 7.440 litres
à la minute en 1892). A El-Goléa, des puits artésiens ont été
forés avec succès.
En Tunisie, une organisation militaire fut créée dans l’Arad de
Gabès, peu de temps après la conquête : c’est le système des
trois points de Médenine, Metameur et Tatahouine.
En 1886, le commandant Rinn[224], étudiant l’état des frontières
sahariennes de l’Algérie, conseillait de porter notre ligne de
postes militaires tout contre les Areg, et préconisait notamment
l’occupation d’Igli, à défaut de celle du Touat. Igli, placé
sur la rive de l’Oued-Saoura, à proximité de l’Oued-Guir et
de l’Oued-Zousfana, fermerait l’ouverture entre nos derniers
établissements du Sud-Oranais et les Areg[225]. M. Rinn conseillait
surtout la construction progressive de voies ferrées, ouvrant le
pays à l’avant et garantissant sa soumission à l’arrière.
II
Au delà de nos frontières et de la région occupée par nos troupes,
le Sahara se fermait de plus en plus. La douloureuse émotion causée
par le désastre de la mission Flatters était à peine calmée,
que le Sahara faisait de nouvelles victimes. Le bon accueil relatif
que le P. Richard avait trouvé en 1879 chez les Imanghasaten et les
Ifoghas avait fortifié sa résolution d’aller fonder une mission
à Ghat même[226]. Ce missionnaire, brillant tireur, cavalier
intrépide, médecin réputé infaillible, était devenu Arabe au
point de voyager avec les caravanes sans laisser soupçonner qu’il
fût Français, et put faire ainsi à plusieurs reprises la course
dangereuse d’Ouargla à Ghadamès[227]. A la fin de décembre 1881,
le Père Richard, accompagné des Pères Morat et Pouplard, partit
de Ghadamès, suivi de quelques Chaanba et guidé par des Touareg
Imanghasaten, avec l’intention de gagner Ghadamès. On apprit
bientôt que les trois Pères Blancs avaient été assassinés par
les Touareg peu de jours après leur départ. En 1893, M. Foureau,
au retour d’une de ses missions, put visiter le lieu du massacre,
à 11 kilomètres seulement à l’ouest de Ghadamès, un peu au
nord de la route de Ghadamès à Hassi-Imoulay ; il rapporta les
ossements de deux des victimes. Le cardinal Lavigerie, à la suite de
ce meurtre, renonça à la voie du Sahara pour étendre ses missions
dans le centre africain. Il se borna désormais à entretenir des
stations de missionnaires à Ghardaïa, Ouargla et El-Goléa[228].
Le Gouvernement de l’Algérie parut lui aussi se désintéresser
désormais des explorations sahariennes. Aussi ce fut au Ministère
de l’Instruction publique que s’adressa M. Foureau pour
obtenir l’appui qui lui était nécessaire, et c’est avec
son aide qu’il put entreprendre, en décembre 1882, son premier
voyage saharien. Son intention était d’aller au moins jusqu’à
Hassi-Messeguem. Partant d’Ouargla, il gagna directement Aïn-Taïba
par Hassi-Djeribia. Ses guides Chaanba refusant d’aller plus loin,
à cause de l’insécurité du medjebed d’In-Salah à Ghadamès,
il revint à Hassi-Djeribia, puis poussa une pointe dans le Sud-Ouest
sur Hassi-Ouled-Aïch par Hassi-Tamesguida et Hassi-Chaanbi. Il
reprit ensuite le chemin d’Ouargla, laissant à sa gauche la
vallée de l’Oued-Mya. Bien qu’il n’eût pas accompli son
programme primitif, il rapportait des renseignements intéressants
sur le Sud du Sahara d’Ouargla. Son itinéraire du Hassi-Djeribia
au Hassi-Ouled-Aïch est entièrement nouveau, et le voyageur a
fixé l’emplacement de tous les puits visités sur une carte au
1/500.000e qui reproduit dans ses moindres détails le relief de la
région parcourue[229].
En 1883, M. Bourlier, qui venait de visiter Ouargla, songea à
pousser une pointe sur In-Salah. Mais on le dissuada de donner
suite à ce projet ; pour qu’une pareille entreprise réussisse,
lui disait-on, il faut qu’elle soit exécutée avec rapidité,
afin de ne pas laisser à ceux qui pourraient y porter obstacle le
temps de se reconnaître ; mais alors les résultats en sont peu
profitables pour la science.
En 1885, M. L. Teisserenc de Bort, accompagné de
M. R. Deschellereins, ingénieur civil, et de M. Bovier-Lapierre,
préparateur au Muséum, partit de Touggourt et s’avança
jusqu’à Hassi-Ould-Miloud, dans l’Igharghar. Puis, inclinant
vers le Sud-Est, il alla passer à Bir-Aouidef et remonta ensuite
sur Berresof, gagnant de là le Nefzaoua et Gabès[230]. En 1888,
M. L. Teisserenc de Bort parcourut le sud de l’Algérie ; il
s’avança jusqu’à El-Goléa, et remontant l’Oued-Seggueur,
par Daïat-el-Hamra, atteignit Brézina[231].