[Note 163 : E. FICHEUR, _Notice biographique sur Pomel_,

_Bull. Soc. Géol. Fr._, 1899, p. 191.]

[Note 164 : POMEL n’a publié ses observations en détail qu’en

1884, sous le titre de _Géologie de la côte orientale de la Tunisie

et de la Petite Syrte_. (_Bull. de l’Ec. supér. des Sciences

d’Alger_, in 8o, Alger).]

[Note 165 : FICHEUR, _Notice nécrologique_, p. 199 et 212.]

[Note 166 : POMEL, _Le Sahara, observations de

géologie et de géographie physique et biologique_

(_Bull. Soc. climatolog. d’Alger_, 1872).]

[Note 167 : AUGUSTIN BERNARD, _Emile Masqueray_, notice nécrologique

(_Revue Africaine_, 1894, p. 350). Cf. E. MASQUERAY, _Chronique

d’Abou-Zakaria_, in-8o, Alger, 1879, introduction.]

[Note 168 : _Archives des Missions_, 1879, 3e série, tome V.]

[Note 169 : _Documents_, II, p. 941.]

[Note 170 : REBILLET (commandant), _Revue générale des Sciences_,

1890, p. 1162.]

CHAPITRE IV

LA PÉRIODE DU TRANSSAHARIEN (1879-1881)

La question du Transsaharien. — L’ingénieur Duponchel. — La

mission Pouyanne (1879) ; Renseignements recueillis par MM. Sabatier

et Coyne ; hypothèse de M. Sabatier sur l’Oued-Saoura. —

La mission Choisy (1879-80). — Les deux missions Flatters

(1880-81). Résultats scientifiques. Véritables causes du massacre

de la mission. — Occupation de la Tunisie (1881).

La question de la pénétration saharienne entre dans une phase

nouvelle avec les projets de chemins de fer transsahariens. Puisque le

Sahara, dans son état actuel, se montrait si hostile et si fermé,

n’y avait-il pas moyen d’en faciliter l’accès par des travaux

publics et de l’ouvrir en employant les moyens de locomotion

modernes ? Puisque le commerce de caravanes s’obstinait à se

détourner de l’Algérie et demeurait d’ailleurs insignifiant, ne

pouvait-on créer un courant plus intense par la voie ferrée ? Le

Sahara, sans valeur économique en lui-même, n’est-il pas la route que

suivront, une fois les chemins de fer construits, toutes les richesses

du Soudan pour aboutir aux ports de l’Afrique septentrionale ?

C’est à l’ingénieur Duponchel que revient l’honneur d’avoir

appelé l’attention de la France sur le Soudan. Assurément,

l’idée d’atteindre les régions tropicales par l’Afrique du

Nord n’était pas neuve. Dès 1830 avait paru un mémoire signé

Augier La Sauzaie « sur la possibilité de mettre les établissements

de la côte septentrionale d’Afrique en rapport avec ceux de la

côte occidentale, en leur donnant pour point de raccord la ville

de Tombouctou[171]. » Dans la préface de la grammaire tamachek

de Hanoteau, publiée en 1860, apparaît pour la première fois

nettement l’idée d’un chemin de fer transsaharien. On venait

d’inaugurer la ligne de Blida : « Qui sait, dit Hanoteau, si

un jour, reliant Alger à Tombouctou, la vapeur ne mettra pas les

tropiques à six journées de Paris[172]. » Mais ces précurseurs

sont à Duponchel ce que Néchao est à de Lesseps : ils ne peuvent

lui contester la véritable paternité de son idée.

Dès 1875, Duponchel préconisait la construction d’un chemin

de fer d’Alger à Tombouctou par le Touat, en suivant soit

l’Oued-Mya, soit l’Igharghar[173]. En 1878, il sollicita et

obtint une mission pour étudier la question du Transsaharien. Sa

reconnaissance du terrain ne dépassa pas Laghouat, mais il

publia l’année suivante un rapport détaillé sur les voies de

communication entre l’Algérie et le Soudan[174]. Les plaidoyers

enflammés de Duponchel émurent l’opinion. Dans la discussion qui

s’en suivit, mille projets se firent jour. Chaque grande route du

Sahara eut ses partisans convaincus, d’autant plus intraitables

que derrière les arguments scientifiques se cachait la rivalité

des principaux ports algériens[175]. Une commission fut nommée

par M. de Freycinet, ministre des travaux publics, pour étudier

la question[176]. Le résultat des travaux de cette commission

fut l’envoi d’importantes missions scientifiques au Sahara :

les missions Pouyanne, Choisy et Flatters.

La mission confiée à Pouyanne, ingénieur en chef des mines (1879),

était chargée d’étudier un tracé à travers le Sud-Oranais,

dans la direction du Touat ; Pouyanne était assisté de M. Clavenad,

ingénieur des Ponts-et-Chaussées, et de M. Baills, ingénieur. La

mission devait comparer le tracé des trois lignes partant de

Tiaret, Saïda et Ras-el-Ma ; elle donna la préférence au tracé

par Ras-el-Ma, surtout sous le rapport commercial et politique. Elle

aboutit à l’établissement d’un avant-projet jusqu’à Moghrar

et El-Outed, mais ne dépassa pas Tiout et ne pénétra pas dans le

Sahara proprement dit. Plus au Sud, on avait songé à une mission

concertée avec la Société de Géographie d’Oran et confiée

à MM. Sabatier et Troyon : on y renonça par crainte d’un rezzou

des tribus marocaines.

Les renseignements personnels de Pouyanne s’arrêtent au

Kheneg-en-Namous ; au-delà, le rapport de mission contient de très

intéressantes informations indirectes sur le Sahara proprement

dit[177].

Il reproduit notamment des renseignements indigènes sur un

itinéraire du Figuig au Touat, publié par M. C. Sabatier dans

le _Mobacher_ en 1876, et d’autres renseignements publiés

par Coyne[178], qui donnent l’itinéraire de la ghazzia

faite en 1875 sur les Beraber par les Chaanba de Metlili et

d’El-Goléa. D’autres renseignements inédits, recueillis par

MM. Coyne, Sabatier, Graulle et par Pouyanne lui-même, forment

une annexe au mémoire. En utilisant ces documents nouveaux et en

discutant les documents déjà connus, Pouyanne est arrivé à

dresser une carte à 1/1.250.000e du bassin de l’Oued-Saoura,

qui améliore notablement les cartes antérieures.

Sur la région comprise entre le Touat et le coude du Niger,

M. C. Sabatier recueillait et publiait aussi des renseignements

indigènes. Il émettait l’hypothèse, reprise depuis sous une

forme d’ailleurs différente, que l’Oued-Saoura aboutirait

au Niger[179]. Ses mémoires, malgré ce que ses conclusions

présentent d’un peu aventureux, n’en sont pas moins d’un

vif intérêt[180].

La mission Choisy (1879-80) était chargée de comparer les

tracés de Laghouat-El-Goléa et de Biskra-Ouargla. Elle était

composée de MM. Choisy, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées ;

Barois, ingénieur des Ponts ; Rolland, ingénieur des Mines ; Dr

Weisgerber, lieutenant Massoutier, Descamps, Pech et Jourdan. Partie

de Laghouat, la mission gagna El-Goléa en passant par l’Oued-Nili,

Aïn-Massin et Hassi-Charef, et en laissant le Mzab à l’Est. Elle

revint ensuite sur Ouargla pour atteindre Biskra par Touggourt

et l’Oued-Rir. Elle rapportait la conviction que la ligne de

Biskra-Ouargla était préférable à tous égards.

En dehors de ce point de vue spécial de l’établissement de la

voie ferrée, la mission Choisy, et l’éminent géologue qui en

fit partie, M. Georges Rolland, ont puissamment contribué à faire

progresser nos connaissances sur la géologie et la géographie

physique du Sahara septentrional[181]. Outre un rapport d’ensemble

de M. Choisy, les documents de la mission comprennent une étude

des lignes par M. Barois et un important travail d’ensemble

sur la géologie du Sahara par M. G. Rolland. Des planches et

des cartes en grand nombre accompagnent l’ouvrage. Les rapports

géologique et hydrologique de M. Rolland, réédités et publiés

à part[182], forment encore aujourd’hui la base des études qui

se poursuivent sur l’arrière-pays de nos possessions. Outre des

aperçus généraux sur l’histoire géologique et sur les diverses

formations du Sahara, M. Rolland a donné une étude détaillée des

terrains crétacés et des atterrissements tertiaires et quaternaires

du Sahara. Le volume d’hydrologie contient une étude d’ensemble

sur le régime des eaux souterraines du Sahara crétacé et du

Sahara quaternaire oriental ou Bas-Sahara. En somme, l’ouvrage de

M. Rolland donne autre chose que les études préliminaires d’une

ligne de chemin de fer et conserve son intérêt indépendamment

même de cette question ; il renferme non-seulement le résultat

des observations de la mission Choisy, mais celui de tous les

travaux qui ont eu pour objet la géologie et l’hydrologie du

Sahara septentrional jusqu’à la publication, du moins en ce qui

concerne le bassin du Melrir, car le bassin de l’Oued-Saoura est

presque complètement laissé de côté et n’est l’objet que de

renseignements très sommaires.

Pendant que la mission Pouyanne se trouvait dans le Sud-Oranais et que

la mission Choisy quittait Laghouat pour se diriger vers El-Goléa,

le lieutenant-colonel Flatters, ancien commandant supérieur du cercle

de Laghouat, était chargé d’étudier le tracé du Transsaharien

au sud d’Ouargla.

Flatters nourrissait sans doute depuis longtemps déjà des projets

d’exploration, car, en mai 1862, le maréchal Pélissier ayant cru

devoir, relativement aux projets de Jules Gérard, prendre l’avis

de Jomard, membre de l’Institut et vice-président de la Société

de Géographie de Paris, celui-ci, dans sa réponse au maréchal,

« signalait l’aptitude pour les découvertes en Afrique de

M. Flatters, jeune homme élevé par les soins du baron Taylor

et qui paraissait bien préparé pour un voyage dans l’Afrique

intérieure. » Il envoyait en même temps au Gouverneur une lettre

du lieutenant Flatters à la Société de Géographie, lui demandant

son appui pour un voyage au Touat et à Tombouctou. Ses projets

avaient été, disait-il, approuvés par Elie de Beaumont.

Vingt ans plus tard, nous retrouvons Flatters à la tête

d’une mission saharienne, qui se composait de MM. Masson,

capitaine d’état-major ; Béringer, ingénieur de l’Etat ; Roche,

ingénieur des Mines ; Guiard, médecin aide-major ;

Bernard, capitaine d’artillerie ; Brosselard et Le Châtelier

sous-lieutenants ; Cabaillot et Rabourdin[183].

Le caractère et le but de la mission étaient indiqués dans la

lettre que le Ministre des Travaux publics adressait à Flatters,

le 7 novembre 1879 : « Je vous charge, y était-il dit, de diriger

une exploration, avec escorte indigène, pour rechercher un tracé

devant aboutir dans le Soudan entre le Niger et le lac Tchad. Vous

aurez à vous mettre en relations avec les chefs des Touareg

et à chercher à obtenir leur appui. Je vous invite à me faire

connaître, dans le plus bref délai, les bases d’organisation de

l’expédition dont il s’agit, de manière à lui conserver un

caractère essentiellement pacifique, ce qui est la condition _sine

qua non_ de la mission[184]. »

La majorité de la Commission transsaharienne s’était montrée, en

effet, absolument opposée à toute expédition affectant une allure

militaire, et croyait à la possibilité de nouer des relations

pacifiques avec les Touareg. Lorsque le colonel Flatters avait

proposé à la Commission supérieure de se charger de la direction

de la mission, quelques membres avaient fait à ce choix les plus

graves objections[185]. Il leur semblait impossible que la mission

pût conserver son caractère pacifique aux yeux des populations

sahariennes, si elle avait à sa tête un ancien commandant

supérieur, connu pour tel de toutes nos tribus du Sud. C’est

alors que Flatters avait offert de renoncer à l’escorte de

troupes régulières que la 3e sous-commission, par l’organe de

M. Georges Périn, avait déclarée nécessaire à la sécurité de

la mission. D’après cette proposition nouvelle, le colonel devait

constituer son escorte avec la population indigène, de manière

à enlever toute apparence agressive à sa colonne. Ainsi furent

levés les scrupules de la majorité de la Commission ; la mission

conserva son chef militaire, mais elle n’avait plus l’escorte

qui devait la faire respecter. A sa place furent recrutés 50

chameliers et 30 cavaliers méharistes, appartenant presque

tous aux Chaanba d’Ouargla. Quelques membres de la Commission

s’étaient vivement élevés contre cette manière de faire,

notamment le général Arnaudeau, ancien officier de bureau arabe

fort au courant des choses du Sud : « On dit, s’écriait-il,

qu’on veut être pacifique. N’est pas pacifique qui veut. A

quoi bon se faire assassiner pacifiquement ? 150 à 200 soldats

aguerris, partie français, partie tirailleurs algériens, peuvent

affronter l’attaque des plus fortes bandes sahariennes. Si

l’instant n’est pas venu d’agir ainsi, continuons à laisser

les explorateurs isolés se lancer à leurs risques et périls,

et plutôt que de faire les choses à demi, remettons à plus tard

la grande et sérieuse entreprise[186]. »

Quelle était la situation réelle en pays targui ? Elle s’était

profondément modifiée depuis l’exploration de Duveyrier et la

convention de Ghadamès. Dournaux-Dupéré en 1874, le naturaliste

allemand Erwin von Bary en 1877, avaient signalé ces changements. Une

guerre civile, qui avait duré dix ans, avait éclaté entre les

deux tribus Azdjer des Oraghen et des Imanghasaten, ces derniers

faisant cause commune avec la confédération des Hoggar.

Les Turcs avaient profité, pour s’installer à Ghat (1875), de

ce que l’émir aux abois leur avait demandé secours, et cette

acceptation de la domination étrangère était aux yeux des Touareg

une tare ineffaçable. L’émir Ikhenoukhen, à l’époque où

Flatters sollicitait son concours, avait près de cent ans ; ce

n’était plus le rude guerrier dont les colères étaient jadis

redoutées de tous les Azdjer ; son bras s’était affaibli, sa

clientèle réduite dans la guerre malheureuse soutenue contre les

Hoggar, et, même dans sa propre tribu, son autorité n’était

plus acceptée sans conteste. A côté de lui avaient grandi des

personnalités rivales, telles que ce cheikh Bou Beker, qui avait

laissé tuer Mlle Tinné, confiée à sa garde, et qu’Ikhenoukhen

n’avait pas osé punir[187]. Quant aux Hoggar, leur hostilité

farouche ne faisait pas de doute et s’était manifestée à

plusieurs reprises.

Partie de Biskra le 1er février 1880, la mission Flatters se dirigea

sur Ouargla, puis gagna Temassinin par Aïn-Taïba et El-Biodh,

à travers la région des dunes. A Temassinin, Flatters apprit

qu’Ahitaghel, amenokal des Hoggar, se trouvait campé très loin, au

Sud-Ouest du massif de l’Ahaggar, et qu’Ikhenoukhen et les chefs

Azdjer se trouvaient à Ghat. Au lieu de descendre vers le Sud comme

c’était son intention première, il résolut de s’approcher de

Ghat pour avoir une entrevue avec Ikhenoukhen[188] ; d’ailleurs,

les Chaanba de l’escorte menaçaient de faire défection si on

les menait chez les Hoggar. Flatters remonta donc la vallée des

Ighargharen jusqu’au lac Menghough, située par 26° 30′ de

latitude Nord[189].

Arrivé en ce point, le colonel dut entamer avec les Touareg des

négociations qui traînèrent en longueur. Ikhenoukhen ne venait

pas, les approvisionnements de la mission s’épuisaient par suite

des exigences des Touareg et étaient devenus insuffisants pour

poursuivre la marche en avant[190]. Un certain nombre d’incidents,

auxquels le _Journal de route_ ne fait qu’une allusion lointaine,

mais qui furent révélés par les récits concordants des divers

membres de la mission, montrent les véritables causes de cette

retraite. L’attitude équivoque des Chaanba de l’escorte faisaient

craindre qu’ils n’en vinssent à refuser le service. Flatters,

d’après ses instructions, ne devait pas passer de vive force et

n’était d’ailleurs pas maître de son personnel indigène. Or,

les Imanghasaten avaient une attitude trop menaçante pour qu’on

pût espérer qu’ils laisseraient la mission parvenir jusqu’à

Ghat ; plusieurs fois sur le point d’être attaquée, elle était

presque prisonnière des Touareg qui entouraient son camp. Quant à

Ikhenoukhen, s’il est resté inactif lors de la mission Flatters,

« ne serait-ce pas, dit M. Schirmer[191], qu’il n’avait

plus guère le pouvoir de commander et de punir ? Et de fait,

lorsqu’il réclama aux Imanghasaten le droit de passage versé

par Flatters et qui aurait dû lui revenir, on ne lui répondit

que par une dénégation hautaine. Ce n’est donc pas de son plein

gré que Flatters est retourné en arrière[192], et l’on ne peut

lui reprocher sans injustice d’avoir manqué de patience et de

résolution. La vérité est qu’il a été constamment paralysé

par le mauvais vouloir des Touareg et de son personnel indigène. »

La première mission Flatters avait obtenu d’importants résultats

géographiques ; elle avait fait un levé de plus de 1.200

kilomètres dans un pays à peu près inconnu. Elle rapportait des

renseignements précis sur la région au sud d’Ouargla ; elle avait

reconnu la région des grands gassis, c’est-à-dire la trouée de

l’Igharghar, passage à peu près libre de sables à travers les

dunes de l’Erg oriental ; elle avait relevé topographiquement

le contour septentrional du Tassili des Azdjer, le relief des

montagnes et les pentes des vallées[193]. Outre le _Journal de

route_, les documents de la première mission comprennent un mémoire

géographique et météorologique avec tableaux explicatifs, dû à

M. Béringer ; un mémoire géologique et hydrologique avec plan,

dû à M. Roche ; un avant-projet, dû à M. Béringer, d’une

ligne de chemin de fer dirigée d’Ouargla vers Amguid sur 610

kilomètres ; une note sur les collections végétales rapportées

par la mission ; un mémoire de M. L. Rabourdin sur les âges de

pierre du Sahara central.

Au point de vue politique, la première mission Flatters avait

échoué. M. Schirmer indique très clairement pour quelles causes.

« Elle a échoué[194] parce qu’on s’était mépris sur l’état

politique des peuplades qui occupent le Sahara central ; parce que,

cherchant des chefs d’Etat, elle n’avait trouvé que des bandes

uniquement préoccupées de l’accaparer à leur profit ; parce

que Flatters avait recruté son escorte parmi des éléments sur

lesquels il n’avait pas de prise, et qu’il s’était trouvé,

au moment décisif, sans autorité sur les uns, sans force vis-à-vis

des autres, à la merci des Chaanba et des Imanghasaten. »

Malheureusement, Flatters ne voulut convenir, ni vis-à-vis de

lui-même, ni vis-à-vis des autres, que sa retraite avait été

forcée et non volontaire. Il ne voulut pas se souvenir de la

situation grave où s’était un moment débattue la mission,

il prodigua les déclarations rassurantes, dans son ardent désir

d’être admis à renouveler ses tentatives et de réussir. En

vain quelques membres de la commission lui objectèrent qu’il

avait été arrêté et presque spolié en route. « L’insuccès

pouvait être douteux l’an dernier, écrivait Duponchel[195], il

est parfaitement certain aujourd’hui. Dans tout nouvel explorateur

qu’on leur enverra sans un appareil militaire suffisant pour

garantir sa sécurité et lui ouvrir un passage à main armée,

les indigènes du Sahara ne verront qu’une proie facile. »

Flatters n’osa pas non plus dénoncer les inconvénients de ce

système bâtard[196], qui ôtait à la mission toute force militaire

sans désarmer les défiances et les convoitises ; il repartit

sans emmener cette escorte régulière de 200 hommes que pendant

son premier voyage il regrettait de ne pas avoir. Les règles qui

auraient dû servir de base à l’organisation d’une entreprise

de ce genre existent nettement tracées[197] dans les rapports et

les écrits des Daumas, des Margueritte, qui ont commandé dans

le Sud à l’époque où nous prenions pied dans cette région ;

le colonel Flatters avait trop étudié les ouvrages écrits sur la

matière pour ne pas savoir parfaitement ce qu’aurait dû être

sa mission ; il ne fut pas maître d’appliquer ses idées et se

vit forcé de composer sa caravane suivant l’opinion qui avait

prévalu dans la Commission transsaharienne.

Le 4 décembre 1880, le lieutenant-colonel Flatters[198], ayant

réorganisé sa mission, quitta Ouargla pour se diriger vers

l’Ahaggar. La nouvelle mission comprenait quatre membres de

l’ancienne, MM. Masson, Béringer, Roche et Guiard, auxquels

étaient venus s’adjoindre MM. Santin, ingénieur civil, de

Dianous, lieutenant au 14e de ligne, Dennery, Pobéguin, Marjolet

et Brame. Le chef de la mission avait renoncé aux chevaux, eu

égard aux inconvénients résultant de la nécessité d’emporter

vivres et eau pour ces animaux ; le fait était très regrettable,

car la première mission avait probablement dû son salut à ses

chevaux. Pendant qu’il organisait sa caravane, Flatters reçut

une réponse d’Ahitaghel, amenokal des Hoggar, auquel il avait

annoncé son intention de revenir vers son pays. Cette réponse

était négative, hautaine et menaçante : « Vous nous avez

dit de vous ouvrir la route, nous ne vous l’ouvrirons pas[199] ».

Le colonel eut le tort d’ajouter foi à deux autres lettres,

destinées à atténuer le mauvais effet de celle-là, et de ne pas

tenir compte des avis peu rassurants qu’il recevait de toutes parts,

notamment de M. Féraud, consul général à Tripoli[200]. En outre,

il n’observa pas l’ordre de marche sévère qui est indispensable

au Sahara, se gardant mal, ne craignant pas de faire lui-même,

en avant de la colonne, des reconnaissances qui duraient plusieurs

jours, laissant les visiteurs parcourir son camp à leur gré

et leur accordant les cadeaux qu’ils demandaient[201]. Flatters

allait être victime chez les Hoggar de son optimisme systématique,

après avoir risqué le même sort chez les Azdjer.

D’Ouargla, la mission suivit une route non encore relevée par les

Européens : l’Oued-Mya et le rebord oriental du Tademayt, pour

aller rejoindre la vallée de l’Igharghar à Amguid. Elle donna

de ses nouvelles d’Hassi-Inifel, d’Hasi-Messeguem, d’Amguid,

enfin d’Inziman-Tikhzin (25° 30′ lat. N.), près de la saline

d’Amadghor. Chacune de ses dépêches contenait une portion du

journal de route, une carte dressée par l’ingénieur Béringer

et une note géologique rédigée par l’ingénieur Roche. Dans

la dernière, Flatters annonçait qu’il comptait atteindre en

25 jours Assiou, sur le grand chemin des caravanes qui vont de

Tripoli à Kano par l’Aïr. Mais, 18 jours après avoir écrit ces

lignes, à quelques journées de marche au Nord du puits d’Assiou,

le colonel Flatters et ses compagnons étaient massacrés dans un

guet-apens préparé par les guides, résolu à l’instigation des

gens d’In-Salah, et pour lequel toutes les fractions des Hoggar,

sauf une, avaient fourni des contingents[202].

Après avoir quitté Inziman-Tikhzin, la mission passa à la Sebkha

d’Amadghor et gagna le puits de Temassint. Le 16 février 1881,

Flatters n’hésita pas à s’éloigner de son camp et à aller

avec une faible escorte, poussant tous ses chameaux devant lui,

rechercher l’emplacement du puits où il voulait abreuver ses

animaux[203]. C’est là que lui et ses compagnons trouvèrent

une mort héroïque, en faisant chèrement payer leur vie à leurs

agresseurs. Le puits tristement célèbre où eut lieu le massacre,

connu jusqu’ici sous le nom de Bir-el-Gharama, s’appelle en

réalité Hassi-Tadjenout, dans l’Oued-Inhoaoene, ainsi que la

mission Foureau-Lamy l’a depuis lors fait connaître. Ce point

est situé à 108 kilomètres Ouest-Nord-Ouest de Tadent[204]. Les

ossements ont été brûlés, il ne reste pour ainsi dire rien

sur les lieux qui témoigne de la tragédie qui s’y déroula. Le

puits est à sec et la région paraît n’être plus fréquentée

depuis longtemps.

Les survivants de la mission s’enfuirent précipitamment, la plupart

périrent dans leur longue et douloureuse retraite, semant la route de

leurs cadavres ; manquant de vivres, mourant de faim, ils en étaient

réduits à manger les cadavres de leurs compagnons, parfois même

à achever les mourants pour les dévorer ; les bandes de Touareg

rôdaient autour d’eux comme des hyènes, tantôt leur offrant

des dattes empoisonnées avec la _bettina_ (_Hyosciamus faleslez_),

tantôt leur disputant le passage. Une vingtaine d’indigènes

seulement parvinrent à regagner Ouargla. On ne compte pas un seul

Français parmi les survivants. Telle fut l’issue fatale de cette

entreprise.

La pénétration saharienne (1830-1906) · 第 6 / 15 段