_Bull. Soc. Géol. Fr._, 1899, p. 191.]
[Note 164 : POMEL n’a publié ses observations en détail qu’en
1884, sous le titre de _Géologie de la côte orientale de la Tunisie
et de la Petite Syrte_. (_Bull. de l’Ec. supér. des Sciences
d’Alger_, in 8o, Alger).]
[Note 165 : FICHEUR, _Notice nécrologique_, p. 199 et 212.]
[Note 166 : POMEL, _Le Sahara, observations de
géologie et de géographie physique et biologique_
(_Bull. Soc. climatolog. d’Alger_, 1872).]
[Note 167 : AUGUSTIN BERNARD, _Emile Masqueray_, notice nécrologique
(_Revue Africaine_, 1894, p. 350). Cf. E. MASQUERAY, _Chronique
d’Abou-Zakaria_, in-8o, Alger, 1879, introduction.]
[Note 168 : _Archives des Missions_, 1879, 3e série, tome V.]
[Note 169 : _Documents_, II, p. 941.]
[Note 170 : REBILLET (commandant), _Revue générale des Sciences_,
1890, p. 1162.]
CHAPITRE IV
LA PÉRIODE DU TRANSSAHARIEN (1879-1881)
La question du Transsaharien. — L’ingénieur Duponchel. — La
mission Pouyanne (1879) ; Renseignements recueillis par MM. Sabatier
et Coyne ; hypothèse de M. Sabatier sur l’Oued-Saoura. —
La mission Choisy (1879-80). — Les deux missions Flatters
(1880-81). Résultats scientifiques. Véritables causes du massacre
de la mission. — Occupation de la Tunisie (1881).
La question de la pénétration saharienne entre dans une phase
nouvelle avec les projets de chemins de fer transsahariens. Puisque le
Sahara, dans son état actuel, se montrait si hostile et si fermé,
n’y avait-il pas moyen d’en faciliter l’accès par des travaux
publics et de l’ouvrir en employant les moyens de locomotion
modernes ? Puisque le commerce de caravanes s’obstinait à se
détourner de l’Algérie et demeurait d’ailleurs insignifiant, ne
pouvait-on créer un courant plus intense par la voie ferrée ? Le
Sahara, sans valeur économique en lui-même, n’est-il pas la route que
suivront, une fois les chemins de fer construits, toutes les richesses
du Soudan pour aboutir aux ports de l’Afrique septentrionale ?
C’est à l’ingénieur Duponchel que revient l’honneur d’avoir
appelé l’attention de la France sur le Soudan. Assurément,
l’idée d’atteindre les régions tropicales par l’Afrique du
Nord n’était pas neuve. Dès 1830 avait paru un mémoire signé
Augier La Sauzaie « sur la possibilité de mettre les établissements
de la côte septentrionale d’Afrique en rapport avec ceux de la
côte occidentale, en leur donnant pour point de raccord la ville
de Tombouctou[171]. » Dans la préface de la grammaire tamachek
de Hanoteau, publiée en 1860, apparaît pour la première fois
nettement l’idée d’un chemin de fer transsaharien. On venait
d’inaugurer la ligne de Blida : « Qui sait, dit Hanoteau, si
un jour, reliant Alger à Tombouctou, la vapeur ne mettra pas les
tropiques à six journées de Paris[172]. » Mais ces précurseurs
sont à Duponchel ce que Néchao est à de Lesseps : ils ne peuvent
lui contester la véritable paternité de son idée.
Dès 1875, Duponchel préconisait la construction d’un chemin
de fer d’Alger à Tombouctou par le Touat, en suivant soit
l’Oued-Mya, soit l’Igharghar[173]. En 1878, il sollicita et
obtint une mission pour étudier la question du Transsaharien. Sa
reconnaissance du terrain ne dépassa pas Laghouat, mais il
publia l’année suivante un rapport détaillé sur les voies de
communication entre l’Algérie et le Soudan[174]. Les plaidoyers
enflammés de Duponchel émurent l’opinion. Dans la discussion qui
s’en suivit, mille projets se firent jour. Chaque grande route du
Sahara eut ses partisans convaincus, d’autant plus intraitables
que derrière les arguments scientifiques se cachait la rivalité
des principaux ports algériens[175]. Une commission fut nommée
par M. de Freycinet, ministre des travaux publics, pour étudier
la question[176]. Le résultat des travaux de cette commission
fut l’envoi d’importantes missions scientifiques au Sahara :
les missions Pouyanne, Choisy et Flatters.
La mission confiée à Pouyanne, ingénieur en chef des mines (1879),
était chargée d’étudier un tracé à travers le Sud-Oranais,
dans la direction du Touat ; Pouyanne était assisté de M. Clavenad,
ingénieur des Ponts-et-Chaussées, et de M. Baills, ingénieur. La
mission devait comparer le tracé des trois lignes partant de
Tiaret, Saïda et Ras-el-Ma ; elle donna la préférence au tracé
par Ras-el-Ma, surtout sous le rapport commercial et politique. Elle
aboutit à l’établissement d’un avant-projet jusqu’à Moghrar
et El-Outed, mais ne dépassa pas Tiout et ne pénétra pas dans le
Sahara proprement dit. Plus au Sud, on avait songé à une mission
concertée avec la Société de Géographie d’Oran et confiée
à MM. Sabatier et Troyon : on y renonça par crainte d’un rezzou
des tribus marocaines.
Les renseignements personnels de Pouyanne s’arrêtent au
Kheneg-en-Namous ; au-delà, le rapport de mission contient de très
intéressantes informations indirectes sur le Sahara proprement
dit[177].
Il reproduit notamment des renseignements indigènes sur un
itinéraire du Figuig au Touat, publié par M. C. Sabatier dans
le _Mobacher_ en 1876, et d’autres renseignements publiés
par Coyne[178], qui donnent l’itinéraire de la ghazzia
faite en 1875 sur les Beraber par les Chaanba de Metlili et
d’El-Goléa. D’autres renseignements inédits, recueillis par
MM. Coyne, Sabatier, Graulle et par Pouyanne lui-même, forment
une annexe au mémoire. En utilisant ces documents nouveaux et en
discutant les documents déjà connus, Pouyanne est arrivé à
dresser une carte à 1/1.250.000e du bassin de l’Oued-Saoura,
qui améliore notablement les cartes antérieures.
Sur la région comprise entre le Touat et le coude du Niger,
M. C. Sabatier recueillait et publiait aussi des renseignements
indigènes. Il émettait l’hypothèse, reprise depuis sous une
forme d’ailleurs différente, que l’Oued-Saoura aboutirait
au Niger[179]. Ses mémoires, malgré ce que ses conclusions
présentent d’un peu aventureux, n’en sont pas moins d’un
vif intérêt[180].
La mission Choisy (1879-80) était chargée de comparer les
tracés de Laghouat-El-Goléa et de Biskra-Ouargla. Elle était
composée de MM. Choisy, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées ;
Barois, ingénieur des Ponts ; Rolland, ingénieur des Mines ; Dr
Weisgerber, lieutenant Massoutier, Descamps, Pech et Jourdan. Partie
de Laghouat, la mission gagna El-Goléa en passant par l’Oued-Nili,
Aïn-Massin et Hassi-Charef, et en laissant le Mzab à l’Est. Elle
revint ensuite sur Ouargla pour atteindre Biskra par Touggourt
et l’Oued-Rir. Elle rapportait la conviction que la ligne de
Biskra-Ouargla était préférable à tous égards.
En dehors de ce point de vue spécial de l’établissement de la
voie ferrée, la mission Choisy, et l’éminent géologue qui en
fit partie, M. Georges Rolland, ont puissamment contribué à faire
progresser nos connaissances sur la géologie et la géographie
physique du Sahara septentrional[181]. Outre un rapport d’ensemble
de M. Choisy, les documents de la mission comprennent une étude
des lignes par M. Barois et un important travail d’ensemble
sur la géologie du Sahara par M. G. Rolland. Des planches et
des cartes en grand nombre accompagnent l’ouvrage. Les rapports
géologique et hydrologique de M. Rolland, réédités et publiés
à part[182], forment encore aujourd’hui la base des études qui
se poursuivent sur l’arrière-pays de nos possessions. Outre des
aperçus généraux sur l’histoire géologique et sur les diverses
formations du Sahara, M. Rolland a donné une étude détaillée des
terrains crétacés et des atterrissements tertiaires et quaternaires
du Sahara. Le volume d’hydrologie contient une étude d’ensemble
sur le régime des eaux souterraines du Sahara crétacé et du
Sahara quaternaire oriental ou Bas-Sahara. En somme, l’ouvrage de
M. Rolland donne autre chose que les études préliminaires d’une
ligne de chemin de fer et conserve son intérêt indépendamment
même de cette question ; il renferme non-seulement le résultat
des observations de la mission Choisy, mais celui de tous les
travaux qui ont eu pour objet la géologie et l’hydrologie du
Sahara septentrional jusqu’à la publication, du moins en ce qui
concerne le bassin du Melrir, car le bassin de l’Oued-Saoura est
presque complètement laissé de côté et n’est l’objet que de
renseignements très sommaires.
Pendant que la mission Pouyanne se trouvait dans le Sud-Oranais et que
la mission Choisy quittait Laghouat pour se diriger vers El-Goléa,
le lieutenant-colonel Flatters, ancien commandant supérieur du cercle
de Laghouat, était chargé d’étudier le tracé du Transsaharien
au sud d’Ouargla.
Flatters nourrissait sans doute depuis longtemps déjà des projets
d’exploration, car, en mai 1862, le maréchal Pélissier ayant cru
devoir, relativement aux projets de Jules Gérard, prendre l’avis
de Jomard, membre de l’Institut et vice-président de la Société
de Géographie de Paris, celui-ci, dans sa réponse au maréchal,
« signalait l’aptitude pour les découvertes en Afrique de
M. Flatters, jeune homme élevé par les soins du baron Taylor
et qui paraissait bien préparé pour un voyage dans l’Afrique
intérieure. » Il envoyait en même temps au Gouverneur une lettre
du lieutenant Flatters à la Société de Géographie, lui demandant
son appui pour un voyage au Touat et à Tombouctou. Ses projets
avaient été, disait-il, approuvés par Elie de Beaumont.
Vingt ans plus tard, nous retrouvons Flatters à la tête
d’une mission saharienne, qui se composait de MM. Masson,
capitaine d’état-major ; Béringer, ingénieur de l’Etat ; Roche,
ingénieur des Mines ; Guiard, médecin aide-major ;
Bernard, capitaine d’artillerie ; Brosselard et Le Châtelier
sous-lieutenants ; Cabaillot et Rabourdin[183].
Le caractère et le but de la mission étaient indiqués dans la
lettre que le Ministre des Travaux publics adressait à Flatters,
le 7 novembre 1879 : « Je vous charge, y était-il dit, de diriger
une exploration, avec escorte indigène, pour rechercher un tracé
devant aboutir dans le Soudan entre le Niger et le lac Tchad. Vous
aurez à vous mettre en relations avec les chefs des Touareg
et à chercher à obtenir leur appui. Je vous invite à me faire
connaître, dans le plus bref délai, les bases d’organisation de
l’expédition dont il s’agit, de manière à lui conserver un
caractère essentiellement pacifique, ce qui est la condition _sine
qua non_ de la mission[184]. »
La majorité de la Commission transsaharienne s’était montrée, en
effet, absolument opposée à toute expédition affectant une allure
militaire, et croyait à la possibilité de nouer des relations
pacifiques avec les Touareg. Lorsque le colonel Flatters avait
proposé à la Commission supérieure de se charger de la direction
de la mission, quelques membres avaient fait à ce choix les plus
graves objections[185]. Il leur semblait impossible que la mission
pût conserver son caractère pacifique aux yeux des populations
sahariennes, si elle avait à sa tête un ancien commandant
supérieur, connu pour tel de toutes nos tribus du Sud. C’est
alors que Flatters avait offert de renoncer à l’escorte de
troupes régulières que la 3e sous-commission, par l’organe de
M. Georges Périn, avait déclarée nécessaire à la sécurité de
la mission. D’après cette proposition nouvelle, le colonel devait
constituer son escorte avec la population indigène, de manière
à enlever toute apparence agressive à sa colonne. Ainsi furent
levés les scrupules de la majorité de la Commission ; la mission
conserva son chef militaire, mais elle n’avait plus l’escorte
qui devait la faire respecter. A sa place furent recrutés 50
chameliers et 30 cavaliers méharistes, appartenant presque
tous aux Chaanba d’Ouargla. Quelques membres de la Commission
s’étaient vivement élevés contre cette manière de faire,
notamment le général Arnaudeau, ancien officier de bureau arabe
fort au courant des choses du Sud : « On dit, s’écriait-il,
qu’on veut être pacifique. N’est pas pacifique qui veut. A
quoi bon se faire assassiner pacifiquement ? 150 à 200 soldats
aguerris, partie français, partie tirailleurs algériens, peuvent
affronter l’attaque des plus fortes bandes sahariennes. Si
l’instant n’est pas venu d’agir ainsi, continuons à laisser
les explorateurs isolés se lancer à leurs risques et périls,
et plutôt que de faire les choses à demi, remettons à plus tard
la grande et sérieuse entreprise[186]. »
Quelle était la situation réelle en pays targui ? Elle s’était
profondément modifiée depuis l’exploration de Duveyrier et la
convention de Ghadamès. Dournaux-Dupéré en 1874, le naturaliste
allemand Erwin von Bary en 1877, avaient signalé ces changements. Une
guerre civile, qui avait duré dix ans, avait éclaté entre les
deux tribus Azdjer des Oraghen et des Imanghasaten, ces derniers
faisant cause commune avec la confédération des Hoggar.
Les Turcs avaient profité, pour s’installer à Ghat (1875), de
ce que l’émir aux abois leur avait demandé secours, et cette
acceptation de la domination étrangère était aux yeux des Touareg
une tare ineffaçable. L’émir Ikhenoukhen, à l’époque où
Flatters sollicitait son concours, avait près de cent ans ; ce
n’était plus le rude guerrier dont les colères étaient jadis
redoutées de tous les Azdjer ; son bras s’était affaibli, sa
clientèle réduite dans la guerre malheureuse soutenue contre les
Hoggar, et, même dans sa propre tribu, son autorité n’était
plus acceptée sans conteste. A côté de lui avaient grandi des
personnalités rivales, telles que ce cheikh Bou Beker, qui avait
laissé tuer Mlle Tinné, confiée à sa garde, et qu’Ikhenoukhen
n’avait pas osé punir[187]. Quant aux Hoggar, leur hostilité
farouche ne faisait pas de doute et s’était manifestée à
plusieurs reprises.
Partie de Biskra le 1er février 1880, la mission Flatters se dirigea
sur Ouargla, puis gagna Temassinin par Aïn-Taïba et El-Biodh,
à travers la région des dunes. A Temassinin, Flatters apprit
qu’Ahitaghel, amenokal des Hoggar, se trouvait campé très loin, au
Sud-Ouest du massif de l’Ahaggar, et qu’Ikhenoukhen et les chefs
Azdjer se trouvaient à Ghat. Au lieu de descendre vers le Sud comme
c’était son intention première, il résolut de s’approcher de
Ghat pour avoir une entrevue avec Ikhenoukhen[188] ; d’ailleurs,
les Chaanba de l’escorte menaçaient de faire défection si on
les menait chez les Hoggar. Flatters remonta donc la vallée des
Ighargharen jusqu’au lac Menghough, située par 26° 30′ de
latitude Nord[189].
Arrivé en ce point, le colonel dut entamer avec les Touareg des
négociations qui traînèrent en longueur. Ikhenoukhen ne venait
pas, les approvisionnements de la mission s’épuisaient par suite
des exigences des Touareg et étaient devenus insuffisants pour
poursuivre la marche en avant[190]. Un certain nombre d’incidents,
auxquels le _Journal de route_ ne fait qu’une allusion lointaine,
mais qui furent révélés par les récits concordants des divers
membres de la mission, montrent les véritables causes de cette
retraite. L’attitude équivoque des Chaanba de l’escorte faisaient
craindre qu’ils n’en vinssent à refuser le service. Flatters,
d’après ses instructions, ne devait pas passer de vive force et
n’était d’ailleurs pas maître de son personnel indigène. Or,
les Imanghasaten avaient une attitude trop menaçante pour qu’on
pût espérer qu’ils laisseraient la mission parvenir jusqu’à
Ghat ; plusieurs fois sur le point d’être attaquée, elle était
presque prisonnière des Touareg qui entouraient son camp. Quant à
Ikhenoukhen, s’il est resté inactif lors de la mission Flatters,
« ne serait-ce pas, dit M. Schirmer[191], qu’il n’avait
plus guère le pouvoir de commander et de punir ? Et de fait,
lorsqu’il réclama aux Imanghasaten le droit de passage versé
par Flatters et qui aurait dû lui revenir, on ne lui répondit
que par une dénégation hautaine. Ce n’est donc pas de son plein
gré que Flatters est retourné en arrière[192], et l’on ne peut
lui reprocher sans injustice d’avoir manqué de patience et de
résolution. La vérité est qu’il a été constamment paralysé
par le mauvais vouloir des Touareg et de son personnel indigène. »
La première mission Flatters avait obtenu d’importants résultats
géographiques ; elle avait fait un levé de plus de 1.200
kilomètres dans un pays à peu près inconnu. Elle rapportait des
renseignements précis sur la région au sud d’Ouargla ; elle avait
reconnu la région des grands gassis, c’est-à-dire la trouée de
l’Igharghar, passage à peu près libre de sables à travers les
dunes de l’Erg oriental ; elle avait relevé topographiquement
le contour septentrional du Tassili des Azdjer, le relief des
montagnes et les pentes des vallées[193]. Outre le _Journal de
route_, les documents de la première mission comprennent un mémoire
géographique et météorologique avec tableaux explicatifs, dû à
M. Béringer ; un mémoire géologique et hydrologique avec plan,
dû à M. Roche ; un avant-projet, dû à M. Béringer, d’une
ligne de chemin de fer dirigée d’Ouargla vers Amguid sur 610
kilomètres ; une note sur les collections végétales rapportées
par la mission ; un mémoire de M. L. Rabourdin sur les âges de
pierre du Sahara central.
Au point de vue politique, la première mission Flatters avait
échoué. M. Schirmer indique très clairement pour quelles causes.
« Elle a échoué[194] parce qu’on s’était mépris sur l’état
politique des peuplades qui occupent le Sahara central ; parce que,
cherchant des chefs d’Etat, elle n’avait trouvé que des bandes
uniquement préoccupées de l’accaparer à leur profit ; parce
que Flatters avait recruté son escorte parmi des éléments sur
lesquels il n’avait pas de prise, et qu’il s’était trouvé,
au moment décisif, sans autorité sur les uns, sans force vis-à-vis
des autres, à la merci des Chaanba et des Imanghasaten. »
Malheureusement, Flatters ne voulut convenir, ni vis-à-vis de
lui-même, ni vis-à-vis des autres, que sa retraite avait été
forcée et non volontaire. Il ne voulut pas se souvenir de la
situation grave où s’était un moment débattue la mission,
il prodigua les déclarations rassurantes, dans son ardent désir
d’être admis à renouveler ses tentatives et de réussir. En
vain quelques membres de la commission lui objectèrent qu’il
avait été arrêté et presque spolié en route. « L’insuccès
pouvait être douteux l’an dernier, écrivait Duponchel[195], il
est parfaitement certain aujourd’hui. Dans tout nouvel explorateur
qu’on leur enverra sans un appareil militaire suffisant pour
garantir sa sécurité et lui ouvrir un passage à main armée,
les indigènes du Sahara ne verront qu’une proie facile. »
Flatters n’osa pas non plus dénoncer les inconvénients de ce
système bâtard[196], qui ôtait à la mission toute force militaire
sans désarmer les défiances et les convoitises ; il repartit
sans emmener cette escorte régulière de 200 hommes que pendant
son premier voyage il regrettait de ne pas avoir. Les règles qui
auraient dû servir de base à l’organisation d’une entreprise
de ce genre existent nettement tracées[197] dans les rapports et
les écrits des Daumas, des Margueritte, qui ont commandé dans
le Sud à l’époque où nous prenions pied dans cette région ;
le colonel Flatters avait trop étudié les ouvrages écrits sur la
matière pour ne pas savoir parfaitement ce qu’aurait dû être
sa mission ; il ne fut pas maître d’appliquer ses idées et se
vit forcé de composer sa caravane suivant l’opinion qui avait
prévalu dans la Commission transsaharienne.
Le 4 décembre 1880, le lieutenant-colonel Flatters[198], ayant
réorganisé sa mission, quitta Ouargla pour se diriger vers
l’Ahaggar. La nouvelle mission comprenait quatre membres de
l’ancienne, MM. Masson, Béringer, Roche et Guiard, auxquels
étaient venus s’adjoindre MM. Santin, ingénieur civil, de
Dianous, lieutenant au 14e de ligne, Dennery, Pobéguin, Marjolet
et Brame. Le chef de la mission avait renoncé aux chevaux, eu
égard aux inconvénients résultant de la nécessité d’emporter
vivres et eau pour ces animaux ; le fait était très regrettable,
car la première mission avait probablement dû son salut à ses
chevaux. Pendant qu’il organisait sa caravane, Flatters reçut
une réponse d’Ahitaghel, amenokal des Hoggar, auquel il avait
annoncé son intention de revenir vers son pays. Cette réponse
était négative, hautaine et menaçante : « Vous nous avez
dit de vous ouvrir la route, nous ne vous l’ouvrirons pas[199] ».
Le colonel eut le tort d’ajouter foi à deux autres lettres,
destinées à atténuer le mauvais effet de celle-là, et de ne pas
tenir compte des avis peu rassurants qu’il recevait de toutes parts,
notamment de M. Féraud, consul général à Tripoli[200]. En outre,
il n’observa pas l’ordre de marche sévère qui est indispensable
au Sahara, se gardant mal, ne craignant pas de faire lui-même,
en avant de la colonne, des reconnaissances qui duraient plusieurs
jours, laissant les visiteurs parcourir son camp à leur gré
et leur accordant les cadeaux qu’ils demandaient[201]. Flatters
allait être victime chez les Hoggar de son optimisme systématique,
après avoir risqué le même sort chez les Azdjer.
D’Ouargla, la mission suivit une route non encore relevée par les
Européens : l’Oued-Mya et le rebord oriental du Tademayt, pour
aller rejoindre la vallée de l’Igharghar à Amguid. Elle donna
de ses nouvelles d’Hassi-Inifel, d’Hasi-Messeguem, d’Amguid,
enfin d’Inziman-Tikhzin (25° 30′ lat. N.), près de la saline
d’Amadghor. Chacune de ses dépêches contenait une portion du
journal de route, une carte dressée par l’ingénieur Béringer
et une note géologique rédigée par l’ingénieur Roche. Dans
la dernière, Flatters annonçait qu’il comptait atteindre en
25 jours Assiou, sur le grand chemin des caravanes qui vont de
Tripoli à Kano par l’Aïr. Mais, 18 jours après avoir écrit ces
lignes, à quelques journées de marche au Nord du puits d’Assiou,
le colonel Flatters et ses compagnons étaient massacrés dans un
guet-apens préparé par les guides, résolu à l’instigation des
gens d’In-Salah, et pour lequel toutes les fractions des Hoggar,
sauf une, avaient fourni des contingents[202].
Après avoir quitté Inziman-Tikhzin, la mission passa à la Sebkha
d’Amadghor et gagna le puits de Temassint. Le 16 février 1881,
Flatters n’hésita pas à s’éloigner de son camp et à aller
avec une faible escorte, poussant tous ses chameaux devant lui,
rechercher l’emplacement du puits où il voulait abreuver ses
animaux[203]. C’est là que lui et ses compagnons trouvèrent
une mort héroïque, en faisant chèrement payer leur vie à leurs
agresseurs. Le puits tristement célèbre où eut lieu le massacre,
connu jusqu’ici sous le nom de Bir-el-Gharama, s’appelle en
réalité Hassi-Tadjenout, dans l’Oued-Inhoaoene, ainsi que la
mission Foureau-Lamy l’a depuis lors fait connaître. Ce point
est situé à 108 kilomètres Ouest-Nord-Ouest de Tadent[204]. Les
ossements ont été brûlés, il ne reste pour ainsi dire rien
sur les lieux qui témoigne de la tragédie qui s’y déroula. Le
puits est à sec et la région paraît n’être plus fréquentée
depuis longtemps.
Les survivants de la mission s’enfuirent précipitamment, la plupart
périrent dans leur longue et douloureuse retraite, semant la route de
leurs cadavres ; manquant de vivres, mourant de faim, ils en étaient
réduits à manger les cadavres de leurs compagnons, parfois même
à achever les mourants pour les dévorer ; les bandes de Touareg
rôdaient autour d’eux comme des hyènes, tantôt leur offrant
des dattes empoisonnées avec la _bettina_ (_Hyosciamus faleslez_),
tantôt leur disputant le passage. Une vingtaine d’indigènes
seulement parvinrent à regagner Ouargla. On ne compte pas un seul
Français parmi les survivants. Telle fut l’issue fatale de cette
entreprise.