cercle de Géryville, se rend dans les oasis septentrionales du Touat,
en vue d’y échanger les produits des troupeaux algériens contre
les dattes des oasis[87]. Le but de la mission était d’étudier
les moyens de développer les relations commerciales avec le Touat
et d’y porter des échantillons de nos produits. On partit[88]
d’El-Abiod-Sidi-Cheikh au mois de novembre 1860. On suivit
l’Oued-Gharbi en passant par Mengoub, itinéraire précédemment
relevé par de Colomb. Puis on traversa la région des Meharreg,
zone de bas-fonds qui s’étendent au nord de l’Erg. On s’engagea
ensuite dans l’Erg, pour aboutir à la petite oasis de Sidi-Mansour,
la première palmeraie du Gourara. Assez bien accueillis dans ce ksar,
ainsi qu’aux Oulad-Aïach et à Ksaïba, les officiers adressèrent
aux djemaâs des principales oasis des lettres les avertissant de
leurs intentions toutes pacifiques et de leur désir d’entrer avec
les ksour en relations d’amitié et d’affaires[89]. Mais lorsque,
se rapprochant de la grande sebkha du Gourara, ils voulurent entrer
aux Oulad-Saïd, ils trouvèrent les portes du ksar fermées et les
habitants en armes sur les remparts. Il en fut de même à Timmimoun,
la principale oasis du Gourara, puis à Taoursit, à Ouakda, et
l’exemple fut contagieux. Assurés d’une réception analogue
dans toutes les oasis du Timmi, où leurs envoyés avaient été
accueillis par des cris de mort, et afin de ne pas empêcher les
Arabes de la caravane d’effectuer leurs transactions, les officiers
préférèrent ne pas continuer leur route vers le Sud ; après une
pointe vers l’Aouguerout, où la réception des Khenafsa, serviteurs
religieux des Ouled-Sidi-Cheikh, fut un peu meilleure que celle des
oasis berbères, ils revinrent à Géryville en janvier 1861.
A quoi faut-il attribuer l’échec de cette tentative ? On a
parlé[90] des inquiétudes des négociants de Timmimoun qui,
intermédiaires actuels du commerce, craignaient de se voir
déposséder par nos commerçants. Mais la principale cause fut le
caractère hybride de ce voyage, qui, comme plus tard la mission
Flatters, n’était ni une mission pacifique ni une expédition
militaire[91]. Le commandant Colonieu le dit expressément[92] : les
populations des oasis, croyant que les envoyés arrivaient en forces,
jugeaient la résistance inutile et avaient résolu de subir la loi
du plus fort. Mais lorsqu’elles surent qu’ils n’avaient pas de
troupes et surtout pas de canons, qu’ils n’étaient accompagnés
que d’une escorte de cavaliers indigènes, leur attitude changea
du tout au tout, et elles refusèrent le contact avec eux. Le simple
retour en arrière d’une mission pacifique passa à leurs yeux pour
l’échec d’une expédition qui, devant leur ferme contenance,
n’avait pas osé se mesurer avec eux ; ce bruit se répandit
rapidement jusqu’à Tombouctou, comme le prouva une lettre du
cheikh El-Bakkay au Gouvernement Général de l’Algérie au sujet
du mauvais effet produit par cette mission[93]. C’est à partir de
ce moment que les Touatiens se tournèrent vers le Sultan du Maroc,
espérant de lui protection contre les Français[94].
La relation du voyage de Colonieu et Burin, publiée seulement
beaucoup plus tard (1892-94), contient nombre de renseignements
géographiques intéressants sur la route parcourue et de
données sur le commerce des oasis. En ce qui concerne le commerce
transsaharien[95], elle fait justice des illusions trop répandues
tant sur son importance que sur la facilité d’en détourner le
maigre courant vers nos possessions, puisque le principal objet de
ce trafic n’est autre que l’esclave : « Pourquoi, dirent les
Ksouriens à Colonieu[96], avez-vous rendu la liberté aux nègres ?
Vous avez brisé là notre commerce le plus important. Vous voulez,
dites-vous, les produits du Soudan : mais avant tout achetez donc les
négresses, nous vous en enverrons, le reste du commerce soudanien
n’est rien[97]. »
Pendant les années qui suivirent, les projets d’exploration
dans la direction du Touat et du Niger ne reçurent même pas un
commencement d’exécution. A peine convient-il de mentionner, en
1862, la fondation par Jules Gérard d’une Société africaine
internationale, cynégétique, zoologique et protectrice, qui
se proposait d’ouvrir des relations permanentes avec le pays
des nègres. La même année, Cosson, d’Oran, forma également
divers projets d’exploration saharienne, mais il ne dépassa pas
Aïn-Sfissifa. Les demandes du lieutenant Moulin, qui souhaitait
se rendre au Touat, du capitaine au long cours Maignan, qui voulait
établir un service de navigation par vapeurs démontables jusqu’à
Tombouctou, et de là une route de caravanes pour l’Algérie,
ne furent pas davantage prises en considération.
Cette période, féconde en somme au point de vue de l’exploration,
se termine par une importante tentative individuelle, le voyage
de l’Allemand Gerard Rohlfs ; il réussit à aller au Touat, qui,
désormais fermé aux Français, s’ouvre encore à un étranger venu
du Maroc et dissimulant sa qualité de chrétien. Né à Vegesack,
près de Brême, en 1832, Rohlfs s’était engagé dans la Légion
étrangère dans le but de se familiariser avec la langue arabe
et les coutumes indigènes afin de pouvoir se faire passer pour
musulman. Son premier voyage fut en quelque sorte un voyage d’essai ;
il visita le Sahara marocain (région du Draa et du Tafilelt), sans
grand profit pour la science, car il n’avait ni les instruments ni
l’expérience nécessaires (1862). Aguerri par cette première
exploration, il se disposa à traverser le Sahara pour gagner
Tombouctou par le Touat. L’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh ayant
éclaté au moment où il se disposait à partir, il prit la voie
du Maroc et se rendit de Tanger à Insalah, muni de recommandations
du chérif d’Ouezzan. Après avoir visité le Tafilelt, il suivit
la vallée de l’Oued Guir, puis celle de l’Oued Zousfana-Saoura
à partir d’Igli. Il visita les oasis du Touat et du Tidikelt,
et réussit à entrer à Ksar-el-Kebir, où il rencontra Cheikh
Othman, qui devina en lui un voyageur Européen non-Français et
lui fit assez mauvais visage. N’ayant pu réussir à se rendre à
Tombouctou avec des garanties suffisantes de sécurité, Rohlfs se
résigna à reprendre le chemin de la côte. Il longea le bord sud
du plateau du Tademayt, passa à Hassi-Messeguem, à Temassinin,
gagna enfin Ghadamès et Tripoli.
Rohlfs, comme voyageur scientifique, est bien loin d’égaler Barth
et même Duveyrier, surtout dans ses premiers voyages. Cependant
les régions qu’il a parcourues étaient jusqu’à ces derniers
temps si fermées aux Européens, qu’on lui doit beaucoup de
renseignements géographiques importants sur la vallée de l’Oued
Saoura et sur les oasis du Touat et du Tidikelt. Notons enfin que
son itinéraire est le seul voyage _transversal_, d’Ouest en Est,
effectué à cette époque au nord du massif touareg.
Rohlfs a toujours professé en termes non équivoques que le
Touat fait partie du _hinterland_ de l’Algérie et qu’il est
de l’intérêt des Français d’en prendre possession sans
retard. Malheureusement, l’insurrection du Sud-Oranais (1864),
puis diverses autres circonstances fâcheuses, vinrent arrêter pour
longtemps notre expansion du côté du Sahara.
II
Dans l’est du Sahara algérien, les Français n’étaient pas
demeurés inactifs pendant cette période. Ils avaient commencé à
accomplir dans l’Oued-Rir l’œuvre qui au désert leur fait le
plus d’honneur, les sondages artésiens. A ce pays déshérité,
la sonde artésienne donnait ce qui lui manque par-dessus tout,
l’eau. Ainsi se réalisait la parole du Prophète : « Alors dans
le désert il jaillira de l’eau, et la terre desséchée aura ses
fontaines. »
A la mort de Ben-Djellab, survenue en 1854, un usurpateur nommé
Sliman s’empara de l’Oued-Rir et se déclara contre nous ;
son attitude et les troubles causés par les querelles de çof
nécessitèrent l’intervention française ; à la suite du
combat de Meggarin[98] (29 novembre 1854), le colonel Desvaux entra
à Touggourt à la tête d’une petite colonne[99]. Un officier
français, M. Hauer, détaché du bureau arabe de Biskra, y résida
seul pendant sept ans. Une petite garnison y fut envoyée en 1861.
La région de l’Oued-Rir était alors en complète décadence. « L’art
primitif des puisatiers[100] ne suffisait plus à lui procurer l’eau
nécessaire. Malgré les efforts des plongeurs qui en retiraient les
sables, les sources artésiennes se faisaient de plus en plus minces à
l’orifice des puits, et plus d’une s’était tarie. » Le colonel Desvaux
fit demander en France des hommes et un matériel de puits artésiens.
En 1856, l’ingénieur Jus débarquait ce matériel à Philippeville, et le
17 mai on donnait le premier coup de sonde à Tamerna. « Le 7
juin[101], après avoir percé une couche de grès très dur, qui fit
plusieurs fois douter du succès de l’entreprise, on rencontra une
nappe de 4.000 litres par minute, qui jaillit avec force à la surface
du sol. En un clin d’œil, la population accourut : on arracha les
branches de palmiers qui entouraient l’équipage, chacun voulait voir
de ses yeux cette eau que les Français avaient su faire venir au bout
de cinq semaines, tandis que les indigènes avaient eu besoin de tant
d’années. » En quelques heures, sous la direction du commandant Lehaut
et du capitaine Zickel, les oasis qui se mouraient furent reconquises,
presque toutes furent dotées de fontaines nouvelles, et on avait
achevé une trentaine d’anciens puits ; en même temps, M. Jus
découvrait des nappes jaillissantes dans le Hodna, et deux oasis
nouvelles étaient créées dans le désert qui séparait Biskra
de l’Oued-Rir[102]. Rien n’était mieux de nature à frapper
l’esprit des indigènes et à nous encourager dans l’œuvre de
la pénétration saharienne.
Pour ceux qui, comme nous, mesurent l’importance d’une exploration
moins à la témérité de l’entreprise qu’aux résultats
effectivement obtenus, il convient de mentionner à cette place
les missions des géologues Ville et Pomel. Ces missions se relient
d’ailleurs à la question des sondages artésiens, puisque c’est
la géologie qui fait connaître dans quelle mesure les bienfaits
de la sonde peuvent être étendus au Sahara.
Dès 1862, Dubocq avait étudié la constitution géologique des
Ziban et de l’Oued-Rir, au point de vue des eaux artésiennes de
cette partie du Sahara[103]. De 1855 à 1863, Ville, ingénieur en
chef des mines, entreprit dans le Sud de la province d’Alger quatre
voyages, pour faire la géologie de ces contrées et rechercher des
eaux jaillissantes dans le bassin des Zahrez et sur la route d’Alger
à Laghouat[104]. En 1861, il reçut la mission d’étudier les
nappes artésiennes du Hodna, du Zab et de l’Oued-Rir, afin de
les comparer aux nappes artésiennes de la province d’Alger. Il
poussa jusqu’à Ouargla et revint par le Mzab. Il fit connaître
les résultats géologiques de ses explorations dans deux ouvrages
importants[105], qui formèrent la base de nos connaissances
jusqu’aux travaux de Pomel et de M. Rolland et qui sont encore
utiles à consulter aujourd’hui. Dans le second de ces ouvrages,
un chapitre, dû au lieutenant Cajard, commandant de l’escorte
qui ramena Ville d’Ouargla à Laghouat, traite de l’origine, des
mœurs, de la religion et de l’organisation politique des Mozabites.
Quant à Pomel, après avoir parcouru la région des Ksour avec le
commandant Dastugue, il eut la bonne fortune d’accompagner en
1862 le commandant Colonieu à Ouargla[106] ; il était attaché
à la colonne comme naturaliste, et eut même à lever le plan de
l’oasis[107]. Ce voyage d’exploration, par Géryville, Laghouat
et Metlili, lui procura d’importantes observations de tout ordre
qu’il devait utiliser plus tard (1872) dans sa publication sur
le Sahara.
Dans le but de développer ou de faire renaître, dans l’Est comme
dans l’Ouest, le commerce de caravanes, le Gouvernement général
résolut (1856) d’envoyer à Ghadamès le capitaine de spahis de
Bonnemain, avec la mission d’étudier la situation commerciale
de la ville et de démontrer aux autorités et aux principaux
commerçants tout l’intérêt qu’ils avaient à lier avec les
marchés sud-algériens des relations plus suivies. Profitant de la
présence d’une colonne dans le Souf, le capitaine de Bonnemain
partit d’El-Oued le 26 novembre 1856, avec une petite caravane de
gens du pays conduite par le cheikh Ahmed ben Touati. Sa route, toute
entière à travers les dunes, fut assez pénible. A son arrivée,
quoique recommandé par le pacha de Tripoli, il fut froidement
accueilli ; il réussit cependant dans une certaine mesure à
dissiper les défiances du _hakem_ (gouverneur), Osman-Bey, prévenu,
paraît-il, contre les Français par le consul anglais à Tripoli,
Dickson. Le capitaine de Bonnemain rapportait un itinéraire de son
voyage dans l’Erg et un mémoire sur le commerce de Ghadamès[108].
Après s’être rendu compte de l’accueil qui serait fait aux
caravanes algériennes à Ghadamès, il importait de savoir comment
elles seraient reçues plus au Sud, chez les Touareg Azdjer. Vers le
milieu de 1856, Cheikh Othman revint à Ouargla[109], et se chargea
de conduire une caravane composée de nos sujets indigènes, avec
leurs marchandises, jusqu’à la ville de Ghat. A trois jours de
marche de la ville, ils furent rejoints par El Hadj Ikhenoukhen, qui
entra avec eux à Ghat. La protection du cheikh et de l’amenokal se
montra efficace et réussit à calmer les habitants de Ghat, fort mal
disposés pour ces amis des Français. La caravane regagna Ouargla
au mois de Mars 1858, rapportant des présents pour le Gouverneur
de la part de quelques négociants de Ghat, entre autres d’un
Tunisien nommé Younès ben Sala, partisan des Français.
Au mois d’août de la même année, Cheikh Othman repartait
pour Ghat avec une caravane dont faisait partie un jeune indigène
algérien, Ismaïl Bou Derba, né d’un père musulman et d’une
mère chrétienne, ayant reçu une éducation toute française et
ayant dans l’armée le grade d’interprète militaire. Le choix
de Bou Derba était fort heureux. La caravane passa par Guerrara
et Ngoussa, laissant Ouargla un peu à l’Est, traversa l’Erg
jusqu’à El-Biodh et gagna Ghat par la route ordinaire, qui passe
par Temassinin et le lac Menghough. A Ghat, l’agitation à son
arrivée fut très grande, et il fut question de faire un mauvais
parti à l’envoyé du Gouverneur général. Cette fois encore,
le dévouement d’Othman et d’Ikhenoukhen réussit à rétablir
la tranquillité. Le retour à Laghouat s’effectua sans rencontre
fâcheuse. Les études de Bou Derba sur Ghat concordent avec celles
de Barth ; il avait en outre reconnu la route de Ouargla à Ghat
avec les points d’eau qui la jalonnent.
Ces résultats satisfaisants donnèrent un nouvel essor aux études
commencées et stimulèrent les explorateurs. Un jeune homme de
dix-huit ans, doué d’une rare énergie et de remarquables qualités
d’observateur, Henri Duveyrier, allait rapporter le premier travail
complet et sérieux sur le pays des Azdjer. « Il était[110] le fils
d’un Saint-Simonien de marque et l’élève de Barth. Son père,
disciple d’Enfantin, ami intime de Michel Chevalier, de Barrault,
de Péreire, de d’Eichtal, d’Urbain, de Félicien David, avait
embrasé son âme d’idées généreuses, et son maître lui avait
indiqué, comme le plus beau terrain d’apostolat scientifique,
son propre champ d’action, le Sahara central. Il y ajoutait de sa
personne un patriotisme élevé, que la conquête de l’Algérie
à peine achevée excitait au dévouement, et qui ne s’est jamais
démenti jusqu’à sa dernière heure. »
Duveyrier commença d’abord son exploration dans les limites
modestes d’un voyage privé, avec des ressources dues à
la libéralité de son père, d’Arlès-Dufour et d’Isaac
Péreire. Après un voyage d’essai qui, en 1857, le mena à
Laghouat, en compagnie de Mac-Carthy[111], il revint en Algérie le
8 mai 1859, et se rendit aussitôt à Biskra, ne redoutant qu’une
chose, écrivait-il à son père, que « soit par raison politique,
soit par défiance de mes forces, soit par un faux intérêt pour mon
sec individu, on me refuse la liberté d’aller plus loin[112]. »
Il n’en fut rien heureusement. Il put parcourir le Mzab, dont
il étudia à fond la constitution si curieuse, et s’avança par
Metlili jusqu’à El-Goléa[113]. Mais le fanatisme des habitants
du ksar arrêta ses projets ; il les stupéfia par sa témérité,
faisant tranquillement ses observations astronomiques sur la place,
malgré la population ameutée ; il fut retenu prisonnier trois jours,
et n’échappa à la mort qu’en revenant sur ses pas. Après une
deuxième excursion au Mzab, en novembre 1859, il partit de Biskra
le 1er février 1860, et visita successivement le Souf, Ouargla,
Touggourt, le Djerid tunisien et Gabès.
Ces voyages n’étaient pour Duveyrier que les préliminaires de
la grande exploration qu’il projetait de faire dans le Sahara
central, une préparation et un entraînement ; ils complétaient
ses connaissances techniques et son expérience des populations
africaines. Ils attirèrent sur lui l’attention du général de
Martimprey, qui obtint pour lui une mission officielle chez les
Touareg Azdjer, avec lesquels il devait, complétant la mission de
Bou Derba, nouer des relations amicales.
D’El-Oued, Duveyrier, accompagné de Cheikh Othman et de quelques
autres Touareg, se rendit d’abord à Ghadamès, où Ikhenoukhen
vint le rejoindre. Arrêté quelque temps dans cette ville par les
tracasseries des autorités turques, il n’en triompha qu’en
se rendant lui-même à Tripoli, d’où il revint muni de fortes
recommandations du pacha et du consul général de France, Botta. Il
put alors partir pour Ghat avec Cheikh Othman et Ikhenoukhen. Ce
dernier l’accompagna ensuite à Mourzouk où il le quitta pour
rentrer dans ses campements, tandis que Duveyrier, achevant son
voyage, aboutissait à Tripoli.
Duveyrier regagna aussitôt Alger, après un long voyage qui avait
duré près de trois ans. Mais une maladie terrible, une fièvre
typhoïde compliquée d’accidents pernicieux, ébranla si fort sa
santé et même sa mémoire, qu’il ne put rien ajouter aux notes
qu’il avait précédemment rédigées. Par bonheur, la carte
était gravée et le manuscrit en partie imprimé. Le concours du
docteur Warnier, qui avait soigné Duveyrier, permit de mettre le
volume sur pied. Ce volume, les _Touareg du Nord_[114] est dans les
mains de tous ceux qui s’occupent du Sahara. L’auteur s’est
effacé devant les faits qu’il rapporte ; il a proscrit de ce
compte rendu tout ce qui lui est personnel, tout ce qui n’est
que pittoresque, tout ce qui a trait aux obstacles rencontrés sur
la route, aux fatigues supportées, aux dangers courus[115]. Il a
préféré la forme d’un ouvrage méthodique à celle d’un récit
de voyage. L’œuvre est divisée en quatre livres : le premier
est consacré à la géographie physique, à la géologie et à la
minéralogie ; le second aux productions minérales, végétales et
animales ; le troisième, aux centres de rayonnement commerciaux
et religieux ; le quatrième traite des Touareg du Nord, de leurs
origines, de leur division en tribus, de leur constitution sociale,
de l’historique des tribus, de leurs caractères distinctifs, de
leur vie intérieure et extérieure[116]. La carte jointe au volume
comprend une partie positive et une partie hypothétique. La partie
positive est la réduction des itinéraires du voyageur ; la partie
hypothétique est basée sur des itinéraires par renseignements,
et sur le plan en relief des parties inexplorées du territoire
Touareg qu’à la prière du voyageur, Cheikh Othman fit pour lui
sur le sable. La carte de Duveyrier, à laquelle étaient empruntés,
jusqu’à ces dernières années, la plupart des renseignements
portés sur nos cartes pour le massif central, a été reconnue
très fidèle dans les parties où on a pu la vérifier, et la
mission Foureau-Lamy en a loué l’excellence.
Quant à l’ouvrage même, Duveyrier s’y révélait le digne
élève de Barth, élève bien inférieur au maître assurément,
mais le fait n’a pas lieu de surprendre, si l’on songe à son
extrême jeunesse. Il faisait connaître la véritable nature du
relief saharien et du massif central targui, pays très accidenté
et nullement plat comme on se l’imaginait ; il indiquait
le véritable caractère du climat saharien, avec ses extrêmes
brusques de température. Il a mérité cet éloge d’un juge
sévère, lui-même un des maîtres de la géographie moderne[117] :
« Henri Duveyrier a été le type accompli de l’explorateur
consciencieux et modeste. En voyage, il a fourni à lui seul, au
prix d’un labeur de tous les instants, autant de travail utile
que toute une mission scientifique ; et pourtant, nul n’a moins
que lui entretenu le public de sa personne, nul n’a fait à la
fois plus de besogne et moins de bruit. »
Les journaux de route de Duveyrier, c’est-à-dire les volumes de
notes d’où a été tiré le livre des _Touareg du Nord_, étaient
demeurés inédits : M. Ch. Maunoir s’était proposé de combler
cette lacune en faisant connaître un des principaux journaux, celui
du 13 janvier-15 septembre 1860. Son œuvre interrompue par la mort,
a été achevée par M. Henri Schirmer[118]. Dans ces notes, Duveyrier
se révèle plus vivant que dans le cadre sévère des _Touareg du
Nord_, plus personnel aussi que dans cette encyclopédie écrite
sous le contrôle d’un autre et où l’on risque de trouver
parfois l’écho d’une pensée qui n’est pas la sienne. Le
livre apporte encore du nouveau après 45 ans de découvertes, et
fait honneur aux savants qui l’ont fait connaître comme au grand
voyageur qui l’a écrit.
On a reproché à Duveyrier, non sans raison, d’avoir apprécié
avec trop d’optimisme le caractère des Touareg. Nul n’a
contribué plus que lui à propager sur leur compte d’étranges
illusions. A sa suite, « on les a dépeints généreux, hospitaliers,
pleins de droiture et de franchise, fidèles à leur parole, même
vis-à-vis d’un ennemi ; on s’est plu à les parer de toutes les
vertus chevaleresques, on leur a fait une auréole d’héroïsme
et de poésie[119]. »
Les vrais coupables sont ceux qui ont reproduit son témoignage
sans en faire la critique. Les généreuses illusions de Duveyrier
s’expliquent par les circonstances exceptionnellement favorables de
son exploration. A cette époque, les populations d’au-delà des
Areg ne nous craignaient ni ne nous haïssaient ; elles ne voyaient
en nous que les successeurs et les continuateurs des deys d’Alger,
dont l’autorité politique ne s’était jamais fait sentir de ce
côté. Elles étaient du reste rassurées par la présence entre
elles et nous de la principauté héréditaire des Ouled-Sidi-Cheikh,
et le Sahara n’était encore qu’un grand fief musulman, que notre
khalifa Si Hamza administrait à sa guise[120]. On s’explique
aussi les sentiments de gratitude, bien naturels chez Duveyrier,
pour le marabout d’une rare intelligence qui l’avait protégé
et guidé[121]. Enfin, comme on dit vulgairement, il prêtait ses
qualités aux autres : « Il était, dit Masqueray[122], doué
d’un tact très sûr et né pour se concilier les barbares. Il
était devenu l’hôte préféré du chef de guerre de ce peuple
sauvage. Le vieux Targui, âgé de près de 80 ans en 1860, et qui
mourut centenaire, s’était pris d’une sorte de tendresse pour
ce jeune homme imberbe qui osait pénétrer seul dans ces immenses
déserts, n’ayant pour armes qu’une politesse parfaite et un
mépris absolu de la mort. J’ai eu la bonne fortune de découvrir,
dans une lettre de Si Othman, l’impression qu’il avait produite
sur l’élément commerçant et maraboutique. Si Othman ne trouvait
qu’une chose à reprendre en lui, son extrême courage. Nous ne
savions, dit-il, comment faire pour le retenir. »