Colonieu et Burin s’adjoignirent à la caravane annuelle qui, du

cercle de Géryville, se rend dans les oasis septentrionales du Touat,

en vue d’y échanger les produits des troupeaux algériens contre

les dattes des oasis[87]. Le but de la mission était d’étudier

les moyens de développer les relations commerciales avec le Touat

et d’y porter des échantillons de nos produits. On partit[88]

d’El-Abiod-Sidi-Cheikh au mois de novembre 1860. On suivit

l’Oued-Gharbi en passant par Mengoub, itinéraire précédemment

relevé par de Colomb. Puis on traversa la région des Meharreg,

zone de bas-fonds qui s’étendent au nord de l’Erg. On s’engagea

ensuite dans l’Erg, pour aboutir à la petite oasis de Sidi-Mansour,

la première palmeraie du Gourara. Assez bien accueillis dans ce ksar,

ainsi qu’aux Oulad-Aïach et à Ksaïba, les officiers adressèrent

aux djemaâs des principales oasis des lettres les avertissant de

leurs intentions toutes pacifiques et de leur désir d’entrer avec

les ksour en relations d’amitié et d’affaires[89]. Mais lorsque,

se rapprochant de la grande sebkha du Gourara, ils voulurent entrer

aux Oulad-Saïd, ils trouvèrent les portes du ksar fermées et les

habitants en armes sur les remparts. Il en fut de même à Timmimoun,

la principale oasis du Gourara, puis à Taoursit, à Ouakda, et

l’exemple fut contagieux. Assurés d’une réception analogue

dans toutes les oasis du Timmi, où leurs envoyés avaient été

accueillis par des cris de mort, et afin de ne pas empêcher les

Arabes de la caravane d’effectuer leurs transactions, les officiers

préférèrent ne pas continuer leur route vers le Sud ; après une

pointe vers l’Aouguerout, où la réception des Khenafsa, serviteurs

religieux des Ouled-Sidi-Cheikh, fut un peu meilleure que celle des

oasis berbères, ils revinrent à Géryville en janvier 1861.

A quoi faut-il attribuer l’échec de cette tentative ? On a

parlé[90] des inquiétudes des négociants de Timmimoun qui,

intermédiaires actuels du commerce, craignaient de se voir

déposséder par nos commerçants. Mais la principale cause fut le

caractère hybride de ce voyage, qui, comme plus tard la mission

Flatters, n’était ni une mission pacifique ni une expédition

militaire[91]. Le commandant Colonieu le dit expressément[92] : les

populations des oasis, croyant que les envoyés arrivaient en forces,

jugeaient la résistance inutile et avaient résolu de subir la loi

du plus fort. Mais lorsqu’elles surent qu’ils n’avaient pas de

troupes et surtout pas de canons, qu’ils n’étaient accompagnés

que d’une escorte de cavaliers indigènes, leur attitude changea

du tout au tout, et elles refusèrent le contact avec eux. Le simple

retour en arrière d’une mission pacifique passa à leurs yeux pour

l’échec d’une expédition qui, devant leur ferme contenance,

n’avait pas osé se mesurer avec eux ; ce bruit se répandit

rapidement jusqu’à Tombouctou, comme le prouva une lettre du

cheikh El-Bakkay au Gouvernement Général de l’Algérie au sujet

du mauvais effet produit par cette mission[93]. C’est à partir de

ce moment que les Touatiens se tournèrent vers le Sultan du Maroc,

espérant de lui protection contre les Français[94].

La relation du voyage de Colonieu et Burin, publiée seulement

beaucoup plus tard (1892-94), contient nombre de renseignements

géographiques intéressants sur la route parcourue et de

données sur le commerce des oasis. En ce qui concerne le commerce

transsaharien[95], elle fait justice des illusions trop répandues

tant sur son importance que sur la facilité d’en détourner le

maigre courant vers nos possessions, puisque le principal objet de

ce trafic n’est autre que l’esclave : « Pourquoi, dirent les

Ksouriens à Colonieu[96], avez-vous rendu la liberté aux nègres ?

Vous avez brisé là notre commerce le plus important. Vous voulez,

dites-vous, les produits du Soudan : mais avant tout achetez donc les

négresses, nous vous en enverrons, le reste du commerce soudanien

n’est rien[97]. »

Pendant les années qui suivirent, les projets d’exploration

dans la direction du Touat et du Niger ne reçurent même pas un

commencement d’exécution. A peine convient-il de mentionner, en

1862, la fondation par Jules Gérard d’une Société africaine

internationale, cynégétique, zoologique et protectrice, qui

se proposait d’ouvrir des relations permanentes avec le pays

des nègres. La même année, Cosson, d’Oran, forma également

divers projets d’exploration saharienne, mais il ne dépassa pas

Aïn-Sfissifa. Les demandes du lieutenant Moulin, qui souhaitait

se rendre au Touat, du capitaine au long cours Maignan, qui voulait

établir un service de navigation par vapeurs démontables jusqu’à

Tombouctou, et de là une route de caravanes pour l’Algérie,

ne furent pas davantage prises en considération.

Cette période, féconde en somme au point de vue de l’exploration,

se termine par une importante tentative individuelle, le voyage

de l’Allemand Gerard Rohlfs ; il réussit à aller au Touat, qui,

désormais fermé aux Français, s’ouvre encore à un étranger venu

du Maroc et dissimulant sa qualité de chrétien. Né à Vegesack,

près de Brême, en 1832, Rohlfs s’était engagé dans la Légion

étrangère dans le but de se familiariser avec la langue arabe

et les coutumes indigènes afin de pouvoir se faire passer pour

musulman. Son premier voyage fut en quelque sorte un voyage d’essai ;

il visita le Sahara marocain (région du Draa et du Tafilelt), sans

grand profit pour la science, car il n’avait ni les instruments ni

l’expérience nécessaires (1862). Aguerri par cette première

exploration, il se disposa à traverser le Sahara pour gagner

Tombouctou par le Touat. L’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh ayant

éclaté au moment où il se disposait à partir, il prit la voie

du Maroc et se rendit de Tanger à Insalah, muni de recommandations

du chérif d’Ouezzan. Après avoir visité le Tafilelt, il suivit

la vallée de l’Oued Guir, puis celle de l’Oued Zousfana-Saoura

à partir d’Igli. Il visita les oasis du Touat et du Tidikelt,

et réussit à entrer à Ksar-el-Kebir, où il rencontra Cheikh

Othman, qui devina en lui un voyageur Européen non-Français et

lui fit assez mauvais visage. N’ayant pu réussir à se rendre à

Tombouctou avec des garanties suffisantes de sécurité, Rohlfs se

résigna à reprendre le chemin de la côte. Il longea le bord sud

du plateau du Tademayt, passa à Hassi-Messeguem, à Temassinin,

gagna enfin Ghadamès et Tripoli.

Rohlfs, comme voyageur scientifique, est bien loin d’égaler Barth

et même Duveyrier, surtout dans ses premiers voyages. Cependant

les régions qu’il a parcourues étaient jusqu’à ces derniers

temps si fermées aux Européens, qu’on lui doit beaucoup de

renseignements géographiques importants sur la vallée de l’Oued

Saoura et sur les oasis du Touat et du Tidikelt. Notons enfin que

son itinéraire est le seul voyage _transversal_, d’Ouest en Est,

effectué à cette époque au nord du massif touareg.

Rohlfs a toujours professé en termes non équivoques que le

Touat fait partie du _hinterland_ de l’Algérie et qu’il est

de l’intérêt des Français d’en prendre possession sans

retard. Malheureusement, l’insurrection du Sud-Oranais (1864),

puis diverses autres circonstances fâcheuses, vinrent arrêter pour

longtemps notre expansion du côté du Sahara.

II

Dans l’est du Sahara algérien, les Français n’étaient pas

demeurés inactifs pendant cette période. Ils avaient commencé à

accomplir dans l’Oued-Rir l’œuvre qui au désert leur fait le

plus d’honneur, les sondages artésiens. A ce pays déshérité,

la sonde artésienne donnait ce qui lui manque par-dessus tout,

l’eau. Ainsi se réalisait la parole du Prophète : « Alors dans

le désert il jaillira de l’eau, et la terre desséchée aura ses

fontaines. »

A la mort de Ben-Djellab, survenue en 1854, un usurpateur nommé

Sliman s’empara de l’Oued-Rir et se déclara contre nous ;

son attitude et les troubles causés par les querelles de çof

nécessitèrent l’intervention française ; à la suite du

combat de Meggarin[98] (29 novembre 1854), le colonel Desvaux entra

à Touggourt à la tête d’une petite colonne[99]. Un officier

français, M. Hauer, détaché du bureau arabe de Biskra, y résida

seul pendant sept ans. Une petite garnison y fut envoyée en 1861.

La région de l’Oued-Rir était alors en complète décadence. « L’art

primitif des puisatiers[100] ne suffisait plus à lui procurer l’eau

nécessaire. Malgré les efforts des plongeurs qui en retiraient les

sables, les sources artésiennes se faisaient de plus en plus minces à

l’orifice des puits, et plus d’une s’était tarie. » Le colonel Desvaux

fit demander en France des hommes et un matériel de puits artésiens.

En 1856, l’ingénieur Jus débarquait ce matériel à Philippeville, et le

17 mai on donnait le premier coup de sonde à Tamerna. « Le 7

juin[101], après avoir percé une couche de grès très dur, qui fit

plusieurs fois douter du succès de l’entreprise, on rencontra une

nappe de 4.000 litres par minute, qui jaillit avec force à la surface

du sol. En un clin d’œil, la population accourut : on arracha les

branches de palmiers qui entouraient l’équipage, chacun voulait voir

de ses yeux cette eau que les Français avaient su faire venir au bout

de cinq semaines, tandis que les indigènes avaient eu besoin de tant

d’années. » En quelques heures, sous la direction du commandant Lehaut

et du capitaine Zickel, les oasis qui se mouraient furent reconquises,

presque toutes furent dotées de fontaines nouvelles, et on avait

achevé une trentaine d’anciens puits ; en même temps, M. Jus

découvrait des nappes jaillissantes dans le Hodna, et deux oasis

nouvelles étaient créées dans le désert qui séparait Biskra

de l’Oued-Rir[102]. Rien n’était mieux de nature à frapper

l’esprit des indigènes et à nous encourager dans l’œuvre de

la pénétration saharienne.

Pour ceux qui, comme nous, mesurent l’importance d’une exploration

moins à la témérité de l’entreprise qu’aux résultats

effectivement obtenus, il convient de mentionner à cette place

les missions des géologues Ville et Pomel. Ces missions se relient

d’ailleurs à la question des sondages artésiens, puisque c’est

la géologie qui fait connaître dans quelle mesure les bienfaits

de la sonde peuvent être étendus au Sahara.

Dès 1862, Dubocq avait étudié la constitution géologique des

Ziban et de l’Oued-Rir, au point de vue des eaux artésiennes de

cette partie du Sahara[103]. De 1855 à 1863, Ville, ingénieur en

chef des mines, entreprit dans le Sud de la province d’Alger quatre

voyages, pour faire la géologie de ces contrées et rechercher des

eaux jaillissantes dans le bassin des Zahrez et sur la route d’Alger

à Laghouat[104]. En 1861, il reçut la mission d’étudier les

nappes artésiennes du Hodna, du Zab et de l’Oued-Rir, afin de

les comparer aux nappes artésiennes de la province d’Alger. Il

poussa jusqu’à Ouargla et revint par le Mzab. Il fit connaître

les résultats géologiques de ses explorations dans deux ouvrages

importants[105], qui formèrent la base de nos connaissances

jusqu’aux travaux de Pomel et de M. Rolland et qui sont encore

utiles à consulter aujourd’hui. Dans le second de ces ouvrages,

un chapitre, dû au lieutenant Cajard, commandant de l’escorte

qui ramena Ville d’Ouargla à Laghouat, traite de l’origine, des

mœurs, de la religion et de l’organisation politique des Mozabites.

Quant à Pomel, après avoir parcouru la région des Ksour avec le

commandant Dastugue, il eut la bonne fortune d’accompagner en

1862 le commandant Colonieu à Ouargla[106] ; il était attaché

à la colonne comme naturaliste, et eut même à lever le plan de

l’oasis[107]. Ce voyage d’exploration, par Géryville, Laghouat

et Metlili, lui procura d’importantes observations de tout ordre

qu’il devait utiliser plus tard (1872) dans sa publication sur

le Sahara.

Dans le but de développer ou de faire renaître, dans l’Est comme

dans l’Ouest, le commerce de caravanes, le Gouvernement général

résolut (1856) d’envoyer à Ghadamès le capitaine de spahis de

Bonnemain, avec la mission d’étudier la situation commerciale

de la ville et de démontrer aux autorités et aux principaux

commerçants tout l’intérêt qu’ils avaient à lier avec les

marchés sud-algériens des relations plus suivies. Profitant de la

présence d’une colonne dans le Souf, le capitaine de Bonnemain

partit d’El-Oued le 26 novembre 1856, avec une petite caravane de

gens du pays conduite par le cheikh Ahmed ben Touati. Sa route, toute

entière à travers les dunes, fut assez pénible. A son arrivée,

quoique recommandé par le pacha de Tripoli, il fut froidement

accueilli ; il réussit cependant dans une certaine mesure à

dissiper les défiances du _hakem_ (gouverneur), Osman-Bey, prévenu,

paraît-il, contre les Français par le consul anglais à Tripoli,

Dickson. Le capitaine de Bonnemain rapportait un itinéraire de son

voyage dans l’Erg et un mémoire sur le commerce de Ghadamès[108].

Après s’être rendu compte de l’accueil qui serait fait aux

caravanes algériennes à Ghadamès, il importait de savoir comment

elles seraient reçues plus au Sud, chez les Touareg Azdjer. Vers le

milieu de 1856, Cheikh Othman revint à Ouargla[109], et se chargea

de conduire une caravane composée de nos sujets indigènes, avec

leurs marchandises, jusqu’à la ville de Ghat. A trois jours de

marche de la ville, ils furent rejoints par El Hadj Ikhenoukhen, qui

entra avec eux à Ghat. La protection du cheikh et de l’amenokal se

montra efficace et réussit à calmer les habitants de Ghat, fort mal

disposés pour ces amis des Français. La caravane regagna Ouargla

au mois de Mars 1858, rapportant des présents pour le Gouverneur

de la part de quelques négociants de Ghat, entre autres d’un

Tunisien nommé Younès ben Sala, partisan des Français.

Au mois d’août de la même année, Cheikh Othman repartait

pour Ghat avec une caravane dont faisait partie un jeune indigène

algérien, Ismaïl Bou Derba, né d’un père musulman et d’une

mère chrétienne, ayant reçu une éducation toute française et

ayant dans l’armée le grade d’interprète militaire. Le choix

de Bou Derba était fort heureux. La caravane passa par Guerrara

et Ngoussa, laissant Ouargla un peu à l’Est, traversa l’Erg

jusqu’à El-Biodh et gagna Ghat par la route ordinaire, qui passe

par Temassinin et le lac Menghough. A Ghat, l’agitation à son

arrivée fut très grande, et il fut question de faire un mauvais

parti à l’envoyé du Gouverneur général. Cette fois encore,

le dévouement d’Othman et d’Ikhenoukhen réussit à rétablir

la tranquillité. Le retour à Laghouat s’effectua sans rencontre

fâcheuse. Les études de Bou Derba sur Ghat concordent avec celles

de Barth ; il avait en outre reconnu la route de Ouargla à Ghat

avec les points d’eau qui la jalonnent.

Ces résultats satisfaisants donnèrent un nouvel essor aux études

commencées et stimulèrent les explorateurs. Un jeune homme de

dix-huit ans, doué d’une rare énergie et de remarquables qualités

d’observateur, Henri Duveyrier, allait rapporter le premier travail

complet et sérieux sur le pays des Azdjer. « Il était[110] le fils

d’un Saint-Simonien de marque et l’élève de Barth. Son père,

disciple d’Enfantin, ami intime de Michel Chevalier, de Barrault,

de Péreire, de d’Eichtal, d’Urbain, de Félicien David, avait

embrasé son âme d’idées généreuses, et son maître lui avait

indiqué, comme le plus beau terrain d’apostolat scientifique,

son propre champ d’action, le Sahara central. Il y ajoutait de sa

personne un patriotisme élevé, que la conquête de l’Algérie

à peine achevée excitait au dévouement, et qui ne s’est jamais

démenti jusqu’à sa dernière heure. »

Duveyrier commença d’abord son exploration dans les limites

modestes d’un voyage privé, avec des ressources dues à

la libéralité de son père, d’Arlès-Dufour et d’Isaac

Péreire. Après un voyage d’essai qui, en 1857, le mena à

Laghouat, en compagnie de Mac-Carthy[111], il revint en Algérie le

8 mai 1859, et se rendit aussitôt à Biskra, ne redoutant qu’une

chose, écrivait-il à son père, que « soit par raison politique,

soit par défiance de mes forces, soit par un faux intérêt pour mon

sec individu, on me refuse la liberté d’aller plus loin[112]. »

Il n’en fut rien heureusement. Il put parcourir le Mzab, dont

il étudia à fond la constitution si curieuse, et s’avança par

Metlili jusqu’à El-Goléa[113]. Mais le fanatisme des habitants

du ksar arrêta ses projets ; il les stupéfia par sa témérité,

faisant tranquillement ses observations astronomiques sur la place,

malgré la population ameutée ; il fut retenu prisonnier trois jours,

et n’échappa à la mort qu’en revenant sur ses pas. Après une

deuxième excursion au Mzab, en novembre 1859, il partit de Biskra

le 1er février 1860, et visita successivement le Souf, Ouargla,

Touggourt, le Djerid tunisien et Gabès.

Ces voyages n’étaient pour Duveyrier que les préliminaires de

la grande exploration qu’il projetait de faire dans le Sahara

central, une préparation et un entraînement ; ils complétaient

ses connaissances techniques et son expérience des populations

africaines. Ils attirèrent sur lui l’attention du général de

Martimprey, qui obtint pour lui une mission officielle chez les

Touareg Azdjer, avec lesquels il devait, complétant la mission de

Bou Derba, nouer des relations amicales.

D’El-Oued, Duveyrier, accompagné de Cheikh Othman et de quelques

autres Touareg, se rendit d’abord à Ghadamès, où Ikhenoukhen

vint le rejoindre. Arrêté quelque temps dans cette ville par les

tracasseries des autorités turques, il n’en triompha qu’en

se rendant lui-même à Tripoli, d’où il revint muni de fortes

recommandations du pacha et du consul général de France, Botta. Il

put alors partir pour Ghat avec Cheikh Othman et Ikhenoukhen. Ce

dernier l’accompagna ensuite à Mourzouk où il le quitta pour

rentrer dans ses campements, tandis que Duveyrier, achevant son

voyage, aboutissait à Tripoli.

Duveyrier regagna aussitôt Alger, après un long voyage qui avait

duré près de trois ans. Mais une maladie terrible, une fièvre

typhoïde compliquée d’accidents pernicieux, ébranla si fort sa

santé et même sa mémoire, qu’il ne put rien ajouter aux notes

qu’il avait précédemment rédigées. Par bonheur, la carte

était gravée et le manuscrit en partie imprimé. Le concours du

docteur Warnier, qui avait soigné Duveyrier, permit de mettre le

volume sur pied. Ce volume, les _Touareg du Nord_[114] est dans les

mains de tous ceux qui s’occupent du Sahara. L’auteur s’est

effacé devant les faits qu’il rapporte ; il a proscrit de ce

compte rendu tout ce qui lui est personnel, tout ce qui n’est

que pittoresque, tout ce qui a trait aux obstacles rencontrés sur

la route, aux fatigues supportées, aux dangers courus[115]. Il a

préféré la forme d’un ouvrage méthodique à celle d’un récit

de voyage. L’œuvre est divisée en quatre livres : le premier

est consacré à la géographie physique, à la géologie et à la

minéralogie ; le second aux productions minérales, végétales et

animales ; le troisième, aux centres de rayonnement commerciaux

et religieux ; le quatrième traite des Touareg du Nord, de leurs

origines, de leur division en tribus, de leur constitution sociale,

de l’historique des tribus, de leurs caractères distinctifs, de

leur vie intérieure et extérieure[116]. La carte jointe au volume

comprend une partie positive et une partie hypothétique. La partie

positive est la réduction des itinéraires du voyageur ; la partie

hypothétique est basée sur des itinéraires par renseignements,

et sur le plan en relief des parties inexplorées du territoire

Touareg qu’à la prière du voyageur, Cheikh Othman fit pour lui

sur le sable. La carte de Duveyrier, à laquelle étaient empruntés,

jusqu’à ces dernières années, la plupart des renseignements

portés sur nos cartes pour le massif central, a été reconnue

très fidèle dans les parties où on a pu la vérifier, et la

mission Foureau-Lamy en a loué l’excellence.

Quant à l’ouvrage même, Duveyrier s’y révélait le digne

élève de Barth, élève bien inférieur au maître assurément,

mais le fait n’a pas lieu de surprendre, si l’on songe à son

extrême jeunesse. Il faisait connaître la véritable nature du

relief saharien et du massif central targui, pays très accidenté

et nullement plat comme on se l’imaginait ; il indiquait

le véritable caractère du climat saharien, avec ses extrêmes

brusques de température. Il a mérité cet éloge d’un juge

sévère, lui-même un des maîtres de la géographie moderne[117] :

« Henri Duveyrier a été le type accompli de l’explorateur

consciencieux et modeste. En voyage, il a fourni à lui seul, au

prix d’un labeur de tous les instants, autant de travail utile

que toute une mission scientifique ; et pourtant, nul n’a moins

que lui entretenu le public de sa personne, nul n’a fait à la

fois plus de besogne et moins de bruit. »

Les journaux de route de Duveyrier, c’est-à-dire les volumes de

notes d’où a été tiré le livre des _Touareg du Nord_, étaient

demeurés inédits : M. Ch. Maunoir s’était proposé de combler

cette lacune en faisant connaître un des principaux journaux, celui

du 13 janvier-15 septembre 1860. Son œuvre interrompue par la mort,

a été achevée par M. Henri Schirmer[118]. Dans ces notes, Duveyrier

se révèle plus vivant que dans le cadre sévère des _Touareg du

Nord_, plus personnel aussi que dans cette encyclopédie écrite

sous le contrôle d’un autre et où l’on risque de trouver

parfois l’écho d’une pensée qui n’est pas la sienne. Le

livre apporte encore du nouveau après 45 ans de découvertes, et

fait honneur aux savants qui l’ont fait connaître comme au grand

voyageur qui l’a écrit.

On a reproché à Duveyrier, non sans raison, d’avoir apprécié

avec trop d’optimisme le caractère des Touareg. Nul n’a

contribué plus que lui à propager sur leur compte d’étranges

illusions. A sa suite, « on les a dépeints généreux, hospitaliers,

pleins de droiture et de franchise, fidèles à leur parole, même

vis-à-vis d’un ennemi ; on s’est plu à les parer de toutes les

vertus chevaleresques, on leur a fait une auréole d’héroïsme

et de poésie[119]. »

Les vrais coupables sont ceux qui ont reproduit son témoignage

sans en faire la critique. Les généreuses illusions de Duveyrier

s’expliquent par les circonstances exceptionnellement favorables de

son exploration. A cette époque, les populations d’au-delà des

Areg ne nous craignaient ni ne nous haïssaient ; elles ne voyaient

en nous que les successeurs et les continuateurs des deys d’Alger,

dont l’autorité politique ne s’était jamais fait sentir de ce

côté. Elles étaient du reste rassurées par la présence entre

elles et nous de la principauté héréditaire des Ouled-Sidi-Cheikh,

et le Sahara n’était encore qu’un grand fief musulman, que notre

khalifa Si Hamza administrait à sa guise[120]. On s’explique

aussi les sentiments de gratitude, bien naturels chez Duveyrier,

pour le marabout d’une rare intelligence qui l’avait protégé

et guidé[121]. Enfin, comme on dit vulgairement, il prêtait ses

qualités aux autres : « Il était, dit Masqueray[122], doué

d’un tact très sûr et né pour se concilier les barbares. Il

était devenu l’hôte préféré du chef de guerre de ce peuple

sauvage. Le vieux Targui, âgé de près de 80 ans en 1860, et qui

mourut centenaire, s’était pris d’une sorte de tendresse pour

ce jeune homme imberbe qui osait pénétrer seul dans ces immenses

déserts, n’ayant pour armes qu’une politesse parfaite et un

mépris absolu de la mort. J’ai eu la bonne fortune de découvrir,

dans une lettre de Si Othman, l’impression qu’il avait produite

sur l’élément commerçant et maraboutique. Si Othman ne trouvait

qu’une chose à reprendre en lui, son extrême courage. Nous ne

savions, dit-il, comment faire pour le retenir. »

La pénétration saharienne (1830-1906) · 第 3 / 15 段