Si Hamza ben bou Bekeur. Ce personnage[56] était d’une humeur
très versatile, tour à tour sérieux et capricieux comme un enfant
gâté ; malaisé à mettre en selle, mais y restant des journées
entières ; curieux comme une femme ou indifférent à l’excès ;
aujourd’hui flexible comme un roseau, demain ferme comme un
chêne. Cependant sous cette versatilité apparente se cachait une
rare ténacité lorsque ses intérêts étaient en jeu. Enfin, un
des traits les plus frappants de son caractère était son extrême
avidité ; il entassait dans ses magasins, où ils se perdaient
sans profit pour personne, les dons en nature qu’il recevait
des indigènes et ne craignait pas de s’abaisser en faisant le
commerce des œufs d’autruche. Malgré ces graves défauts, il
faut convenir avec M. Jules Cambon[57] que « Si Hamza montra, dans
le cours de sa vie, une grandeur peu commune, associa sa cause à la
nôtre et nous témoigna une fidélité dont on ne s’est peut-être
pas toujours souvenu. Il détruisit le sultanat d’Ouargla pour le
remettre entre nos mains et fut ainsi le principal agent de notre
expansion dans l’Extréme-Sud. »
L’ambition de Si Hamza était de commander à tout le Sud,
sinon jusqu’à Tombouctou[58], du moins depuis Ouargla jusqu’au
Touat. En 1852, il fut investi d’un grand commandement et nommé
khalifa. En même temps, on plaçait auprès de lui un officier
pour jouer le rôle de nos résidents actuels dans certains pays de
protectorat ; on choisit le lieutenant de Colomb, qu’on chargea
de le guider et de l’initier à nos exigences administratives. La
mesure fut complétée par la création d’un poste à El-Biodh
(Géryville), où s’installa le lieutenant de Colomb avec une petite
garnison. Cet officier reçut d’abord le titre de « chef politique »,
titre qui se transforma au fur et à mesure que l’organisation
du nouveau commandement se développait, et devint successivement
celui de chef de poste en 1853, chef d’annexe en 1854, commandant
supérieur en 1855.
A peine installé, le nouveau khalifa fut appeler à coopérer
à la lutte engagée avec Mohammed ben Abdallah et dut, avec ses
contingents, poursuivre les Larbaâ et les Ouled-Naïl qui avaient
pris fait et cause pour le chérif ; il en vint à bout pendant que
nos troupes assiégeaient Laghouat. Quelques mois plus tard, à la
fin de 1853, Si Hamza, bientôt suivi par le colonel Durrieu et une
colonne légère, nous faisait sans coup férir traverser Metlili,
le Mzab, et planter pour la première fois notre drapeau sur les
vieilles kasbas de Ngoussa et de Ouargla. Il tenait ainsi la promesse
qu’il avait faite de conquérir pour nous l’Extrême-Sud[59].
Le maréchal Randon avait aussi témoigné à Si Hamza le désir
de nouer des relations avec les Touareg. En 1854, le khalifa
était allé à Ghat et avait décidé divers personnages touareg,
appartenant aux tribus des Oraghen, des Ifoghas et des Imanghasaten,
à l’accompagner à Alger[60]. L’un d’eux était le cheikh
Othman, de la tribu maraboutique des Ifoghas et de l’ordre des
Tidjani, neveu de Sidi Ahmed el Bekkay qui avait accueilli Barth à
Tombouctou[61]. Cheikh Othman, homme d’intelligence et de cœur,
d’un dévouement éclairé et sincère, semble avoir souhaité
réellement faire régner la sécurité et la paix — une paix
relative — chez les Touareg.[62] Le cheikh fut l’objet de
l’accueil le plus favorable de la part du maréchal Randon,
auquel il promit une alliance avec la France, en son propre nom et
au nom d’Ikhenoukhen, amenokal des Azdjer. Ikhenoukhen, vieillard
énergique, guerrier respecté pour sa force, paraît lui aussi avoir
éprouvé une certaine sympathie pour les Français[63]. Après un
séjour d’un mois à Alger, Cheikh Othman repartit pour le Sud. Sa
visite devait être féconde en résultats, puisqu’elle a abouti,
comme on le verra, à l’exploration de Duveyrier et au traité
de Ghadamès.
Une des principales occupations de Randon était d’établir des
relations commerciales avec le Soudan[64]. A son avis, l’arrivée
régulière sur nos marchés des caravanes qui, en échange des
produits de notre industrie, nous donneraient les matières dont
Tripoli et le Maroc profitent seuls, était de nature à procurer
à la France d’incontestables avantages. Personne ou à peu
près ne mettait en doute, à cette époque, l’importance du
commerce saharien et transsaharien, quoique dès 1854 le comte
H. de Sanvitale eût émis à cet égard des appréciations assez
pessimistes[65]. Quant aux « pays noirs », on s’en faisait
une idée assez vague ; on les considérait comme uniformément
riches et peuplés ; la renommée antique de Tombouctou attirait
particulièrement les imaginations[66].
Cependant c’est seulement en 1860 que furent rapportées les mesures
douanières de l’ordonnance du 16 décembre 1843, qui avait interdit
toute importation en Algérie par les frontières de terre. Un décret
du 25 juin 1860 déclara la ligne Géryville-Laghouat-Biskra ouverte
à l’importation en franchise de droits de douane des produits
naturels et fabriqués originaires du Sahara et du Soudan.
Les projets de Randon se résumaient en ceci : étant donné que
des échanges s’effectuent avec le Soudan à travers le Sahara,
attirer les caravanes vers les possessions françaises, et frayer
également à des caravanes parties de nos possessions le chemin
du Soudan. Ce résultat devait être obtenu autant que possible
d’une manière pacifique, en agissant à l’Ouest dans la vallée
de l’Oued Saoura, à l’Est dans la vallée de l’Igharghar, en
pénétrant à In Salah et à Ghadamès. D’où un double objectif
des explorations : le Touat et Ghadamès. Nous allons passer en
revue successivement les tentatives faites dans ces deux directions,
en commençant par celles qui furent dirigées vers le Sud-Ouest.
I
C’est sous le patronage du khalifa Si Hamza que le général de
Lussy de Pelissac, commandant par intérim la province d’Oran,
proposa en 1853 de pousser une mission d’exploration au Gourara,
qui serait confiée au sous-lieutenant Dastugue, adjoint au bureau
arabe de Mascara. Cet officier devait partir avec la caravane
annuelle des Trafi, et le terme extrême du voyage devait être
Timmimoun. Là, le lieutenant Dastugue recueillerait une foule de
renseignements, principalement sur Insalah, sur l’importance du
commerce qui s’y fait et sur les routes qui y conduisent. Les
événements politiques qui se déroulaient dans l’Extréme-Sud
empêchèrent les nomades d’envoyer des caravanes au Gourara à
la fin de 1853, et le projet d’exploration présenté par Dastugue
ne fut pas exécuté. Mais Dastugue est un des officiers qui ont le
plus fait pour la connaissance scientifique du Sud-Ouest Algérien,
un de ceux dont les travaux, aujourd’hui encore, présentent
le plus d’intérêt. Plus tard colonel, puis général, il a
recueilli et publié avec intelligence des données sur le Sahara
orano-marocain[67] ; il a donné notamment un excellent travail sur
la géographie du Tafilelt, d’après des renseignements recueillis
en 1859-61.
En 1854, de nouveaux essais furent projetés ou tentés dans la
direction de Tombouctou. Un indigène appartenant à la famille
des Cheurfa d’Ouezzan, El Hadj Mohammed ben Ahmed el Ouezzani,
qui avait déjà fait pour son compte à différentes reprises le
voyage de Tombouctou, était chargé d’une mission dans le Sud
en vue de lier des relations avec ces régions et de préparer les
moyens d’y expédier plus tard des caravanes. Cet individu, après
une absence de quatre mois et demi, forgea un récit de voyage,
un itinéraire à Tombouctou, et présenta un morceau de houille
soi-disant trouvé dans les environs d’In-Salah, mais pris en
réalité au Maroc. Sa fable fut découverte et on put reconnaître
l’inutilité de cette mission[68].
Le géographe Mac-Carthy fut aussi chargé de se rendre à Tombouctou
par le Sahara. C’était un homme original et intéressant, le
prototype, dit-on, du Vandell dont Fromentin, dans _Une année dans le
Sahel_, a retracé la physionomie. « Chez Vandell et chez Mac-Carthy,
même ouverture d’esprit et même curiosité de toutes choses,
même insouciance et mépris de la vie matérielle, même philosophie
douce et tranquille, même négligence à utiliser les matériaux
péniblement amassés[69]. » Au milieu des préparatifs de départ
de Mac-Carthy, des renseignements venus de Gourara présentèrent
le voyage comme trop périlleux. Il sembla préférable d’attendre
le résultat des efforts tentés à la même époque pour nouer des
relations avec le Touat, avec les principaux personnages touareg
et même avec les notables de Tombouctou. En attendant, on proposa
à Mac-Carthy d’explorer le Sahara central en partant de Tripoli,
et de rentrer en Algérie par le Touat, si auparavant une caravane
parvenait à y effectuer un premier voyage comme on l’espérait. Cet
itinéraire ne fut pas plus exécuté que le précédent. On
prétend que, plus de vingt ans après, le biscuit préparé pour
l’expédition existait encore et que Mac-Carthy parlait toujours
de son prochain départ. S’il n’exécuta aucun de ses grands
projets, il renseigna et guida souvent les explorateurs. Devenu
conservateur de la bibliothèque d’Alger après Berbrugger,
Mac-Carthy prit notamment une grande part à la préparation
scientifique du voyage au Maroc du vicomte de Foucauld : ceux qui
ont fréquenté la bibliothèque à cette époque savent combien les
conseils du vieux savant furent précieux à l’illustre explorateur.
D’autres propositions furent faites pour le voyage à Tombouctou,
qui hantait à ce moment les esprits, et pour lequel la Société de
Géographie de Paris avait voté quelques fonds. Vignard, chef du
bureau arabe départemental de Constantine, se mit sur les rangs,
ainsi que Cusson, d’Oran. Un israélite d’origine allemande,
nommé Joseph Benjamin, domicilié à Oran chez le grand rabbin,
demanda les moyens de parcourir le Sahara pour y retrouver les
tribus perdues d’Israël ; l’enquête faite démontra qu’on
avait affaire à un personnage suspect, et on l’embarqua pour
Marseille. Un certain Auguste Krafft, né à Mulhouse, et se
recommandant de la grande duchesse Stéphanie de Bade, ne mérite pas
plus d’intérêt[70]. En 1856, un habitant du Touat, El Hadj Abd el
Kader ben Aboubekeur, de passage en Algérie, fut chargé de lettres
pour les principaux personnages de son pays ; il revint en Algérie,
où il reçut 1.500 francs de gratification, mais ne rapporta aucune
réponse. Ainsi les grands projets de traversée saharienne dans la
direction de l’Ouest n’avaient donné aucun résultat.
Il en est autrement des expéditions moins ambitieuses de De Colomb,
un des hommes qui ont le plus contribué à nous faire connaître
le Sud-Ouest Oranais. Il convient de rappeler les travaux de cet
officier, en y rattachant ceux de ses collaborateurs et de ses
compagnons, notamment le docteur Paul Marès et de la Ferronays[71].
C’est en 1854 que commence l’ère des travaux de De
Colomb ; au mois de décembre, prévenu qu’un fort parti de
Doui-Menia s’était réuni pour piller nos tribus, il part
d’El-Abiod-Sidi-Cheikh et s’enfonce dans la direction de Figuig,
en prenant par le sud des montagnes vers l’Oued-Namous, qu’il
coupe à El-Outed. Arrivé à Oglat-el-Hadj-Mohammed, il défait
les Doui-Menia et rentre à Géryville.
L’automne de l’année 1856 voit encore de Colomb sur les routes
du Sahara ; il était cette fois accompagné du docteur Paul Marès,
qui se livra à des observations météorologiques et géologiques,
et détermina les altitudes des principales stations. La colonne
traversa la région du Chott-Tigri et s’avança jusqu’aux redirs
de Meharroug, à 43 kilomètres Nord-Ouest d’Hassi-el-Aricha ;
elle revint par la région de Figuig.
En janvier 1857, un voyage pacifique mena de Colomb jusqu’à moitié
route entre El-Abiod-Sidi-Cheik et les premières oasis du Gourara. A
peine rentré à Géryville, il en repartit aussitôt, emmenant
encore avec lui le docteur Marès : « C’est, dit de Colomb[72],
un jeune médecin touriste, qui s’occupe beaucoup de géologie et
de météorologie. Il désirait autant que moi s’égarer dans les
solitudes sahariennes et explorer un pays que jamais pied européen
n’avait foulé, et qui semblait promettre bien des révélations,
bien des merveilles à sa science favorite. Il nous accompagna
et donna à notre excursion une tournure d’exploration savante
qui lui seyait à merveille. » Le lieutenant de la Ferronays,
adjoint au bureau arabe, se chargea du levé géographique de la
route parcourue. Les voyageurs, partant d’El-Abiod-Sidi-Cheikh,
suivirent la vallée de l’Oued-el-Khebiz (Oued-Gharbi), passant à
Benoud et à Mengoub et s’avançant jusqu’au redir de Metilfa. De
là, ils se dirigèrent vers le S. S. E., entrèrent dans la région
des dunes et des daïas qui se trouvent à leur lisière nord,
et regagnèrent Géryville par la vallée de l’Oued-Seggueur. La
relation du voyage de Colomb[73] est fort intéressante et marque
un progrès notable des connaissances. L’auteur décrit très
bien[74] et à peu près comme on pourrait le faire aujourd’hui,
les régions naturelles qu’il a parcourues : chaîne saharienne
avec les Kheneg par lesquels débouchent les grands oueds du Sahara
oranais ; hammadas avec leur gour « qui s’élèvent, coupés à
pic, au-dessus des plaines sahariennes, semblables à ces témoins
que, dans un déblai, les ouvriers terrassiers laissent de distance
en distance pour que l’ingénieur puisse cuber leur travail ;
indices du gigantesque travail de nivellement qui s’est accompli
dans ces solitudes ; » vallées des grands oueds avec leur cours
souterrain et leurs redirs ; région des daïas où ces grands
oueds, sauf l’Oued-Saoura qui tourne la digue, sont arrêtés
par les dunes et créent à la lisière des pâturages magnifiques,
« magnifiques pour des Sahariens, bien entendu[75] ». De nombreux
renseignements sont donnés sur la flore, la faune, les habitants
de ces régions, leur genre de vie et leurs légendes. Justice est
faite de la légende de la Daïa-el-Habessa[76] qui, au dire des
indigènes, engloutissait les voyageurs. Enfin Marès rapportait de
ce voyage des documents pour l’étude géologique de la région,
dont il traçait peu après lui-même les premières grandes lignes
avec beaucoup de sagacité[77]. En 1858, Marès accompagnait encore
Cosson dans son exploration botanique des parties méridionales
de l’Algérie, et visitait successivement l’Oued-Rir, le Souf,
Touggourt, Ouargla et le Mzab.
Le repos de De Colomb fut de courte durée. Une colonne
expéditionnaire, réunie sous ses ordres, quittait
El-Abiod-Sidi-Cheikh au mois d’avril 1857, se dirigeait vers
l’Ouest, en longeant le versant sud des montagnes ; après avoir
passé El-Outed et franchi l’Oued-Namous, elle arrivait par le
Kheneg-Zoubia en vue de Figuig. Elle parcourait tout le pays des
Douï-Menia, s’avançant jusque près de la zaouïa de Kenadsa
et du ksar d’Aïn-Chaïr. En 1859, pendant que l’expédition
placée sous les ordres du général de Martimprey opérait contre les
Beni-Snassen, le colonel de Colomb conduisait une colonne légère
jusqu’à Athnacher-Gara-ou-Gara, chez les Beni-Guil, non loin
de la région des sources de l’Oued-Guir[78]. En 1860, de Colomb
rédigeait un mémoire complet par renseignements sur les oasis du
Gourara et du Touat, leur commerce, leurs lignes de communication ;
il dressait une carte de ces oasis dont l’exactitude a été
vérifiée ultérieurement[79]. Enfin, dans trois rapports sur
le décret du 25 juin 1860, il étudiait d’une manière très
complète la question du commerce transsaharien ; il montrait les
difficultés que soulèverait dans le Sud la création de postes de
douanes, déconseillait l’établissement d’agences de commerce
au Touat, et proposait de créer des comptoirs à Géryville et plus
tard à Laghouat[80].
Cherbonneau rééditait en 1857 un _Itinéraire de Touggourt à
Tombouctou_[81], traduit de l’arabe, qui donnait quelques détails
sur le Touat. En 1860, le docteur Maurin[82] racontait le voyage fait
au Gourara par un indigène à la solde d’un négociant de Saïda,
nommé J. Solari, et recueillait de nouveaux renseignements sur le
commerce des caravanes.
Jusqu’à la fin de son commandement, le maréchal Randon n’avait
cessé de poursuivre, en les développant et les précisant, la
réalisation de ses projets de pénétration économique au Sahara. Il
en vint à penser (mai 1858) que la solution de cette question serait
indéfiniment ajournée si les négociants du Soudan se trouvaient
livrés à l’avidité peu scrupuleuse d’une certaine classe de
commerçants. Pour réussir, il ne fallait pas seulement attirer à
nous les marchands par la sécurité des routes, il fallait y joindre
la loyauté dans les transactions. Dans ce but, le maréchal fit appel
au concours d’une maison de commerce importante et se recommandant
par sa haute moralité, la maison Lafon et Cie de Marseille. Un de ses
membres, désigné particulièrement par sa longue pratique des choses
algériennes, L. Bourilhon, fut chargé d’exposer au Gouvernement
les combinaisons commerciales qu’il croyait propres à assurer, sous
le patronage et avec le concours de l’administration, l’arrivée
régulière des caravanes sur les marchés d’Algérie. En même
temps, il manifestait aux Ouled-Sidi-Cheikh le mécontentement que
lui causait leur peu d’empressement à seconder ses desseins ; des
documents inédits, qu’il nous a paru intéressant d’analyser,
font connaître les différentes phases de ces pourparlers :
Plusieurs fois, écrivait le maréchal Randon[83], des renseignements
qui me sont parvenus m’ont fait connaître le peu d’empressement
de Si Hamza, khalifa des Ouled-Sidi-Cheikh, à favoriser nos projets
de relations avec le Sud. Loin d’engager, selon mes désirs, les
habitants du Touat et du Tidikelt à entrer en rapports avec nous,
je crois savoir qu’il les en détourne.
La famille des Ouled-Sidi-Cheikh a gardé dans toute la région
saharienne, sur le Gourara, le Timmi et même le Tidikelt, une
influence qui ne saurait être contestée. Si le khalifa actuel, Si
Hamza, avait voulu mettre à notre service cette influence puissante,
nul doute que déjà nous n’eussions atteint notre but ; mais loin
de là, nous en sommes encore à chercher les moyens d’entrer en
relations, parce que le mauvais vouloir de ce chef tend à neutraliser
nos efforts.
En faisant donner à Si Hamza la récompense qu’il ambitionnait avec
tant d’ardeur, j’avais en vue non seulement ses services passés,
mais surtout ceux qu’il devait rendre. Il n’ignorait pas à cette
époque combien je souhaitais établir le courant commercial entre le
Soudan et l’Algérie, et ses promesses me laissaient croire qu’il
était disposé à me seconder dans cette entreprise. Il paraît
non seulement avoir oublié et la récompense et ses promesses,
mais encore il semble animé du désir d’entraver nos desseins.
Je vous prie d’inviter M. le Général commandant la subdivision de
Mascara à faire connaître à Si Hamza que je suis bien disposé à
ne pas subir une telle situation ; que je le rends personnellement
responsable des empêchements que les Chaanba pourraient chercher
à mettre au parcours des caravanes, ainsi que de tous les bruits
fâcheux qui pourraient être lancés dans le pays. Il lui appartient
de les démentir et de nous montrer sous notre véritable jour. Je
regarderais même l’inaction et l’inertie de Si Hamza comme une
protestation contre ce que nous voulons faire.
Je désire que des observations très sérieuses soient faites
à Si Hamza et qu’on ne lui laisse pas ignorer que je ne suis
nullement satisfait de son attitude en ce qui concerne les relations
commerciales avec le Touat et le Soudan. Il ne tient qu’à lui de
me faire modifier mon opinion à son sujet en déployant le zèle
qu’il aurait déjà dû mettre au service de mes intentions.
Conformément aux instructions du Gouverneur, le général Durrieu,
commandant la subdivision de Mascara, fit venir Si Hamza et lui fit
part, avec tous les ménagements que comportait son caractère et sa
position importante dans le Sud, du mécontentement du maréchal. Une
lettre du général Durrieu[84] fait connaître le résultat des
conférences qu’il eut avec le khalifa :
Si Hamza se plaint que trop de monde ait voulu à la fois se mêler de
la question qui intéresse M. le Gouverneur général à un si haut
degré, l’ouverture du Sud à nos relations commerciales. Combien
de fois n’a-t-il pas eu, dit-il, à prêter son concours à des
émissaires qui ont traversé son pays pour chercher à pénétrer
dans le Sud ; mais ces émissaires n’avaient ni le courage,
ni la capacité nécessaires pour réaliser leurs promesses ; ils
ont préféré rejeter sur lui l’insuccès dont ils n’avaient
à accuser qu’eux-mêmes ; son aide ne leur a jamais manqué. Il
se plaint aussi de n’avoir jamais reçu à cet égard de mission
nette et définie : on ne lui a jamais dit ce qu’on attendait de
lui[85]. Quant il a été chargé spécialement par M. le Gouverneur
général de faire venir du Sud une djemaâ des Touareg, il s’y
est employé de toute son activité et a eu la satisfaction de
la conduire lui-même à Alger. Depuis cette époque, toutes les
négociations avec le Sud ont été entreprises en dehors de lui,
soit par Laghouat, soit par Biskra, sans qu’il ait eu aucun rôle
à jouer. En examinant sa conduite, le khalifa m’assure qu’il
ne croit avoir aucun reproche à se faire, et du moment qu’on
recherche encore ses services, il est tout prêt à les donner et
à mettre en cela à la disposition de M. le Gouverneur général,
pour seconder ses vues, tout ce qu’il peut emprunter à sa position
politique et religieuse et à sa connaissance personnelle du pays.
D’après le résumé de mes conversations avec lui, voici à peu
près à quoi il s’engage : 1o à conduire de sa personne jusqu’à
El-Goléa, et au besoin jusqu’à Tidikelt, une mission française
de quatre personnes, dont le choix serait naturellement fait par
M. le Gouverneur général ; 2o à constituer et gréer un convoi de
50 chameaux destiné à transporter le matériel nécessaire à la
mission et des marchandises à lui appartenant, lesquelles, d’après
ses calculs, peuvent s’écouler dans le Sud ; 3o à faire arriver la
mission de Tidikelt à Tombouctou, par son influence et ses relations
avec les chefs des Touareg Hoggar et des Nabeugh. Aujourd’hui, et
avant de savoir si un projet de cette espèce sera agréé par M. le
Gouverneur général, je n’entrerai point dans les détails qui,
d’après Si Hamza, doivent assurer le succès de la mission. Il
les a développés devant moi avec une certaine complaisance et
des appréciations qui indiquent une grande connaissance du pays
à traverser. Je me borne à vous dire que l’époque favorable
pour le départ de cette mission, qui serait réunie à Géryville,
serait le commencement de novembre.
D’après Si Hamza, une fois arrivée à Tombouctou, pays
organisé, où l’autorité est respectée, la mission n’aura
plus d’inquiétude à avoir, surtout si elle s’annonce comme
attirée par le seul désir de nouer des relations commerciales. Il
ne doute pas que si, par ses cadeaux, elle gagne les bonnes grâces
du chef de Tombouctou, elle ne parvienne à visiter tous les autres
états du Soudan.
M. le Gouverneur général a, sur la nature de la mission à donner
à des Européens dirigés sur Tombouctou, des idées plus nettes que
celles que je puis avoir. Aussi ne hasarderai-je qu’avec une grande
réserve celles qui me sont suggérées par ma conversation avec Si
Hamza. La mission, d’après moi, devrait être à la fois politique,
scientifique et commerciale. Les éléments qui la composeront
devraient donc répondre naturellement à ces conditions. J’y
mettrais : 1o un officier instruit, chef de mission ; 2o un homme
connaissant la physique, la minéralogie et la botanique ; 3o un
médecin ; 4o un commerçant. Tous parlant l’arabe et pouvant sous
le costume arabe, qui leur est indispensable jusqu’à Tombouctou,
passer au besoin pour des indigènes. Au dire de Si Hamza, le costume
européen sera leur meilleure garantie une fois qu’ils seront
dans le Soudan. Je ne m’étends pas davantage sur ces détails
d’exécution, avant de savoir s’il convient à M. le Gouverneur
général de tenter cette entreprise telle que la présente Si Hamza,
qui parle de son succès, je le répète, avec une confiance qui
me gagne.
Il semble naturel de voir l’exécution au moins partielle de ces
projets du maréchal Randon dans le voyage accompli en 1860-62, par
le commandant Colonieu[86] et le lieutenant Burin, accompagnés de
Si Bou Bekeur, fils du khalifa Si Hamza. Mais Randon n’était plus
là ; la mission fut organisée par le Ministère des Colonies, auquel
l’Algérie venait d’être rattachée, et le plan adopté diffère
sensiblement de celui que Si Hamza avait exposé au maréchal.