ici je n'aperçois que des ruines. Sur ma gauche, de l'autre côté de ce
ravin, s'élevait autrefois Albe la Longue; il n'en reste plus rien! Ces
amas de pierres, ces tronçons de colonnes renversées qui couronnent le
sommet de la montagne, c'est tout ce qui reste de Tusculum, la ville
chérie de Cicéron!
«Et ma pensée, franchissant dans son vol l'Europe et l'Atlantique,
revenait vers la patrie, toute palpitante de bonheur. Vivent les peuples
jeunes! m'écriai-je; vive mon jeune pays tout brillant de promesses,
auquel l'avenir sourit, et qui peut regarder son passé, sans y voir de
ces ruines que l'on admire, mais qui font pleurer[175]!»
[Note 175: ROUTHIER, _Conférences et discours_, p. 34.
Québec, 1890, in-8º.]
Cette même idée, exprimée par M. Routhier d'une façon si pittoresque et
si littéraire que nous n'avons pas hésité à en donner la citation tout
entière, le peuple la rend d'une façon plus naïve, mais non moins
sincère, quand il désigne toute contrée d'Europe, quelle qu'elle soit,
sous ce nom un peu dédaigneux: «_les vieux pays_»! _Old Countries_,
comme disent les Américains... Les vieux pays! comme cela est usé
relativement à la jeune Amérique!
Eh bien, c'est sur cette terre toute neuve, toute prête à recevoir
chaque impression nouvelle et à se vivifier de tout labeur et de tout
effort, que les Canadiens, par leur population et par leur patriotisme,
travaillent à l'édification d'une nation. Ils ont la confiance de la
faire grande et forte; et cette nation, ils aiment à le dire et à le
répéter à tous les échos de la renommée, cette nation, ce sera la
_France Américaine_!
CHAPITRE XXVII
LA NATION CANADIENNE COMPTE ENCORE
DANS LA PATRIE FRANÇAISE.
Quel que soit son avenir politique, et bien que la nation canadienne ait
des destinés désormais distinctes de celles de la France, elle fait
toujours partie cependant de la grande famille française. La patrie ne
s'étend-elle pas au delà des frontières, et ne doit-on pas l'entendre
aujourd'hui d'une façon plus large et plus haute?
C'est une histoire curieuse à suivre que celle des vicissitudes par
lesquelles est passée, à travers les siècles, cette noble idée de la
patrie, et l'on peut constater qu'elle s'est agrandie ou rétrécie
suivant les moyens dont les hommes ont pu disposer pour l'expansion de
leurs idées, de leurs moeurs et de leur langue. Par les voies immenses
qu'il a ouvertes, l'Empire romain a propagé au loin la patrie latine.
Sur ces voies, le moyen âge a laissé pousser l'herbe; la patrie est
alors rentrée dans les murs de la cité. Elle en est de nouveau sortie à
la voix des monarchies qui ont groupé en des royaumes unifiés et en des
patries plus grandes ces petites unités éparses. Et voilà
qu'aujourd'hui, après s'être agrandie de siècle en siècle, c'est le
monde entier qu'il faut au développement merveilleux de la patrie,
depuis qu'elle peut s'élancer sur les ailes de la vapeur et se propager
avec elle.
Voilà trois siècles seulement que les navigateurs ont ouvert le nouveau
monde à la conquête de l'Europe; déjà cette conquête est presque
entièrement accomplie, et de tous ceux qui y ont pris part, c'est un des
plus petits peuples européens, un de ceux dont on pouvait le moins
attendre ce grand mouvement d'expansion, qui a conquis la plus belle
part, a le plus multiplié au loin sa patrie, sa langue, ses moeurs.
Au dix-septième siècle, suivant Macaulay, l'Angleterre ne comptait pas
5,000,000 d'habitants. Aujourd'hui elle compte 250 millions de sujets,
règne en souveraine sur une partie de l'univers et fait sentir son
influence sur tout le reste.
On peut sans exagération lui appliquer cette apostrophe que Tertullien
adressait à l'Empire romain: «Le monde devient de plus en plus notre
tributaire; aucun de ses points les plus écartés ne nous est demeuré
inaccessible. On est sûr de trouver partout un de nos navires... Nous
écrasons le monde de notre poids! _Onerosi sumus mundo!_»
La patrie anglaise est-elle demeurée confinée dans les limites étroites
de son île? Non. Elle s'étend aujourd'hui partout où résonne la langue
anglaise, partout où le nom anglais est connu, respecté ou craint.
Eh bien, dans ce mouvement d'expansion de l'Europe, qu'a fait la France?
Partie l'une des premières, comme elle le fait toujours quand il s'agit
de quelque chevalesque entreprise, la France, qui au dix-septième siècle
dépassait de beaucoup l'Angleterre par l'importance et la beauté de ses
colonies, s'est laissé depuis distancer, a lâché la proie pour l'ombre
et négligé la possession du monde pour l'acquisition de quelques
provinces en Europe.
Les hommes d'État qui l'ont dirigée au dix-septième siècle s'étaient
efforcés pourtant de lui tracer ses grandes destinés; Henri IV,
Richelieu, Colbert[176] avaient inauguré et mis en pratique une
vigoureuse politique coloniale, mais les pâles ministres qui leur ont
succédé dans le cours du siècle suivant n'ont pas continué cette oeuvre
et ont laissé perdre à la France l'influence qu'elle devait occuper dans
le monde.
[Note 176: «Lorsque je considère, écrivait en 1663 M.
d'Avaugour, gouverneur du Canada, à Colbert, la fin des
guerres d'Europe depuis vingt ans, et les progrès qu'en dix
ans on peut faire ici, non seulement mon devoir m'oblige,
mais il me presse d'en parler hardiment.» (Cité par GARNEAU,
t. I, p. 159.)]
Par quelle aberration les ministres de Louis XV ont-ils pu considérer
les colonies comme des quantités négligeables, et sacrifier l'Amérique
entière à je ne sais quelle politique européenne sans plan, sans but,
sans mobile grandiose? C'est ce qu'il serait difficile de s'imaginer,
si l'on ne savait que les successeurs des Richelieu et des Colbert
étaient alors des hommes pleins de charme et d'élégance, mais non plus
de sévères et profonds politiques. La guerre de Sept ans, commencée
comme une lutte maritime entre la France et l'Angleterre,--lutte d'où
devait dépendre la prépondérance de l'une ou de l'autre dans l'univers,
et dont nous pouvions certes sortir vainqueurs,--c'est un charmant
poète, l'abbé de Bernis, qui, de concert avec Mme de Pompadour, l'a
transformée en une guerre générale en Europe, dont nous devions
nécessairement sortir vaincus.
«Un homme d'État, a écrit M. de la Boulaye, eût risqué la France pour
sauver le Canada et conserver à la civilisation latine une part du
nouveau continent. Céder, c'était signer l'affaiblissement de notre
race; la part que la France a prise à la révolution d'Amérique contre
l'Angleterre a bien pu laver son injure, mais elle n'a pas relevé sa
puissance abattue[177].»
[Note 177: Article de M. La Boulaye sur le premier volume
de l'_Histoire de la Révolution américaine_ de BANCROFT.
(_Journal des Débats_, 28 mai 1852.)]
Les Anglais avaient une autre intuition des intérêts en jeu. Ils
comprenaient que c'était l'empire du monde qu'ils allaient conquérir ou
qu'ils allaient perdre, et ils s'acharnèrent, à force d'argent et de
sang,--et malgré leurs premiers revers,--à obtenir la victoire finale.
Cette grandiose conception d'une haute destinée, ce n'était pas
seulement les hommes d'État qu'elle inspirait en Angleterre, c'était le
peuple anglais tout entier. La guerre du Canada avait été aussi
populaire chez lui qu'elle était passé inaperçue chez nous, et tandis
que Voltaire la tournait en ridicule, que les seuls journaux qui, en
France, pussent renseigner l'opinion publique, _le Mercure_ et _la
Gazette_, gardaient sur les exploits de nos soldats un silence étonnant,
ceux d'Angleterre éclairaient le peuple sur l'importance de ses
conquêtes. La nouvelle de la perte du Canada, qui émut si peu en France
et ne parvint à secouer ni l'indifférence des ministres ni celle du
peuple, donna lieu en Angleterre à d'immenses explosions de patriotiques
réjouissances.
Ce calme surprenant de la nation française devant le plus grand désastre
qui eût frappé la patrie depuis plusieurs siècles n'est-elle pas une
excuse pour les ministres qui avaient signé son abaissement?
N'étaient-ils pas les directeurs que méritait cette France dégénérée, et
peut-on reprocher au cardinal de Bernis et à Choiseul d'avoir été de
leur temps, d'avoir obéi à l'influence du milieu dans lequel ils
vivaient? La grande coupable ne fut-elle pas l'opinion publique
elle-même?
L'opinion publique! ceux-là mêmes qui auraient dû l'éclairer et lui
montrer de quel côté était vraiment le progrès et la grandeur de la
nation étaient précisément ceux qui contribuaient le plus à l'égarer et
à la lancer dans une fausse direction. Lisez l'oeuvre des philosophes du
dix-huitième siècle, et voyez s'ils ont eu seulement l'intuition des
destinées qui, à leur époque même, se dessinaient pour l'Europe!
Montesquieu ne voit dans l'établissement des colonies d'autre objet que
«de faire avec elles le commerce à de meilleures conditions qu'on ne le
fait avec les peuples voisins... Le but de leur établissement est
l'extension du commerce, non la fondation d'une ville ou d'un nouvel
empire[178].» Ainsi, ce qui le frappe dans les avantages de l'expansion
coloniale, ce sont ses côtés les plus plus étroits et les plus mesquins;
il aperçoit le profit matériel, le gain et le lucre, mais déclare de peu
d'importance le partage du monde en de _nouveaux empires_. La grandeur
naissante de l'empire colonial de l'Angleterre qui commençait ne l'a
même pas frappé!
[Note 178: Voir MONTESQUIEU, _Esprit des lois_, liv.
XXI.--_Lettres persanes_, lettres 49, 121, 110.]
Et Voltaire, ce génie qui agissait d'une façon si puissante sur
l'opinion de son temps, qui agit encore, disons-le, sur la nôtre,
avait-il des idées plus larges et des visées plus hautes? En aucune
façon. Nul plus que lui n'a contribué à répandre l'indifférence et le
mépris sur ces quelques arpents de neige, sur ce pays des ours et des
castors qui formaient, en somme, non seulement le Canada, mais
l'Amérique presque tout entière, avec les vallées du Mississipi, de
l'Ohio, du Missouri et le golfe du Mexique, ces régions en un mot où se
développe aujourd'hui la formidable puissance des États-Unis.
Tout ce vaste domaine, tout ce riche héritage légué à la France par les
hommes du dix-septième siècle, c'est lui qui, pour sa large part, a
contribué à le faire jeter aux Anglais comme une défroque inutile et
gênante. Non seulement il l'a fait mépriser par ses contemporains, mais
il a engagé les ministres à l'abandonner sans remords, et pendant la
guerre même il entrait en négociation avec le frère de Pitt, notre
implacable ennemi, pour s'efforcer de faire céder le Canada aux
Anglais[179].
Il engage Choiseul à conclure la paix à tout prix: «J'aime mieux,
dit-il, la paix que le Canada[180].»
Et quand la signature du néfaste traité de 1763 met enfin le sceau à la
ruine de notre empire colonial, il en témoigne sa joie par des feux
d'artifice et des réjouissances à Ferney, dont les journaux de Londres
donnent la description avec des éloges bien naturels[181].
[Note 179: «Le gouvernement ne me pardonnera donc pas
d'avoir dit que les Anglais ont pris le Canada, que j'avais,
par parenthèse, _offert il y a quatre ans_ de _vendre_ aux
Anglais; ce qui aurait tout fini et que le frère de M. Pitt
m'avait proposé.» (Lettre au comte d'Argental, 8 mai 1763, t.
LXVII, p. 18.)
Arpents de neige, pays des ours et des castors, ce n'est pas
une fois, c'est cent fois que ces expressions reviennent sous
la plume de Voltaire. Voy. lettres à M. de Moncrif, mars 1757
(t. LXV, p. 38); à la marquise du Deffand, 13 octobre 1757; à
M. Thieriot, 29 février 1756 (t. LIV, p. 477), et _Candide_,
ch. XXIII. (Édition Thiessé-Baudouin, 1829.)]
[Note 180: Lettre du 6 septembre 1762.]
[Note 181: _Public Advertiser_, cité par GARNEAU, t. II,
p. 388.]
Comme historien, Voltaire n'a pas exprimé d'autres regrets de la perte,
par la France, du continent américain. Le chapitre de son _Siècle de
Louis XV_ dans lequel il traite des causes de la guerre de Sept ans est
intitulé: _Guerres funestes pour quelques territoires vers le Canada_!
Quelques territoires vers le Canada, voilà la conception qu'il a de
l'Amérique et le cas qu'il en fait!
Dans le récit de cette guerre, s'il parle des combats dans les colonies,
toute son attention est absorbée par l'Inde, mais des _admirables faits
d'armes_ dont le Canada fut le théâtre, des victoires de Carillon et des
batailles des plaines d'Abraham, de tous ces émouvants combats dans ce
cadre si plein de poésie et de mystère des forêts du nouveau monde, de
la gloire des Montcalm et des Levis, pas un mot! Ces noms glorieux, il
ne les prononce même pas et semble les ignorer.
Et croyez-vous que nos défaites, nos défaillances, nos hontes,
l'abaissement dans lequel nous étions tombés au point de devenir la
risée des peuples voisins, fissent saigner son coeur français? Écoutez ce
qu'il écrit à ces amis auprès desquels il se découvre tout entier: «Il
me vient quelquefois des Russes, des Anglais, des Allemands; ils se
moquent tous prodigieusement de nous, de nos vaisseaux, de notre
vaisselle, de nos sottises en tout genre. Cela me fait d'autant plus de
peine, à moi qui suis bon Français--qu'on ne me paye point mes
rentes[182].»
[Note 182: Lettre à Thieriot, 26 septembre 1760.]
Voilà, quels étaient ses véritables sentiments, et sa sollicitude pour
l'Inde, quand il gardait pour l'Amérique un si superbe dédain, n'avait
pas d'autres causes que ces considérations fort peu nobles et fort peu
désintéressés. Gros actionnaire de la Compagnie des Indes, il s'inquiète
de Pondichéry; mais, que lui importait le Canada? La France peut être
heureuse sans Québec[183]! Mais sans Pondichéry, non pas; c'est de là
que viennent les rentes de Voltaire! Aussi tremble-t-il, car il y a là,
dit-il, «un Lally, une diable de tête irlandaise qui me coûtera tôt ou
tard 20,000 livres tournois, le plus clair de ma pitance[184]»!
[Note 183: Lettre à Choiseul, 6 avril 1762.]
[Note 184: Lettre au comte d'Argental, 15 février 1760.]
De Rosbach, de Crevelt, de tous nos lamentables revers de la guerre de
Sept ans, il n'y a presque pas de trace dans sa correspondance. Toutes
ces cruelles blessures qui, une à une, venaient saigner la patrie
française et diminuer ses forces, le laissaient indifférent; mais
Pondichéry, c'est autre chose! «Toute ma joie est finie, écrit-il, nous
sommes encore plus battus dans l'Inde qu'à Minden. Je tremble que
Pondichéry ne soit flambé. Il y a trois ans que je crie: Pondichéry!
Pondichéry! Ah! quelle sottise de se brouiller avec les Anglais pour un
_ut_? et Annapolis sans avoir cent vaisseaux! Mon Dieu, qu'on a été
bête! Mais est-il vrai qu'on a un peu pendu vingt Jésuites à Lisbonne?
C'est quelque chose, mais cela ne rend point Pondichéry.»
Vraiment, Harpagon criait-il mieux _ma cassette_! que Voltaire
_Pondichéry_! Certes, personne ne lui contestera le titre de grand
écrivain, mais personne ne lui donnera celui de grand patriote aux vues
généreuses et aux conceptions élevées. Plus littérateur que philosophe,
il avait bien plus de souci du succès que de la vérité, et à qui lui eût
demandé son avis, il aurait peut-être répondu qu'une erreur bien dite
vaut mieux qu'une vérité gauchement présentée.
Le malheur est que ses opinions, basées quelquefois sur une étude si peu
approfondie des choses, ont été admises par ses contemporains et le sont
encore par beaucoup des nôtres comme des espèces d'axiomes et d'oracles.
Son mépris du Canada et du continent américain ne reposait que sur des
motifs tout personnels et fort peu élevés, mais il l'affichait avec tant
d'assurance! Les esprits les plus sérieux ont pu croire qu'émises par un
génie aussi élevé, ces opinions devaient être basées sur quelques
profondes considérations; M. de Sacy, dans l'_Encyclopédie_, s'appuie
sur elles pour faire au Canada et à notre puissance coloniale une bien
maigre oraison funèbre: «M. de Voltaire, dit-il, ne semble pas regretter
cette perte, et pense que si la dixième partie de l'argent englouti dans
cette colonie avait été employé à défricher nos terres incultes de
France, on aurait fait un gain considérable. Cette réflexion est d'un
citoyen philosophe. On ne peut nier cependant que le commerce des
pelleteries, peu dispendieux en lui-même, ne fût une source de
richesses[185].» Et c'est tout! Ainsi, tandis que les Anglais sortaient
de leur petite île pour fonder des empires de 250 millions d'habitants,
ceux qui, en France, dirigeaient l'opinion publique disaient au peuple:
Reste chez toi, épuise-toi pour tirer un maigre revenu des terres
méprisées par tes ancêtres. Piétine sur place, renferme-toi sur toi-même
et ignore le reste du monde!
Rien n'égale la rancune que les Canadiens ont conservé contre Voltaire,
rien, sinon celle qu'ils ont vouée à Mme de Pompadour elle-même et à
Louis XV. Leur poète a pu s'écrier, en s'adressant à nous:
O France, ces héros qui creusaient si profonde,
Au prix de tant d'efforts, ta trace au nouveau monde,
Ne méritaient-ils pas un peu mieux, réponds-moi,
Qu'un mépris de Voltaire et que l'oubli d'un roi[186]?
[Note 185: _Encyclopédie méthodique_, article: Canada.]
[Note 186: FRÉCHETTE, _Légende d'un peuple_.]
L'oeuvre des Richelieu et des Colbert, que Voltaire, les philosophes, les
ministres et l'opinion publique au dix-huitième siècle avaient sapée par
la base et dont ils avaient détruit les résultats, ne fut jamais
reprise. L'heure était passée et la partie était définitivement perdue:
c'est aux Anglais que devait appartenir la prépondérance dans le monde.
Napoléon, qui aurait pu la leur arracher encore, se laissa distraire par
l'Europe de la conquête de l'univers. Son oeuvre fut celle d'un
conquérant, non celle d'un homme d'État. L'homme d'État prépare pour
l'avenir des oeuvres durables: il a vu la sienne se briser entre ses
mains.
La France du dix-neuvième siècle s'est efforcée de se reconstituer un
empire colonial en Afrique et en Asie. C'est un heureux retour vers la
politique du dix-septième siècle; mais combien la place qui nous reste
est moins belle que celle que nous avons laissé prendre par nos rivaux!
Tout n'est pas perdu cependant. Le rôle de la France peut être grand
encore, si elle veut cesser de se renfermer en elle-même et suivre la
conduite hardie, les larges idées qui ont fait le succès des Anglais et
édifié leur puissance.
Pendant que nous nourrissions sur les colonies et sur l'expansion
coloniale des idées si étroites, quelles étaient les leurs et à quels
mobiles ont-ils obéi? Leur conduite a été, il faut bien le dire,
totalement différente de la nôtre.
Aujourd'hui même que nous n'attachons de prix qu'à des colonies
fortement centralisées, unies à nous par les liens les plus étroits, et
que nous nous efforcerons jalousement d'en assimiler l'administration à
celle des départements de France, redoutant le moindre signe de
particularisme ou d'indépendance, les Anglais, peu soucieux au contraire
du lien politique, se montrent moins fiers de régenter de nombreuses
colonies que de créer des peuples puissants de leur sang et de leur
civilisation.
«L'Angleterre aspire à être non la souveraine mais la mère d'une foule
d'États qui, répandus sous toutes les latitudes, établis dans toutes
les parties de l'univers et issus de la même origine, parlant la même
langue, ayant les mêmes moeurs, pratiquant les mêmes institutions
politiques, exerceraient dans l'ensemble une influence prépondérante sur
les destinées du genre humain. Ce rêve ambitieux, elle en poursuit la
réalisation avec une énergie qui doit donner à réfléchir à ceux qui se
préoccupent de l'avenir du monde. Combien étaient-ils au commencement du
siècle ceux que l'on aurait comptés comme appartenant à la race
anglo-saxonne? 25 millions au plus. Combien sont-ils aujourd'hui? 70
millions au moins, et avec l'Inde ils règnent sur 200 millions de
sujets!» Voilà l'appréciation que donnait déjà il y a une trentaine
d'années sur la politique de l'Angleterre un écrivain de la _Revue des
Deux Mondes_[187].
[Note 187: _Annuaire des Deux Mondes._]
Et ces idées, d'ailleurs, les orateurs et les hommes d'État anglais se
plaisent à les affirmer bien haut: «Le grand principe de l'Angleterre
dans la fondation de ses colonies, disait en 1851 M. Gladstone devant la
Chambre des communes, dans un discours au sujet de la Nouvelle-Zélande,
le grand principe de l'Angleterre est la multiplication de la race
anglaise pour la propagation de ses institutions... Vous rassemblez un
certain nombre d'hommes libres destinés à former un _État indépendant_
dans un autre hémisphère, à l'aide d'institutions analogues aux nôtres.
Cet État se développe par le principe d'accroissement qui est en lui,
protégé comme il le sera par votre pouvoir impérial contre toute
agression étrangère; et ainsi, avec le temps, se propageront votre
langue, vos moeurs, vos institutions, _votre religion_, jusqu'aux
extrémités de la terre.--Que les émigrants anglais emportent avec eux
_leurs libertés_, tout comme ils emportent leurs instruments aratoires:
voilà le secret pour triompher des difficultés de la colonisation[188]!»
[Note 188: M. Huskisson, ministre des colonies, disait
déjà devant la Chambre des communes en 1828: «L'Angleterre
est la mère de plusieurs colonies, dont l'une forme
aujourd'hui un des empires les plus vastes et les plus
florissants de la terre; ces colonies ont porté jusqu'aux
coins les plus reculés du monde notre langue, nos
institutions, nos libertés et nos lois. Ce que nous avons
ainsi planté a pris ou prend racine; les colonies que nous
favorisons et protégeons actuellement deviendront tôt ou tard
elle-mêmes des nations libres, qui à leur tour lègueront la
liberté à d'autres peuples...» (GARNEAU, t. III, p.
266-267.)]
Ces larges idées sont aujourd'hui universellement admises par les
Anglais, et toutes leurs grandes colonies, le Canada, Terre-Neuve, le
Cap, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, sont en fait devenues, de leur
propre consentement, et même avec leur encouragement et leur appui, des
États presque indépendants. Cela ne les empêche pas de les compter
toujours comme unies par les liens les plus forts, sinon les plus
apparents de la grande patrie anglaise.
Bien mieux, les États-Unis eux-mêmes, cette République qui, il y a un
siècle, s'est séparée de l'Angleterre d'une façon si violente, ils la
comptent aujourd'hui dans la famille des peuples anglais, et elle se
laisse elle-même de plus en plus entraîner à ce rapprochement amical.
Après la guerre d'Amérique, les Anglais s'aperçurent bien vite qu'ils
n'avaient rien perdu, que la rupture du lien politique n'avait pas
entraîné celle du lien commercial, et que si leur amour-propre national
avait pu recevoir une blessure, leur intérêt n'avait pas été atteint:
«Le résultat de cette grande querelle, dit dans ses Mémoires le duc de
Levis, un des compagnons de Rochambeau, confondait encore une fois tous
les calculs de la prudence humaine. Cette indépendance de l'Amérique que
le commerce anglais regardait comme devant lui porter un coup fatal eut
pour lui des conséquences aussi heureuses qu'imprévues. Le nombre des
vaisseaux marchands, ce signe infaillible de la prospérité d'une nation
commerçante, doubla en peu d'années, et l'on vit avec étonnement ces
mêmes négociants de Bristol, qui trafiquaient principalement avec les
colonies américaines et qui encore, à la fin de la guerre, avaient
annoncé au Parlement, dans une séance solennelle, que si l'indépendance
était prononcée il faudrait fermer leur port, on les vit, dis-je,
demander un bill pour être autorisés à l'agrandir[189]!»
[Note 189: _Mémoires du maréchal de Levis_, p. 413.
Collection Barrière.]
Que restait-il donc pour séparer les deux peuples? Une certaine rancune
des hostilités subies et de la rupture imposée, mais les vestiges de
cette rancune ont disparu bien vite devant la communauté des intérêts.
Les relations des deux nations sont devenues, comme l'affirmait déjà en
1820 d'une façon officielle lord Canning au représentant des États-Unis,
celle «d'une mère et de sa fille», et leur rôle, remarquons bien ceci,
est de «marcher côte à côte pour _faire face au reste du monde_[190]».