C'est à l'immigration des Irlandais, des Allemands et des Canadiens

qu'est due cette augmentation du nombre des catholiques; ajoutez à cela

que chez eux la natalité est fort élevée, tandis qu'elle est infime chez

les protestants, si bien qu'un écrivain américain a pu calculer que dans

un siècle l'Église catholique comptera 70 millions de fidèles en

Amérique[164].

[Note 164: _Journal des Débats_ du 8 et 11 février 1891.]

Ce mouvement n'est pas sans avoir, depuis longtemps, attiré l'attention

des plus hautes autorités de l'Église catholique. Une nouvelle Église

s'élevait en Amérique qui allait changer peut-être l'équilibre du

catholicisme. Rome, désormais, devait s'appuyer sur elle en même temps

que sur les vieilles Églises d'Europe. Ce nouvel arbre, jeune et plein

de sève, n'était-il pas un point d'appui autrement ferme que ceux du

vieux monde affaibli, et la sollicitude principale ne devait-elle pas se

tourner vers l'avenir plutôt que vers le passé?

M. de Vôgüé, à l'occasion du voyage à Rome en 1886 du cardinal Gibbons,

venant plaider la cause de l'Association ouvrière des _Chevaliers du

travail_, a conté d'une façon vivante «cette irruption du Nouveau Monde

dans le milieu de la prélature romaine, peu préoccupée jusqu'ici des

questions sociales», et, par ce seul fait, a pressenti que notre

génération allait voir peut-être de grands changements et inaugurer une

nouvelle période dans l'histoire du monde.

Au mouvement de catholicisation de l'Amérique, les Canadiens ont eu une

grande part. Ils comptent pour un million parmi les catholiques des

États-Unis. Mais s'ils sont, par le nombre, un élément important de la

nouvelle Église, ils le sont encore plus par l'esprit de cohésion et de

solidarité qu'ils mettent au service de leur foi. On ne voit pas chez

eux de ces relâchements du lien religieux qui ont conduit tant d'autres

émigrants catholiques à l'indifférence ou au protestantisme, et cela

parce que leur clergé canadien, toujours si dévoué et si patriote, les

suit et les dirige. Que d'Allemands, que d'Italiens, privés d'un clergé

national et entraînés par le milieu, ont été perdus pour l'Église!

Et cependant, chose étrange, le clergé catholique irlandais d'Amérique

combat à outrance l'idée des clergés nationaux. Il ne veut plus ni de

Canadiens, ni d'Italiens, ni d'Allemands; il prétend tout unifier sous

le joug de la langue anglaise. Quel est son but? Ne voit-il pas qu'il

risque ainsi de faire perdre à l'Église des éléments qui, une fois

perdus, ne se retrouveront plus? N'a-t-il pas l'exemple même des

millions d'Irlandais passés au protestantisme? Ce qu'il n'a pu empêcher

chez les siens, ne doit-il pas craindre de le provoquer chez les autres?

Il invoque la nécessité de favoriser l'unité nationale américaine.

L'unité nationale consiste-t-elle donc seulement dans la langue

anglaise, et, d'ailleurs, le clergé peut-il faire passer l'intérêt

américain avant l'intérêt catholique?

Depuis son origine, et par la force même de l'histoire, l'Église

catholique est une puissance latine. Quelle serait sa destinée si toute

une portion nouvelle de cette Église, qui bientôt peut-être sera la plus

puissante, était absorbée par le monde anglo-saxon?

L'idée anglaise est aussi inséparable de l'idée protestante que l'idée

française de l'idée catholique. La France aurait beau s'en défendre, il

lui est impossible de ne pas être une nation catholique. Son histoire

tout entière l'y force; y renoncer, serait amoindrir volontairement sa

puissance et briser elle-même une arme qui combat pour sa grandeur.

Comptez l'influence que vaut à la France dans le monde l'oeuvre admirable

de ces légions de missionnaires qu'elle sème sur les deux hémisphères,

et vous verrez, si elle peut, de gaieté de coeur, y renoncer sans

regrets!

L'Angleterre et la civilisation anglaise sont aussi irrémédiablement

liées au protestantisme que la France au catholicisme. La langue

anglaise est le véhicule du protestantisme à travers le monde; et c'est

à elle qu'on voudrait confier la garde des intérêts catholiques en

Amérique?

Des rapprochements trop intimes avec les éléments de langue anglaise, et

même avec les éléments protestants,--car le clergé irlandais a voulu

conclure une sorte de trêve avec les autorités protestantes,--ne

seraient-ils pas une capitulation bien plus qu'une victoire?

Ceux qui tiennent haut et ferme le drapeau de l'Église latine, ceux qui

peuvent remplir là, sur ce jeune hémisphère, le rôle historique rempli

par la France dans le vieux monde, ce sont les Canadiens. Puissent-ils

recevoir dans cette grande tâche les encouragements et les secours que

méritent et leur persévérance et leur foi. Avec un but aussi noble, ils

peuvent marcher la tête haute vers l'avenir.

TROISIÈME PARTIE

AVENIR DE LA NATION CANADIENNE

CHAPITRE XXVI

DESTINÉE POLITIQUE ET SOCIALE.

Nous avons suivi l'évolution historique des Canadiens; nous avons exposé

leur état présent au point de vue matériel et moral, montré la richesse

de leur territoire et le merveilleux accroissement de leur population;

nous avons aussi analysé leur sentiment national et montré que, par la

réunion même de tous ces éléments divers, ils constituent dès

aujourd'hui une véritable nation.

Cette nation naissante, tout fait prévoir qu'elle doit s'accroître et

occuper une place honorable parmi les nations d'Amérique. Trop jeune

encore pour se suffire à elle-même, elle doit, pour le moment, demeurer

sous la protection d'une nation plus puissante. C'est aujourd'hui

l'Angleterre, mais les Anglais eux-mêmes ne pensent pas que ce

protectorat puisse être de longue durée. Tous, les uns avec regret, les

autres avec joie, prévoient que dans un avenir plus ou moins long il

devra cesser; en ce cas, quels changements de souveraineté pourront

advenir et quelle influence ces changements auront-ils sur la situation

et le progrès des Canadiens?

Quelques Anglais patriotes, inquiets de voir s'accentuer de plus en plus

le mouvement d'émancipation de leurs colonies, ont émis le voeu de voir

resserrer les liens qui les unissent à la métropole. Ils ont mis en

avant le fameux projet de la Fédération impériale, qui n'est pas sans

avoir acquis une certaine célébrité, et dont les revues et les journaux

britanniques entretiennent leurs lecteurs.

C'est là, il faut bien l'avouer, une idée qui semble irréalisable.

Beaucoup d'hommes éminents ont trouvé pour la combattre les arguments

les plus sérieux. La Fédération impériale, disent-ils, avec un Parlement

impérial siégeant à Londres et délibérant sur les affaires de tout

l'Empire anglais, quelle chimère, bien mieux, quelle calamité! Dans un

tel Parlement, les représentants des possessions d'outre-mer

dépasseraient de beaucoup en nombre ceux de l'Angleterre britannique; ce

serait l'asservissement de l'Angleterre à ses colonies, et de chacune

des colonies à l'ensemble des autres. Possédant toutes aujourd'hui leur

autonomie particulière, consentiront-elles à une pareille capitulation?

Une alliance, d'ordinaire, se contracte, une fédération s'organise par

suite de la réunion d'intérêts communs; mais quelle force serait capable

de former et de maintenir une alliance contraire à la fois aux intérêts

de tous les contractants?

Les promoteurs eux-mêmes de la Fédération impériale se rendent

parfaitement compte de ce que leurs désirs ont de pratiquement

irréalisable, et leurs plans ne vont guère au delà du voeu de réunir

périodiquement de grandes conférences coloniales, «composées des hommes

les plus compétents des colonies et de la mère patrie», dont la tâche

serait «l'élaboration, non de lois, mais de recommandations ou

voeux[165]», et dont les délibérations porteraient sur «la défense

impériale, les arrangements postaux et télégraphiques, les problèmes

sociaux, dans la discussion desquels la mère patrie peut apprendre des

colonies, et les colonies de la mère patrie».

[Note 165: Compte rendu du discours de lord Rosberry à

une réunion des fédéralistes impériaux à Mansion-House, le 15

novembre 1889. (_Canadian Gazette_, 24 novembre 1889.)]

Un congrès d'hommes éminents qui ne fait pas de lois, mais émet des

voeux, dont les sujets de délibération se renferment dans l'étude des

arrangements postaux et télégraphiques et dans celle des problèmes

sociaux, cela se voit tous les jours, en Angleterre, en France et

ailleurs; des représentants de la Russie, de l'Autriche, de l'Allemagne,

et même des États de l'Extrême-Orient, se rassemblent pour discuter en

commun sur les grandes questions d'intérêt général, et ces congrès

internationaux ne constituent pas une «Fédération impériale».

Entendue de cette façon, la fédération des colonies anglaises est donc

fort praticable; mais c'est la seule. Toute autre interprétation du

projet n'obtient, dans les grandes colonies, et spécialement au Canada,

qu'un succès de silence et de dédain. Tout au plus sort-elle quelquefois

de l'oubli aux jours d'élections, pour servir d'épouvantail auprès du

peuple, auquel on montre la _Fédération impériale_ comme un monstre

affamé, prêt à le dévorer.

En Angleterre même, le mouvement fédéraliste, malgré sa ligue, ses

comités, ses présidents et ses séances, n'a qu'une importance factice,

et les organes les plus autorisés de l'opinion tendent à réagir contre

«les aspirations vagues et trompeuses qui se glissent sous cette

rubrique[166]».

[Note 166: _Spectator_, cité par le journal

_Paris-Canada_, 22 août 1891.]

L'indépendance des colonies est une hypothèse bien plus probable que la

réalisation du rêve des fédéralistes.

Et pourquoi ne pas parler ouvertement de la rupture du lien colonial

entre le Canada et l'Angleterre, quand tous les hommes d'État anglais

eux-mêmes en parlent, quand les organisateurs de la Confédération

canadienne, en 1867, ne se sont pas fait illusion sur la durée probable

de leur oeuvre, en tant que soumise à l'hégémonie anglaise!

Dans la discussion du projet, un des orateurs, M. Bright, déclara qu'il

serait peut-être préférable d'ériger tout de suite les colonies

américaines en État indépendant; un autre, M. Fortescue, émit l'espoir

que la nouvelle Confédération donnerait naissance «à un grand royaume,

transatlantique, sur lequel l'Angleterre serait toujours heureuse et

fière de compter[167]».

Dans combien de réunions, dans combien de discours, a-t-on, depuis,

entendu des déclarations semblables! Tout récemment, M. Blake disait

encore: «Si le Canada se décide à se séparer de nous, nous pouvons faire

acte de résignation, lui serrer cordialement la main et lui dire

adieu[168].»

[Note 167: _Moniteur universel_, 2 mars 1867. Compte

rendu de la séance de la Chambre des communes du 1er mars

1867.]

[Note 168: _Patrie_, 27 août 1892. Discours de M. Blake

au Club des Quatre-vingts.]

Les organes les plus autorisés de la presse vont répétant sans cesse aux

colonies qu'elles sont libres de se séparer à l'heure où elles le

voudront, que l'Angleterre n'y mettra pas obstacle, laissant presque

entendre qu'elle le verrait avec plaisir. Le _Times_ écrit: «Les

colonies nous jettent sans cesse dans des querelles qui ne nous

regardent pas... Combien de temps cela doit-il durer? Quelques autres

différends comme celui de la mer de Behring nous forceront à regarder en

face le problème et à nous demander sérieusement si les relations

actuelles entre la mère patrie et les colonies sont bien équitables pour

les contribuables anglais[169].» La presse libérale canadienne prend

acte d'une telle déclaration pour railler l'_indiscrète et tenace

loyauté_ des conservateurs envers une si indifférente métropole. Ne

veulent-ils donc pas _comprendre à demi-mot_ et s'obstineront-ils, dit

le journal _la Patrie_, «à abuser de l'hospitalité que l'Angleterre

continue, un peu malgré elle, à nous accorder? Comprendront-ils enfin

une bonne fois toute l'inconvenance de notre position, et faudra-t-il la

force pour nous faire déguerpir[170]?»

[Note 169: Cité par la _Patrie_, journal de Montréal, 27

août 1892.]

[Note 170: La _Patrie_, article du 9 avril 1892.]

Les conservateurs canadiens eux-mêmes, qui désirent maintenir le plus

longtemps possible le lien colonial avec l'Angleterre, reconnaissent

cependant qu'un jour il sera fatalement rompu. Le lieutenant gouverneur

actuel de la province de Québec, M. Chapleau, l'un des représentants les

plus autorisés du parti conservateur, déclarait à un journaliste

français, durant un séjour fait récemment en France, que, «quant à

l'indépendance du Canada, tout le monde est persuadé qu'elle arrivera à

être proclamée du consentement même de l'Angleterre, mais qu'il faut

attendre encore, et retarder la demande de l'indépendance jusqu'au jour

où la population sera plus dense et où le pays sera plus puissamment

organisé[171]».

[Note 171: Journal _le Matin_, 26 avril 1893.]

Et pourquoi les Anglais redouteraient-ils cette séparation? Lequel de

leurs intérêts est engagé au maintien du lien colonial? L'intérêt

commercial? Mais ils ne jouissent à ce point de vue d'aucun privilège

particulier, et le tarif douanier canadien frappe les produits anglais à

l'égal des produits étrangers. Regretteront-ils un débouché pour les

fonctionnaires métropolitains, une mine à places lucratives? De toutes

les fonctions, il n'en est qu'une qui demeure à la nomination de

l'Angleterre, celle du gouverneur général; toutes les autres

appartiennent au gouvernement canadien et sont réservées à des

Canadiens.

Les plus intéressés, en somme, au maintien de l'allégeance anglaise, ce

ne sont pas les Anglais, ce sont les Canadiens eux-mêmes, qui, sans en

supporter aucun frais, ont droit à la protection diplomatique et

militaire d'une grande nation.

Le lien colonial rompu,--le plus tard possible, suivant le voeu des

conservateurs,--le plus tôt qu'il se pourra, suivant le désir des

libéraux,--qu'adviendrait-il du Canada? Est-il mûr pour l'indépendance?

Beaucoup de bons esprits en doutent et se demandent quelles garanties

elle offrirait à un État, jeune encore, placé seul en face d'un voisin

tel que les États-Unis.

La Confédération canadienne possède bien un territoire égal, supérieur

même, à celui de l'Union, mais sa population n'est que de 5 millions

d'âmes, en regard de 60 millions d'Américains. On cite l'exemple de

l'Europe, où des États minuscules subsistent côte à côte avec des États

puissants. Mais dans notre vieux monde lui-même, l'existence de ces

petits États serait-elle possible s'ils ne s'équilibraient par leur

nombre, et si la rivalité des forts n'était une garantie de la durée des

faibles?

La rupture par le Canada de son union avec l'Angleterre serait

probablement le prélude de son annexion aux États-Unis. C'est à cette

annexion que pousse, ouvertement ou d'une façon indirecte, le parti

libéral canadien. Cette campagne a pris depuis quelque temps une

certaine ampleur, mais il ne s'ensuit pas que nous soyons tout près d'en

voir les résultats. Depuis longtemps qu'elle est commencée[172], elle

n'a pas abouti, et cela peut durer longtemps encore.

[Note 172: En 1849, Papineau avait, devant le Parlement

canadien, émis l'idée de l'annexion aux États-Unis.]

A quel mobile obéissent les libéraux canadiens en souhaitant cette

union? Beaucoup d'entre eux se laissent éblouir par le mot même de

_République_, qui désigne le gouvernement de leurs voisins. Pure

question de mots, car la république que leur a octroyée la reine

d'Angleterre sous le protectorat de sa couronne--c'est la meilleure

définition qu'on puisse donner du gouvernement canadien--est dotée

d'institutions tout aussi libérales que la République américaine

elle-même.

Les hommes éclairés, les chefs du parti, obéissent à des considérations

d'une nature plus élevée et plus sérieuse. Ils considèrent le Dominion

comme un théâtre trop restreint pour le développement de leur activité

et de leurs talents. Cette confédération de sept provinces, égrenées de

l'est à l'ouest, presque sans intérêts communs entre elles, sans lien

géographique ni économique, ne formera jamais, pensent-ils, qu'un État

désuni, sans cohésion et sans puissance. Toutes les carrières ouvertes à

une ambition légitime: armée, marine, diplomatie, commerce, politique,

l'Union, les leur ouvrirait bien plus larges et plus grandes que ne peut

le faire le Dominion.

Les conservateurs, de leur côté, combattent l'idée d'annexion au nom de

la liberté même. Ils ne pensent pas que les institutions américaines

soient supérieures à celles dont ils jouissent, et ne peuvent admettre,

par exemple, que l'élection des juges, adoptée par presque tous les

États américains, soit une garantie de la dignité et de l'indépendance

de la magistrature.

L'intérêt national canadien-français est enfin invoqué à la fois par les

deux partis, pour soutenir--chose curieuse--les deux thèses opposées.

Nous devons, disent les libéraux, donner la main, par delà la frontière,

à nos compatriotes des États-Unis. Déjà ils exercent une influence

politique dans la grande République. Leur vote est recherché dans les

élections présidentielles; à quoi ne pourrons-nous pas aspirer quand

nous compterons, par l'annexion, trois millions d'électeurs français?

N'aurons-nous pas le droit d'exiger au moins un ministre français? Les

Irlandais, vivant en fait dans une situation inférieure et manquant

d'hommes d'État et de chefs, les nôtres,--comme catholiques,--prennent

tout naturellement leur direction. Soit douze millions d'électeurs en

plus. Quelle puissance alors, quelle influence exercée dans la grande

République par la race canadienne-française!

A ce langage enthousiaste et optimiste, les conservateurs répondent:

voyons l'exemple des Français de la Louisiane, tombés, sans influence,

déjà à demi absorbés par l'élément de langue anglaise, et craignons pour

nous le même sort. Et vraiment, quoique la situation des Louisianais ne

soit pas analogue à celle des Canadiens, qu'ils n'aient eu, pour

résister à l'envahissement américain, aucun des moyens dont disposent

leurs compatriotes du Nord, ni la densité de population, ni l'ardeur du

sentiment national, il y a dans ces craintes quelque apparence de

raison.

Quant aux Américains eux-mêmes, dont l'avis, après tout, ne devrait pas

être le dernier à prendre en cette question, que pensent-ils de

l'annexion du Canada à leur pays? La souhaitent-ils? refuseraient-ils ce

cadeau s'il leur était offert? Il est du moins incontestable qu'ils

attendront cette offre et ne la solliciteront pas.

Certes, les plus enthousiastes se laissent entraîner à déclarer que les

«limites de la République doivent être celles du continent même». Mais

c'est là une opinion de sentiment, une opinion de la foule; quelle est

celle des gens qui se laissent guider par la raison plus que par

l'imagination? Ils pensent que leur pays est déjà suffisamment vaste

pour qu'il ne soit pas désirable de l'agrandir encore; que leur

population se compose d'éléments assez divers, et qu'il pourrait être

dangereux d'en augmenter encore la diversité par l'addition de

populations nouvelles. N'ont-ils pas assez de la rivalité naissante de

l'Est et de l'Ouest, de la rancune toujours persistante du Sud contre le

Nord? N'ont-ils pas assez de la question noire, de la question chinoise

et de la question allemande, sans s'embarrasser encore d'une question

canadienne?

Aussi, leur presse de toute opinion déclare-t-elle très haut, et avec

une pointe de fatuité bien américaine, que «le pays n'est pas disposé à

flirter avec le Canada. Le Canada peut être une fort jolie et mignonne

personne, et agiter son mouchoir d'une façon provocante, mais les

États-Unis ont d'autres affaires en tête et ne se soucient pas de se

compromettre avec de petites créatures inconsidérées[173]».

Que dites-vous du compliment? Et un autre journal ajoute sur un ton plus

sérieux: «Quand le Canada voudra être annexé, il aura à en solliciter la

faveur et devra se montrer heureux s'il l'obtient[174].»

[Note 173: _Louisville Courrier_ (journal démocrate), 7

mars 1891.]

[Note 174: _Indianapolis Journal_ (républicain), 7 mars

1891.]

Les deux journaux cités appartiennent aux deux opinions différentes qui

partagent les Américains: l'un est démocrate, l'autre républicain; on

peut donc supposer qu'ils reflètent l'opinion générale à l'égard de

l'annexion.

A ne considérer que l'intérêt national des Canadiens-Français, quels

seraient les résultats probables de l'Union? Il est à croire que les

espérances enthousiastes des libéraux et les craintes pessimistes des

conservateurs sont également exagérées. L'Union ne donnerait pas aux

Canadiens français la direction des affaires publiques en Amérique, pas

plus qu'elle n'anéantirait leur nationalité. Mais on peut dire en toute

sincérité, en ce qui concerne le groupe le plus compact de leur

population, celui de la province de Québec, que son influence nationale

serait certes moindre dans l'Union qu'elle ne l'est dans le Dominion.

On a beau faire remarquer que les droits souverains de Québec seraient

semblables, qu'ils seraient même un peu plus étendus comme État de

l'Union qu'ils ne le sont comme province du Dominion (les matières

réservées au gouvernement fédéral étant moins nombreuses d'après la

Constitution américaine que d'après la constitution canadienne); il n'en

reste pas moins vrai que la province de Québec est aujourd'hui une des

deux provinces les plus importantes d'une confédération qui n'en

comprend que sept, tandis qu'elle entrerait dans l'Union comme

cinquantième État d'une vaste confédération qui en comprend de très

populeux et très puissants.

Au Parlement fédéral du Canada, les députés de langue française siègent

au nombre de soixante environ sur deux cent six députés; combien

seraient-ils au Congrès? En supposant que le nombre total des Canadiens

et des Français s'élevât à 3 millions, ne représentant que le vingtième

de la population, ils ne pourraient, suivant les prévisions les plus

optimistes, espérer que le vingtième des sièges; ils en possèdent près

du tiers au Parlement fédéral!

Sous prétexte de renforcer l'élément canadien aux États-Unis,

n'aurait-on pas affaibli leur principal point d'appui, la province de

Québec? n'aurait-on pas diminué la source en essayant d'enfler la

rivière?

Quoi qu'il en soit, et quelles que puissent être les destinées

politiques auxquelles elle sera soumise, la nation canadienne suivra ses

destinées.

Favorable ou restrictif, aucun régime ne peut, à l'heure actuelle,

entraver d'une façon absolue sa marche et ses progrès. Pas plus que de

maîtriser la tempête, aucune force humaine n'est capable de réprimer

l'expansion d'un peuple qui s'accroît.

Sortie de la France, la nation canadienne sera grande comme elle. Si

nous avons le passé, elle a l'avenir: la jeune terre d'Amérique, quel

terrain pour la marche d'une nation!

Les habitants du nouveau monde regardent--il faut bien l'avouer--notre

Europe vieillie, avec une mélancolie un peu dédaigneuse; elle perce

jusque dans leur admiration et leurs éloges: «Un jour, en Italie,

raconte un Canadien, M. Routhier, je gravissais les montagnes de la

Sabine... J'avais laissé derrière moi les vieilles maisons de Frascati,

et je montais lentement les hauteurs de Tusculum, comptant pour ainsi

dire sous mes pas les larges pavés de la voie Latine, construite par les

Empereurs. De temps en temps je m'arrêtais et je me retournais pour

mesurer l'espace parcouru et la hauteur à laquelle j'étais arrivé. Sous

mes pieds se cachaient déjà dans la verdure des bosquets les petites

villes que je venais de quitter, et plus bas, au loin, s'étendait à

perte de vue la campagne romaine, sans arbres, sans haies, sans

cultures, solitaire et abandonnée comme un désert, ou plutôt comme un

immense sépulcre au milieu duquel se dressaient les arêtes irrégulières

et croulantes des grands aqueducs romains.

La Nation canadienne Étude Historique sur les Populations Françaises du Nord de L'Amérique · 第 17 / 19 段