inanimée, c'est un compagnon, un ami, et un ami que seul il peut avoir,
que seul il peut comprendre? car, allez demander à quelque habitant de
la vieille Europe de manier un canot d'écorce!
Combats et aventures des grands héros de l'histoire, scènes intimes du
foyer et de la famille, existence émouvante des hardis coureurs des
bois, tout, dans le roman et dans la légende, s'unit pour célébrer la
vaillance, le bonheur, l'honnêteté, la vigueur et l'adresse du Canadien.
Chez les poètes, même enthousiasme national, mais dans leurs oeuvres, il
n'est plus voilé comme chez les romanciers, on n'est pas obligé de l'y
découvrir par l'analyse, leurs chants ne célèbrent rien d'autre que la
patrie, ses gloires, son drapeau.
J'ai déjà plusieurs fois cité Fréchette, poète canadien, couronné par
l'Académie française, l'auteur de la _Légende d'un peuple_. Il suffit
d'énumérer les titres des pièces de son recueil pour savoir quelle en
est la patriotique tendance. Ce sont, entre bien d'autres: «Notre
histoire; Missionnaires et martyrs; Le dernier drapeau blanc;
Châteauguay; Le vieux patriote; Vive la France! Nos trois couleurs!»
Citons en entier un sonnet intitulé _France_, et qui fait partie d'un
autre recueil, _les Fleurs boréales_.
Toi dont l'aile plana sur notre aurore, ô France,
Toi qui de l'idéal connais tous les chemins,
Toi dont le nom--fanfare aux éclats surhumains
De tout peuple opprimé sonne la délivrance,
Terre aux grands deuils suivis d'éclatants lendemains,
Noble Gaule, pays de l'antique vaillance,
Qui sus toujours unir,--merveilleuse alliance--
Au pur esprit des Grecs, l'orgueil des vieux Romains,
Toi qui portes au front Paris, l'auguste étoile
Qui de l'humanité dirige au loin la voile,
Nous, tes fils éloignés, nous t'aimons, tu le sais!
Nous acclamons ta gloire et pleurons tes défaites,
Mais c'est en écoutant le chant de tes poètes
Que nous sentons surtout battre nos coeurs français.
Puisant maintenant dans l'oeuvre d'un autre poète canadien, M. Crémazie,
que dites-vous de cette pièce intitulée: _le Drapeau de Carillon_?
Carillon, nom vénéré des Canadiens, souvenir de leurs glorieuses luttes,
et d'une de leurs dernières et de leurs plus brillantes victoires sur
les Anglais! _Le Drapeau de Carillon!_ on voudrait pouvoir citer la
pièce tout entière, mais sa longueur nous oblige à nous contenter d'une
analyse et de quelques extraits.
Un vieux soldat de Montcalm, un des héros de Carillon, est parvenu, lors
de la funeste capitulation des armes françaises, à dérober aux
perquisitions des Anglais le glorieux drapeau, le drapeau blanc des
régiments de France[158], qu'il avait porté dans plus d'un sanglant
combat. Cette pieuse relique de gloire,--depuis que des troupes
étrangères occupent en maîtres le pays,--il la dérobe jalousement à tous
les yeux. Quelquefois, cependant, il convoque en secret quelques-uns de
ses anciens compagnons d'armes, et alors, les portes closes, on déploie
avec mystère le glorieux morceau de soie, et l'on verse sur ses plis
troués de balles et tachés de sang, quelques larmes d'attendrissement au
souvenir des victoires remportées sous sa conduite, quelques larmes de
rage au souvenir de la dernière défaite.
[Note 158: Chaque régiment avait un drapeau différent,
ordinairement aux couleurs du colonel. Mais dans chaque
régiment aussi, une compagnie, la compagnie colonelle, avait
le drapeau blanc, qui était l'insigne du commandement.]
Cette défaite, pourtant, il faudra bien la venger un jour; n'y a-t-il
plus en France un roi puissant, maître de nombreuses armées et de
redoutables navires? Oui, la résolution du vieux soldat est prise, et
c'est à ses compagnons qu'il le promet d'une façon solennelle, il
partira, il ira trouver le Roi, il déploiera devant lui le drapeau de
Carillon et lui dira qu'il faut venger sa défaite.
A ce grand Roi, pour qui nous avons combattu,
Racontant les douleurs de notre sacrifice,
J'oserai demander le secours attendu!
Il part plein d'espoir. Mais le Roi qui régnait encore à Versailles,
c'était Louis XV, et l'on devine quelle déception
Quand le pauvre soldat avec son vieux drapeau
Essaya de franchir les portes de Versailles.
Pauvre homme qui ne connaissait ni Paris, ni Versailles, ni la Cour, ni
son étiquette, et qui, de son désert canadien, tombait au milieu de tout
cela, sans autre bagage que sa fidélité, son drapeau et son héroïque
naïveté! Il ne put seulement franchir la grille du château; la
sentinelle rit à son histoire et railla son air emprunté. D'où
sortait-il? Est-ce qu'on entrait ainsi chez le Roi? Et le pauvre homme,
le coeur gros, et son cher drapeau plié sur sa poitrine, dut reprendre le
chemin du Canada, l'espoir brisé et la vie finie: il savait maintenant
que le drapeau de Carillon ne serait jamais vengé!
Mais à ses compagnons qui, eux, l'attendaient pleins d'ardeur et
d'enthousiasme, allait-il avouer qu'un soldat--un soldat
français--l'avait accueilli avec des risées et avait raillé le drapeau
de Carillon? Non, cela, ses vieux compagnons d'armes ne le sauront
jamais.
Pour conserver intact le culte de la France,
Jamais sa main n'osa soulever le linceul
Où dormait pour toujours sa dernière espérance.
Et,--sublime et pieux mensonge,--refoulant dans son coeur toute sa honte
et toute sa tristesse, il apporte à ses compagnons la joie et l'espoir:
qu'ils attendent, qu'ils patientent encore, le roi de France a promis
de venger le drapeau de Carillon!
Mais comment conserver toujours un visage gai sur un coeur ulcéré par le
désespoir? Le vieux soldat sent qu'il va succomber bientôt à ce
supplice. Avant de mourir, il veut revoir les champs où il déploya si
fièrement les plis victorieux de son drapeau; il veut revoir les plaines
et les coteaux de Carillon:
Sur les champs refroidis, jetant son manteau blanc,
Décembre était venu. Voyageur solitaire,
Un homme s'avançait d'un pas faible et tremblant
Au bord du lac Champlain. Sur sa figure austère
Une immense douleur avait posé sa main.
Gravissant lentement la route qui s'incline
De Carillon bientôt il prenait le chemin,
Puis enfin s'arrêtait sur la haute colline.
Là, dans le sol glacé fixant un étendard,
Il déroulait au loin les couleurs de la France;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sombre et silencieux il pleura bien longtemps
Comme on pleure au tombeau d'une mère adorée,
Puis, à l'écho sonore envoyant ses accents,
Sa voix jeta le cri de son âme éplorée:
«O Carillon, je te revois encore
Non plus, hélas! comme en ces jours bénis
Où dans tes murs la trompette sonore,
Pour te sauver nous avait réunis!
Je viens à toi quand mon âme succombe
Et sent déjà son courage faiblir.
Oui, près de toi venant chercher ma tombe,
Pour mon drapeau, je viens ici mourir.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A quelques jours de là, passant sur la colline,
A l'heure où le soleil à l'horizon s'incline,
Des paysans trouvaient un cadavre glacé
Couvert d'un drapeau blanc. Dans sa dernière étreinte,
Il pressait sur son coeur cette relique sainte
Qui nous redit encor la gloire du passé.
Comment ne pas citer une autre pièce du même poète, intitulée: _le Vieux
Soldat canadien_, et qu'il composa lors de l'arrivée à Québec, en 1855,
du premier navire de guerre français qui eût visité le Saint-Laurent
depuis la cession à l'Angleterre? Là encore, il nous présente un vieux
soldat, un des compagnons survivants du porte-drapeau de Carillon
peut-être. Depuis bien longtemps, il voit flotter sur les murs de Québec
l'étendard britannique, mais il n'a pas perdu l'espoir, il attend
toujours le retour des Français.
Reviendront-ils? C'est le refrain qui, comme une obsession sans cesse
renaissante, termine chaque strophe du poème, et comme le grand âge l'a
rendu aveugle, c'est à son fils que s'adresse le vieux soldat pour
interroger l'horizon:
«Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?»
Mais nulle voile française ne point à l'horizon, et le pauvre vieillard
meurt sans avoir vu réaliser son espérance, mais aussi sans avoir perdu
sa foi, et c'est en mourant qu'il pousse cette exclamation de regret:
«Ils reviendront, et je n'y serai plus!»
Puis le poète, faisant allusion à la présence du navire français, alors
mouillé dans le fleuve, termine par cette apostrophe:
Tu l'as dit, ô vieillard, la France est revenue.
Au sommet de nos murs voyez-vous dans la nue
Son noble pavillon dérouler sa splendeur?
Et ce pavillon, c'était le drapeau tricolore qui, le 18 juillet 1855,
flottait au mât de la frégate française _la Capricieuse_, et sur tous
les murs de la cité!
Depuis la _Capricieuse_, les visites des navires de guerre français sont
devenues fréquentes dans les eaux du Saint-Laurent. Quelques-unes
d'entre elles ont inspiré encore d'une façon très heureuse les poètes
canadiens. En 1892, M. Nérée Bauchemin a adressé aux marins de
l'_Aréthuse_ et du _Hussard_, alors dans la rade de Québec, une pièce
lyrique intitulée: _D'Iberville_, pièce vigoureusement rimée et dans
laquelle on entend résonner de ces notes éclatantes de clairon, telles
que savait en lancer notre poète militaire Déroulède. C'est le récit du
combat livré aux Anglais par l'illustre marin d'Iberville, dans les
régions glacées et désertes de la mer d'Hudson. Avec son seul navire _le
Pélican_, il captura les trois navires ennemis qui s'étaient crus, en
l'attaquant, sûrs de la victoire.
D'IBERVILLE,
Aux marins de l'_Aréthuse_ et du _Hussard_.
Flamme à la drisse, vent arrière
A demi couché sur bâbord,
_Le Pélican_ cingle en croisière,
A travers les glaces du Nord,
Malgré la neige et la rafale,
Il file grand'erre. A l'avant,
Tout à coup un gabier s'affale
Criant: «Trois voiles sous le vent!»
Sournoisement, parmi les ombres
D'un ciel bas, au loin, sur les eaux,
Balançant leurs antennes sombres,
Montent les mâts des trois vaisseaux;
On dirait ces oiseaux du pôle
Qui s'enlèvent avec efforts,
Et dont le vol lourd et lent, frôle
La nuit de ces mers aux flots morts.
Un contre trois! Parbleu, qu'importe!
_Le Pélican_ n'eut jamais peur.
Il vole, et le nordet l'emporte
Dans un large souffle vainqueur.
Le pavillon de la victoire,
C'est celui des marins français.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Puis après une longue et vivante description du combat et de la
victoire, le poète termine par cet envoi aux marins de l'_Aréthuse_ et
du _Hussard_:
Chers marins, chers Français de France,
D'Iberville est votre parent.
Par mainte fière remembrance,
Le coeur des fils du Saint-Laurent,
Malgré la cruelle secousse,
A la France tient ferme encor.
Ce noeud n'est pas un noeud de mousse,
C'est un bon noeud franc, dur et fort.
La poésie des poètes n'est pas la seule. Au Canada comme ailleurs, le
peuple a la sienne, et ce n'est pas la moins propre à indiquer ses
tendances, ses goûts, ses aspirations et ses enthousiasmes.
Parmi les chansons populaires du Canada, pas une qui ne vienne de France
et qui, surtout, ne parle de la France; on y voit défiler comme dans un
panorama toutes les vieilles provinces, toutes les vieilles villes
françaises d'où sont sortis les Canadiens et d'où ils ont apporté avec
eux ces antiques et naïfs refrains.
Un patriote, M. Gagnon, a pris soin de les recueillir et d'en noter la
musique. Ce n'est pas que ces vieilles chansons aient rien de
remarquable ni comme oeuvre littéraire, ni comme oeuvre musicale, mais ce
qu'elles ont de tout particulièrement intéressant, c'est que les
Canadiens y sont attachés comme à des souvenirs presque sacrés et qu'ils
les ont adoptées pour ainsi dire comme des chants nationaux. S'ils ne
les entonnent pas sans émotion, c'est que ces simples chansons
réveillent dans leur coeur tous les souvenirs d'enfance, tous les
souvenirs du foyer et du pays natal et y font surgir l'image sacrée de
la patrie.
Ne sourions pas aux vieilles chansons canadiennes, si naïves et si
simples qu'elles nous paraissent; avec les Canadiens, respectons-les,
découvrons-nous à leurs accents, elles sont les chants patriotiques d'un
peuple qui se souvient qu'il est Français et qui veut rester Français.
Faut-il l'avouer en terminant, la littérature canadienne a quelquefois
trouvé, parmi les Français, des juges peu bienveillants et n'a reçu de
leur part que des appréciations un peu sévères, on pourrait presque
dire injustes. Certes, si l'on juge des lettres françaises au Canada par
la lecture des textes de lois et même d'une partie des journaux, on s'en
fera une idée peu avantageuse. Nous avons montré plus haut quels étaient
les motifs de cette infériorité forcée d'une partie de la presse,
obligée de traduire et de puiser dans les journaux anglais.
Mais ouvrez les oeuvres des vrais écrivains canadiens, et vous y
trouverez des pages qu'on pourrait donner, en France même, comme des
modèles d'élégance, de finesse et de recherche d'expression.
La littérature canadienne, on peut l'affirmer hautement, doit prendre
une place honorable dans la littérature française; cette place a déjà
été consacrée par les plus hauts juges des arts et de la pensée:
plusieurs auteurs canadiens, poètes et prosateurs, ont été couronnés par
l'Académie française.
La modestie de certains critiques canadiens est certes beaucoup trop
grande; M. Buies est de ceux qui méritent le plus ce reproche: «C'est un
lot peu enviable, dit-il, dans notre pays, que celui qui est dévolu aux
ouvriers de la pensée. Il n'y a pas place pour eux. Ce pays, encore dans
l'enfance de toutes choses, où tout est à créer pour qu'il atteigne au
rang qu'il occupera un jour dans la civilisation, a besoin avant tout, à
l'heure actuelle, de bûcherons, de laboureurs, d'artisans et de
mécaniciens qui lui fassent une charpente et un corps avant qu'il songe
à meubler et à garnir son cerveau. Aux littérateurs, il ne faut pas
songer encore.»
Je crois avoir suffisamment montré, au contraire, que le cerveau de la
nation canadienne se développe conjointement à sa charpente et à son
corps, et qu'elle peut désormais, à la fois, marcher, agir et penser.
CHAPITRE XXV
MISSION PROVIDENTIELLE.
L'impression qui se dégage de la lecture des historiens, des romanciers
et des poètes, c'est que le peuple canadien est un peuple élu, désigné
par le doigt de Dieu pour agir d'une façon notable sur les destinées de
l'Amérique.
L'action de la Providence, les historiens canadiens nous la montrent
partout. C'est elle, nous l'avons déjà dit, d'après eux, qui dirige
Cartier sur les rives du Saint-Laurent, c'est elle qui y fixe Champlain,
c'est elle qui donne comme fondateurs à la nation canadienne de pieux
héros et de sublimes martyrs. C'est elle encore qui dirige, à travers
les impénétrables fourrés de la forêt, le bras des défricheurs, et c'est
elle enfin qui tous, héros, martyrs et colons, les conduit de son doigt
puissant vers leur mystérieux avenir.
La plante qui va naître étonnera le monde,
Car, ne l'oubliez pas, nous sommes en ce lieu
Les instruments choisis du grand oeuvre de Dieu[159].
[Note 159: FRÉCHETTE, _Légende d'un peuple_, p. 59.]
Quel est ce grand oeuvre dont le peuple canadien sera l'instrument, et
quelle providentielle mission va-t-il accomplir? La voix des Canadiens
sera unanime encore à nous répondre, et du haut de la chaire sacrée
comme de la tribune politique, nous entendrons toujours retentir ces
mots: «Notre mission, c'est de remplir en Amérique, nous, peuple de sang
français, le rôle que la France elle-même a rempli en Europe.»
C'est là, chez tout Canadien, non pas seulement une idée, mais une foi.
Nul n'est leur ami s'il ne la partage, et nul, il faut le dire, ne peut
demeurer au milieu d'eux sans la partager; elle a gagné jusqu'à leurs
gouverneurs anglais eux-mêmes, et lord Dufferin disait, en 1878, dans un
discours officiel:
«Effacez de l'histoire de l'Europe les grandes actions accomplies par la
France, retranchez de la civilisation européenne ce que la France y a
fourni, et vous verrez quel vide immense il en résulterait. Mon
aspiration la plus chaleureuse pour cette province a toujours été de
voir les habitants français remplir pour le Canada les fonctions que la
France elle-même a si admirablement remplies pour l'Europe.»
Cette mission civilisatrice, les Canadiens l'aperçoivent sous une double
face: ils doivent répandre en Amérique, au milieu de ce peuple «voué
tout entier aux intérêts matériels[160]», le culte de l'idéal et de
l'art dont la race française semble la propagatrice et l'apôtre; mais
leur mission s'étend plus loin encore et s'élève plus haut. Au delà de
toute préoccupation terrestre, c'est une mission divine qu'ils ont à
remplir. Ils doivent, eux catholiques, eux l'un des peuples restés le
plus strictement dévoués à l'Église, conquérir au catholicisme
l'Amérique du Nord tout entière.
[Note 160: ROUTHIER, _Conférences_. Québec, 1 vol.
in-8º.]
Nul ne niera qu'au point de vue de l'idéal et de l'art les Américains
n'aient besoin d'une initiation, et ne doivent accueillir avec
reconnaissance ceux qui seraient leurs éducateurs. Le sens artistique de
l'Américain, demeuré assez obtus, aurait besoin d'être affiné. Je ne
parle pas de la classe, très peu nombreuse, de l'aristocratie, qui,
autant que chez nous, est instruite, lettrée, délicate de goûts et
d'instincts, mais de la masse du peuple.
En France, un paysan, d'une façon si obscure que ce soit, a pourtant un
certain sens du beau: voyez les costumes de nos vieilles provinces dont
nos peintres se plaisent à reproduire la pittoresque variété! voyez les
vieux meubles de nos campagnes que se disputent les amateurs[161]!
[Note 161: Cette supériorité artistique du Français est
constatée par tous. M. Taine cite le fait qui suit:
«Toujours la même différence entre les deux races. Le
Français goûte et découvre d'instinct l'agrément et
l'élégance; il en a besoin. Un quincaillier de Paris me
disait qu'après le traité de commerce, quantité d'outils
anglais, limes, poinçons, rabots, avaient été importés chez
nous; bons outils, manches solides, laines excellentes, le
tout à bon marché. Cependant on n'en avait guère vendu.
L'ouvrier parisien regardait, touchait et finissait par dire:
«Cela n'a pas d'oeil», et il n'achetait pas.» (TAINE, _Notes
sur l'Angleterre_, p. 305.)]
Les Américains, eux, ne discernent la beauté des choses qu'à travers
leur valeur. Un chiffre de dollars est une explication dont ils ont
besoin pour comprendre, et ils n'admirent que lorsqu'il est gros.
L'argent, chez eux, est en grande partie la mesure de la beauté.
Cette tendance d'esprit se manifeste de toute façon et dans les sujets
les plus disparates. On voit les théâtres de féeries annoncer sur les
programmes, à côté de l'énumération des tableaux, le prix qu'a coûté
chaque décor. Dans le splendide jardin zoologique de Cincinnati, sur la
cage d'un majestueux lion d'Afrique et sur celle d'un ours gris des mers
Glaciales, avec leur nom, est indiquée leur valeur.
Le fameux tableau de Millet, _l'Angelus_, n'a pas été exhibé dans toutes
les villes de l'Amérique par un entrepreneur adroit, sans que le public
fût informé et du prix qu'il avait été payé, et des 150,000 _francs de
droits de douane_ qu'il avait dû acquitter pour franchir la frontière.
Sans cet avertissement, personne peut-être ne se fût inquiété ni de
l'objet d'art, ni de son mérite; mais ces chiffres étaient connus, tout
le monde courait le voir.
Cette absence de sentiment artistique se manifeste partout aux
États-Unis. L'oeil cherche en vain des monuments dans leurs grandes
villes. Les Américains conçoivent le grand, mais non pas le grandiose.
L'Auditorium, que les habitants de Chicago ont la prétention de faire
admirer aux étrangers, est une lourde carrière de moellons et de pierres
de taille dans laquelle on n'entre qu'en baissant les épaules, de peur
d'être écrasé sous sa masse.
Le «monument», élevé dans la capitale même, en l'honneur de Washington,
est l'édifice en pierre le plus élevé de l'univers entier. C'est son
principal mérite, et c'est le seul sans doute qu'aient ambitionné les
Américains. La hauteur des flèches de Cologne les rendait jaloux. Ils
ont voulu avoir plus haut; ils l'ont. C'est une sorte de paratonnerre en
pierre de la forme de l'obélisque de la place de la Concorde, mais de 80
mètres de haut.
Le seul vrai monument de l'Amérique est le Capitole de Washington[162],
mais celui-là est splendide et capable de faire envie à la vieille
Europe tout entière.
[Note 162: Indianapalis possède deux monuments: le Palais
de l'État et le Palais de justice, d'une architecture assez
heureuse, mais leurs proportions sont restreintes.]
Posez sur une colline plusieurs Panthéons de marbre, d'une blancheur
immaculée, accompagnez-les de colonnades, d'escaliers monumentaux, de
rampes, de terrasses couvertes de fleurs et de verdure, et vous n'aurez
qu'une faible idée de la beauté du Capitole.
Mais si, gravissant ces rampes, ces terrasses et ces escaliers, vous
pénétrez à l'intérieur, quelle pauvreté! Des couloirs sombres, des
escaliers dénudés, voilà l'impression avec laquelle vous quittez cet
admirable monument.
Oui, certes, les Américains ont une éducation artistique à recevoir; et
de qui la recevront-ils? Est-ce des émigrants qui leur arrivent
d'Europe? Mais la masse des émigrants ne se recrute guère dans des
classes capables de fournir un enseignement artistique.
Voisine de la république américaine, la nation canadienne, seule,
possède une unité d'action assez forte pour remplir envers elle ce rôle
d'éducatrice. Et pourquoi ne le remplirait-elle pas d'une façon
efficace? Cet instinct des beaux-arts qui fait briller entre toutes les
nations la France, sa mère, elle le possède, elle aussi; elle a des
monuments, et sans être obligée de faire parade ni de leur hauteur, ni
de leur prix, elle peut être fière de leur beauté.
Le palais du Parlement, à Québec, se dresse fièrement sur le large
plateau d'où il domine le Saint-Laurent; son emplacement même dénote le
sens artistique de ceux qui l'ont choisi. Pénétrez-y sans hésitation;
derrière son élégante façade ne vous attend pas une déception. Un
spacieux escalier aux boiseries couvertes de cartouches sculptés,
rappelant par des devises ou des armoiries toute l'histoire du Canada
français, vous conduit aux étages supérieurs. Nul détail ne choque, tout
est fini, soigné, et vous ne trouvez nulle part ce je ne sais quoi
d'inachevé et de provisoire, cet air de chantier en construction qui
étonne quelquefois l'oeil français dans les monuments américains.
Cette supériorité artistique des Canadiens, les Américains la
reconnaissent eux-mêmes; c'est avec une sorte de respect qu'ils viennent
visiter Québec comme la ville par excellence des traditions des arts et
de la littérature.
La mission de propager en Amérique le culte des arts est grande et
belle; mais combien est plus élevée encore celle de propagande
religieuse que se donne non seulement le clergé, mais la société civile
elle-même! «Après avoir médité l'histoire du peuple canadien, dit l'abbé
Casgrain, il est impossible de méconnaître les grandes vues
providentielles qui ont présidé à sa formation; il est impossible de ne
pas entrevoir que, s'il ne trahit pas sa vocation, de grandes destinées
lui sont réservées dans cette partie du monde. La mission de la France
américaine est la même sur ce continent que celle de la France
européenne sur l'autre hémisphère. Pionnière de la vérité comme elle,
longtemps elle a été l'unique apôtre de la vraie foi dans l'Amérique du
Nord. Depuis son origine elle n'a cessé de poursuivre fidèlement cette
mission, et aujourd'hui elle envoie ses missionnaires et ses évêques
jusqu'aux extrémités de ce continent. C'est de son sein, nous n'en
doutons pas, que doivent sortir les conquérants pacifiques qui
ramèneront sous l'égide du catholicisme les peuples égarés du nouveau
monde[163].»
[Note 163: CASGRAIN, _Histoire de la vénérable Marie de
l'Incarnation_, t. I, p. 95.]
Les progrès du catholicisme aux États-Unis sont indéniables. De toutes
les Églises si nombreuses qui s'y disputent la prépondérance, l'Église
catholique est aujourd'hui celle qui compte le plus de fidèles: près de
10 millions, tandis que la secte protestante la plus forte, celle des
méthodistes, n'en compte pas la moitié.