On voit même par ces exemples que les Canadiens font mieux que nous, et

que quand ils confèrent le droit de cité à un mot étranger, ils

l'habillent au moins à la française.

Pour un grand nombre des inventions faites dans notre siècle: les

machines, la vapeur, les chemins de fer, nous avons emprunté des termes

aux Anglais, et avons adopté leurs mots tels quels, sans même changer

leur orthographe, bizarre à nos yeux, nous contentant de les prononcer

d'une façon incorrecte. Plus puristes et plus patriotes, les Canadiens

ont voulu avoir leur mot propre, à eux appartenant, et ils ont traduit

ce que nous avions adopté sans modification. Nous avons accepté _rail_

et _wagon_, ils ont traduit _lisse_ et _char_, et tandis que nous

_montons en chemin de fer_, expression des plus bizarres quand on

l'examine de près, eux, _prennent les chars_, ce qui est beaucoup plus

logique.

Tout cela déroute un peu le Français qui débarque à Québec, mais ces

expressions ne sont nullement, quant à la grammaire, ni des fautes ni

des incorrections. Ce serait, de notre part, faire preuve d'une exigence

bien insensée que de vouloir qu'un petit peuple, abandonné par nous avec

si peu de regret, ne puisse faire aucun progrès qui ne soit calqué sur

les nôtres et ne puisse adopter un mot sans l'avoir pris chez nous.

Applaudissons-nous, au contraire, des progrès qu'il peut, de son côté,

faire faire à la langue française; profitons-en au besoin nous-mêmes et

ne demandons qu'une chose à nos frères d'Amérique, c'est de n'adopter en

bloc ni les moeurs anglaises, ni la langue anglaise, et de n'y prendre

seulement que ce qu'ils peuvent y trouver d'indispensable à leur progrès

littéraire, scientifique ou matériel.

Un écrivain canadien fait à ce sujet des observations fort justes,

auxquelles on ne peut reprocher qu'une excessive modestie pour la

littérature canadienne: «Nous ne sommes, dit-il, qu'une poignée de

Français jetés dans les vastes contrées de l'Amérique et notre langue

n'a plus la délicatesse et les beautés de celle de nos frères. Le

devoir de nos écrivains est de bien apprendre cette langue superbe que

trop d'hommes négligent imprudemment, afin de l'écrire dans sa pureté et

de la transmettre, dans son intégrité, à nos descendants. Les lieux, le

temps, les circonstances lui apporteront, sans doute, certaines

modifications, mais le discernement et le goût de nos auteurs peuvent

faire que ces modifications deviennent des charmes pour l'oreille et des

richesses pour la pensée[145].»

[Note 145: Pamphile LEMAY, _Conférence sur la littérature

canadienne et sur sa mission; Rapport du Congrès des

Canadiens-Français_, 1885.]

CHAPITRE XXIII

LA LITTÉRATURE CANADIENNE, LES HISTORIENS.

L'idée nationale domine toute la littérature des Canadiens. Historiens,

romanciers, poètes, tous s'unissent pour chanter les gloires

religieuses, militaires ou civiques, de cette patrie qu'ils honorent et

qu'ils chérissent, et l'on peut dire, sans exagération, qu'il n'est pas

une de leurs oeuvres, pas une de leurs pages, qui ne tende à la

glorification et à l'apologie de la nation canadienne. Nous allons en

donner la preuve par l'examen même des principaux de leurs ouvrages dans

chacun des genres auxquels ils se sont adonnés.

Commençons par le genre historique, le plus grand, le plus élevé et le

plus digne de servir comme d'imposant portique aux autres genres

littéraires, qu'il domine de toute la hauteur de sa majestueuse beauté.

En nul pays, le premier rang ne lui est contesté. Mais c'est au Canada

surtout qu'il l'obtient sans partage. Là, l'histoire semble prendre un

caractère presque sacré, tant est grand le respect avec lequel les

historiens abordent les traditions, et les souvenirs de leur pays.

«C'est avec une religieuse émotion, dit l'un d'eux, que nous pénétrons

dans le temple de notre histoire[146].»

Ainsi, l'histoire est un temple, l'historien presque un pontife!

Ils sont nombreux ceux qui se sont voués à cette belle tâche d'allumer

chez les Canadiens, par le récit de leurs gloires, la flamme du

patriotisme. Tout le monde connaît le nom de Garneau, l'auteur du

monument le plus complet sur l'histoire canadienne, de cette oeuvre dans

laquelle, suivant l'expression d'un de ses biographes, «le frisson

patriotique court dans toutes les pages[147]», Garneau, le

correspondant,--on pourrait presque dire l'ami de Henri Martin,--car

malgré la distance qui les séparait, et bien qu'ils ne se fussent jamais

vus, ces deux hommes sympathisaient à travers l'Océan.

[Note 146: CASGRAIN, _Histoire de la vénérable Marie de

l'Incarnation_, p. 30.]

[Note 147: CHAUVEAU, _Garneau, sa vie et ses oeuvres._]

L'apparition du livre de Garneau vers 1850 fut un événement, et l'on

peut dire sans exagération qu'il jalonne une nouvelle période dans la

vie de la nation canadienne. C'est depuis lors, peut-être, qu'elle a

conscience de sa force et confiance dans ses destinées.

La grande idée qui a fait de Garneau un historien, est le désir de

réhabiliter à leurs propres yeux les Canadiens ses compatriotes,

«d'effacer ces injurieuses expressions de race conquise, de peuple

vaincu», et de montrer que, «dans les conditions de la lutte, leur

défaite avait été moralement l'équivalent d'une victoire[148]».

[Note 148: CHAUVEAU, _Discours sur la tombe de Garneau_,

17 septembre 1867.]

Ces poignants souvenirs de la lutte, Garneau les avait eus sous les

yeux: «Mon vieux grand-père, raconte-il, courbé par l'âge, assis sur la

galerie de sa maison blanche, perchée au sommet de la butte qui domine

la vieille église de Saint-Augustin, nous montrait, de sa main

tremblante, le théâtre du combat naval de l'_Atalante_ contre plusieurs

vaisseaux anglais, combat dont il avait été témoin dans son enfance. Il

aimait à raconter comment plusieurs de ses oncles avaient péri dans les

luttes homériques de cette époque, et à nous rappeler le nom des lieux

où s'étaient livrés une partie des glorieux combats restés dans ses

souvenirs.»

Ces récits enflammaient le patriotisme de l'enfant, et plus tard, devenu

un jeune homme et entré dans l'étude d'un notaire anglais, quand ses

compagnons raillaient sa nationalité de vaincu, il leur répondait par ce

vers de Milton.

_What though the field be lost? All is not lost!_

«Qu'importe la perte d'un champ de bataille?

Tout n'est pas perdu!»

Il faut entendre conter par un autre écrivain canadien la genèse de la

vocation de Garneau, pour mieux comprendre la portée de son oeuvre:

«C'est dans un élan d'enthousiasme patriotique, de fierté nationale

blessée, qu'il a conçu la pensée de son livre, que sa vocation

d'historien lui est apparue. Il traçait les premières pages de son

histoire au lendemain des luttes sanglantes de 1837, au moment où

l'oligarchie triomphante venait de consommer la grande inquité de

l'Union des deux Canadas, et lorsque, par cet acte, elle croyait avoir

mis le pied sur la gorge de la nationalité canadienne. La terre était

encore fraîche sur la tombe des victimes de l'échafaud, et leur ombre

sanglante se dressait sans cesse devant la pensée de l'historien, tandis

que, du fond de leur exil lointain, les gémissements des Canadiens

exilés venaient troubler le silence de ses veilles! L'horizon était

sombre; l'avenir chargé d'orages; et quand il se penchait à sa fenêtre,

il entendait le sourd grondement de cette immense marée montante de la

race anglo-saxonne, qui menaçait de cerner et d'engloutir le jeune

peuple dont il traçait l'histoire... Parfois il arrêtait sa plume et se

demandait avec tristesse si cette histoire qu'il écrivait n'était pas

une oraison funèbre!

«L'heure était solennelle pour remonter vers le passé, et le souvenir

des dangers qui menaçaient la société canadienne prête un intérêt

dramatique à ses récits. On y sent quelque chose de cette émotion du

voyageur assailli par la tempête au milieu de l'Océan et qui, voyant le

vaisseau en péril, trace quelques lignes d'adieu qu'il jette à la mer

pour laisser après lui un souvenir!

«Au milieu des perplexités d'une telle situation, le patriotisme de

l'écrivain s'enflammait, son regard inquiet scrutait l'avenir en

interrogeant le passé, et y cherchait des armes et des moyens de défense

contre les ennemis de la nationalité canadienne. Ainsi, l'_Histoire du

Canada_ n'est pas seulement un livre, c'est une forteresse où se livre

une bataille--devenue une victoire sur plusieurs points--et dont l'issue

définitive est le secret de l'avenir[149].»

Le livre de Garneau fut en France comme une révélation. Avec quelle

insouciante légèreté nos pères n'avaient-ils pas abandonné ces quelques

arpents de neige dont se raillait Voltaire! avec quelle facilité

n'avions-nous pas, nous-mêmes, oublié ces populations qui, elles, se

souvenaient! Notre oubli tenait peut-être un peu du remords: en se

souvenant on craignait d'être obligé de se repentir, et les Canadiens se

rendent bien compte aujourd'hui des causes de notre long silence envers

eux. «Avant l'histoire de Garneau, écrit l'un d'eux, les historiens

français avaient laissé complètement dans l'ombre, ou du moins dans une

obscurité relative, tout ce qui avait rapport au Canada, les uns parce

qu'ils n'appréciaient point suffisamment la perte que la France avait

faite; les autres, parce qu'ils s'en sentaient humiliés, ne tenant pas

compte de la gloire qui rejaillissait sur la nation par la conduite

héroïque de ses colons et de ses soldats, et ne voyant que les fautes de

son gouvernement[150].»

[Note 149: CASGRAIN, (Cité par LAREAU, _Histoire

littéraire du Canada_, p. 161.)]

[Note 150: CHAUVEAU, _Garneau, sa vie et ses oeuvres_.]

C'est au milieu de cet oubli général, volontaire ou non, que l'_Histoire

du Canada_ de Garneau nous arriva tout à coup en France, et fut bientôt

connue de tous les lettrés. Elle nous révélait tout un peuple, un peuple

français, patriote, armé pour la lutte, confiant dans son avenir. A

cette apparition, les expressions de sympathie affluèrent de France,

l'enthousiasme remplaça l'oubli; nos historiens commencèrent à faire

mention des Canadiens, à louer leur persévérance, leur courage et leur

foi. Dans sa grande _Histoire de France_, Henri Martin consacra une

large place à leurs luttes, et c'est dans l'ouvrage de Garneau qu'il

puisa tous les détails de son récit. Il termine ses citations par ces

élogieuses paroles: «Nous ne quittons pas sans émotion cette _Histoire

du Canada_, qui nous est arrivée d'un autre hémisphère comme un

témoignage vivant des sentiments et des traditions conservés parmi les

Français du Nouveau Monde, après un siècle de domination étrangère.

Puisse le génie de notre race persister parmi nos frères du Canada dans

leurs destinées futures, quels que doivent être leurs rapports avec la

grande fédération anglo-américaine, et conserver une place en Amérique à

l'élément français!» Et il écrivait encore plusieurs années après à M.

Garneau: «J'avais été heureux, il y a quelques années, de trouver dans

votre livre, non seulement des informations très importantes, mais la

tradition vivante, le sentiment toujours présent de cette France

d'outre-mer qui est toujours restée française de coeur, quoique séparée

de la mère patrie par les destinées politiques. Je n'ai fait que

m'acquitter d'un devoir en rendant justice à vos consciencieux travaux.

Puissent ces échanges d'idées et de connaissances entre nos frères du

Nouveau Monde et nous, se multiplier et contribuer à assurer la

persistance de l'élément français en Amérique[151]!»

C'était un patient et un modeste que ce vaillant écrivain qui a si bien

su raviver chez les Canadiens le feu de l'enthousiasme et du

patriotisme. Né à Québec en 1809, il avait fait ses études au séminaire

de cette ville. Après un voyage, accompli dans sa jeunesse, aux

États-Unis et en Europe, il revint dans sa ville natale où il exerça les

modestes fonctions de greffier de la municipalité et du Parlement. C'est

dans les heures de loisirs que lui laissait l'exercice de cette charge

qu'il écrivit son _Histoire du Canada_, cette grande épopée faite

d'enthousiasme et de foi. «Cela, dit un de ses biographes, fut accompli

aux dépens de ses veilles, sans nuire à de plus humbles travaux. Il y

avait pour ainsi dire en lui deux hommes: celui qui s'était voué aux

fonctions modestes, sérieuses et difficiles, nécessaires à l'existence

de sa famille, et l'homme voué à la patrie, au culte des lettres, à la

poésie et à l'histoire[152].»

[Note 151: Cité par CHAUVEAU, _Garneau, sa vie et ses

oeuvres_, p. 241.]

[Note 152: CHAUVEAU, _Discours sur la tombe de Garneau

en_ 1867.]

Un autre termine ainsi son éloge: «C'est lui qui le premier, à force de

patriotisme, de dévouement, de travail, de patientes recherches, de

veilles... est parvenu à venger l'honneur outragé de nos ancêtres, à

relever nos fronts courbés par les désastres de la conquête, en un mot à

nous révéler à nous-mêmes. Qui donc mieux que lui mériterait le titre

glorieux que la voix unanime des Canadiens, ses contemporains, lui a

décerné? L'avenir s'unira au présent pour le saluer du nom d'_historien

national_[153]!»

[Note 153: Abbé CASGRAIN. (Cité par LAREAU, _Histoire

littéraire du Canada_, p. 163.)]

L'exemple donné par Garneau n'a pas été vain. Il a suscité toute une

légion d'historiens de talent et d'hommes de coeur qui continuent son

oeuvre avec vaillance et succès. Nous avons déjà cité plusieurs fois et

tout le monde connaît les noms de l'abbé Casgrain, de Benjamin Sulte, de

Faucher de Saint-Maurice, de l'abbé Ferland, etc.

A côté de l'histoire générale, d'autres écrivains se sont donné la tâche

de décrire certaines périodes, d'éclairer certains coins particuliers de

l'histoire du Canada. M. David a écrit l'histoire toute mêlée de larmes

et de sang des patriotes de 1837. M. Turcotte nous a conté les luttes

politiques des Canadiens et leurs succès sous la malheureuse

constitution de 1840, par laquelle on avait voulu les étouffer. M. Tassé

nous a conduits, avec les trappeurs et les défricheurs canadiens, à

travers les plaines de l'ouest des États-Unis, et nous a conté les

origines françaises de bien des villes de la grande République dont

quelques-unes sont devenues puissantes aujourd'hui.

Ainsi le faisceau de l'histoire canadienne se complète peu à peu, et

l'on peut dire que dès à présent il est déjà suffisamment fourni de

documents intéressants, présentés d'une façon captivante, pour permettre

au lecteur de se faire une idée exacte et complète des péripéties et des

luttes qu'a dû traverser ce petit peuple issu de notre sang français.

Les détails historiques eux-mêmes, ces miettes de l'histoire qu'il est

quelquefois si injuste de dédaigner, les Canadiens les recueillent

pieusement, et veulent, à côté des noms illustres de leurs capitaines et

de leurs guerriers, faire connaître celui de héros plus humbles, mais

qui ne coopèrent pas d'une façon moins active à l'oeuvre du développement

et du progrès, les obscurs héros de la colonisation, les obstinés

défricheurs de forêts, les courageux laboureurs de terre.

L'histoire n'embrasse que les grands sommets et néglige le sillon; elle

chante les hauts faits des grands et se tait sur les humbles:

Elle donne des pleurs au général mourant,

Mais passe sans regrets, d'un pas indifférent,

Devant l'humble conscrit qui tombe!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ils furent grands, pourtant, ces paysans hardis

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Qui, perçant la forêt l'arquebuse à la main,

Au progrès à venir ouvrirent le chemin,

Et ces hommes furent nos pères[154]!

[Note 154: FRÉCHETTE, _Légende d'un peuple_, p. 20.]

Eh bien, cette oeuvre de réparation envers les humbles ancêtres, elle est

faite; c'est l'abbé Tanguay qui l'a accomplie, c'est lui qui a tiré ces

noms du néant et réparé à demi «l'ingratitude de l'histoire».

Cet ouvrage de l'abbé Tanguay, fruit de patientes recherches dans les

archives canadiennes et françaises, donne, sous forme de dictionnaire,

le lieu d'origine et la descendance de toutes les familles de colons

qui, de France, passèrent au Canada durant les dix-septième et

dix-huitième siècles. Par là, tout Canadien peut connaître de quelle

province, de quelle ville même sont venus ses ancêtres.

La pieuse attention avec laquelle ils conservent ou recherchent ces

souvenirs de leur origine est un des traits les plus curieux, et non pas

des moins touchants, de leur attachement à leur nationalité et à leur

race.

Tous les Français qui ont voyagé au Canada ont pu faire cette remarque.

M. Xavier Marmier, dans son intéressant ouvrage: _Promenades en

Amérique_, mentionne avec éloge cet amour persistant des Canadiens pour

les vieilles province françaises d'où sont venus leurs ascendants, et

pour les arrière-cousins qu'ils y ont laissés. J'en ai pu, moi-même,

voir de nombreux exemples, entre autres celui d'un habitant de

Saint-Boniface dans la province de Manitoba. Il occupait là une modeste

situation; son nom était Kérouac, et il était fort fier de rattacher sa

filiation à une illustre famille bretonne. Bien que le nom différât un

peu de celui-là, il attribuait le changement d'orthographe à des

négligences dans la rédaction des actes de naissance dans la colonie.

Peu fortuné, il avait tenu à amasser une somme suffisante pour faire le

voyage de France et venir saluer ses nobles parents qui, racontait-il

avec fierté, avaient reconnu l'exactitude de ses déclarations et

l'avaient reçu comme un parent d'Amérique retrouvé au bout de deux

siècles.

Il n'est pas, je crois, de Canadien qui vienne en France sans faire un

pèlerinage au pays natal de ses ancêtres. Moins heureux que M. Kérouac,

ils ne retrouvent pas toujours leurs parents; il leur arrive

quelquefois, comme à l'abbé Proulx, un homme d'esprit qui le raconte

d'une façon plaisante dans un récit de voyage[155], d'hésiter, sans

pouvoir résoudre le problème, entre la parenté flatteuse d'un

gentilhomme et celle, beaucoup plus modeste, d'un journalier; mais si

tous n'arrivent pas à rétablir la chaîne de leur filiation, tous

cherchent à le faire.

[Note 155: PROULX, _Cinq mois en Europe_. Québec, 1 vol.

in-8º.]

Fiers de leurs origines françaises, les Canadiens peuvent l'être de

toute façon, et leurs historiens se plaisent à rappeler qu'une grande

partie de la population descend en ligne directe des vaillants soldats

du régiment de Carignan, les héros de la bataille de Saint-Gothard, et

dont nous avons raconté plus haut l'établissement au Canada à la fin du

dix-septième siècle.

«La plupart des militaires qui occupaient quelque grade dans le

régiment de Carignan, écrit l'abbé Casgrain, appartenaient à la noblesse

de France. On ne peut aujourd'hui jeter les yeux sans émotion sur la

liste des noms si connus et si aimés de ces braves soldats, dont la

nombreuse postérité peuple maintenant les deux rives du Saint-Laurent,

et dont le sang coule dans les veines de presque toutes les branches de

la grande famille canadienne. Que d'autres noms bien connus rappellent

ceux de Contrecoeur, de Varennes, de Verchères, de Saint-Ours, alliés aux

familles de Léry, de Gaspé, de la Gorgendière, Taschereau, Duchesnay, de

Lotbinière, etc., les noms de Lanaudière et Baby, qui tous deux

servaient dans la compagnie commandée par M. de Saint-Ours. Enfin les

noms de la Durantaye, de Beaumont, Berthier, et tant d'autres, dont nous

pourrions indiquer la filiation avec une foule de familles

canadiennes[156].»

[Note 156: CASGRAIN, _Histoire de la vénérable Marie de

l'Incarnation_, t. III, p. 192.]

C'est ainsi que, depuis les grandes lignes de l'histoire, jusqu'à ses

détails les plus minutieux et les plus intimes, les historiens

s'efforcent de compléter le tableau des gloires, des illustrations et

des origines canadiennes.

CHAPITRE XXIV

ROMANCIERS ET POÈTES

Si des historiens nous passons aux romanciers, la même tendance

nationale se retrouve dans toutes leurs oeuvres. Parcourez-en seulement

les titres, vous constaterez que le sujet est toujours tiré de

l'histoire du Canada ou des moeurs canadiennes, et si vous ouvrez le

livre, vous reconnaîtrez à la première page qu'il se résume tout entier

dans l'apothéose de cette histoire ou de ces moeurs.

Les sujets qu'il embrasse et les héros qu'il met en scène peuvent

différer, mais le but du romancier est toujours le même; qu'il revête

ses personnages des brillants uniformes de l'armée française au

dix-huitième siècle et les fasse se mouvoir au milieu des combats, ou

que, simplement vêtus de l'habit de bure du laboureur, il les montre

assis, au coin du foyer pétillant, tranquilles au milieu des paisibles

joies de la famille, il n'a, sous deux formes si opposées en apparence,

qu'une seule et même pensée: la glorification de son pays, de sa vie, de

ses moeurs et de ses traditions.

Tantôt, il se propose «de rendre populaire en la dramatisant la partie

héroïque de l'histoire canadienne», comme l'écrit M. Marmette dans la

préface de son roman historique: _François de Bienville_, et les héros

qu'il choisit sont d'Iberville, Frontenac, La Galissonnière, Montcalm,

et tant d'autres grandes figures de l'histoire. Tantôt, laissant les

grands noms et les grandes renommées, il s'attache à des événements

moins éclatants, et célèbre des héros plus obscurs; mais en contant la

vie du défricheur, du bûcheron, ou du trappeur, c'est encore, sur un ton

plus humble, mais non moins convaincu et non moins patriotique, la

gloire de la nation qu'il proclame.

C'est à ce dernier genre que ressortissent le _Charles Guérin_ de M.

Chauveau, oeuvre dans laquelle l'auteur, comme il le dit lui-même, s'est

simplement efforcé de décrire l'histoire d'une famille canadienne

contemporaine; les _Forestiers et voyageurs_, de M. Tassé; les _Anciens

Canadiens_, d'Aubert de Gaspé; _Une de perdue_, de M. de Boucherville;

et _Jean Rivard_, de Gérin Lajoie.

Les légendes elles-mêmes sont une source féconde de la littérature

canadienne, légendes de ces temps lointains des luttes contre le féroce

Iroquois, où le merveilleux se mêle à l'héroïsme. L'abbé Casgrain en a

recueilli quelques-unes et les a contées avec un remarquable talent de

narrateur. Il faut lire la légende intitulée: _la Jongleuse_, dans

laquelle il nous fait assister aux origines du village de la _Rivière

Ouelle_, son pays natal. Comme les souvenirs d'enfance enflamment

l'imagination de l'artiste! quelle intensité remarquable de couleurs, de

mouvement et de vie, ils donnent à ces descriptions! S'il vous présente

un coureur des bois, ne vous semble-t-il pas qu'il est vivant, qu'il se

dresse devant vous dans la forêt et vous parle? ne vous apprêtez-vous

pas à suivre ses sages conseils et sa prudente direction quand l'auteur

lui fait dire: «Ah, fiez-vous à l'expérience d'un vieux coureur des

bois, à qui la solitude et le désert ont appris une science qui ne se

trouve pas dans les livres. Depuis tantôt vingt ans que je mène la vie

des bois, j'ai dû acquérir quelque connaissance des phénomènes de la

nature. Il n'est pas un bruit des eaux, des vents, des forêts ou des

animaux sauvages qui me soit inconnu. Les mille voix du désert me sont

familières, et je puis toutes les imiter au besoin»?

Et cette description du léger canot d'écorce du coureur des bois: «Je ne

nie pas que les Iroquois aient quelque habileté à fabriquer un canot,

mais ils ne savent pas, comme nous, choisir la véritable écorce. Et

puis, ont-il jamais eu le tour de relever avec grâce les deux pinces

d'un canot de manière à lui donner cette forme svelte qui prête aux

nôtres un air si coquet quand ils dansent sur la lame? Ah, je

reconnaîtrais un des miens parmi toute la flotte des canots Iroquois! Ne

me parlez pas non plus d'un canot mal gommé; il faut, pour qu'il glisse

sur l'eau, que les flancs soient polis et glacés comme la lame d'un

rasoir. Alors ce n'est plus un canot, c'est une plume, c'est une aile

d'oiseau qui nage dans l'air, c'est un nuage chassé par l'ouragan, c'est

quelque-chose d'aérien, d'ailé, qui vole sur l'eau comme... comme nous

maintenant.»[157]

[Note 157: CASGRAIN, _Légendes_.]

La Nation canadienne Étude Historique sur les Populations Françaises du Nord de L'Amérique · 第 15 / 19 段