Le sculpteur et l'architecte ne sont pas les seuls à célébrer les

gloires canadiennes, les prosateurs et les poètes, d'une façon bien plus

active et bien plus efficace, alimentent, par l'histoire, le roman ou

les chants lyriques, la flamme sacrée du patriotisme. Nous dirons plus

loin leur grande tâche et leurs succès. Mais avant de parler de la

littérature française au Canada, il est intéressant de dire un mot de la

langue française elle-même, des assauts que les Anglais lui ont fait

subir depuis la conquête et de l'inutilité absolue de ces attaques.

Les conquérants avaient cru tout d'abord imposer facilement leur langue

à leurs nouveaux sujets. Ils en doutaient si peu, que le général Murray,

à peine installé à Montréal, désorganisa les tribunaux français, et fit

rendre la justice suivant les lois anglaises, par des commissions

militaires prises parmi ses officiers. Les Canadiens refusèrent de s'en

remettre à ces «juges éperonnés» (comme les appelle Garneau), et

soumirent tous leurs différends à leurs curés et aux notables de leurs

villages. Cette organisation militaire de la justice ne dura que pendant

la période de guerre, de la capitulation de Montréal jusqu'à la paix.

Dès que le traité de Paris eut, d'une façon définitive, transféré le

Canada aux Anglais, ceux-ci, déjà mieux instruits des dispositions des

habitants par une occupation de quatre années, comprirent l'inutilité de

leurs efforts pour imposer tout d'un coup la langue anglaise aux

populations. De nouveaux tribunaux furent créés, devant lesquels les

deux langues furent également admises.

Si, renonçant à la violence pour l'imposer, les Anglais comptaient sur

le temps pour faire accepter la langue anglaise aux Canadiens, ils se

trompaient encore; les canadiens demeurèrent strictement fidèles à leur

langue maternelle, et surent bientôt conquérir pour elle, non plus

seulement la tolérance de leurs vainqueurs, mais un véritable droit de

cité qui la mit sur un pied d'égalité parfaite avec la langue anglaise

elle-même.

L'acte de 1774, arraché au gouvernement anglais par des nécessités

politiques, et par l'obligation où il était réduit de s'assurer de la

fidélité des Canadiens contre l'hostilité croissante de tous les autres

colons d'Amérique, déclara que la langue française serait désormais

langue officielle à l'égal de l'anglais, et servirait, conjointement

avec lui, à la promulgation des lois et des règlements.

Ce privilège lui demeura jusqu'en 1840. L'acte d'Union qui intervint

alors et organisa au Canada une nouvelle constitution, entièrement

combinée pour la répression et l'humiliation des Canadiens, en punition

de leur révolte de 1837-38, enleva à la langue française son titre et

ses prérogatives de langue officielle.

Une telle mesure, prise dans un pays presque entièrement français,

méritait une protestation. Cette langue que la loi prétendait exiler de

leur Parlement, les Canadiens l'y rétablirent de force. Dès la première

séance, l'un de leurs députés, M. Lafontaine, invité par un de ses

collègues anglais à s'exprimer en anglais, fit cette fière réponse:

«Quand même la connaissance de la langue anglaise me serait aussi

familière que celle de la langue française, je n'en ferais pas moins mon

premier discours dans la langue de mes compatriotes, ne fût-ce que pour

protester solennellement contre la cruelle injustice de cette partie de

l'acte d'Union qui tend à proscrire la langue maternelle d'une moitié de

la population du Canada. Je le dois à mes compatriotes, je le dois à

moi-même[138].»

[Note 138: Voy. TURCOTTE, _le Canada sous l'Union_.]

Une telle situation était tellement anormale; il était si contraire à

la réalité des faits de proscrire une langue que tout le monde parlait,

et de maintenir un règlement journellement violé, qu'un pareil état de

choses ne pouvait se prolonger. En 1845, une proposition, votée par

l'Assemblée législative canadienne, demanda au gouvernement

métropolitain l'abolition de cette clause vexatoire de la constitution.

Mesure réparatrice qui fut adoptée aussitôt, et en 1849, lord Elgin, ce

gouverneur généreux auquel la reconnaissance des Canadiens a élevé une

statue, put dire en ouvrant la session de 1849:

«Je suis fort heureux d'avoir à vous apprendre que, conformément au

désir de la législature locale, le Parlement impérial a passé un acte

révoquant la clause de l'acte d'Union qui imposait des restrictions à

l'usage de la langue française[139].»

[Note 139: TURCOTTE.]

Lord Elgin poussa la courtoisie jusqu'à prononcer lui-même le discours

du trône en français, chose inouïe dans les fastes parlementaires

canadiennes. La langue française avait dès lors repris la place

officielle qui lui était due dans une province toute française, et

jamais on n'a plus songé à la lui ravir.

Depuis que la constitution fédérale de 1867 a donné aux provinces une

sorte d'autonomie, la langue française est à peu près seule en usage

dans l'Assemblée législative provinciale de Québec, bien que l'anglais

n'en soit pas proscrit et partage avec elle le titre de langue

officielle. Réciproquement, dans le Parlement fédéral, où la grande

majorité est anglaise, le français est admis sur le même pied que

l'anglais.

Tel est le résumé des luttes que la langue française eut à subir pour

demeurer langue officielle du gouvernement et des lois. C'est sur ce

terrain seul d'ailleurs qu'elle a pu être attaquée. S'en prendre à son

existence même, essayer de la faire abandonner par le peuple, parut dès

les premières années au vainqueur une chose tellement impossible qu'elle

ne fut même pas tentée sérieusement. A peine, en 1799, l'évêque

protestant demanda-t-il l'établissement, dans les villes et dans les

principaux villages, de maîtres d'école chargés d'enseigner gratuitement

la langue anglaise aux Canadiens-Français. Cet essai n'eut aucun succès:

«Les Canadiens, dit M. Garneau, sortaient d'une nation trop fière et

trop vaillante pour consentir jamais à abandonner la langue de leurs

aïeux», et cette organisation scolaire anglaise, connue sous le nom

d'_Institution royale_, qui subsista assez longtemps, mais toujours en

végétant d'une façon chétive, n'avait, en 1834, de l'aveu de tous, donné

que des résultats négatifs; elle n'avait à cette époque que 22 écoles,

fréquentées par un millier d'élèves, tandis que les écoles paroissiales

françaises étaient au nombre de 1,321, avec plus de 36,000 élèves[140]!

[Note 140: CHAUVEAU, _Instruction publique au Canada_, p.

68. Québec, 1 vol. in-8º.]

L'_Institution royale_ a disparu, mais des lois scolaires marquées au

coin d'un remarquable libéralisme ont,--tout en assurant l'instruction

de la masse du peuple selon sa langue maternelle et sa

religion,--réservé et protégé les droits des minorités dissidentes. La

première remonte à 1841, mais elle a plusieurs fois été remaniée depuis,

et celle qui régit aujourd'hui la province de Québec fut votée en 1867,

après l'organisation des provinces en union fédérale.

Il serait difficile d'imaginer quelque chose de plus ingénieux et de

plus libéral, et l'on peut dire que la loi scolaire de Québec résout le

difficile problème de contenter, comme dit le fabuliste, «tout le monde

et son père»; chose difficile en toute circonstance, mais tout

particulièrement ardue quand il s'agit de mettre d'accord sur des

questions d'instruction, et de réunir sous une législation commune des

populations catholiques et des populations protestantes.

Au point de vue scolaire, la commune canadienne--qui à tout autre point

de vue jouit déjà d'une très large autonomie--est absolument

omnipotente. C'est elle seule qui nomme et révoque les maîtres, les

paye, leur fournit et le logement et le local de l'école, entretient ses

bâtiments, et qui, pour subvenir à ces dépenses, vote des taxes

spéciales et les perçoit.

Ces fonctions et ces droits n'appartiennent pas, toutefois, aux conseils

municipaux. Elles sont dévolues, dans chaque commune, à un conseil de

_commissaires d'écoles_ spécialement nommés à cet effet par les

électeurs communaux.

Le seul contrôle exercé par le _surintendant de l'instruction publique_,

et le _Conseil de l'instruction publique_, siégeant à Québec, consiste

dans l'admission des livres employés à l'instruction et la constatation

de la capacité des maîtres.

Tels sont les droits assurés aux majorités dans chaque commune. Les

minorités elles-mêmes n'y sont pas moins favorisées, et je tiens à citer

ici le texte même de la loi: «Dans les municipalités où les règlements

des _commissaires d'écoles_ ne conviennent pas à un nombre quelconque de

propriétaires ou contribuables professant une croyance religieuse

différente de celle de la majorité des habitants, ces propriétaires ou

contribuables peuvent signifier par écrit, au président des commissaires

d'écoles, leur intention d'avoir des écoles séparées.»

Cette simple déclaration les dispense du payement des taxes imposées par

les _commissaires d'écoles_, mais les met en même temps dans

l'obligation d'ouvrir eux-mêmes une école, et de nommer des _syndics_,

qui rempliront envers eux les fonctions que les _commissaires d'écoles_

exercent envers les représentants de la majorité.

Une loi fort peu différente de celle-ci est en vigueur dans la province

anglaise d'Ontario, et là, les dispositions qu'elle contient en faveur

des minorités protègent des Canadiens-Français et des catholiques,

tandis que dans la province de Québec elles protègent les Anglais

protestants.

Sous une loi identique, les résultats pratiques sont bien différents

dans chacune des deux provinces; car, si, malgré la large tolérance, on

pourrait presque dire les encouragements qui leur sont accordés, les

écoles anglaises ne se multiplient pas dans Québec, mais restent

stationnaires ou diminuent, en revanche les écoles françaises deviennent

de plus en plus nombreuses dans Ontario, en dépit des entraves qu'on

s'efforce d'apporter à la juste application de la loi, et des

protestations des plus fanatiques ennemis des Canadiens, contre ce

«système d'écoles qui tend à rendre une partie d'Ontario aussi française

que Québec».

D'après un tableau publié par M. de Laveleye en 1872[141], les résultats

du système scolaire canadien, au point de vue de l'instruction, seraient

merveilleux. Les écoles primaires du Haut-Canada auraient compris alors

un élève par quatre habitants, celles du Bas-Canada, un élève par six

habitants, tandis qu'elles n'auraient eu qu'un élève par neuf habitants

en France (1864), par treize habitants en Angleterre (1870), par

dix-neuf en Italie, et par cent seize en Russie.

[Note 141: E. DE LAVELEYE, _l'Instruction du peuple_.

(Cité par CHAUVEAU, _Instruction publique au Canada_.)]

L'instruction secondaire, donnée en français, est largement répandue

dans la province de Québec. Elle possède un grand nombre de collèges et

d'écoles supérieures, presque tous dirigés par des ecclésiastiques et

subventionnés par l'État, à condition de se conformer à certaines

prescriptions de la loi.

Pour l'instruction supérieure, les Canadiens ont une Université,

comprenant les quatre facultés: de théologie, de droit, de médecine et

des arts (lettres et sciences), c'est l'Université Laval, fondée en

1852, institution privée, mais subventionnée pourtant par la province de

Québec et qui, lors de sa fondation, a reçu une charte d'approbation de

la reine Victoria.

L'Université Laval, qui a pris le nom d'un illustre prélat du Canada au

dix-septième siècle, Mgr de Montmorency-Laval, est une institution toute

française; tous les cours s'y font en français et tous les professeurs

sont Français. Elle possède une bibliothèque de plus de 100,000 volumes,

une des plus belles de l'Amérique, et l'on peut dire que l'_Université

Laval_ est le flambeau de l'instruction supérieure pour tous les

Canadiens-Français, non seulement de la province de Québec, mais du

continent entier.

Telles sont, depuis la modeste école jusqu'à la savante université, les

institutions qui contribuent au maintien et à la propagation de notre

langue; voyons quels résultats ont été obtenus et quel est actuellement

l'état de la langue française au Canada.

Disons d'abord que dans la province française, pas un des descendants

des 70,000 Français demeurés en 1763 n'a abandonné sa langue maternelle

pour adopter celle du vainqueur. Le contraire s'est produit quelquefois,

et l'on a vu, paraît-il, des descendants d'Écossais, placés au milieu

des Canadiens, oubliant, après plusieurs générations, et leur langue et

leur filiation, se croire, de très bonne foi, de pure race

française[142].

[Note 142: Voir sir Charles DILKE, _Problems of greater

Britain_.]

Il est vrai, et des touristes français ont pu s'en affliger, que même à

Québec, ville la plus française de toute l'Amérique, on n'est pas sans

trouver un certain nombre d'affiches anglaises et de noms anglais. Pour

nous rassurer, levons les yeux dans Paris. Les affiches et les noms

anglais ne s'étalent-ils pas sur les devantures même des magasins de

notre capitale? les Parisiens sont-ils pour cela devenus des Anglais?

Si les détracteurs des Canadiens les accusent à tort d'abandonner la

langue française, des admirateurs trop enthousiastes ont, par contre,

proclamé qu'ils avaient conservé la langue du dix-septième siècle,

qu'ils parlent aujourd'hui la langue de Bossuet et de Pascal!

La langue de Bossuet, c'est bien ambitieux! Bossuet seul la parla de son

temps; on ne l'entendait guère, même alors, dans les campagnes. La

vérité est que la langue populaire canadienne diffère fort peu de la

langue populaire en France, et que l'une et l'autre ne sont pas

sensiblement différentes de la langue populaire du dix-septième siècle;

ce qui a changé depuis deux siècles, c'est la langue littéraire et

scientifique, non la langue courante et celle du peuple.

La distance et le temps ont bien amené, entre le langage des Français et

celui des Canadiens, quelques petites différences de prononciation ou

d'expressions, mais elles ne vont pas au delà de celles que nous pouvons

constater, en France même, entre nos différentes provinces.

Venus pour la plupart des contrées riveraines de l'Océan, les Canadiens

ont conservé un certain nombre de termes de marine auxquels ils ont

appliqué une signification générale; ce n'est pas un des traits les

moins piquants de leur langage. On vous montrera par exemple, dans les

rues de Québec, un cocher qui _amarre_ son cheval, ou fait _virer_ sa

voiture. Il _grée_ son attelage au lieu de le harnacher, et _se grée_

lui-même le dimanche de son plus beau _butin_!

Toutes ces expressions locales--je pourrais en citer cent--rappellent

l'origine normande, bretonne ou saintongeaise des Canadiens, et

réjouissent les oreilles françaises bien plus qu'elles ne les choquent.

Elles sont assez nombreuses pour donner à la langue un cachet tout

spécial, sans jamais l'être assez pour la rendre absolument

incompréhensible, comme elle le devient quelquefois en certains coins de

France dans la bouche du paysan français.

D'une façon générale, on peut dire que la langue populaire des Canadiens

est infiniment meilleure et plus correcte que la langue populaire en

France. Je visitais un jour un village canadien, éloigné et de création

nouvelle. La population, assez mélangée, comprenait, avec une grande

majorité de Canadiens, quelques Anglais, deux ou trois Indiens demeurés

là, je ne sais trop pourquoi, et un petit nombre d'émigrants français

venus de France. L'école du village comprenait des enfants de chacune de

ces nationalités. L'une des élèves, fille de l'aubergiste canadien chez

qui j'étais logé, me disait avec une sorte de fierté: «Dans notre

école, on parle quatre langues: le français, l'anglais, le _sauvage_, et

le français des petites filles françaises!» Et je puis affirmer que le

français des Français venus de France, un patois de je ne sais quelle

province, ne valait pas le français des Canadiens.

Si du langage du peuple nous passons à la langue littéraire ou savante,

parlée ou écrite, l'appréciation ne peut plus être la même. Si l'une a

conservé intact le pur cachet de son origine, l'autre s'est un peu

laissé pénétrer et envahir par quelques tournures et quelques

expressions anglaises. Rien d'étonnant ni de bien blâmable à cela.

Pas plus au Canada qu'en France, le langage populaire n'a eu à

s'enrichir de termes nouveaux. Le cercle dans lequel se meut l'activité

du paysan n'a guère changé: la terre est toujours la même, fournit

toujours les mêmes récoltes, obtenues dans les mêmes saisons, par des

procédés peu différents de ce qu'ils étaient autrefois. Pour exprimer

les mêmes choses, la langue est restée identique.

Mais quelle différence, quand, du domaine de la vie matérielle, on passe

dans celui de la science! que de changements, que de progrès, que de

bouleversements d'idées depuis deux siècles! Pour exprimer tant d'idées

nouvelles inconnues de nos pères, un vocabulaire nouveau a dû se former,

le génie de la langue littéraire et savante s'est modifié de fond en

comble; sous la plume de nos écrivains contemporains, elle est devenue

un instrument nouveau, entièrement différent de celui dont se servirent

leurs aînés du dix-septième et du dix-huitième siècle.

Or, tout ce bouillonnement d'idées, toute cette fermentation de

connaissances nouvelles, tout cela est arrivé aux Canadiens, non pas par

nous, séparés d'eux depuis près de deux siècles, mais par le canal des

publications et de l'enseignement anglais. Quoi d'étonnant à ce que ce

passage, comme à travers un crible étranger, ait laissé à leur langue

scientifique et littéraire une certaine saveur britannique, et qu'on y

rencontre aujourd'hui quelques expressions et quelques tournures

anglaises!

Le langage judiciaire, surtout, a été particulièrement envahi par

l'anglicisme. Un Canadien de beaucoup d'esprit, M. Buies, qui, sous le

titre: «Anglicismes et Canadianismes», a écrit une série d'articles pour

signaler le danger de laisser ainsi envahir la langue française par des

expressions, et surtout par des tours de phrase contraires à son génie,

a lancé cet anathème contre le langage bizarre que se sont forgé, à

l'aide de mots anglais, les hommes de loi canadiens: «Il est impossible,

dit-il, de comprendre quelque chose à la plupart de nos textes de lois,

de nos bills et de nos documents parlementaires.»

La rédaction et les termes en sont en effet totalement différents de

ceux auxquels nous sommes habitués en France. Oserions nous en faire un

reproche à nos compatriotes d'Amérique? Leur réponse serait trop

facile:--Qui nous a appris à faire nos lois? pourraient-ils répondre;

est-ce vous? Alors que nous vivions sous le même sceptre, vous ne

saviez pas vous-même faire les vôtres! Ceux qui nous l'ont appris, ce

sont les Anglais; instruits par eux, quoi d'étonnant à ce que nous ayons

retenu certaines des formules de leur procédure législative et

parlementaire?

L'auteur d'un très remarquable travail sur la constitution canadienne,

travail très précis et très clair quant au fond, très châtié et très pur

quant au style, M. Mignault, prévient lui-même dans sa préface le

lecteur français de la nécessité où il est contraint, par son sujet

même, d'employer certaines tournures, certaines expressions anglaises:

«Il n'y a pas jusqu'à la langue, dit-il, qui n'éprouve des difficultés

réelles à traiter une science qui est presque exclusivement anglaise, et

le lecteur devra nous pardonner des expressions comme _aviseur_,

_originer_, et tant d'autres qui ont presque acquis le droit de cité

dans le langage parlementaire et qui se sont glissées sous notre

plume[143].»

[Note 143: MIGNAULT, _Manuel de droit parlementaire_.

Montréal, 1887, in-12.]

Pour les mêmes motifs, cette incorrection et cette obscurité ont envahi

le barreau, et voici le jugement, beaucoup trop sévère, je crois, porté

sur lui,--d'une façon plaisante qui en fait passer l'exagération,--par

M. Buies, dans les articles cités plus haut: «Dût le barreau tout entier

se ruer sur moi, je dirai qu'en général nos avocats ne parlent ni

l'anglais ni le français, mais un jargon coriace qu'on ne peut

comprendre que parce qu'on y est habitué, et parce que l'on sait mieux

ce qu'ils veulent dire que ce qu'ils disent.»

C'est là une grande sévérité pour quelques expressions anglaises

échappées dans le feu d'une plaidoirie, mais l'amour de la langue

française anime M. Buies, et certes, ce n'est pas à nous à l'en blâmer.

Dans la presse aussi, on relève quelquefois,--non pas dans les articles

de fond, confiés la plupart du temps à d'habiles rédacteurs, mais dans

les informations et les faits divers, laissés aux débutants,--des

expressions singulières, et des traductions assez bizarres des articles

anglais. Les méprises de ces jeunes traducteurs sont parfois amusantes,

et leurs confrères se plaisent à les relever d'une façon quelque peu

malicieuse. L'un a traduit les mots: _spring carriage_ (voiture

suspendue), par: voiture de printemps. Un autre annonce que l'Angleterre

a envoyé un homme de guerre (_man of war_, vaisseau de ligne) en

Extrême-Orient; un troisième, que les Banques de la Seine (_banks_, les

rives) sont inondées par la crue du fleuve! On a trouvé mieux encore. La

traduction d'une dépêche d'Ottawa, du 21 août 1890, qui fit le tour de

la presse canadienne, annonçait que le général Middleton, l'ancien

commandant en chef de l'expédition du Nord-Ouest, alors traduit devant

une commission d'enquête pour avoir rapporté de sa campagne beaucoup

trop de fourrures et pas assez de gloire, se déclarait prêt, s'il était

poursuivi, à rendre témoignage sur certains faits qui devaient jeter,

disait la dépêche «beaucoup de lumière sur divers incidents relatifs à

M. William Outbreack...». Ce M. W. Outbreack n'était autre que la

traduction des mots: _N. W. Outbreack_, _North-West Outbreack_, _les

troubles du Nord-Ouest_[144]!

[Note 144: _La Patrie_, 7 août 1890.]

De toutes ces singularités relevées dans les journaux, M. Buies conclut

que le dictionnaire ne devrait pas être le seul guide des traducteurs.

Il conseille, très-judiciairement, aux journalistes canadiens, de moins

emprunter aux feuilles anglaises, et, lorsque la traduction d'un article

important est nécessaire, d'en confier le soin à des hommes également

versés dans le maniement des deux langues, plutôt que de le laisser à

des jeunes gens sans expérience.

Il serait tout à fait faux et tout à fait injuste de tirer des

conclusions générales de quelques exemples plaisants choisis à titre de

curiosité. La presse canadienne tout entière déploie, au contraire, un

zèle remarquable pour le développement de notre langue; elle est

représentée par une quantité considérable de journaux, et plusieurs

d'entre ces grands organes, fort sérieux, fort bien informés et fort

bien rédigés, ne le cèdent en rien à la plupart de nos journaux de

France.

Tous les anglicismes, d'ailleurs, ne doivent pas être repoussés _à

priori_; ce serait faire preuve d'un chauvinisme bien étroit et bien mal

placé que de prétendre que notre langue est la seule parfaite et que

les autres n'ont rien de bon à lui prêter. Ne peut-elle, au contraire,

leur emprunter avec fruit, ne doit-elle pas le faire? Bien des mots

anglais exprimant une idée très précise n'ont pas d'équivalent en

français. Pourquoi nous étonner que les Canadiens les traduisent pour

leur usage? pourquoi ne les traduirions-nous pas nous-mêmes?

Aucun mot français n'exprime le _dravage des bois_, expression que les

Canadiens ont tirée du verbe anglais _to drive_, pour expliquer cette

périlleuse descente des bois à travers les rapides de leurs rivières.

Aucune expression française non plus n'équivaut à celle de _maison de

logues_ (_log house_)... maison construite de troncs d'arbres est une

périphrase bien trop longue, et dans un pays où les habitations de la

moitié de la population sont construites en _logues_, on comprend qu'un

mot spécial soit au moins nécessaire pour les désigner.

La Nation canadienne Étude Historique sur les Populations Françaises du Nord de L'Amérique · 第 14 / 19 段