duretés même envers les Canadiens, Vaudreuil se plaignait amèrement au
ministre de la marine: «Les troupes de terre, écrit-il à M. de Machault,
le 23 octobre 1756, sont difficilement en bonne intelligence avec nos
Canadiens; la façon haute dont leurs officiers traitent ceux-ci produit
un très mauvais effet. Que peuvent penser des Canadiens les soldats qui
voient leurs officiers, le bâton ou l'épée à la main sur eux?... M. de
Montcalm est d'un tempérament si vif qu'il se porte à l'extrémité de
frapper les Canadiens. Je lui avais recommandé instamment d'avoir
attention que MM. les officiers des troupes de terre n'eussent aucun
mauvais procédé envers eux; mais comment contiendrait-il ses officiers
puisqu'il ne peut pas lui-même modérer ses vivacités[120].»
[Note 120: DUSSIEUX, _le Canada sous la domination
française_, Pièces justificatives, p. 214.]
De leur côté, les amis du commandant des troupes de terre dénonçaient
violemment Vaudreuil, et comme gouverneur et comme Canadien, au ministre
de la guerre: «Si l'on veut sauver et établir solidement le Canada,
écrit un commissaire des guerres au maréchal de Belle-Isle, que Sa
Majesté en donne le commandement à M. le marquis de Montcalm. Il possède
la science politique comme les talents militaires. Homme de cabinet et
de détail, grand travailleur, juste, désintéressé jusqu'au scrupule,
clairvoyant, actif, il n'a d'autre vue que le bien; en un mot, c'est un
homme vertueux et universel... Quand M. de Vaudreuil aurait de pareils
talents en partage, il aurait toujours un défaut originel: _il est
Canadien_.»
Stupéfiante appréciation qui, en un seul mot, montre dans toute son
étendue la méfiance qui régnait alors contre l'esprit local dans les
colonies. Être Canadien était un défaut qui, de prime abord, devait
rendre inhabile à l'exercice du pouvoir. Pour gouverner les Canadiens,
il fallait des Français. La métropole était tout, la colonie et les
colons, rien!
Ces divergences, ces froissements même, se seraient peut-être envenimés
avec le temps. L'affranchissement des colonies est un événement que
l'histoire nous montre comme inévitable; qui sait si le Canada, froissé
dans tous ses sentiments, réprimé dans toutes ses aspirations, ne se
serait pas séparé violemment d'une patrie autoritaire et injuste? Qui
sait si de pénibles souvenirs ne fussent pas demeurés pour
longtemps--pour toujours, peut-être--entre ces deux rameaux d'une même
nation: entre la France humiliée de la rupture, et sa colonie affranchie
mais pleine de rancune de la lutte?
La conquête anglaise a prévenu peut-être cet événement; violente elle
aussi et douloureuse, mais moins désastreuse à tout prendre que ne l'eût
été une lutte fratricide entre Français. Séparés de force d'une patrie
qu'ils voulaient conserver et pour laquelle ils avaient énergiquement
combattu, les Canadiens lui ont gardé un souvenir pieux et voué un culte
inaltérable.
Dès lors, le vague sentiment de l'amour du sol natal se compléta,
s'élargit, se transforma peu à peu en un véritable sentiment de
patriotisme, auquel il ne manque aujourd'hui aucun des caractères que,
chez les nations les plus grandes et les plus unies, revêt cette fière
passion: souvenirs vénérés du passé, juste fierté du présent, et foi
dans l'avenir.
De souvenirs du passé, les Canadiens n'en manquent pas. Peuple tout
nouveau et né d'hier, ils n'ont derrière eux que trois cents ans
d'histoire; et qu'est-ce que trois cents ans dans la vie d'une nation?
Mais de combien d'actions héroïques et d'événements glorieux ils ont su
remplir cette brève existence!
Les premières traditions canadiennes se trouvent justement liées aux
plus belles traditions de notre propre histoire: c'est au temps de notre
plus grande gloire nationale que le Canada prend naissance. François
Ier, Henri IV, Richelieu, Louis XIV, Colbert, tous ces noms
appartiennent aux Canadiens comme ils nous appartiennent; ce sont ces
grands hommes qui ont présidé à la création de leur pays et l'ont
protégé en même temps qu'ils agrandissaient la France et la rendaient
glorieuse. Le navigateur qui découvre le fleuve Saint-Laurent, Jacques
Cartier, le colonisateur qui le premier y établit une colonie, Samuel de
Champlain, ce sont là certes des héros français, dignes de leur temps,
de leur pays et des rois qu'ils servaient, mais ce sont aussi des héros
canadiens, et de la gloire qu'ils ont donnée à l'histoire de France, les
Canadiens revendiquent une part pour leur propre histoire.
C'est à travers les oeuvres mêmes de leurs historiens et de leurs poètes
qu'il faut étudier ces héros pour apprécier le culte dont ils les
entourent, et reconnaître l'attitude spéciale, presque hiératique,
qu'ils leur donnent. L'abbé Casgrain, un des meilleurs historiens du
Canada, nous montre «la noble figure de Cartier, d'une grandeur et d'une
simplicité antiques, ouvrant dignement la longue galerie de portraits
héroïques qui illustrent les annales canadiennes[121]» Sous la plume de
ces écrivains patriotes, le navigateur malouin dépasse la taille
humaine et prend les proportions d'un prophète, d'un de ces hommes
sacrés que le doigt de Dieu marque pour changer les destinées du monde,
et que sa main pousse, d'une façon invisible, mais constante et
irrésistible, à l'accomplissement d'un mystérieux devoir. Cartier n'est
plus le hardi marin au coeur de bronze, au bras robuste, qui lance sans
crainte son vaisseau dans des eaux et vers des rivages inconnus; c'est
un homme prédestiné, presque un saint, qui, les yeux fixés au ciel et le
bras tendu vers l'infini, marche à la conquête d'une nouvelle terre pour
un peuple nouveau. «Cartier, ce n'est plus le maître pilote, ou même le
capitaine général du seizième siècle; Cartier, pour nous, c'est le
précurseur de Champlain, de Laval, de Brébeuf, de Frontenac, de tous nos
héros et de tous nos apôtres[122].»
[Note 121: _Histoire de la vénérable Mère Marie de
l'Incarnation_, t. I, p. 22.]
[Note 122: M. CHAUVEAU, _Discours à l'inauguration du
monument de Jacques Cartier_, 24 juin 1889.]
Un éclair brille au front de ce prédestiné,
dit encore le poète Fréchette[123]. Et avec quel lyrisme mêlé pour ainsi
dire de respect le même poète nous montre, du haut des vieilles tours de
Saint-Malo,
Cartier et ses vaisseaux s'enfonçant dans la brume,
puis, marchant toujours vers sa providentielle destinée, aborder enfin
ces rives mystérieuses et désertes où
Nul bruit ne vient troubler le lugubre silence
Qui, comme un dieu jaloux, pèse de tout son poids
Sur cette immensité farouche des grands bois.
[Note 123: _Légende d'un peuple_, p. 34.]
Mais ce charme magique, Cartier l'a rompu; cette terre déserte sur
laquelle il débarque, c'est celle que Dieu a réservée au peuple
canadien: elle est prête, il peut venir, et c'est lui qui va fonder
«Sur ces rives par Dieu lui-même fécondées
Un nouvel univers aux nouvelles idées.»
. . . . . . . Donc, gloire à toi Cartier,
Gloire à vous, ses vaillants compagnons, groupe altier
De fiers Bretons taillés dans le bronze et le chêne!
Vous fûtes les premiers de cette longue chaîne
D'immortels découvreurs, de héros canadiens
Qui, de l'honneur français inflexibles gardiens,
Sur ce vaste hémisphère où l'avenir se fonde,
Ont reculé si loin les frontières du monde!
Après le précurseur Cartier, le fondateur Champlain: nouveau héros,
nouveaux panégyriques. Quel patriotique lyrisme anime encore l'abbé
Casgrain en nous présentant à son tour cette grande figure: «Quand, aux
heures de solitude, dit-il, dans le silence et le recueillement de
l'âme, nous remontons vers le passé, et que, saisis d'une religieuse
émotion, nous pénétrons dans le temple de notre histoire, parmi tous ces
héros dont les robustes épaules soutiennent les colonnes de l'édifice,
nul mieux que Champlain ne porte sur un visage plus noble de plus
majestueuses pensées. Type et modèle de tous ces héros qu'un même
honneur assemble, il occupe le rang suprême près de l'autel de la
patrie[124].»
La légende elle-même et le merveilleux se mêlent aux origines de la
nation canadienne.
La France ancienne a ses héroïnes tout entourées d'auréoles et de
religieuse poésie; les Canadiens, eux aussi, veulent pour leur pays des
saintes et des héroïnes: «Parfois, aux jours suprêmes, dit encore
Casgrain, la femme apparaît au premier rang pour le salut des peuples.
Élue de Dieu, dans le palais ou sous le chaume, elle portera le bandeau
royal ou la houlette et s'appellera sainte Hélène, Geneviève de Paris,
Clotilde, Blanche de Castille ou Jeanne d'Arc. Autour du berceau du
peuple canadien, un cercle de vierges la saluera avec Bossuet du nom de
Thérèse de la Nouvelle-France[125].»
[Note 124: _Histoire de la vénérable Marie de
l'Incarnation_, t. I, p. 30.]
[Note 125: _Loc. cit._, p. 70.]
Thérèse de la Nouvelle-France, c'est la fondatrice des Ursulines de
Québec, la Mère Marie de l'Incarnation, dont l'abbé Casgrain a écrit la
touchante et captivante histoire. Plein d'amour et de respect pour un
sujet qui touche à la fois ses sentiments religieux de prêtre et ses
sentiments patriotiques de Canadien, voyez avec quelle finesse de
pinceau, avec quelle délicatesse de touche il peint le berceau de son
héroïne! «Il existe, dit-il, au centre de la France, une contrée
charmante entre toutes celles qui l'environnent, et dont le nom seul
réveille d'agréables souvenirs. Le doux pays de la Touraine, qui fut le
berceau de plusieurs familles de la Nouvelle-France, a de tout temps été
célèbre par la fertilité de ses vastes prairies, la richesse de ses
vignobles, la douceur de son climat et l'aménité de ses habitants.
Arrosées par l'un des plus beaux fleuves de la France, ses campagnes
sont émaillées de riants bocages et de villages pittoresques qui
s'élèvent au fond des vallées ou couronnent les collines, dont les
courbes harmonieuses se prolongeant au loin jusqu'à l'horizon, encadrent
tout le paysage dans cadre de gracieuses ondulations.
«Les grands seigneurs du royaume, attirés par la beauté du pays,
aimèrent de tout temps à y fixer leur séjour, et l'on voit encore
aujourd'hui surgir, du sein des massifs de verdure, les tourelles
élancées de leurs antiques châteaux. Longtemps aussi les rois de France
tinrent leur cour dans la capitale de cette province qui a été nommée le
jardin de la France et le plaisir des rois[126].»
[Note 126: _Histoire de la vénérable Marie de
l'Incarnation_, p. 102.]
Un tel paysage n'était-il pas seul digne d'encadrer la naissance de
l'héroïne religieuse du Canada?
Nous avons parlé déjà des missionnaires martyrs du dix-septième siècle,
les Jogues, les Brébeuf, les Lallemand, auxquels les Canadiens ont voué
un véritable culte, et dont ils inscrivent avec orgueil les noms à côté
de ceux de leurs grands administrateurs et de leurs grands capitaines.
Tels sont leurs souvenirs religieux et sacrés.
De gloires militaires ils ne manquent pas non plus. Sol généreux que le
sol canadien, deux générations à peine l'avaient foulé qu'il produisait
déjà des héros! N'est-ce pas une véritable odyssée que l'histoire de ces
sept frères, les Le Moyne, tous nés à Montréal, tous marins, et qui tous
se distinguèrent dans les guerres navales de la fin du dix-septième
siècle? Tous les sept: Le Moyne de Sainte-Hélène, Le Moyne de Maricourt,
Le Moyne de Longueil, Le Moyne de Serigny, Le Moyne de Châteauguay, Le
Moyne de Bienville, Le Moyne d'Iberville, au nord, au sud, à l'orient et
à l'occident, combattent à la fois les Anglais. Mais entre ces sept
noms, il en est un qui brille d'un éclat capable d'effacer à lui seul
tous les autres, c'est celui d'Iberville.
Dans les glaces de la mer d'Hudson comme sous le soleil brûlant du golfe
du Mexique, à Terre-Neuve comme aux Antilles, partout, durant les
guerres de la Ligue d'Augsbourg et celle de la succession d'Espagne,
d'Iberville fait connaître aux Anglais la vigueur de son bras et la
valeur de son sang canadien. Toujours vainqueur des éléments et des
hommes, c'est lui qui pouvait écrire au ministre de la marine après
plusieurs campagnes dans les mers de l'extrême Nord: «Je suis las,
Monseigneur, de conquérir la baie d'Hudson!»
«Si ses campagnes prodigieuses par leurs résultats, obtenus avec les
plus faibles moyens matériels, avaient eu l'Europe pour témoin, et non
les mers sans retentissement des voisinages du pôle, il eût eu, de son
vivant et après sa mort, un nom aussi célèbre que ceux des Jean-Bart,
des Duguay-Trouin et des Tourville, et fût, sans aucun doute, parvenu
aux plus hauts grades et aux plus grands commandements dans la
marine[127].»
[Note 127: Léon GUÉRIN, _Histoire de la marine_. (Citée
par GARNEAU, t. II, p. 15.)]
Canadien, d'Iberville l'est autant par le théâtre de ses exploits que
par sa naissance; il ne quitte pas les mers d'Amérique bien qu'il n'en
touche guère la terre. Pas une heure de repos dans sa vie: toujours
embarqué, toujours en guerre, toujours vainqueur. En 1693, entre deux
campagnes, il prend pourtant le temps de descendre à Québec et d'y
épouser la fille d'un vieil officier du régiment de Carignan,
Marie-Thérèse Lacombe de Lapocatière, puis se rembarque aussitôt avec sa
femme, et leur premier-né vient au monde à bord dans les eaux de
Terre-Neuve!
Aventures, combats, canonnades, naufrages, amour, mariage, tout cela se
mêle et se heurte dans la vie de d'Iberville. Quel plus beau héros de
contes et de légendes populaires? Aussi les soirs d'hiver, quand les
portes sont closes, que le vent souffle et que le feu pétille, est-ce
son histoire que content, à leurs petits-enfants attentifs, les aïeuls à
la voix tremblotante dans les frileuses maisons canadiennes.
D'Iberville mourut à la Havane en 1706, durant une campagne. De ses six
frères, deux furent tués à l'ennemi: Le Moyne de Sainte-Hélène au siège
de Québec en 1690, et Le Moyne de Châteauguay à la baie d'Hudson en
1694. Un autre d'entre eux, Le Moyne de Bienville, est, presque à l'égal
de d'Iberville, célèbre parmi les marins français, comme fondateur de la
Nouvelle-Orléans et premier gouverneur de la Louisiane.
Cette famille qui donna tant de héros au Canada[128] n'est pas éteinte,
elle est représentée aujourd'hui à Québec par M. J.-M. Le Moyne,
écrivain de talent, qui a enrichi la littérature canadienne de plusieurs
ouvrages intéressants.
[Note 128: Charles Le Moyne de Longueil, père des sept
héros, fut anobli en 1667 sur la demande de l'intendant
Talon, en même temps que trois autres habitants de la
colonie: MM. Godefroy, Denis et Amiot.]
Les exemples, d'ailleurs, qu'elle a donnés n'ont pas été sans
imitateurs; d'autres familles aussi nombreuses ont rivalisé avec
celle-là, et par l'importance des services qu'elles ont rendus à leur
patrie, et par le nombre même des héros qu'elles ont produits. Le
dix-huitième siècle a vu l'incroyable odyssée de Varennes de La
Vérandrye, qui, avec ses fils et ses neveux, parcourt pendant sept ans
les régions alors inconnues du centre de l'Amérique, au nord des Grands
Lacs, et découvre enfin vers l'ouest la grande chaîne des Montagnes
Rocheuses.
Tous ces noms, depuis les Jacques Cartier jusqu'aux d'Iberville et aux
La Vérandrye, appartiennent à l'histoire de France en même temps qu'à
celle du Canada. Mais la séparation des deux pays n'a pas interrompu, au
delà de l'Atlantique, la chaîne des traditions canadiennes, ni tari la
source des héroïsmes. Que de noms glorieux encore dans les nouvelles
annales! Ce sont d'abord les miliciens de 1812, ces 600 Canadiens qui,
sous les ordres du colonel de Salaberry, défendent, contre l'invasion
d'une armée de 3,000 Américains, le défilé de Châteauguay,--les
Thermopyles canadiennes!--conquérant ainsi le double orgueil d'une
victoire brillante contre un ennemi redoutable, remportée pour sauver le
drapeau compromis de leurs fiers conquérants britanniques. Quelle
chevaleresque revanche de la défaite de Montcalm dans les plaines
d'Abraham! Le poète canadien peut aujourd'hui s'écrier:
Maintenant, sur nos murs, quand un geste ironique
Nous montre, à nous Français, l'étendard britannique
Que le sang de Wolfe y scella,
Nous pouvons, et cela suffit pour vous confondre,
Indiquer cette date, ô railleurs, et répondre:
«Sans nous, _il ne serait plus là_[129]!»
[Note 129: FRÉCHETTE, _la Légende d'un peuple_.]
A côté des héros militaires, les martyrs politiques. L'insurrection de
1837-1838 crée de nouveaux souvenirs, fait surgir de nouveaux noms.
C'est Chénier, l'un des chefs du mouvement, qui, au combat de
Saint-Eustache, le 14 décembre 1837, interpellé par quelques-uns de ses
hommes qui se plaignaient de n'avoir pas d'armes, répond par cette
parole digne de l'antiquité: «Attendez le combat, vous aurez celles des
morts[130]», et qui, après une défense héroïque, mais sans espoir, tombe
percé de balles avec la plupart de ses compagnons.
Après la sanglante répression opérée par les troupes anglaises contre
ces quelques poignées de braves, après les incendies, après les
massacres, l'échafaud se dresse à Montréal et, du 23 décembre 1838 au 15
février 1839, voit se succéder douze victimes[131].
. . . . . . . Mais cet échafaud-là
N'était pas un gibet, c'était un piédestal[132].
[Note 130: GARNEAU, t. IV, p. CCV et L.-O. David, _les
Patriotes de_ 1837.]
[Note 131: Douze Canadiens furent exécutés en 1838 et
1839:
Le 23 décembre 1838: Joseph Cardinne et Joseph Duquet;
Le 18 janvier 1839: Decoigne, Robert, deux frères Sanguinet
et Hamelin;
15 février: Hindelang (Français), Narbonne, Nicolas, Donais
et Chevalier de Lorimier.]
[Note 132: _Légende d'un peuple._]
Le sang répandu devait, en effet, devenir pour le peuple canadien une
source de souvenirs patriotiques et une semence féconde de liberté.
L'une des victimes, Marie-Thomas Chevalier de Lorimier, la veille même
de son exécution, avec le calme et la foi d'un martyr, se réjouissait,
dans une sorte de testament politique, de donner bientôt sa vie à une si
belle cause, et de verser son sang pour «arroser l'arbre de liberté sur
lequel flottera un jour le drapeau de l'indépendance canadienne[133]».
Rien n'égale l'attachement et la fierté des Canadiens pour tous ces
souvenirs, anciens ou nouveaux, militaires, religieux ou civils.
Partout, dans les salons des villes comme dans la primitive demeure de
l'_habitant_ défricheur ou dans le chantier des bûcherons au sein de la
forêt, vous en entendez le récit, fait avec la même foi, le même respect
et le même enthousiasme. Les historiens, les romanciers, les poètes
prennent soin eux-mêmes de raviver par leurs écrits la mémoire de tant
de hauts faits.
Pour que les générations futures elles-mêmes ne puissent oublier ni ces
grands hommes, ni leurs actions, les Canadiens ont érigé des monuments à
leur mémoire. Peuple tout jeune, ils veulent avoir, comme les vieilles
nations, des panthéons pour leurs gloires nationales: navigateurs,
missionnaires, guerriers, administrateurs, tous ont été célébrés par le
marbre ou par le bronze.
En face de Québec, au confluent de la petite rivière Saint-Charles dans
le Saint-Laurent, à l'endroit même où Jacques Cartier passa l'hiver de
1535 à 1536, s'élève le monument que les habitants de la ville ont, en
1889, érigé au découvreur du Canada. A Montréal, le fondateur de la
ville, M. de Maisonneuve, a lui aussi, depuis cette année, un monument
auquel a contribué par une souscription le gouvernement français: «La
France, disait à cette occasion l'un des orateurs qui prirent la parole
lors de l'inauguration, la France s'est souvenue, les Canadiens n'ont
jamais oublié[134]!»
[Note 133: L.-O. DAVID, _les Patriotes de_ 1837-1838, p.
252.]
Sur le plateau qui domine Québec, nommé par les habitants les plaines
d'Abraham[135] et sur lequel, par deux fois, le sort du Canada s'est
joué par les armes, un monument encore rappelle la dernière victoire
gagnée par les Français sur le sol canadien, sous les ordres du
chevalier de Lévis, le 28 avril 1760.
[Note 134: Discours de M. le juge Pagnuelo. (_Patrie_, 9
septembre 1893.)]
[Note 135: Ainsi nommées parce que ces terrains furent,
dans les premiers temps de la colonie, concédés à un sieur
Abraham Martin, dit l'Écossais, pilote. (LE MOYNE,
_Monographies et esquisses_, p. 120.)]
Nous avons parlé déjà, et tout le monde a lu quelque description de la
pyramide élevée sur la terrasse de Québec à la mémoire de Montcalm et de
Wolfe, et connaît l'inscription célèbre qui rappelle leur mort
glorieuse, l'un dans la défaite, l'autre dans la victoire:
«_Mortem virtus, communem famam historia, monumentum
posteritas dedit._»
Salaberry, le héros de Châteauguay, a, lui aussi, dans le lieu qui fut
sa résidence et qui reste sa sépulture, une statue, due au ciseau d'un
sculpteur canadien, connu à Paris, où ses oeuvres ont figuré avec honneur
au Salon annuel et aux Expositions universelles, M. Hébert.
A ceux de leurs gouverneurs anglais eux-mêmes qui se sont montrés
justes envers leur nationalité, la reconnaissance des Canadiens a voué
des monuments, et parmi les oeuvres de sculpture qui doivent orner la
façade du Palais législatif à Québec, figurera la statue de lord Elgin,
à côté de celles des Cartier, des Champlain, des Frontenac et des
Montcalm. Lord Elgin est ce gouverneur aux larges vues et au coeur droit
qui, en 1849, ne craignit pas de sanctionner le bill voté par
l'Assemblée législative canadienne en faveur des victimes de
l'insurrection de 1837, et qui, réparant ainsi une grande injustice,
s'attira à la fois la reconnaissance des Canadiens et la haine farouche
de la portion fanatique de la population anglaise.
Le sculpteur a pris soin de le représenter tenant dans la main gauche la
copie du fameux bill, tandis que de la droite il semble s'apprêter à
signer cet acte de réparation et de justice. La présence de cette figure
de grand seigneur anglais parmi le groupe des héros français n'est-elle
pas elle-même une preuve de l'attachement des Canadiens à leur
nationalité, puisqu'elle témoigne de la reconnaissance qu'ils gardent à
ceux qui savent la respecter?
Les victimes glorieuses de 1837 ont, elles aussi, un monument érigé en
leur mémoire dans le cimetière de Montréal, et rappelant leurs noms, la
date des combats livrés et celle de leur mort.
Presque tous ces monuments sont modestes par leurs proportions, mais ils
sont grands par l'idée qui présida à leur érection.
Le Palais législatif de Québec répond d'ailleurs, par le développement
de sa majestueuse façade, par sa superbe situation en terrasse dominant
la ville, à la grandeur même du dessein suivant lequel il a été
construit. Les statues qui ornent ses murs[136], les inscriptions et les
devises qui courent en lettres d'or sur ses lambris intérieurs en font
comme un monumental résumé de l'histoire des Canadiens-Français, comme
le vrai Panthéon de leurs gloires nationales[137].
[Note 136: Les niches disposées sur la façade du Palais
législatif à Québec doivent contenir les statues suivantes
(cette façade n'est pas encore entièrement terminée): Jacques
Cartier, découvreur du Canada; Champlain, fondateur de
Québec, 1608; Ch. de Maisonneuve, fondateur de Montréal
(1642); Laviolette, fondateur de Trois-Rivières; Boucher,
seigneur de Boucherville, un des premiers Canadiens lors de
la fondation de la colonie; le P. de Brébeuf, missionnaire
jésuite, martyr; le P. Nicolas Vieil, récollet, précipité par
les sauvages dans le rapide nommé depuis le Sault au
Récollet; Mgr de Montmorency-Laval, premier évêque de Québec;
Frontenac, Montcalm, le chevalier de Lévis (devenu plus tard
le maréchal de Lévis). Enfin, au dix-neuvième siècle,
Salaberry et lord Elgin.
Lord Elgin est d'une famille normande; son nom est James
Bruce, comte d'Elgin, de Kinkardine et de Torrey, il compte
des rois d'Écosse parmi ses ancêtres; de là sa devise:
_Fuimus_.]
[Note 137: La construction du Parlement est due au talent
d'architecte de M. Taché.]
CHAPITRE XXII
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA.