dépassait pas 350 habitants, presque tous Canadiens; c'étaient des
gaillards fortement trempés, si l'on en juge par la description qu'un
journaliste américain a laissée de l'un d'eux: «Joseph Rollette est le
roi de la frontière; court, musculeux, le cou et la poitrine d'un jeune
buffle, tel est son physique. Il a fait son éducation à New-York, mais
il a été mêlé depuis aux aventures de la vie de frontière; il a des
opinions bien arrêtées sur tout, à tort ou à raison. D'une bonne humeur
invariable, ayant surtout foi en Joë Rollette; hospitalier et généreux
plus qu'on ne saurait le dire, n'aimant pas, en retour, qu'on compte
avec lui, vous donnant son meilleur cheval si vous le demandez, mais
prenant vos deux mules s'il en a besoin; habitant depuis des années un
pays où il eût pu faire fortune, sans cependant amasser un sou; bon
catholique, démocrate ardent, menaçant de toutes les calamités possibles
le républicain qui oserait s'établir dans son voisinage, mettant
pourtant, au besoin, à sa disposition, tout ce qu'il possède; fort
dévoué à sa femme--une métisse--et père de sept fils, des Joë Rollette
en miniature et de tailles différentes; admirant Napoléon et fier du
sang français; trop généreux envers ses débiteurs pour être juste envers
ses créanciers; aimant le wisky, mais pratiquant l'abstinence totale
pendant des mois entiers pour plaire à sa femme! Son meilleur ami:
l'homme qui n'est pas gêné par les lois du commerce; son pire ennemi:
lui-même[103]!»
[Note 103: TASSÉ, _Canadiens de l'Ouest_. Citation du
_Harper's Magazine_, 1860.]
C'est en 1852 seulement que le Minnesota fut organisé en territoire. Les
habitants durent nommer une Chambre législative. L'organisation de ce
pays, sillonné aujourd'hui de nombreuses lignes de chemin de fer, était
si primitive alors,--il y a 40 ans à peine!--que ce même Rollette, nommé
député de l'un des districts, dut se rendre à la _capitale_, Saint-Paul,
en traîneau à chiens! Voici comment le journal du pays contait cette
curieuse rentrée parlementaire: «Les honorables députés, élus par
Pembina pour la Chambre et le Conseil législatif, MM. Kittson, Rollette
et Gingras, sont arrivés la veille de Noël, après un trajet de seize
jours. Chacun avait un traîneau attelé de trois beaux chiens harnachés
avec goût, lesquels franchissent le mille en 2 minutes 40 secondes
lorsqu'ils marchent à toute vitesse. Ils ont parcouru en moyenne
trente-cinq milles par jour. Les chiens n'ont à manger qu'une fois le
jour. Ils reçoivent chacun une livre de _pémican_[104] seulement. Ils
transportent un homme et son bagage aussi rapidement qu'un bon cheval,
et résisteraient même mieux à la fatigue que des chevaux pour une longue
course[105].»
[Note 104: Le pémican est un mélange de graisse et de
viande séchée et réduite en poudre.]
[Note 105: Saint-Paul Pioneer, 8 janvier 1853.]
Si le pays est aujourd'hui transformé de fond en comble, les habitants
d'alors n'ont pas tous disparu: la locomotive a définitivement remplacé
le traîneau à chiens, mais on trouve encore des Joseph Rollette.
Quels changements dans ces régions découvertes, il y a deux siècles à
peine, par les voyageurs français! quel mouvement sur ces grands
fleuves, jadis solitaires et silencieux!
Comme le dit le poète canadien:
Où le désert dormait grandit la métropole,
Et le fleuve asservi courbe sa large épaule
Sous l'arche aux piles de granit!
La forêt et la prairie se sont transformées: les riches moissons ont
remplacé la primitive végétation,
Et le surplus doré de la gerbe trop pleine
Nourrit le vieux monde épuisé[106]!
Tout le pays, maintenant, est habité par une population américaine
nombreuse. Mais les origines françaises de la contrée se montrent
partout; les Américains n'essayent pas de les faire oublier: ils se
plaisent, au contraire, avec un remarquable esprit de justice, à les
rappeler par des monuments ou des souvenirs. A Milwaukee, la statue de
Salomon Juneau en costume de trappeur, la carabine en main, domine au
loin le lac Michigan et semble protéger la ville. Le nom du grand
voyageur La Salle a été donné à un comté, ceux de Jolliet et de
Marquette à deux villes, l'une dans l'Illinois, l'autre dans le
Michigan; celui de Dubuque est resté, nous l'avons dit, à la ville dont
il a préparé l'existence.
[Note 106: FRÉCHETTE, _Légende d'un peuple_.]
A Minnéapolis, c'est par l'avenue Hennepin--la plus belle et la plus
large de la ville--qu'on accède aux rives du fleuve, près de ces chutes
Saint-Antoine devant lesquelles s'arrêta le célèbre voyageur en 1680.
Bien que les Américains prononcent _Ditroïte_, la ville de Détroit
conserve encore--au moins quant à l'orthographe--son nom français.
Peuplée aujourd'hui de plus de 200,000 âmes, elle s'élève sur
l'emplacement même de l'ancien fort créé vers 1701 par un officier
canadien, M. de Lamothe-Cadillac. Quelques colons étaient venus à cette
époque s'établir sous sa protection, et lorsqu'en 1763 le pays fut cédé
l'Angleterre, leur nombre s'élevait à un millier à environ.
A la suite de la guerre d'indépendance, Détroit se trouva compris sur le
territoire abandonné par les Anglais aux Américains. La ville s'augmenta
rapidement, et les descendants des colons français ne forment plus
aujourd'hui qu'une petite minorité dans sa population totale. Ils ne se
laissent pas entamer, pourtant, tiennent ferme à la langue française et
se groupent dans la ville en plusieurs paroisses catholiques.
Partout, en un mot, dans l'Ouest, le pays porte le cachet de ses
origines françaises, et, dans bien des endroits, il renferme encore des
populations françaises résistant vigoureusement à l'absorption. Pour ne
prendre que des chiffres d'ensemble, la population canadienne-française
des États américains de l'Ouest se répartit aujourd'hui de la façon
suivante:
148,000 dans le Michigan.
34,000 ---- Illinois.
29,000 ---- Minnesota.
28,000 ---- Wisconsin.
21,000 ---- Iowa.
16,000 ---- Ohio.
10,000 ---- Dakota[107].
Certes, ces petites colonies canadiennes, éparses dans de grands États
de langue anglaise, ne forment pas, comme la province de Québec, des
centres assez puissants pour résister toujours à la formidable poussée
des populations au milieu desquelles elles sont isolées. Mais elles
peuvent y résister pendant plusieurs générations, et si le merveilleux
mouvement d'expansion de la population canadienne (qui non seulement
s'augmente rapidement dans Québec, mais se répand d'une façon constante
au delà de ses frontières), si ce mouvement se maintient longtemps
encore dans de telles proportions, il n'est peut-être pas chimérique
d'avancer que certains des groupes canadiens de l'ouest des États-Unis
pourront, grâce aux renforts qu'ils recevront ainsi, demeurer
définitivement français.
[Note 107: Chiffres donnés par un auteur américain, M.
Chamberlain, et cités par M. Faucher de Saint-Maurice
(_Resterons-nous Français?_ Québec, 1890, broch. in-8º.)]
CHAPITRE XX
CANADIENS DANS LA NOUVELLE-ANGLETERRE.
L'immigration canadienne a été plus grande encore dans la
Nouvelle-Angleterre[108] que dans l'Ouest. Là, le milieu était autre,
les Canadiens pénétraient dans des pays depuis longtemps colonisés, leur
vie fut plus modeste et plus calme. Simples ouvriers, pour la plupart,
attirés par la prospérité manufacturière des État-Unis, ils n'ont pas eu
à mener la pénible existence, ils n'ont pas traversé les émouvantes
aventures, ils n'ont pas non plus acquis la bruyante renommée des
Salomon Juneau, des Dubuque et des Joseph Rollette. S'il est une chance
pourtant, pour les émigrants canadiens en Amérique, de conserver leur
nationalité, c'est aux modestes ouvriers des États de l'Est qu'elle
appartient, bien plus qu'aux descendants des brillants pionniers de
l'Ouest.
[Note 108: La Nouvelle-Angleterre comprend les six États
du Maine, du New-Hampshire, Massachussets, Vermont,
Rhode-Island et Connecticut.]
On comptait en 1867 dans la Nouvelle-Angleterre plus de 360,000
Canadiens, et les autorités les plus compétentes ne les portent pas
aujourd'hui à moins de 500,000, non pas épars en petits groupes isolés,
comme ceux de l'Ouest, mais parfaitement reliés entre eux, groupés d'une
façon si compacte qu'en certaines localités ils ont la majorité dans les
élections. Le lien religieux et l'organisation paroissiale les tiennent
étroitement unis; voisins d'ailleurs de la province de Québec, demeurés
en relations constantes avec elle, ils puisent là des exemples de
patriotisme et d'attachement à leur nationalité.
Les Américains, si fiers du pouvoir d'absorption du leur République,
s'étonnent et s'irritent de cette force de résistance. Ils avaient reçu
les Canadiens avec la conviction qu'eux aussi se fondraient bientôt dans
le grand creuset, et voilà qu'au lieu d'être absorbés, ce sont eux qui
débordent, qu'au lieu de céder, ils attaquent. Les Allemands, les
Scandinaves et toutes les populations d'Europe qui, depuis un siècle, se
sont déversées en Amérique, sont devenues américaines; les Canadiens
seuls demeurent Canadiens. C'est là un fait dont on commence à
s'inquiéter aux États-Unis.
«L'émigration, dit le _Times_ de New-York, n'est une source de force
pour le pays qu'autant qu'elle est susceptible de s'assimiler à la
population américaine, en d'autres termes à s'américaniser. Or les
Canadiens-Français ne promettent nullement de s'incorporer à notre
nationalité. Le danger n'est encore imminent dans aucun des États de
l'Union, cependant dès maintenant il est suffisamment accusé, pour
imposer à tout Américain, dans les États où les Canadiens-Français
forment une partie considérable de la population, le devoir patriotique
de maintenir les principes politiques américains contre toute atteinte
qui pourrait leur être faite[109].»
De ces ombrageux avertissements à un commencement de persécution, il n'y
a pas loin. Déjà quelques fanatiques commencent à désigner les Canadiens
des États-Unis à l'animosité de leurs concitoyens protestants.
L'_American journal_, de Boston, disait le 28 décembre 1889: «les
Jésuites français ont conçu le projet de former une nation catholique
avec la province de Québec et la Nouvelle-Angleterre; et ce projet de
rendre la Nouvelle-Angleterre catholique et française a déjà pris des
proportions capables d'alarmer les plus optimistes... Bientôt unis aux
Irlandais, les Canadiens vous gouverneront, vous Américains, ou plutôt
le Pape vous gouvernera, car ces masses le reconnaissent pour
maître[110].»
[Note 109: Cité par le R. P. HAMON, _Études religieuses_,
août 1890; _les Canadiens de la Nouvelle-Angleterre_.]
[Note 110: _Ibid._]
C'est là une de ces exagérations haineuses faisant appel aux plus
mauvaises passions, car on sait ce que peut produire en pays protestant
la menace de la domination du Pape.
Ces excitations ont commencé à porter leurs fruits; déjà l'on s'efforce
de mettre des entraves à l'établissement des écoles canadiennes. Elles
s'étaient multipliées à un tel point que dans certains États, dans le
Massachussets par exemple, le nombre de leurs élèves dépassait de
beaucoup celui des écoles publiques américaines. Le rapport officiel du
bureau d'Éducation pour 1890 constatait le fait: «Le récent mouvement
qui s'est opéré dans l'État, disait-il, par suite duquel l'accroissement
annuel du nombre des élèves des écoles publiques est tombé au-dessous de
l'accroissement correspondant des écoles privées, est de nature à
provoquer une impression de profond regret[111].»
[Note 111: Rapport reproduit par le _Courrier des
États-Unis_ et par le _Cultivateur_ (journal canadien) et la
_Patrie_ de Montréal du 30 janvier 1890.]
Des règlements sévères ont été faits pour arrêter la multiplication des
écoles de paroisses. Des difficultés sont suscitées aux familles, des
condamnations et des amendes infligées, et la population canadienne de
la Nouvelle-Angleterre va être soumise peut-être à une persécution
semblable à celle que subissent les Canadiens du Manitoba.
Mais, remarquons qu'ici leur situation semble autrement favorable. Dans
la Nouvelle-Angleterre nous nous trouvons en présence d'un double
mouvement ethnographique considérable et incontesté: l'accroissement
rapide de la population canadienne et la décroissance non moins rapide
des populations américaines. Le mot de décadence ne serait lui-même pas
trop fort, et si dans la province anglaise d'Ontario, comme nous l'avons
dit plus haut, le nombre moyen des membres de la famille a notablement
diminué depuis vingt ans, aux États-Unis, et spécialement dans la
Nouvelle-Angleterre, cette diminution a pris les proportions d'un
véritable désastre. Il faut lire dans l'ouvrage d'un Anglais, M. Epworth
Dixon[112], grand ami et grand admirateur pourtant de l'Amérique et des
Américains, le curieux chapitre intitulé: _Elles ne veulent pas être
mères_, pour juger de la plaie qui ronge les États-Unis dans leur
avenir, et pour se rendre compte que l'égoïsme de la richesse produit en
Amérique des effets autrement désastreux encore qu'en Europe.
[Note 112: _La Nouvelle-Amérique_, traduit par Philarete
CHASLES. Paris 1874, in-8º.]
La décadence de la population des États-Unis! Cela semble un paradoxe en
présence de ses 60 millions d'habitants, presque tous gagnés en notre
siècle; rien de plus exact pourtant. L'augmentation de la population
américaine est tout artificielle, elle lui vient de l'extérieur, et sans
la formidable immigration qui la renouvelle sans cesse, bien des États
verraient décroître le nombre de leurs habitants.
Ce sont là des faits constatés par tous les écrivains qui ont étudié les
États-Unis[113]; ils sont appuyés sur le témoignage des statisticiens,
des médecins et des journalistes américains eux-mêmes, et nul ne
conteste plus aujourd'hui les témoignages de tant d'hommes compétents et
éclairés.
[Note 113: Claudio JEANNET, _États-Unis contemporains_, 2
vol. in-18.--CARLIER, _la République américaine_; voy. aussi
_Nouvelle Revue_, 15 juillet 1891.]
Le dernier recensement a rendu ces faits plus évidents encore. Nulle
part le mouvement de dépopulation des campagnes ne se fait sentir comme
aux États-Unis, ce pays où la terre ne manque pas aux agriculteurs, mais
où les agriculteurs manquent à la terre. De 1870 à 1880, 138 comtés
ruraux avaient vu décroître leur population. De 1880 à 1890, il y en a
eu 400[114]!
Bien que dans la dernière décade l'immigration ait précisément atteint
son maximum, l'augmentation de la population s'est trouvée moindre que
dans toutes les précédentes. Le flot grossissant venant d'Europe n'est
pas parvenu à combler les déficits causés par la diminution de la
natalité, et tandis que de 1880 à 1890 trois millions d'émigrants sont
arrivés en plus que dans la période précédente, l'augmentation de
population n'a atteint que la proportion de 24 pour 100, tandis qu'avec
un moindre renfort et un plus faible appoint elle s'était élevée à 30
pour 100 de 1870 à 1880[115].
Certains États ont même vu décroître le nombre absolu de leurs
habitants, et ce sont justement les États nouveaux dans lesquels la
population manque, tandis qu'elle va s'agglomérer dans les grandes
villes, où son accumulation devient un danger[116].
[Note 114: RECLUS, _les États-Unis_, p. 658.]
[Note 115: _Id._, _ibid._]
[Note 116: L'Idaho, par exemple, a diminué de 125,000
âmes à 84,385; celle de Wyoming a diminué de 105,000 âmes à
60,705; celle de Névada ne compte plus que 45,761 âmes.]
L'État du Kansas a vu diminuer sa population. Celui du Névada, de 62,000
habitants qu'il possédait en 1871, est tombé à 45,000. Un publiciste
facétieux a calculé qu'en continuant sur le même pied, la population du
Névada serait dans vingt-cinq ans réduite à un seul habitant. «Cet
heureux coquin, ajoute-t-il, accaparera toutes les places, s'élira
lui-même sénateur et touchera le _per diem_, ce qui est le point
essentiel[117].»
[Note 117: _Patrie_, 25 novembre 1890. Montréal.]
L'immigration, qui seule empêche la population des autres États de
décroître, n'est en somme qu'une ressource précaire; elle peut diminuer,
cesser même entièrement. Le territoire des États-Unis n'offre pas des
ressources illimitées; un jour viendra où il ne tentera plus l'émigrant,
et ce jour n'est peut-être pas éloigné. Déjà--la décadence des districts
ruraux en est la preuve--il n'attire plus l'émigrant agricole.
Attirera-t-il longtemps encore l'émigrant industriel, l'ouvrier? La
question sociale ne se pose-t-elle pas déjà aux États-Unis tout comme en
Europe, et dès que les conditions de travail y seront les mêmes que dans
le vieux monde, quel avantage le nouveau aura-t-il sur celui-ci?
Si l'immigration venait à cesser, quelle serait la situation des
populations de langue anglaise aux États-Unis, saisies, au milieu de
leur décadence, par des populations pleines de sève et de vigueur,
prêtes à prendre leur place, et dont les plus vivaces sont les
Canadiens et les Allemands?
Dans l'Ouest, les Allemands commencent à relever la tête et cessent de
s'américaniser. Dans la Nouvelle-Angleterre, voisine des frontières de
Québec, les Canadiens se multiplient rapidement, et non contents
d'occuper tous les emplois dans les fabriques, s'emparent encore de la
terre, en acquérant les fermes, abandonnées de plus en plus par leurs
propriétaires américains.
Il n'est donc nullement chimérique d'avancer que la population
canadienne se maintiendra et s'augmentera dans les États-Unis. Son
mouvement d'expansion n'est qu'à son début, et nous voyons aujourd'hui
peut-être les symptômes d'un changement ethnographique considérable qui
se prépare en Amérique.
M. E. Reclus a établi que si la marche de la population reste au Canada
ce qu'elle est aujourd'hui, la _Nouvelle-France_ l'emportera sur
l'ancienne par le nombre de ses habitants avant la fin du vingtième
siècle. Quelle action prendra cette France américaine, toute vivante et
toute vigoureuse, sur une population anglo-saxonne en décadence!
Déjà l'influence politique des Canadiens des États-Unis--malgré les
tracasseries et les persécutions auxquelles on essaye de les
soumettre--est en concordance avec leur accroissement numérique. Dans
chacune des Chambres législatives des États de la Nouvelle-Angleterre,
ils comptent des représentants. Ils en ont 4 dans le Maine, 8 dans le
New-Hampshire, 1 dans Massachussets, 1 dans le Vermont, 1 dans
Rhode-Island (en 1890).
Au delà même de la petite sphère des États qu'ils habitent, les
Canadiens commencent à gagner une certaine influence sur la politique
générale de l'Union. Dans les élections présidentielles, les candidats
recherchent leurs voix et s'efforcent de les obtenir en promettant aux
Canadiens des faveurs et des emplois. Dans la dernière élection, les
partisans du président Harisson avaient publié une liste de tous les
Canadiens admis ou maintenus dans des fonctions publiques sous son
administration.
Les Canadiens des États-Unis possèdent une presse active, représentée
par une vingtaine de journaux publiés en français. Ils ont un clergé,
patriote comme sait l'être le clergé canadien. Unis entre eux par un
lien de cohésion puissant, ils se groupent en des sociétés nationales
très vivaces. Ils possèdent en un mot tous les éléments de force par
lesquels les Canadiens ont conservé leur nationalité sous le régime
anglais; pourquoi ne la conserveraient-ils pas sous le régime américain?
CHAPITRE XXI
PATRIOTISME ET SENTIMENT NATIONAL
DES CANADIENS.
Territoire vaste et productif, population exubérante, ces deux éléments
matériels de toute nationalité, les Canadiens les possèdent; mais ils
ont mieux encore, ils ont ce sentiment puissant sans lequel la
prospérité matérielle d'une nation n'est rien: le patriotisme.
Ne nous trompons pas, toutefois, nous Français, sur la nature du
patriotisme des Canadiens, et si nous les voyons vénérer avec nous la
vieille France et aimer la nouvelle, s'enorgueillir de nos triomphes et
pleurer nos défaites, n'allons pas nous imaginer qu'ils regrettent notre
domination et que leur espérance est de s'y soumettre de nouveau. Ce ne
sont là ni leurs regrets, ni leurs désirs. Ils sont aussi jaloux de leur
particularisme national que fiers de leur origine française.
Ce n'est pas d'hier qu'est né ce sentiment tout particulier et tout
local. Il n'est pas dû à la conquête anglaise. Depuis la création même
de la colonie, il existait à l'état latent, mais ne se révélait que par
de légers indices. S'il s'affirme aujourd'hui par d'éclatantes
manifestations, c'est que la colonie est devenue une nation.
Les premières générations de Français qui virent le jour sur la terre
d'Amérique apprirent à joindre, dans une même affection, cette patrie
nouvelle à la vieille patrie de France. Mais pour l'une cette affection
n'était basée que sur des souvenirs; pour l'autre, elle l'était sur la
plus poignante des réalités, la lutte pour la vie, la conquête d'un
patrimoine et d'un foyer. La préférence n'était pas douteuse, et c'est
ainsi que se forma parmi les Canadiens une sorte d'esprit
particulariste, non pas blâmable, mais basé au contraire sur l'un des
meilleurs instincts du coeur humain: l'amour du sol natal.
Les gouverneurs français ne surent pas toujours discerner les louables
origines de ce sentiment; ils s'efforcèrent de le combattre quand il eût
fallu peut-être l'encourager. S'il n'y eut jamais de conflits, il se
produisit du moins des froissements; ils auraient pu s'aggraver si la
domination française s'était prolongée avec le même esprit de
centralisation, le même parti pris de faire dominer en tout les idées et
les intérêts de la métropole. Et qui sait alors ce que seraient devenus
la fidélité des Canadiens et leur amour de la patrie française, mis en
opposition avec leurs intérêts et leur patriotisme local?
Déjà durant la malheureuse campagne qui nous fit perdre le Canada,
avaient commencé à se manifester--à cette heure de périls où l'union
eût été si nécessaire--des signes de division et de rivalité. On voit
alors dans la colonie deux partis s'agiter et intriguer l'un contre
l'autre: le parti canadien et le parti français. Ils ont chacun leurs
chefs parmi les officiers ou les administrateurs, et correspondent l'un
et l'autre en France avec les ministères, auprès desquels ils se
combattent à outrance, à coups de dépêches et de dénonciations.
Le gouverneur général, marquis de Vaudreuil[118], né au Canada, et fils
lui-même d'un ancien gouverneur, défend auprès du ministre de la
marine,--dont il dépend,--les intérêts des Canadiens.
[Note 118: Pierre Rigaud, marquis de Vaudreuil, qui, sur
la demande des Canadiens, fut en 1755 nommé gouverneur
général du Canada, était né à Québec. Il était le troisième
fils de Philippe Rigaud, marquis de Vaudreuil, lui-même
gouverneur du Canada de 1704 à 1725.
Le nouveau gouverneur avait été d'abord gouverneur de la
Louisiane de 1742 à 1755.]
Le marquis de Montcalm, commandant en chef des troupes de terre envoyées
pour la campagne, a trop de tendance, ainsi que ses officiers, à
mépriser les colons, et ce mépris, très injustifié, perce dans ses
dépêches au ministre de la guerre.
Soldats et officiers ne peuvent se faire à cette idée que, dans ce pays
si différent de l'Europe, désert, couverts d'épaisses forêts, sillonné
de rivières et de lacs solitaires, la guerre puisse se faire d'une autre
façon que sur le vieux continent. De l'expérience des troupes de la
colonie--dépendant du gouverneur et de la marine--ils ne peuvent
admettre qu'ils puissent rien apprendre, et c'est presque à regret
qu'ils gagnent des batailles suivant des principes nouveaux pour eux:
«La conduite que j'ai tenue, écrit Montcalm au ministre après la prise
du fort Oswego en 1756, et les dispositions que j'avais arrêtées sont si
fort contre les règles ordinaires, que l'audace qui a été mise dans
cette entreprise doit passer pour témérité en Europe. Aussi, je vous
supplie, Monseigneur, pour toute grâce, d'assurer Sa Majesté que, si
jamais elle veut m'employer dans ses armées, je me conduirai par des
principes différents[119].»
[Note 119: Lettre du 28 août 1756, citée par GARNEAU (t.
II, p. 259).]