En 1849, Saint-Paul n'était même pas encore un village, sa population ne

dépassait pas 350 habitants, presque tous Canadiens; c'étaient des

gaillards fortement trempés, si l'on en juge par la description qu'un

journaliste américain a laissée de l'un d'eux: «Joseph Rollette est le

roi de la frontière; court, musculeux, le cou et la poitrine d'un jeune

buffle, tel est son physique. Il a fait son éducation à New-York, mais

il a été mêlé depuis aux aventures de la vie de frontière; il a des

opinions bien arrêtées sur tout, à tort ou à raison. D'une bonne humeur

invariable, ayant surtout foi en Joë Rollette; hospitalier et généreux

plus qu'on ne saurait le dire, n'aimant pas, en retour, qu'on compte

avec lui, vous donnant son meilleur cheval si vous le demandez, mais

prenant vos deux mules s'il en a besoin; habitant depuis des années un

pays où il eût pu faire fortune, sans cependant amasser un sou; bon

catholique, démocrate ardent, menaçant de toutes les calamités possibles

le républicain qui oserait s'établir dans son voisinage, mettant

pourtant, au besoin, à sa disposition, tout ce qu'il possède; fort

dévoué à sa femme--une métisse--et père de sept fils, des Joë Rollette

en miniature et de tailles différentes; admirant Napoléon et fier du

sang français; trop généreux envers ses débiteurs pour être juste envers

ses créanciers; aimant le wisky, mais pratiquant l'abstinence totale

pendant des mois entiers pour plaire à sa femme! Son meilleur ami:

l'homme qui n'est pas gêné par les lois du commerce; son pire ennemi:

lui-même[103]!»

[Note 103: TASSÉ, _Canadiens de l'Ouest_. Citation du

_Harper's Magazine_, 1860.]

C'est en 1852 seulement que le Minnesota fut organisé en territoire. Les

habitants durent nommer une Chambre législative. L'organisation de ce

pays, sillonné aujourd'hui de nombreuses lignes de chemin de fer, était

si primitive alors,--il y a 40 ans à peine!--que ce même Rollette, nommé

député de l'un des districts, dut se rendre à la _capitale_, Saint-Paul,

en traîneau à chiens! Voici comment le journal du pays contait cette

curieuse rentrée parlementaire: «Les honorables députés, élus par

Pembina pour la Chambre et le Conseil législatif, MM. Kittson, Rollette

et Gingras, sont arrivés la veille de Noël, après un trajet de seize

jours. Chacun avait un traîneau attelé de trois beaux chiens harnachés

avec goût, lesquels franchissent le mille en 2 minutes 40 secondes

lorsqu'ils marchent à toute vitesse. Ils ont parcouru en moyenne

trente-cinq milles par jour. Les chiens n'ont à manger qu'une fois le

jour. Ils reçoivent chacun une livre de _pémican_[104] seulement. Ils

transportent un homme et son bagage aussi rapidement qu'un bon cheval,

et résisteraient même mieux à la fatigue que des chevaux pour une longue

course[105].»

[Note 104: Le pémican est un mélange de graisse et de

viande séchée et réduite en poudre.]

[Note 105: Saint-Paul Pioneer, 8 janvier 1853.]

Si le pays est aujourd'hui transformé de fond en comble, les habitants

d'alors n'ont pas tous disparu: la locomotive a définitivement remplacé

le traîneau à chiens, mais on trouve encore des Joseph Rollette.

Quels changements dans ces régions découvertes, il y a deux siècles à

peine, par les voyageurs français! quel mouvement sur ces grands

fleuves, jadis solitaires et silencieux!

Comme le dit le poète canadien:

Où le désert dormait grandit la métropole,

Et le fleuve asservi courbe sa large épaule

Sous l'arche aux piles de granit!

La forêt et la prairie se sont transformées: les riches moissons ont

remplacé la primitive végétation,

Et le surplus doré de la gerbe trop pleine

Nourrit le vieux monde épuisé[106]!

Tout le pays, maintenant, est habité par une population américaine

nombreuse. Mais les origines françaises de la contrée se montrent

partout; les Américains n'essayent pas de les faire oublier: ils se

plaisent, au contraire, avec un remarquable esprit de justice, à les

rappeler par des monuments ou des souvenirs. A Milwaukee, la statue de

Salomon Juneau en costume de trappeur, la carabine en main, domine au

loin le lac Michigan et semble protéger la ville. Le nom du grand

voyageur La Salle a été donné à un comté, ceux de Jolliet et de

Marquette à deux villes, l'une dans l'Illinois, l'autre dans le

Michigan; celui de Dubuque est resté, nous l'avons dit, à la ville dont

il a préparé l'existence.

[Note 106: FRÉCHETTE, _Légende d'un peuple_.]

A Minnéapolis, c'est par l'avenue Hennepin--la plus belle et la plus

large de la ville--qu'on accède aux rives du fleuve, près de ces chutes

Saint-Antoine devant lesquelles s'arrêta le célèbre voyageur en 1680.

Bien que les Américains prononcent _Ditroïte_, la ville de Détroit

conserve encore--au moins quant à l'orthographe--son nom français.

Peuplée aujourd'hui de plus de 200,000 âmes, elle s'élève sur

l'emplacement même de l'ancien fort créé vers 1701 par un officier

canadien, M. de Lamothe-Cadillac. Quelques colons étaient venus à cette

époque s'établir sous sa protection, et lorsqu'en 1763 le pays fut cédé

l'Angleterre, leur nombre s'élevait à un millier à environ.

A la suite de la guerre d'indépendance, Détroit se trouva compris sur le

territoire abandonné par les Anglais aux Américains. La ville s'augmenta

rapidement, et les descendants des colons français ne forment plus

aujourd'hui qu'une petite minorité dans sa population totale. Ils ne se

laissent pas entamer, pourtant, tiennent ferme à la langue française et

se groupent dans la ville en plusieurs paroisses catholiques.

Partout, en un mot, dans l'Ouest, le pays porte le cachet de ses

origines françaises, et, dans bien des endroits, il renferme encore des

populations françaises résistant vigoureusement à l'absorption. Pour ne

prendre que des chiffres d'ensemble, la population canadienne-française

des États américains de l'Ouest se répartit aujourd'hui de la façon

suivante:

148,000 dans le Michigan.

34,000 ---- Illinois.

29,000 ---- Minnesota.

28,000 ---- Wisconsin.

21,000 ---- Iowa.

16,000 ---- Ohio.

10,000 ---- Dakota[107].

Certes, ces petites colonies canadiennes, éparses dans de grands États

de langue anglaise, ne forment pas, comme la province de Québec, des

centres assez puissants pour résister toujours à la formidable poussée

des populations au milieu desquelles elles sont isolées. Mais elles

peuvent y résister pendant plusieurs générations, et si le merveilleux

mouvement d'expansion de la population canadienne (qui non seulement

s'augmente rapidement dans Québec, mais se répand d'une façon constante

au delà de ses frontières), si ce mouvement se maintient longtemps

encore dans de telles proportions, il n'est peut-être pas chimérique

d'avancer que certains des groupes canadiens de l'ouest des États-Unis

pourront, grâce aux renforts qu'ils recevront ainsi, demeurer

définitivement français.

[Note 107: Chiffres donnés par un auteur américain, M.

Chamberlain, et cités par M. Faucher de Saint-Maurice

(_Resterons-nous Français?_ Québec, 1890, broch. in-8º.)]

CHAPITRE XX

CANADIENS DANS LA NOUVELLE-ANGLETERRE.

L'immigration canadienne a été plus grande encore dans la

Nouvelle-Angleterre[108] que dans l'Ouest. Là, le milieu était autre,

les Canadiens pénétraient dans des pays depuis longtemps colonisés, leur

vie fut plus modeste et plus calme. Simples ouvriers, pour la plupart,

attirés par la prospérité manufacturière des État-Unis, ils n'ont pas eu

à mener la pénible existence, ils n'ont pas traversé les émouvantes

aventures, ils n'ont pas non plus acquis la bruyante renommée des

Salomon Juneau, des Dubuque et des Joseph Rollette. S'il est une chance

pourtant, pour les émigrants canadiens en Amérique, de conserver leur

nationalité, c'est aux modestes ouvriers des États de l'Est qu'elle

appartient, bien plus qu'aux descendants des brillants pionniers de

l'Ouest.

[Note 108: La Nouvelle-Angleterre comprend les six États

du Maine, du New-Hampshire, Massachussets, Vermont,

Rhode-Island et Connecticut.]

On comptait en 1867 dans la Nouvelle-Angleterre plus de 360,000

Canadiens, et les autorités les plus compétentes ne les portent pas

aujourd'hui à moins de 500,000, non pas épars en petits groupes isolés,

comme ceux de l'Ouest, mais parfaitement reliés entre eux, groupés d'une

façon si compacte qu'en certaines localités ils ont la majorité dans les

élections. Le lien religieux et l'organisation paroissiale les tiennent

étroitement unis; voisins d'ailleurs de la province de Québec, demeurés

en relations constantes avec elle, ils puisent là des exemples de

patriotisme et d'attachement à leur nationalité.

Les Américains, si fiers du pouvoir d'absorption du leur République,

s'étonnent et s'irritent de cette force de résistance. Ils avaient reçu

les Canadiens avec la conviction qu'eux aussi se fondraient bientôt dans

le grand creuset, et voilà qu'au lieu d'être absorbés, ce sont eux qui

débordent, qu'au lieu de céder, ils attaquent. Les Allemands, les

Scandinaves et toutes les populations d'Europe qui, depuis un siècle, se

sont déversées en Amérique, sont devenues américaines; les Canadiens

seuls demeurent Canadiens. C'est là un fait dont on commence à

s'inquiéter aux États-Unis.

«L'émigration, dit le _Times_ de New-York, n'est une source de force

pour le pays qu'autant qu'elle est susceptible de s'assimiler à la

population américaine, en d'autres termes à s'américaniser. Or les

Canadiens-Français ne promettent nullement de s'incorporer à notre

nationalité. Le danger n'est encore imminent dans aucun des États de

l'Union, cependant dès maintenant il est suffisamment accusé, pour

imposer à tout Américain, dans les États où les Canadiens-Français

forment une partie considérable de la population, le devoir patriotique

de maintenir les principes politiques américains contre toute atteinte

qui pourrait leur être faite[109].»

De ces ombrageux avertissements à un commencement de persécution, il n'y

a pas loin. Déjà quelques fanatiques commencent à désigner les Canadiens

des États-Unis à l'animosité de leurs concitoyens protestants.

L'_American journal_, de Boston, disait le 28 décembre 1889: «les

Jésuites français ont conçu le projet de former une nation catholique

avec la province de Québec et la Nouvelle-Angleterre; et ce projet de

rendre la Nouvelle-Angleterre catholique et française a déjà pris des

proportions capables d'alarmer les plus optimistes... Bientôt unis aux

Irlandais, les Canadiens vous gouverneront, vous Américains, ou plutôt

le Pape vous gouvernera, car ces masses le reconnaissent pour

maître[110].»

[Note 109: Cité par le R. P. HAMON, _Études religieuses_,

août 1890; _les Canadiens de la Nouvelle-Angleterre_.]

[Note 110: _Ibid._]

C'est là une de ces exagérations haineuses faisant appel aux plus

mauvaises passions, car on sait ce que peut produire en pays protestant

la menace de la domination du Pape.

Ces excitations ont commencé à porter leurs fruits; déjà l'on s'efforce

de mettre des entraves à l'établissement des écoles canadiennes. Elles

s'étaient multipliées à un tel point que dans certains États, dans le

Massachussets par exemple, le nombre de leurs élèves dépassait de

beaucoup celui des écoles publiques américaines. Le rapport officiel du

bureau d'Éducation pour 1890 constatait le fait: «Le récent mouvement

qui s'est opéré dans l'État, disait-il, par suite duquel l'accroissement

annuel du nombre des élèves des écoles publiques est tombé au-dessous de

l'accroissement correspondant des écoles privées, est de nature à

provoquer une impression de profond regret[111].»

[Note 111: Rapport reproduit par le _Courrier des

États-Unis_ et par le _Cultivateur_ (journal canadien) et la

_Patrie_ de Montréal du 30 janvier 1890.]

Des règlements sévères ont été faits pour arrêter la multiplication des

écoles de paroisses. Des difficultés sont suscitées aux familles, des

condamnations et des amendes infligées, et la population canadienne de

la Nouvelle-Angleterre va être soumise peut-être à une persécution

semblable à celle que subissent les Canadiens du Manitoba.

Mais, remarquons qu'ici leur situation semble autrement favorable. Dans

la Nouvelle-Angleterre nous nous trouvons en présence d'un double

mouvement ethnographique considérable et incontesté: l'accroissement

rapide de la population canadienne et la décroissance non moins rapide

des populations américaines. Le mot de décadence ne serait lui-même pas

trop fort, et si dans la province anglaise d'Ontario, comme nous l'avons

dit plus haut, le nombre moyen des membres de la famille a notablement

diminué depuis vingt ans, aux États-Unis, et spécialement dans la

Nouvelle-Angleterre, cette diminution a pris les proportions d'un

véritable désastre. Il faut lire dans l'ouvrage d'un Anglais, M. Epworth

Dixon[112], grand ami et grand admirateur pourtant de l'Amérique et des

Américains, le curieux chapitre intitulé: _Elles ne veulent pas être

mères_, pour juger de la plaie qui ronge les États-Unis dans leur

avenir, et pour se rendre compte que l'égoïsme de la richesse produit en

Amérique des effets autrement désastreux encore qu'en Europe.

[Note 112: _La Nouvelle-Amérique_, traduit par Philarete

CHASLES. Paris 1874, in-8º.]

La décadence de la population des États-Unis! Cela semble un paradoxe en

présence de ses 60 millions d'habitants, presque tous gagnés en notre

siècle; rien de plus exact pourtant. L'augmentation de la population

américaine est tout artificielle, elle lui vient de l'extérieur, et sans

la formidable immigration qui la renouvelle sans cesse, bien des États

verraient décroître le nombre de leurs habitants.

Ce sont là des faits constatés par tous les écrivains qui ont étudié les

États-Unis[113]; ils sont appuyés sur le témoignage des statisticiens,

des médecins et des journalistes américains eux-mêmes, et nul ne

conteste plus aujourd'hui les témoignages de tant d'hommes compétents et

éclairés.

[Note 113: Claudio JEANNET, _États-Unis contemporains_, 2

vol. in-18.--CARLIER, _la République américaine_; voy. aussi

_Nouvelle Revue_, 15 juillet 1891.]

Le dernier recensement a rendu ces faits plus évidents encore. Nulle

part le mouvement de dépopulation des campagnes ne se fait sentir comme

aux États-Unis, ce pays où la terre ne manque pas aux agriculteurs, mais

où les agriculteurs manquent à la terre. De 1870 à 1880, 138 comtés

ruraux avaient vu décroître leur population. De 1880 à 1890, il y en a

eu 400[114]!

Bien que dans la dernière décade l'immigration ait précisément atteint

son maximum, l'augmentation de la population s'est trouvée moindre que

dans toutes les précédentes. Le flot grossissant venant d'Europe n'est

pas parvenu à combler les déficits causés par la diminution de la

natalité, et tandis que de 1880 à 1890 trois millions d'émigrants sont

arrivés en plus que dans la période précédente, l'augmentation de

population n'a atteint que la proportion de 24 pour 100, tandis qu'avec

un moindre renfort et un plus faible appoint elle s'était élevée à 30

pour 100 de 1870 à 1880[115].

Certains États ont même vu décroître le nombre absolu de leurs

habitants, et ce sont justement les États nouveaux dans lesquels la

population manque, tandis qu'elle va s'agglomérer dans les grandes

villes, où son accumulation devient un danger[116].

[Note 114: RECLUS, _les États-Unis_, p. 658.]

[Note 115: _Id._, _ibid._]

[Note 116: L'Idaho, par exemple, a diminué de 125,000

âmes à 84,385; celle de Wyoming a diminué de 105,000 âmes à

60,705; celle de Névada ne compte plus que 45,761 âmes.]

L'État du Kansas a vu diminuer sa population. Celui du Névada, de 62,000

habitants qu'il possédait en 1871, est tombé à 45,000. Un publiciste

facétieux a calculé qu'en continuant sur le même pied, la population du

Névada serait dans vingt-cinq ans réduite à un seul habitant. «Cet

heureux coquin, ajoute-t-il, accaparera toutes les places, s'élira

lui-même sénateur et touchera le _per diem_, ce qui est le point

essentiel[117].»

[Note 117: _Patrie_, 25 novembre 1890. Montréal.]

L'immigration, qui seule empêche la population des autres États de

décroître, n'est en somme qu'une ressource précaire; elle peut diminuer,

cesser même entièrement. Le territoire des États-Unis n'offre pas des

ressources illimitées; un jour viendra où il ne tentera plus l'émigrant,

et ce jour n'est peut-être pas éloigné. Déjà--la décadence des districts

ruraux en est la preuve--il n'attire plus l'émigrant agricole.

Attirera-t-il longtemps encore l'émigrant industriel, l'ouvrier? La

question sociale ne se pose-t-elle pas déjà aux États-Unis tout comme en

Europe, et dès que les conditions de travail y seront les mêmes que dans

le vieux monde, quel avantage le nouveau aura-t-il sur celui-ci?

Si l'immigration venait à cesser, quelle serait la situation des

populations de langue anglaise aux États-Unis, saisies, au milieu de

leur décadence, par des populations pleines de sève et de vigueur,

prêtes à prendre leur place, et dont les plus vivaces sont les

Canadiens et les Allemands?

Dans l'Ouest, les Allemands commencent à relever la tête et cessent de

s'américaniser. Dans la Nouvelle-Angleterre, voisine des frontières de

Québec, les Canadiens se multiplient rapidement, et non contents

d'occuper tous les emplois dans les fabriques, s'emparent encore de la

terre, en acquérant les fermes, abandonnées de plus en plus par leurs

propriétaires américains.

Il n'est donc nullement chimérique d'avancer que la population

canadienne se maintiendra et s'augmentera dans les États-Unis. Son

mouvement d'expansion n'est qu'à son début, et nous voyons aujourd'hui

peut-être les symptômes d'un changement ethnographique considérable qui

se prépare en Amérique.

M. E. Reclus a établi que si la marche de la population reste au Canada

ce qu'elle est aujourd'hui, la _Nouvelle-France_ l'emportera sur

l'ancienne par le nombre de ses habitants avant la fin du vingtième

siècle. Quelle action prendra cette France américaine, toute vivante et

toute vigoureuse, sur une population anglo-saxonne en décadence!

Déjà l'influence politique des Canadiens des États-Unis--malgré les

tracasseries et les persécutions auxquelles on essaye de les

soumettre--est en concordance avec leur accroissement numérique. Dans

chacune des Chambres législatives des États de la Nouvelle-Angleterre,

ils comptent des représentants. Ils en ont 4 dans le Maine, 8 dans le

New-Hampshire, 1 dans Massachussets, 1 dans le Vermont, 1 dans

Rhode-Island (en 1890).

Au delà même de la petite sphère des États qu'ils habitent, les

Canadiens commencent à gagner une certaine influence sur la politique

générale de l'Union. Dans les élections présidentielles, les candidats

recherchent leurs voix et s'efforcent de les obtenir en promettant aux

Canadiens des faveurs et des emplois. Dans la dernière élection, les

partisans du président Harisson avaient publié une liste de tous les

Canadiens admis ou maintenus dans des fonctions publiques sous son

administration.

Les Canadiens des États-Unis possèdent une presse active, représentée

par une vingtaine de journaux publiés en français. Ils ont un clergé,

patriote comme sait l'être le clergé canadien. Unis entre eux par un

lien de cohésion puissant, ils se groupent en des sociétés nationales

très vivaces. Ils possèdent en un mot tous les éléments de force par

lesquels les Canadiens ont conservé leur nationalité sous le régime

anglais; pourquoi ne la conserveraient-ils pas sous le régime américain?

CHAPITRE XXI

PATRIOTISME ET SENTIMENT NATIONAL

DES CANADIENS.

Territoire vaste et productif, population exubérante, ces deux éléments

matériels de toute nationalité, les Canadiens les possèdent; mais ils

ont mieux encore, ils ont ce sentiment puissant sans lequel la

prospérité matérielle d'une nation n'est rien: le patriotisme.

Ne nous trompons pas, toutefois, nous Français, sur la nature du

patriotisme des Canadiens, et si nous les voyons vénérer avec nous la

vieille France et aimer la nouvelle, s'enorgueillir de nos triomphes et

pleurer nos défaites, n'allons pas nous imaginer qu'ils regrettent notre

domination et que leur espérance est de s'y soumettre de nouveau. Ce ne

sont là ni leurs regrets, ni leurs désirs. Ils sont aussi jaloux de leur

particularisme national que fiers de leur origine française.

Ce n'est pas d'hier qu'est né ce sentiment tout particulier et tout

local. Il n'est pas dû à la conquête anglaise. Depuis la création même

de la colonie, il existait à l'état latent, mais ne se révélait que par

de légers indices. S'il s'affirme aujourd'hui par d'éclatantes

manifestations, c'est que la colonie est devenue une nation.

Les premières générations de Français qui virent le jour sur la terre

d'Amérique apprirent à joindre, dans une même affection, cette patrie

nouvelle à la vieille patrie de France. Mais pour l'une cette affection

n'était basée que sur des souvenirs; pour l'autre, elle l'était sur la

plus poignante des réalités, la lutte pour la vie, la conquête d'un

patrimoine et d'un foyer. La préférence n'était pas douteuse, et c'est

ainsi que se forma parmi les Canadiens une sorte d'esprit

particulariste, non pas blâmable, mais basé au contraire sur l'un des

meilleurs instincts du coeur humain: l'amour du sol natal.

Les gouverneurs français ne surent pas toujours discerner les louables

origines de ce sentiment; ils s'efforcèrent de le combattre quand il eût

fallu peut-être l'encourager. S'il n'y eut jamais de conflits, il se

produisit du moins des froissements; ils auraient pu s'aggraver si la

domination française s'était prolongée avec le même esprit de

centralisation, le même parti pris de faire dominer en tout les idées et

les intérêts de la métropole. Et qui sait alors ce que seraient devenus

la fidélité des Canadiens et leur amour de la patrie française, mis en

opposition avec leurs intérêts et leur patriotisme local?

Déjà durant la malheureuse campagne qui nous fit perdre le Canada,

avaient commencé à se manifester--à cette heure de périls où l'union

eût été si nécessaire--des signes de division et de rivalité. On voit

alors dans la colonie deux partis s'agiter et intriguer l'un contre

l'autre: le parti canadien et le parti français. Ils ont chacun leurs

chefs parmi les officiers ou les administrateurs, et correspondent l'un

et l'autre en France avec les ministères, auprès desquels ils se

combattent à outrance, à coups de dépêches et de dénonciations.

Le gouverneur général, marquis de Vaudreuil[118], né au Canada, et fils

lui-même d'un ancien gouverneur, défend auprès du ministre de la

marine,--dont il dépend,--les intérêts des Canadiens.

[Note 118: Pierre Rigaud, marquis de Vaudreuil, qui, sur

la demande des Canadiens, fut en 1755 nommé gouverneur

général du Canada, était né à Québec. Il était le troisième

fils de Philippe Rigaud, marquis de Vaudreuil, lui-même

gouverneur du Canada de 1704 à 1725.

Le nouveau gouverneur avait été d'abord gouverneur de la

Louisiane de 1742 à 1755.]

Le marquis de Montcalm, commandant en chef des troupes de terre envoyées

pour la campagne, a trop de tendance, ainsi que ses officiers, à

mépriser les colons, et ce mépris, très injustifié, perce dans ses

dépêches au ministre de la guerre.

Soldats et officiers ne peuvent se faire à cette idée que, dans ce pays

si différent de l'Europe, désert, couverts d'épaisses forêts, sillonné

de rivières et de lacs solitaires, la guerre puisse se faire d'une autre

façon que sur le vieux continent. De l'expérience des troupes de la

colonie--dépendant du gouverneur et de la marine--ils ne peuvent

admettre qu'ils puissent rien apprendre, et c'est presque à regret

qu'ils gagnent des batailles suivant des principes nouveaux pour eux:

«La conduite que j'ai tenue, écrit Montcalm au ministre après la prise

du fort Oswego en 1756, et les dispositions que j'avais arrêtées sont si

fort contre les règles ordinaires, que l'audace qui a été mise dans

cette entreprise doit passer pour témérité en Europe. Aussi, je vous

supplie, Monseigneur, pour toute grâce, d'assurer Sa Majesté que, si

jamais elle veut m'employer dans ses armées, je me conduirai par des

principes différents[119].»

[Note 119: Lettre du 28 août 1756, citée par GARNEAU (t.

II, p. 259).]

La Nation canadienne Étude Historique sur les Populations Françaises du Nord de L'Amérique · 第 12 / 19 段