Les métis pourtant n'étaient pas intraitables, il était facile de

s'entendre avec eux, pourvu qu'on respectât leur dignité et leurs

intérêts. Un prélat qu'ils vénéraient, Mgr Taché, évêque de la Rivière

Rouge, parvint par ses négociations entre le gouvernement canadien et le

_gouvernement provisoire_ à arranger les choses. Grâce à cette

intervention, et après l'acceptation de certaines de leurs conditions,

les métis consentirent à entrer dans la Confédération canadienne.

Celle-ci leur accorda la possession d'une portion considérable de

terres, l'usage officiel de la langue française dans les assemblées

législatives, leur assura le maintien des écoles catholiques, et la

province de Manitoba put être définitivement organisée.

La population du Manitoba était, en 1870, de 10,000 âmes, dont 5,000

métis français. La proportion s'est bien vite modifiée; le fait était

absolument inévitable. Des routes de communication ayant été ouvertes

avec la nouvelle province, une immigration assez considérable, venue des

provinces anglaises d'Amérique et même d'Angleterre, ne tarda pas à s'y

diriger. De plus, le gouvernement canadien commença bientôt la

construction de la grande ligne transcontinentale du Pacifique qui,

traversant dans toute sa largeur la province du Manitoba, y a déversé un

flot pressé de colons de toutes races: Anglais, Écossais, Irlandais,

Scandinaves et même Russes[97].

En 1881, la population s'élevait à 65,000 âmes, sur lesquelles l'élément

français représenté, non plus seulement par les métis, mais par un

certain nombre de Canadiens venus de Québec, comptait pour 10,000 âmes,

formant un peu moins du sixième du nombre total des habitants[98].

[Note 97: Des Mennonites.]

[Note 98: Si l'on devait s'en rapporter au recensement de

1891, les habitants de langue française ne seraient même

aujourd'hui que de 11,102 habitants sur une population totale

qui s'est élevée à 154,542 habitants. Mais là, comme dans

toute les provinces canadiennes autres que Québec, ce

recensement ne peut être considéré comme exact. M. O. Reclus

pense qu'en fixant à 17,000 âmes le nombre des Français du

Manitoba, on serait encore au-dessous de la vérité.]

Bien que la proportion des Français, dans la province du Manitoba, soit

en décroissance, il ne faudrait pas croire que cet élément fût noyé,

pénétré de toutes parts par des éléments étrangers, et menacé d'être

absorbé à brève échéance. Il n'en est nullement ainsi. Les Canadiens

demeurent au contraire groupés dans une région qu'ils tiennent fortement

et dans laquelle ne pénètrent guère d'étrangers, région précisément la

plus fertile et la mieux située de la province; c'est le _comté de

Provencher_, qui occupe les deux rives de la rivière Rouge, depuis la

frontière américaine jusqu'à la ville française de Saint-Boniface, en

face de la capitale, Winnipeg.

Dans ce comté la population est à peu près uniquement française, et

envoie un député français au Parlement fédéral. C'était, en 1890, M.

Larivière.

C'est là un noyau assez fort pour pouvoir se maintenir pendant plusieurs

générations, et qui sait ce que nous réserve l'avenir? qui sait si alors

l'immigration étrangère n'aura pas cessé? qui sait si elle n'aura pas

été remplacée par une immigration française venue de Québec, laquelle

commence à se produire et qui, jointe au gain annuel résultant de la

natalité supérieure des Canadiens, permettrait aux Français du Manitoba

de reprendre dans toute la région la prépondérance qu'ils y ont

momentanément perdue?

Les deux villes de Winnipeg et de Saint-Boniface, l'une anglaise,

l'autre française, placées face à face sur les deux rives opposées de la

rivière Rouge, se dressent comme les champions des deux nationalités.

L'une, avec ses rues animées, ses riches magasins et ses monuments

ambitieux, représente la victoire brillante mais éphémère peut-être des

Anglais; l'autre, avec son calme et ses proportions modestes, avec ses

institutions de charité, son vaste hôpital, son collège, son église,

monuments d'une architecture simple et sévère, montre la patience des

Canadiens, leur persévérance et leur confiance dans l'avenir, sous la

direction d'un clergé qui jamais ne leur a fait défaut.

Les métis ne sont pas tous demeurés dans la province du Manitoba. Peu à

peu beaucoup d'entre eux l'ont abandonnée pour aller s'établir plus au

nord, vers les rivages solitaires de la rivière Saskatchewan.

Ce n'est pas qu'ils aient aucune inaptitude à vivre comme les blancs,

mais leurs traditions ne les y ont pas préparés et leurs goûts ne les y

portent pas.

L'habitude est une seconde nature, dit-on, et ces hommes issus

d'aventureux coureurs des bois, n'ayant jamais connu que les libres

chevauchées de la chasse au buffle, les grands voyages à travers la

plaine à la tête de leurs convois de chariots, se résignent avec peine à

la vie calme et rangée du colon. Leur existence et leurs habitudes

sociales étaient si différentes des nôtres! Ces «freteurs» (c'est ainsi

qu'ils s'appelaient, empruntant encore un terme à la marine), véritables

caboteurs de terre, toujours en route, allant de Fort-Garry à

Saint-Paul, et de Saint-Paul à la baie d'Hudson, faisant traverser les

rivières à la nage à leurs chevaux et flotter leurs chariots, bravant

les chaleurs de l'été, les neiges de l'hiver et les attaques des

Indiens, pouvaient-ils sans regrets renoncer à cette vie libre et fière?

Les buffles ont fui devant le colon et la culture, la vapeur a tué le

_fret_, la charrue a défoncé les vierges étendues de la prairie, et les

métis, sevrés de la libre existence qu'il y a vingt ans à peine ils

menaient encore, se retirent tristement vers le Nord.

Les contrées dans lesquelles ils émigrent forment administrativement,

dans la Confédération canadienne, les territoires d'Assiniboia, de

Saskatchewan et d'Alberta. Ces territoires, bien qu'occupant d'immenses

étendues, ont une population minime. Ils sont administrés par un seul

gouverneur, et par un conseil élu par les habitants. Le petit bourg de

Régina, composé de quelques tristes maisons de bois, en est la bien

modeste capitale.

Les métis se sont spécialement portés vers la Saskatchewan, où ils

forment quelques agglomérations. C'est là qu'en 1885 de nouvelles

difficultés s'élevèrent avec le gouvernement canadien. Les métis

prétendaient avoir de graves motifs de plaintes et réclamaient, entre

autres choses, un arpentage de leurs terres qui pût les mettre à l'abri

de toute éviction future. Comme on tardait à faire droit à ces justes

réclamations, l'effervescence s'accrut. Louis Riel, réfugié aux

États-Unis depuis les affaires de 1871, fut appelé pour se mettre à la

tête des mécontents, et une nouvelle prise d'armes eut lieu. Dans ces

régions lointaines, quelques centaines d'hommes, sans organisation et

presque sans armes, purent pendant plusieurs mois tenir en échec une

armée de 3,000 miliciens d'Ontario commandés par le général Middleton.

Mais cette résistance inégale ne pouvait durer. Malgré des prodiges de

valeur, les métis furent écrasés. Riel fut pris, jugé, condamné à mort

et exécuté à Winnipeg, à la clameur indignée de tous les Français du

Canada. Tous en effet, pendant l'insurrection, n'avaient cessé de

témoigner de leur sympathie pour ces hommes de même langue et de même

religion, dont les réclamations paraissaient justifiées et la révolte

excusable. En France même le soulèvement des métis et la campagne du

Nord-Ouest eurent quelque retentissement, le nom de Riel acquit une

certaine notoriété, et les journaux contèrent avec émotion les

péripéties de la lutte.

Avec les effectifs dont il disposait, la victoire du général Middleton

était facile; il ne manqua pas, pourtant, dans ses rapports officiels,

de conter, avec une pompeuse emphase, les moindres détails de son

expédition. La prise de Batoche, qui termina la campagne par la

reddition de Riel, fut racontée comme un véritable fait d'armes, presque

comme la prise d'une place importante. Or, Batoche n'est ni une

forteresse, ni une ville, ni même un village; c'est une simple et unique

maison, celle d'un métis, M. Batoche lui-même!

Depuis 1885, les luttes sanglantes ont cessé, mais l'apaisement n'est

pas venu, et partout où il tient la majorité, l'élément anglais

n'épargne aux Français--Canadiens ou métis--ni les tracasseries ni les

persécutions. C'est ce qu'on peut constater aujourd'hui, et dans les

trois territoires de l'Ouest, et dans la province du Manitoba.

Déjà, l'assemblée anglaise des Territoires a supprimé dans ses

délibérations l'usage de la langue française.

Au Manitoba, le mauvais vouloir de la majorité revêt un caractère plus

grave encore. Elle a,--il y a quelques années,--fait voter par

l'assemblée législative de la province, une loi qui ne tend à rien moins

qu'à la suppression des écoles françaises. Les Canadiens se défendent

avec un acharnement et une énergie remarquables. Tous les recours légaux

et constitutionnels auprès du gouvernement fédéral et auprès du

gouvernement métropolitain, ils les ont successivement exercés.

Actuellement encore, l'affaire n'est pas entièrement terminée; mais

quelle qu'en soit la solution définitive, le sentiment national des

Canadiens au Manitoba n'en peut être amoindri. La persécution,--car c'en

est une véritable à laquelle ils sont en butte,--n'aura pas d'autres

résultats que ceux qu'elle a toujours eus, en tout temps et en tout

pays. Elle ne fera des Canadiens ni des protestants ni des Anglais, elle

les rendra plus Français et plus catholiques. Que les Français du

Manitoba tournent seulement leurs regards vers leurs compatriotes de la

province de Québec, ils trouveront en eux de vaillants défenseurs, et

ils comprendront par leur exemple comment de la persécution

courageusement affrontée on sort plus robuste et plus fort.

CHAPITRE XIX

AUX ÉTATS-UNIS.

LES CANADIENS DE L'OUEST.

Débordant au delà de leur frontière, les Canadiens étendent jusque dans

les États-Unis le développement merveilleux de leur population. Presque

aussi nombreux sur ce sol étranger que sur leur propre sol, ils s'y

groupent, au dire des historiens et des géographes les plus compétents,

et de l'aveu des Américains eux-mêmes, au nombre de près d'un million.

Là, d'ailleurs, la race française ne se trouve pas non plus tout à fait

hors de chez elle. La plus grande partie du territoire actuel des

États-Unis, toute la vallée de l'Ohio, toute celle du Mississipi, ce

sont les Français qui, au dix-septième siècle,--alors que les colons

anglais n'osaient encore perdre de vue les côtes de l'Atlantique,--l'ont

découverte, parcourue, et en partie occupée.

L'émigration des Canadiens aux États-Unis commença, nous l'avons dit

plus haut, vers 1830 et fut provoquée tout d'abord par le manque de

terres dans les anciennes seigneuries. A ces causes d'ordre économiques

la révolte de 1837 vint ajouter des causes politiques: les proscrits et

les suspects passèrent en grand nombre la frontière.

Pendant les premières années du régime de l'_Union_, inauguré en 1840,

l'émigration continua et prit bientôt des proportions telles, que le

gouvernement canadien commença à s'inquiéter et chercha des mesures pour

en arrêter les progrès. Un comité fut nommé en 1849 par la Chambre

législative. L'enquête à laquelle il se livra révéla que dans les quatre

années précédentes, de 1846 à 1849, 20,000 Canadiens-Français avaient

quitté le sol natal!

Le clergé déplorait cette émigration, qu'il considérait comme une perte

pour la nationalité, et peut-être un danger pour la foi des Canadiens:

«Vous n'ignorez pas, écrivait Mgr Turgeon, archevêque de Québec, combien

est profonde la plaie nationale à laquelle nous nous proposons de porter

remède, à savoir, le départ annuel de milliers de jeunes gens et d'un

grand nombre de familles qui abandonnent les bords du Saint-Laurent pour

aller chercher fortune et bonheur sur un sol qu'on leur dit plus

fertile. Les jeunes gens, vous ne le savez que trop, ne reviennent pas

parmi nous, ou ne reviennent que plus pauvres, souvent moins vertueux,

et avec les débris d'une santé que la fatigue ou le vice a pour toujours

altérée. Ces familles, au lieu de trouver le bien qu'elles espèrent, ne

rencontrent chez l'étranger que de durs travaux et de superbes dédains,

et, loin des autels de leur jeunesse et du sol de la patrie, elles

pleurent l'absence des joies religieuses de leurs premiers ans et les

jouissances du toit paternel. L'abondance même qu'un bien petit nombre

peut atteindre n'est qu'une faible consolation quand on la compare à la

paix, au contentement, à la franche et naïve piété, à la suave politesse

qui caractérisent notre Canada[99]!»

En dépit des craintes des patriotes, malgré les paternels avis des

évêques, l'émigration, loin de fléchir, a continué de plus belle, et

s'est de nos jours accrue d'une façon si rapide, qu'il est impossible de

ne pas lui attribuer des causes permanentes et profondes. De 1840 à

1866, 200,000 Canadiens avaient quitté la province de Québec[100], et

l'on peut aujourd'hui évaluer à près d'un million le nombre des

Canadiens vivant sur le sol des États-Unis.

[Note 99: TURCOTTE, 2e part., p. 56.]

[Note 100: _Ibid._, t. II, p. 454.]

Il paraît certain désormais que le mouvement d'expatriation de la

population canadienne est le résultat normal d'une force d'expansion,

qui lui permet à la fois de se multiplier chez elle et de déborder ses

frontières. On aurait tort de le considérer comme impliquant pour elle

une perte de forces; n'est-il pas, au contraire, le symptôme et la

preuve de son développement continu?

Les émigrants canadiens ne se répartissent pas d'une façon uniforme sur

toute la surface de l'Union américaine. Certains États, et dans les

États même, certaines régions semblent avoir leur préférence.

Dans l'Ouest, des États d'une surprenante richesse se sont créés sous

les yeux mêmes de notre génération. Là, dans des plaines hier désertes

et couvertes de marais, a surgi une fastueuse capitale, n'aspirant

aujourd'hui à rien moins qu'à la suprématie de l'Union entière, et qui

ne craignit pas,--elle née d'hier,--de prétendre surpasser par son luxe

les capitales séculaires de l'Europe. Tentés comme tant d'autres par le

surprenant essor de ces récents États, grand nombre de Canadiens courent

y chercher la fortune.

Cet Ouest américain, d'ailleurs, aux prodigieuses surprises, où des

villes de 2 millions d'âmes naissent en trente ans, c'est à la France

qu'il devrait appartenir. Jusqu'en 1763, l'Amérique du Nord presque tout

entière fut française. Elle était bien étroite la portion qu'en

occupaient les colons anglais le long des côtes orientales, et avec

quelle méticuleuse prudence ils y restaient enfermés! Pendant plus de

deux cents ans, ils demeurèrent comme fixés au rivage; déjà ils

comptaient une population nombreuse, des villes florissantes, qu'ils

n'avaient encore osé s'éloigner de l'Océan. Tout au plus entrevoit-on çà

et là, dans leur histoire, quelques expéditions commerciales ou

militaires traversant les montagnes Bleues et atteignant à peine, comme

furtivement, la région des grands lacs que les Français visitaient

journellement depuis leur arrivée en Amérique. Jusqu'en 1764, époque de

la première colonisation du Kentucky par les Virginiens, aucune des

colonies anglaises n'avait tenté de s'étendre vers l'intérieur.

Pendant ce temps, les missionnaires et les voyageurs français, les La

Salle, les Marquette, les Joliet, les Hennepin, les La Vérandrye,

découvraient tout le continent, parcouraient les vallées de ses immenses

fleuves, pénétraient jusqu'aux lointains et profonds glaciers des

Montagnes Rocheuses et jalonnaient d'une ligne de postes militaires les

2,000 kilomètres qui séparent le Canada de la Louisiane. Postes dont la

situation avait été choisie avec une si remarquable perspicacité, que

sur leur emplacement s'élèvent aujourd'hui plusieurs des plus grandes

villes des États-Unis: Chicago, Saint-Louis, Pittsbourg et Détroit.

Derrière les soldats français étaient arrivés les colons. Malgré

l'énorme distance qui sépare le Canada de la Louisiane, plusieurs petits

centres de colonisation avaient été ouverts, au dix-huitième siècle, le

long de la vallée du Mississipi; et, bien qu'il n'ait malheureusement

été donné aucune suite aux grands desseins émis sur ces contrées par le

gouverneur La Galissonnière, un groupe de population s'y était formé. Il

se répartissait en plusieurs villages; les plus importants étaient ceux

des Illinois, au sud de l'État actuel du même nom. C'était là comme le

chaînon intermédiaire entre le Canada, déjà florissant, et la Louisiane,

qui commençait à peine, puisque la colonisation n'y avait été

véritablement tentée que depuis 1717.

Lors de la cession de nos possessions à l'Angleterre, en 1763, la

population de la colonie des Illinois s'élevait à plusieurs milliers

d'habitants. La plupart d'entre eux, fuyant la domination anglaise,

quittèrent la rive gauche du Mississipi pour s'établir sur la rive

droite. Ce ne fut que pour tomber sous la domination espagnole, car ce

même traité, qui nous enlevait le Canada et toute la rive gauche du

Mississipi pour les attribuera l'Angleterre, nous privait, en faveur de

l'Espagne, de la rive droite du même fleuve et de la Louisiane.

D'ailleurs, le destin de ces quelques Français, perdus au milieu des

solitudes qu'ils avaient découvertes et commencé à cultiver, était de

tomber, quoi qu'ils pussent faire, sous la domination anglo-saxonne.

Rendue à la France par l'Espagne au commencement du dix-neuvième siècle,

cette moitié du continent américain a été, pour quelques millions,

rétrocédée aux États-Unis par Napoléon.

Depuis lors, ces contrées pleines de richesses, mais à peu près désertes

il y a cinquante ans, se sont peuplées rapidement. Renonçant à la

torpeur qui les avait retenus au dix-huitième siècle, les Américains se

sont précipités vers l'Ouest; les émigrants d'Europe les y ont suivis,

et les petites colonies françaises des Illinois se sont trouvées

entourées par des flots sans cesse grossissants de populations de langue

étrangère. Elles subsistent pourtant encore, très distinctes et très

reconnaissables, et les voyageurs peuvent entendre résonner notre langue

dans plus d'un village des Illinois et du Missouri.

Tous les anciens établissements français de ces régions n'ont pas, il

est vrai, survécu: les plus humbles ont été absorbés, mais il est facile

encore de reconnaître leur emplacement par les noms mêmes, ou par

l'aspect qu'ils ont conservé. Les colons anglais disposaient

ordinairement leurs lots de terre en carrés réguliers. Les Français, au

contraire, les défrichaient par bandes perpendiculaires aux cours d'eau.

Cette disposition se retrouve partout où furent établies des colonies

françaises, depuis le Canada jusqu'à la Louisiane, et l'observateur

peut, à la seule inspection d'une carte, ou d'après la configuration des

terres, savoir presque avec certitude quelle a été l'origine d'une

colonie américaine.

La conquête n'a pas éteint l'esprit aventureux des Canadiens. Ils ont

continué depuis à se répandre dans l'Ouest, et nombre d'entre eux y ont

été les premiers pionniers de la civilisation, ont défriché les terres

où s'élèvent aujourd'hui les villes les plus riches et les plus

puissantes des États-Unis.

Deux familles seulement résidaient au fort Chicago en 1821, et l'une

d'elles était une famille canadienne, celle du colonel Beaubien,

commandant du fort pour le gouvernement des États-Unis. Voici la triste

peinture qu'un voyageur faisait alors de ce lieu désert et sans

ressources: «Lorsque j'arrivai à Chicago, écrit dans une relation de

voyage le colonel (américain) Ebenezer Childs, je dressai ma tente sur

les bords du lac et je me rendis au fort pour acheter des vivres. Je ne

pus cependant en obtenir, le commissaire m'ayant informé que les

magasins publics étaient si mal approvisionnés que les soldats de la

garnison ne recevaient que des demi-rations et qu'il ignorait quand ils

seraient mieux pourvus.»

Chicago (Chicagou, comme l'écrivaient au dix-huitième siècle les

voyageurs français) compte aujourd'hui 2 millions d'habitants, et des

monuments gigantesques s'élèvent au bord du Michigan aux rives plates et

aux jaunes eaux, à l'endroit même où le colonel Ebenezer Childs dressait

sa tente en 1821.

Bien d'autres villes de l'Ouest ont eu pour premiers habitants des

Canadiens. Les noms de Salomon Juneau et de Dubuque sont des noms

populaires au Canada, et pieusement conservés aussi par la louable

reconnaissance des Américains eux-mêmes.

Milwaukee, sur le lac Michigan, une des plus jolies villes des

États-Unis, et qui ne compte pas moins de 200,000 habitants, eut un

Canadien pour fondateur.

Salomon Juneau, dit La Tulipe, était, comme l'indique ce sobriquet, le

descendant d'un de ces aventureux soldats du régiment de Carignan qui,

après avoir vaincu les Turcs, contribuèrent pour une si forte part au

peuplement du Canada. Entraîné par l'esprit d'aventure auquel avaient

obéi ses ascendants, Juneau quitte Montréal vers 1818, et vient se fixer

à l'embouchure de la rivière Milwaukee, contrée si déserte alors que,

pour trouver un être humain, le nouveau colon n'avait pas moins de 150 à

200 kilomètres de forêts à traverser, ses plus proches voisins étant,

vers le nord, une famille canadienne fixée à la baie Verte, et, vers le

sud, le colonel Beaubien lui-même au fort Chicago!

En 1835, les territoires riverains du Michigan furent arpentés et vendus

par le gouvernement américain; Juneau se rendit acquéreur d'un grand

nombre de lots. Situés sur le bord du lac, à l'embouchure d'une rivière

navigable, leur emplacement semblait favorable. Les communications

étaient aussi devenues plus faciles, des routes s'étaient percées à

travers la forêt, les colons affluèrent bientôt. Juneau vendit avec

profit ses terrains, une petite ville surgit peu à peu, et l'heureux

spéculateur devint à la fois millionnaire et maire de la nouvelle cité.

Ce qu'elle est devenue depuis, nous l'avons dit plus haut, et sa

reconnaissance a élevé une statue à son fondateur.

La ville de Dubuque, dans le Iowa, ville de 30,000 habitants, et la plus

importante comme la plus ancienne de cet État, a été fondée, elle aussi,

par un Canadien, Julien Dubuque, dont elle a gardé le nom.

Ayant, en cet endroit même, découvert des mines de plomb, Dubuque avait

signé avec les Indiens qui occupaient la contrée, _MM. les Renards_, le

curieux traité que voici: «Conseil tenu par MM. les Renards,

c'est-à-dire le chef et les braves de cinq villages avec l'approbation

du reste de leurs gens, expliqué par M. Quinantotaye, député par eux, en

leur présence et en la nôtre. Nous soussignés, savoir: Que MM. les

Renards permettent à Julien Dubuque, appelé par eux _la Petite Nuit_,

de travailler à la mine jusqu'à ce qu'il lui plaira, etc...[101].»

[Note 101: TASSÉ, _les Canadiens de l'Ouest_. Montréal, 2

vol. in-8º.]

Dubuque avait réussi à prendre un tel ascendant sur les sauvages qu'il

parvint, chose impossible à tout autre, à les faire travailler aux mines

qu'ils lui avaient concédées.

A sa mort, arrivée en 1810, les Indiens continuèrent cette exploitation,

dont ils éloignèrent les blancs avec un soin jaloux. Les traitants qui

venaient leur acheter le minerai devaient se tenir sur la rive gauche du

fleuve, sans pouvoir le franchir. Ce n'est qu'en 1833 que les Américains

délogèrent _MM. les Renards_, prirent eux-mêmes possession des mines, et

commencèrent l'établissement de la ville de Dubuque; le nom du hardi

pionnier qui avait préparé ses débuts lui resta.

Saint-Paul, la capitale du Minnesota, a été longtemps une ville plus

française qu'américaine: «Il n'est pas de grand centre américain pour

lequel les Canadiens aient autant fait que pour Saint-Paul. Ils ont

construit ses premières maisons, ils ont, les premiers, élevé un modeste

temple au Seigneur, puis baptisé la ville lorsqu'elle n'était encore

qu'un amas de cabanes; ils ont grandement contribué à la faire choisir

comme capitale du Minnesota, et à lui conserver ce titre quand elle fut

menacée de le perdre[102].»

[Note 102: TASSÉ, _ibid._]

La Nation canadienne Étude Historique sur les Populations Françaises du Nord de L'Amérique · 第 11 / 19 段