Longtemps, malgré la cession, les Acadiens restèrent seuls en Acadie.

Par cet isolement, sevrés tout à coup des luttes militaires qui les

avaient tenus en éveil et les avaient éloignés de la culture du sol, ils

transformèrent peu à peu leurs habitudes et leurs moeurs, et de soldats

devinrent agriculteurs. Sur les rivages escarpés qu'ils habitaient,

disputant pied à pied à la mer le terrain cultivable, ils réussirent, à

force de travail, à créer des digues, des _aboitteaux_, suivant leur

expression, et transformèrent en riches prairies des rivages autrefois

incultes. Devenus riches possesseurs d'un bétail nombreux, leur

population s'accrut, et de 2,000 à peine qu'ils étaient au moment de la

cession, ils s'étaient élevés dès 1730 au chiffre de 4,000, doublant

leur population en vingt ans!

Le gouverneur anglais, Philipps, effrayé de cette progression rapide,

écrivait alors à Londres: «Il est temps de considérer le formidable

accroissement de ce peuple, car il semble que ce soit la race du père

Noé qui s'avance autour de nous pour nous engloutir[92].»

[Note 92: Dépêche du 2 septembre 1730. (RAMEAU, _Colonie

féodale en Amérique_.)]

Cette appréhension ne cessa de hanter l'esprit de chacun de ses

successeurs, et l'un d'eux, Cornwalis, résolut, en 1749, de mettre une

digue aux progrès des Acadiens par l'établissement dans la

Nouvelle-Écosse (c'est ainsi qu'on nommait l'Acadie depuis la conquête)

de fortes colonies de population anglaise, qui pussent à la fois servir

de centres civils et de points d'appui militaires pour l'assimilation de

la province.

La fondation d'une ville fut résolue, et son emplacement déterminé sur

la côte orientale de la presqu'île. L'exécution du projet suivit de près

cette décision. Le 14 mai 1749, quatorze navires embarquèrent à Boston

2,576 personnes avec tous les approvisionnements nécessaires, et, le 27

juin, la flotte entrait dans la rade de _Chibouctou_, y débarquait une

population toute prête qui se mettait à l'oeuvre aussitôt: Chibouctou

perdait son nom, Halifax était fondé!

Dès lors les Acadiens se trouvèrent, sur le sol de leur patrie, en

présence d'une population nouvelle, pleine de jactance et de haine. Ils

durent subir toutes ses injustices et toutes ses cruautés. Ce n'est pas

que le gouvernement et les ministres anglais ordonnassent, ni même

encourageassent ces persécutions, mais les gouverneurs prenaient sur eux

de recourir aux moyens les plus violents; l'un d'eux, le gouverneur

Lawrence, se signala parmi tous les autres.

Injuste durant la paix, le danger le rendit féroce. La guerre avait

repris en 1755 après une bien courte période de paix, et, dès le début,

elle avait été défavorable aux Anglais. Nous avons dit déjà quels

brillants succès avait obtenus, au commencement de la guerre de Sept

ans, la vaillante conduite des Canadiens sous les ordres de Montcalm.

Ces succès des armes françaises avaient jeté une certaine effervescence

dans la population acadienne, qui se souvenait avec amour de son

ancienne patrie; elle était toute prête à se soulever en sa faveur.

Pour conjurer le danger qui menaçait la domination anglaise dans la

colonie, Lawrence ne recula pas devant les moyens les plus barbares: il

résolut la déportation en masse de tous les Acadiens.

Ourdi dans le plus profond secret, le complot fut exécuté avec

promptitude. A l'insu des habitants, des milices bostoniennes avaient

été débarquées et de nombreux navires mouillés le long des côtes. Le 5

septembre 1755, toutes les paroisses furent cernées et la population,

hommes, femmes, enfants et vieillards, fut déclarée prisonnière et

enfermée dans les églises. De là, à coups de crosse et de baïonnette les

malheureux furent poussés jusqu'aux navires et embarqués pêle-mêle, sans

égard aux lamentations des parents et des proches qui, séparés les uns

des autres, s'appelaient de leurs cris déchirants.

Le colonel des milices américaines chargé de cette barbare exécution,

Winslow, raconte la scène avec une placidité qui fait frémir:

«J'ordonnai aux prisonniers de marcher, dit-il; tous répondirent qu'ils

ne partiraient pas sans leurs pères. Je leur dis que c'était une parole

que je ne comprenais pas... que je n'aimais pas les mesures de rigueur,

mais que le temps n'admettait pas de pourparlers ni de délais. Alors

j'ordonnai à toutes les troupes de croiser la baïonnette et de s'avancer

sur les Français[93].»

[Note 93: CASGRAIN, _Pèlerinage aux pays d'Évangéline_,

p. 132.]

Quel rôle pour des soldats que de croiser la baïonnette contre des

hommes désarmés et contre des femmes! Ces bourreaux, disons-le de suite,

n'étaient pas des soldats de l'armée anglaise, mais des miliciens de

Boston qui se vengeaient ainsi, sur une population sans défense, des

perpétuelles défaites que leur avaient invariablement infligées les

Français.

Ils ne manquèrent pas, en se retirant, de livrer aux flammes le pays

tout entier. Suivant un historien anglais de la Nouvelle-Écosse, 255

maisons furent brûlées dans le seul district des Mines, avec 276

granges, 155 bâtiments, 11 moulins et l'église[94]. Longtemps, autour

des ruines encore fumantes, on vit errer les fidèles chiens de garde,

poussant des hurlements plaintifs pour appeler, mais en vain, le retour

de leurs maîtres proscrits!

[Note 94: DUNCAN-CAMPBELL, _Histoire de la

Nouvelle-Écosse à l'usage des écoles_.]

En des vers d'une majestueuse ampleur, le poète américain Longfellow a

chanté les malheurs des Acadiens. Évangéline, l'héroïne du poème, est

une douce jeune fille acadienne séparée violemment de sa famille et de

son fiancé par les brutaux exécuteurs des ordres de Lawrence. Jetés bien

loin l'un de l'autre en une terre étrangère, les deux amants se

cherchent de longues années, puis, vieillis et abattus, ne se retrouvent

que pour mourir ensemble. Le poète débute en nous conduisant dans le

pays des Acadiens, occupé désormais par leurs ennemis: «La forêt vierge

reste encore, dit-il, mais sous ses ombres vit une autre race, avec

d'autres moeurs, une autre langue. Seuls, sur la rive du triste et

brumeux Atlantique, languissent encore quelques paysans acadiens, dont

les pères revinrent de l'exil pour mourir dans le pays natal. Dans la

cabane du pêcheur, le rouet travaille encore, les jeunes filles portent

encore leur bonnet normand, et le soir, auprès du foyer, elles répètent

l'histoire d'Évangéline, tandis que dans ses cavernes rocheuses l'Océan

mugit d'une voix profonde et répond par de lamentables accents à

l'éternel gémissement de la forêt.»

Oui, le poète dit vrai: les rouets tournent encore et les jeunes filles

portent toujours le bonnet normand! C'est qu'ils sont revenus, les

Acadiens proscrits; c'est qu'ils ont, sur les ruines encore fumantes de

leurs chaumières, réédifié de nouvelles demeures et repris une partie de

ces domaines sur lesquels leurs spoliateurs avaient cru s'installer en

maîtres pour toujours!

Trois mille habitants à peine, sur vingt mille environ, étaient

parvenus, en se cachant dans la forêt, à échapper à la grande

proscription et étaient demeurés dans le pays. Après la paix, un certain

nombre de proscrits put les rejoindre; les uns et les autres

réoccupèrent leurs villages dévastés, réussirent à les faire renaître de

leurs ruines, et s'y multiplièrent de nouveau. Déjà, dès 1812, ils

avaient regagné le nombre de 11,000. Aujourd'hui, ils s'élèvent à celui

de 120,000, répartis en huit groupes dans les trois provinces de la

Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et de l'île du Prince Édouard.

Si leur situation numérique est bonne, leur influence politique, morale

et religieuse n'est pas moindre. Patiemment, sans éclat, si modestement

que l'histoire semblait les oublier et ne s'occupait d'eux que pour

conter leurs malheurs, ils se sont reformés en groupe national. Les

proscrits ont repris peu à peu le titre de citoyens. Vers 1810 ils

furent dispensés de l'obligation du serment du test qui, en qualité de

catholiques, leur fermait toutes les fonctions publiques. Ils siégent

aujourd'hui dans les assemblées législatives de leurs provinces, à côté

des fils de leurs proscripteurs, ils ont un représentant au Sénat

fédéral et publient plusieurs journaux français, entre autres le

_Moniteur acadien_ et _l'Évangéline_.

Privés autrefois de tout moyen d'instruction, ils ont ouvert des écoles

et érigé des collèges français. Celui de Meramcok a été fondé en 1864.

Leur clergé national, instruit et patriote comme celui du Canada, les

éclaire, les conduit, les protège au besoin contre le mauvais vouloir du

clergé irlandais, qui, chose étrange, ne perd pas une occasion de

favoriser les écoles anglaises au détriment des écoles catholiques

acadiennes.

Ardent comme celui des canadiens, leur sentiment national reste très

particulariste, et bien que les Français d'Acadie aiment à se rapprocher

de plus en plus des Français de Québec, à nouer avec eux des relations

de plus en plus étroites; ils n'en ont pas moins leurs traditions, leurs

souvenirs et leurs moeurs distincts.

Longtemps oubliés des Canadiens, ils ont fini par forcer leur sympathie,

comme les Canadiens ont forcé la nôtre. Des voies de communication se

sont ouvertes, rendant leurs rapports plus faciles. En 1880, un congrès

réuni à Québec affirma la solidarité de tous les éléments français du

continent américain; les représentants des Acadiens y figurèrent avec

honneur: «Les Canadiens, si nombreux et si puissants aujourd'hui, disait

alors l'un d'eux, aiment à se rappeler leurs gloires du passé, aiment à

contempler leur prestige du présent et à nourrir des espérances pour

l'avenir. Ils aiment à se rappeler la gloire des Jacques Cartier, des

Champlain, des Frontenac, des Maisonneuve et autres hommes d'autrefois,

et montrent avec un juste orgueil leurs hommes d'aujourd'hui. Nous

Acadiens, nous avons moins de noms peut-être auxquels se rattachent les

gloires du passé, et moins de personnages actuels qui nous donnent le

même prestige, cependant ce qui a été possible pour les Canadiens ne

peut pas nous être impossible; nous sommes plus nombreux maintenant

qu'ils n'étaient lors de la conquête, et j'ose dire ici que nous ne leur

cédons en rien en patriotisme, en amour de notre langue, en attachement

à notre foi et en énergie nationale[95].»

[Note 95: Discours de M. Landry. _Rapport du Congrès

national canadien-français_. Québec, 1881, in-8º.]

Forts de leur union, les Acadiens ont voulu la consacrer par un drapeau

et par un chant national: unissant pour cela leur sentiment religieux à

leur patriotisme, ils ont, dans une assemblée tenue entre eux en 1885,

choisi pour fête nationale le 15 août, jour de l'Assomption, pour

bannière le drapeau français auquel ils ont, dans la partie bleue,

ajouté une étoile blanche (l'étoile de l'Assomption); pour l'hymne ils

ont pris l'_Ave Maris stella_, traduit en français. Le _Moniteur

acadien_ en rendant compte de cette cérémonie, disait: «La scène qui a

accompagné l'adoption du drapeau et du chant de l'_Ave Maris stella_ a

été solennelle et touchante. Grand nombre pleuraient. C'est qu'au lieu

de la mort nationale rêvée par ses persécuteurs, le peuple acadien a

salué en ce moment dans son drapeau l'emblème de la vie nationale se

levant avec lui pour la première fois depuis 1713[96].»

[Note 96: FAUCHER DE SAINT-MAURICE, _En route pour les

provinces maronites_. Québec, in-8º.]

Ainsi les proscrits de 1755 sont en train de se reformer en corps de

nation. De quelle vitalité cette renaissance n'est-elle pas la preuve,

et que ne peut-on espérer d'un peuple qui, précipité tout d'un coup dans

une telle détresse, se relève si promptement et reprend si vite une

place importante au milieu de ceux qui ont tenté de l'anéantir?

CHAPITRE XVIII

POPULATION FRANÇAISE DU MANITOBA

ET DES TERRITOIRES DU NORD-OUEST.

Vers l'ouest, la province de Manitoba, de création récente, et les

territoires non encore organisés d'Assiniboia, de Saskatchewan et

d'Alberta, comprennent, eux aussi, des groupes notables de population

d'origine française.

Nous sortons là des limites du vieux Canada historique. Les vastes

régions qui s'étendent à l'ouest des Grands Lacs étaient inexplorées au

dix-septième siècle; elles n'ont été découvertes et parcourues qu'au

milieu du dix-huitième siècle par l'infatigable voyageur La Vérandrye.

Comme par son histoire, le pays est ici différent par son sol et par son

aspect. Plus de forêts: la prairie; plus de fourrés impénétrables au

regard: la plaine nue où l'oeil cherche en vain jusqu'à l'horizon quelque

objet pour varier l'uniforme monotonie qui l'environne.

Plus de rivières, plus de rapides, plus de cascades: quelques minces

cours d'eau qui, s'écoulant dans des terrains meubles formés

d'alluvion, s'y sont creusé des lits profonds (des _coulées_, comme

disent les Canadiens), au fond desquels ils glissent silencieusement

leurs eaux bourbeuses, sans interrompre au regard la parfaite et

fastidieuse horizontalité du pays.

Plus de lacs cernés de collines et réunissant leurs eaux profondes dans

le creux des vallées; quelques nappes d'eau n'ayant de lacs que la

surface, tantôt démesurément étendues par les pluies, tantôt réduites à

rien par la sécheresse, si bien que le voyageur s'étonne quelquefois de

marcher à pied sec dans la prairie brûlée de soleil, là où quelques

années auparavant il avait navigué sur une mer sans limites.

Ici, la prairie étend au loin ses horizons rectilignes comme des

horizons marins; là, elle s'incline en molles ondulations plus

fastidieuses encore, car elles leurrent le voyageur de l'espérance d'un

aspect nouveau, et lui présentent toujours le même, ainsi que dans un

défilé de troupes les bataillons succèdent aux bataillons sans changer

de forme, d'aspect ni d'allure. L'immensité de la prairie rappelle

l'immensité de la mer, et tous les termes de marine peuvent s'appliquer

à elle. Pour les vieux habitants du pays, voyager dans la prairie c'est

_aller au large_, un bosquet est une _île_, et le coude d'une rivière

une _baie_.

Du lac Winnipeg aux Montagnes Rocheuses, la prairie s'étend sur un

espace de plus de 1,000 kilomètres. Elle est aujourd'hui traversée par

une voie ferrée, le _Canadian Pacific Railway_, qui déroule sur cette

plaine sans fin la double ligne de ses rails perpendiculaires à

l'horizon. Çà et là une station solitaire se dresse sur la voie, et le

voyageur venu de quelque ferme nouvellement créée peut, dans les jours

clairs, être prévenu de l'approche des trains par la fumée qui point à

l'horizon, une heure avant leur passage.

C'est dans ces régions que le gouvernement canadien a créé en 1871 la

province de Manitoba et les territoires d'Assiniboia, de Saskatchewan et

d'Alberta.

Quand cette réunion fut faite, les territoires annexés n'étaient pas

déserts. Il s'y trouvait déjà des groupes de population assez nombreux

et, qui plus est, des groupes de population d'origine française.

C'étaient les descendants de ces chasseurs de fourrures qui, depuis la

fin du dix-huitième siècle, parcouraient cette contrée au service des

deux grandes Compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest.

La plus ancienne de ces compagnies, la _Compagnie de la baie d'Hudson_,

avait été fondée par les Anglais en 1669; mais, jusqu'à la paix de 1763,

elle ne s'éloigna pas des rives mêmes de la baie, et borna son trafic

aux régions immédiatement avoisinantes, séparées de la colonie

canadienne par une vaste étendue de déserts glacés. Ce n'est que du jour

où le Canada devint possession anglaise que cette compagnie commença à

s'étendre vers l'intérieur et à y envoyer ses agents.

En même temps, une compagnie rivale se créait à Montréal en 1783, la

_Compagnie du Nord-Ouest_. Son but était de nouer des affaires avec les

Indiens des plaines, à l'ouest des Grands Lacs.

Rivales, ces deux compagnies l'étaient non seulement par la nature de

leurs affaires commerciales, mais encore par la nationalité de leurs

agents.

Créée à Londres, ayant son siège à Londres, la Compagnie de la baie

d'Hudson recrutait la plupart de ses gens en Angleterre; créée à

Montréal, la Compagnie du Nord-Ouest (bien que fondée, elle aussi, par

des capitalistes anglais) prenait cependant son personnel (_ses

voyageurs_) dans le pays même, parmi les Canadiens, si aptes aux longs

et aventureux voyages, si durs à toutes les fatigues du corps, si bien

au fait des coutumes et de la langue des Indiens avec lesquels ils

avaient à traiter.

L'antagonisme était tel que, pour tous, et dans le langage courant, les

gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, c'étaient _les Anglais_; ceux

de la Compagnie du Nord-Ouest, _les Français_!

C'étaient des hommes vigoureusement trempés que ces aventureux

_voyageurs_ qui, renonçant à l'attrait d'un tranquille foyer,

s'enfonçaient dans les solitudes de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest

pour s'y créer une vie nouvelle, toute de mouvement, d'aventures et de

dangers, si attrayante pourtant que beaucoup ne se décidaient jamais à

l'abandonner, conquis pour toujours par le désert sur la société des

hommes.

Ceux-là, pour la plupart, s'unissaient à des femmes indiennes; unions

légitimes ayant pour résultat la constitution de véritables familles. Ce

sont ces familles qui, restées longtemps sans communications avec les

régions colonisées du Canada ou des États-Unis, se sont multipliées et

ont formé, à côté de la population indienne des territoires de l'Ouest,

une sorte de groupe ethnographique tout spécial, ayant ses traditions,

sa langue et ses moeurs distincts, assez nombreux de nos jours pour qu'on

puisse lui donner le nom de race métisse-canadienne, assez intéressant

aussi pour qu'on s'arrête à conter son histoire.

La race métisse n'est pas une; elle se divise en deux groupes provenant

chacun des deux éléments divers qui l'ont formée: des gens de la

Compagnie de la baie d'Hudson descendent les métis anglais; de ceux de

la Compagnie du Nord-Ouest, les métis français tirent leur origine. Le

groupe français est le plus nombreux, c'est aussi le plus uni; au point

de vue ethnographique et social il forme bien, à proprement parler, une

_race_.

Les métis français doivent seuls nous occuper ici. Leur caractère

intrépide et aventureux ne s'est pas démenti. Braves au point que

quelques centaines d'entre eux ont pu, il y a quelques années, tenir

tête pendant plusieurs mois, comme nous le conterons plus loin, à une

armée de 3,000 hommes commandée par un major général anglais, ils ne se

montrent pas humiliés, mais fiers du double sang qui coule dans leurs

veines, et se désignent eux-mêmes sous le nom de _bois brûlés_.

Aussi attachés à la langue des Indiens _Cris_, leurs ancêtres maternels,

qu'à celle des Français, leurs ancêtres paternels, les métis parlent

l'une et l'autre langue avec une égale facilité. Chatouilleux sur le

point d'honneur, ils n'ont pas pardonné à l'un de leurs chefs d'avoir

profité de la notoriété qu'il s'était faite dans la révolte de 1885 pour

venir s'exhiber en Europe, dans une sorte de cirque, sous les auspices

d'un faiseur de réclame américain. Ils ont d'ailleurs de qui tenir à ce

point de vue. Plus d'un gentilhomme, dit-on, a, aux dix-septième et

dix-huitième siècles, embrassé la vie aventureuse de coureur des bois,

et des noms, sinon illustres, du moins honorés en France, se retrouvent

encore chez les métis français de l'Ouest canadien.

Fort différents les uns des autres, quant au caractère et à la

physionomie, suivant le degré de mélange du sang, les uns se rapprochant

davantage du type indien, les autres ne différant en rien des blancs ni

par leur aspect, ni par leur éducation, tous demeurent unis et

solidaires, ceux qu'aucun signe extérieur ne distingue n'hésitant pas à

se classer eux-mêmes parmi les métis. Nul mépris, d'ailleurs, semblable

à celui qui frappe les mulâtres des colonies n'atteint les métis dans la

société canadienne; des unions se contractent avec eux sans exciter ni

la réprobation publique, ni même l'étonnement.

Ce sont ces populations qu'en 1871 le gouvernement canadien fit entrer

dans la Confédération par l'acquisition de tous les territoires de

l'Ouest, possédés alors par la Compagnie de la baie d'Hudson.

Les luttes des Compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest

s'étaient terminées à l'amiable en 1821, par la fusion de leurs intérêts

sous une seule dénomination. Leurs territoires de chasse furent alors

réunis, et, devenue l'une des plus riches, mais sans contredit la plus

puissante des compagnies commerciales de l'univers, la nouvelle

_Compagnie de la baie d'Hudson_ occupa sans conteste près du quart du

continent américain, depuis les grands lacs jusqu'au Pacifique.

Cet immense domaine, elle le réserva strictement à la chasse des animaux

à fourrure, dont elle tirait d'immenses profits, et s'efforça, par tous

les moyens, d'en écarter la colonisation. L'arrivée du colon, c'était la

fuite du castor, de l'hermine, du vison, du renard argenté, et pour

éloigner cet ennemi de sa richesse, la Compagnie cachait comme un secret

d'État la fertilité des territoires qu'elle occupait.

Un jour vint pourtant où la vérité se fit jour, et où les intérêts

particuliers durent s'effacer devant l'intérêt public. Vers 1850, le

gouvernement anglais exigea, moyennant indemnité, la rétrocession de

toute la partie du territoire s'étendant à l'ouest des Montagnes

Rocheuses jusqu'au Pacifique, et y créa la colonie de la _Colombie

britannique_.

En 1870 enfin, la Confédération canadienne fut autorisée par le même

gouvernement à enlever à la Compagnie de la baie d'Hudson la plus grande

partie du domaine qui lui restait. Ce à quoi celle-ci dut consentir,

moyennant le payement d'une indemnité de 7 millions et demi de francs et

l'abandon, en toute propriété, d'une grande étendue de territoire.

La création d'une nouvelle province dans ces terres fertiles fut

aussitôt résolue par le gouvernement canadien. Les limites en furent

tracées dans les bureaux d'Ottawa, en même temps que sa constitution

était décrétée, et que le personnel administratif chargé de la mettre à

exécution était lui-même choisi.

Sur le nouveau sort qui leur était préparé, les métis, seuls habitants

du pays, n'avaient été ni consultés, ni même pressentis. A cette

nouvelle, ils s'indignèrent, eux libres habitants de la prairie, d'être

traités comme un bétail humain qu'on livre à son insu, et lorsque, après

un long et pénible voyage à travers les rivières et les lacs (car alors

les communications étaient peu faciles avec le Nord-Ouest), le

gouverneur nommé à Ottawa, M. Mac Dougall, arriva avec ses bagages et

ses agents en vue de la Rivière Rouge, il fut fort étonné de voir venir

à sa rencontre une troupe de 400 métis armés, n'ayant nullement

l'attitude paisible d'administrés qui viennent saluer leur gouverneur.

«Qui vous envoie? leur dit-il.--Le gouvernement.--Quel gouvernement?--Le

gouvernement que nous avons fait!» Et, en effet, à la nouvelle qu'un

administrateur, d'eux inconnu, était en marche pour venir chez eux

prendre la direction du pouvoir, ils s'étaient assemblés, avaient nommé

un gouvernement provisoire, et refusaient d'en reconnaître d'autre. M.

Mac Dougall n'eut d'autre perspective que de faire demi-tour avec son

personnel et ses bagages et de recommencer en sens inverse le long

trajet qu'il venait d'accomplir, pour aller rendre compte à Ottawa de ce

qui se passait dans l'Ouest.

Le promoteur de la fière détermination des métis, l'âme du «gouvernement

provisoire», était Louis Riel, devenu célèbre depuis par sa nouvelle

résistance et par sa mort.

La Nation canadienne Étude Historique sur les Populations Françaises du Nord de L'Amérique · 第 10 / 19 段