«Les négociants français, dit-il, ont l'habitude de s'en prendre à leur
gouvernement, à leur administration, qui ne leur ouvrent pas assez de
débouchés à l'étranger. Qu'ils s'en prennent donc à leur manque
d'initiative! Qu'ils se syndiquent et créent des compagnies de
transport; qu'ils se syndiquent encore par groupes de trois ou quatre
maisons pour se faire représenter dans les centres commerciaux
étrangers, et ils verront si les débouchés ne s'ouvrent pas! Quant à
tenter de faire des affaires par correspondance, c'est un rêve
malheureux... Que les négociants français cessent de se plaindre et de
demander au ministère du commerce comment ils doivent s'y prendre pour
écouler leurs produits. En notre siècle, c'est à l'initiative privée
qu'est due la prospérité d'un peuple. Voilà les conseils que moi,
Canadien, je me permets d'offrir à mes frères d'au delà de
l'Atlantique[78].» Sage conseil ou perce peut-être une pointe d'ironie
et bien capable de nous faire comprendre le danger d'enfermer comme d'un
mur, dans une enceinte douanière, l'activité industrielle et commerciale
de la nation.
[Note 78: _Revue française_, 1er mai 1891.--Lettre
d'Ottawa.]
Puisse la ligne de navigation directe de France à Québec, si longtemps
réclamée en vain, si longtemps attendue avec impatience par les
Canadiens, et qui vient enfin d'être établie et inaugurée récemment,
ouvrir au commerce français un de ces débouchés que nos négociants
demandent en vain aux échos administratifs.
Le développement du réseau des voies ferrées de la province de Québec
n'est pas inférieur à celui de son réseau fluvial et maritime. Il
comprenait en 1888 2,500 milles en exploitation, et 500 milles en
construction. Toute la partie de la province située au sud de Québec et
de Montréal est sillonnée en tous sens de chemins de fer, et reliée par
plusieurs voies parallèles aux lignes américaines de Portland, Boston,
New-York et Philadelphie.
La ligne de l'_Inter-colonial_ suit, sur un parcours de 250 milles
environ, la rive droite du Saint-Laurent, puis, s'infléchissant
brusquement vers le sud, traverse le Nouveau-Brunswick et gagne la
presqu'île de la Nouvelle-Écosse, établissant ainsi la communication
entre ces deux provinces maritimes et les provinces intérieures de la
Confédération.
Une ligne a été récemment ouverte de Québec au lac Saint-Jean, une autre
remonte la vallée du Saint-Maurice jusqu'aux Grandes Piles. Au nord de
Montréal, plusieurs tronçons pénètrent vers le nord, amorces à peine
formées de grandes lignes futures. Tout ce système enfin est, vers
l'ouest, relié à la ligne du Pacifique, qui traverse le continent
entier, franchit les Montagnes Rocheuses, et rejoint au port de
Vancouver la ligne océanique des mers de Chine.
Si étendu qu'il soit, le réseau de voies ferrées de la province de
Québec paraissait encore insuffisant au zèle et à l'enthousiasme du
grand promoteur de colonisation, Mgr Labelle. Par delà le massif encore
désert des Laurentides, il voyait un domaine immense à ouvrir à
l'activité des Canadiens. Là, une ligne ferrée reliant le lac
Temiscamingue au lac Saint-Jean devait, suivant ses plans et son désir,
faire courir dans l'intérieur des terres une nouvelle artère de
colonisation. Par là il comptait doubler l'étendue exploitable et la
richesse de la province. Si loin que nous soyons encore de la
réalisation de plans aussi vastes, le réseau de voies de communication
de Québec n'en reste pas moins, tel qu'il est aujourd'hui, un élément
de prospérité et de croissance.
Tel est le territoire occupé par les Canadiens-Français. Nous avons dit
son étendue, décrit sa beauté, énuméré ses richesses; n'a-t-il pas,
avouons-le, toutes les qualités nécessaires à l'établissement d'une
grande nation? Quels peuples d'Europe, pris parmi les plus puissants,
peuvent s'enorgueillir de fleuves comme le Saint-Laurent et le Saguenay,
de rivières comme l'Ottawa et le Saint-Maurice, de lacs comme le
Témiscamingue et le lac Saint-Jean?
Le climat, objecte-t-on, est sévère; mais diffère-t-il sensiblement de
celui sous lequel vivent et prospèrent plusieurs nations européennes
riches, populeuses et puissantes?
Certes, la province de Québec renferme encore bien des terres désertes,
bien des parties incultes; mais combien de siècles n'a-t-il pas fallu
pour donner à la Gaule les 40 millions d'habitants de la France actuelle
et pour faire de son sol ce merveilleux instrument de production, dont
pas une parcelle, ni sur le sommet des montagnes, ni dans le plus
profond des ravins, n'est laissée inexploitée par l'agriculture ou
l'industrie?
Des jugements trop hâtifs sur les jeunes contrées d'Amérique provoquent
quelquefois des conclusions bien étranges et bien fausses. Le sage Sully
n'avait-il pas, contrairement à l'idée plus hardie et plus géniale de
Henri IV, condamné d'avance et voué à un échec fatal tout essai de
colonisation au nord du 45e degré de latitude[79]? Et c'est dans cette
région que s'élèvent justement, aujourd'hui toutes les grandes villes
d'Amérique. Elles s'y trouvent comme spécialement réunies et groupées.
Et que d'exemples plus récents et plus frappants encore! Un Américain,
le colonel Long, visitant il y a une cinquantaine d'années le lac
Michigan, donnait la description suivante d'une petite ville qui se
fondait sur ses rives, alors à peu près désertes: «Au point de vue des
affaires, l'endroit n'offre aucun avantage aux colons. Le chiffre annuel
du commerce du lac n'a jamais dépassé la valeur de cinq ou six
cargaisons de goélette. Il n'est pas impossible que dans un avenir très
éloigné quand les rives de l'Illinois seront habitées par une population
nombreuse, la ville puisse devenir l'un des points de communication
entre les lacs du Nord et le Mississipi; mais, même alors, je suis
persuadé que le commerce s'y fera sur une échelle très limitée. Les
dangers de la navigation des lacs, le nombre si restreint des ports et
des havres, seront toujours des obstacles insurmontables à l'importance
commerciale de... _Chicago_[80]!» Car c'est bien de Chicago qu'il
s'agit, de cette métropole de l'Ouest qui s'étonne aujourd'hui de ne pas
étonner l'Univers: voilà ce que pensaient, il y a cinquante ans, les
Américains les plus éclairés, de l'avenir réservé à cette orgueilleuse
cité.
[Note 79: Mémoires de Sully, année 1608.]
[Note 80: Patrie, 16 septembre 1893. (Notes sur Chicago,
par M. Fréchette.)]
De leur territoire, vaste, riche, et beau en dépit de toutes les
affirmations contraires, les Canadiens, si courageux et si résistants,
sauront tirer toutes les richesses.
Leur activité, d'ailleurs, n'est pas forcément bornée à la seule
province de Québec: c'est là, il est vrai, leur centre actuel, mais ils
peuvent espérer pour l'avenir un domaine plus vaste encore. La
merveilleuse force d'expansion de leur population leur permet, sans être
taxés d'exagération, d'émettre hautement cet espoir.
CHAPITRE XVI
POPULATION CANADIENNE-FRANÇAISE
DANS LES PROVINCES DE QUÉBEC ET D'ONTARIO.
La merveilleuse multiplication de la population canadienne est devenue
presque proverbiale. Tout le monde a entendu parler de ces familles de
quinze ou vingt enfants qui fleurissent sur les bords du Saint-Laurent.
Tout le monde connaît aussi cette curieuse coutume qui veut que le
vingt-sixième soit élevé aux frais de la commune. Ces faits sont dans
toutes les bouches, ont été relatés dans tous les récits de voyage, et
reproduits par tous les journaux.
En 1890, l'Assemblée législative de Québec vota une loi accordant une
certaine quantité de terres à tout chef de famille père de douze enfants
vivants. L'année suivante, plus de 1,500 demandes étaient déjà
enregistrées[81]. Dix-sept avaient pu être émises dans une seule
paroisse!
[Note 81: Rapport du commissaire des Terres de la
Couronne pour 1891, p. 437.]
Inutile d'insister sur un fait si universellement connu. Il suffira de
donner ici quelques chiffres pour montrer que non seulement la
population canadienne augmente, mais qu'elle augmente d'une façon bien
plus rapide que celle de tous ses voisins, anglais, américains ou
autres.
Dans la province de Québec, les Canadiens, que nous avions laissés, en
1763, au nombre de 68 à 70,000, s'élèvent aujourd'hui au chiffre de
1,200,000. La population totale de la province étant de 1,500,000
habitants, le chiffre laissé pour les Anglais n'est pas bien fort, on le
voit. Et cependant, si faible qu'il soit déjà, chaque recensement
décennal indique, d'une façon continue, une diminution constante de leur
nombre relativement à celui des Canadiens.
En 1851 les Anglais formaient les 25,49 p. 100 de la population.
En 1861 ---- ---- 23,68 ----
En 1871 ---- ---- 21,93 ----
En 1881 ---- ---- 20,98 ----
En 1891 ---- ---- 20,00 ---- [82]
[Note 82: Voici les chiffres tirés des recensements
décennaux:
+--------+-----------+-----------+------------+
| | | ANGLAIS | POPULATION |
| ANNÉES | CANADIENS | et | TOTALE |
| | |IRLANDAIS | |
+--------+-----------+-----------+------------+
| 1851 | 669.528 | 226.733 | 890.261 |
| 1861 | 847.615 | 263.019 | 1.110.661 |
| 1871 | 929.817 | 261.321 | 1.191.516 |
| 1881 | 1.073.320 | 285.117 | 1.359.027 |
| 1891 | 1.196.346 | 292.189 | 1.488.586 |
+--------+-----------+-----------+------------+]
Ces chiffres se passent de tout commentaire. Il peut être intéressant
pourtant d'en suivre le détail dans certaines régions de la province de
Québec. Il en est dans lesquelles est groupée d'une façon toute spéciale
la population anglaise, qui ont été ouvertes et colonisées par elle.
Voyons ce qui s'y passe.
La principale et la plus connue de ces régions est celle des _cantons de
l'Est_, peuplés, à la suite de la guerre d'Amérique, par quelques-uns
des _loyalistes_ réfugiés au Canada. Jusqu'en 1830 environ, la
population y demeura exclusivement anglaise; pas un Canadien n'avait
pénétré dans ces régions où sa langue était inconnue, qui portaient des
noms anglais et s'appelaient des _Townships_, des _Trompe-chipes_ comme
ils disaient, faute de pouvoir mieux prononcer cette désignation
étrangère.
Mais un moment arriva où les Canadiens furent contraints de sortir des
vieilles seigneuries françaises, devenues trop pleines, et, dès lors, la
nécessité les poussa à chercher des terres dans les cantons anglais; ils
osèrent aborder de front ces noms terribles qui les avaient effrayés;
ils surent d'ailleurs tourner la difficulté, et dans une bouche
canadienne, Sommerset devint Sainte-Morisette, et Standfold se changea
en Sainte-Folle. En même temps qu'ils en altéraient les noms, ils
changeaient de fond en comble la situation ethnographique de la contrée,
si bien que, partis de 0 en 1830, ils formaient, en 1881, 63 pour 100 de
la population des cantons de l'Est[83].
[Note 83: E. RECLUS, _Géographie universelle, l'Amérique
boréale_, p. 494.]
Une à une dans cette région les municipalités, autrefois anglaises,
deviennent des municipalités françaises: «La langue anglaise, dit le
journal anglais le _Witness_, du 22 juillet 1890, a été abolie dans une
partie du canton de Stanbridge (comté de Missiquoi), maintenant appelé
Notre-Dame de Stanbridge; elle est à la veille d'être abolie dans une
partie du canton de Whitton (comté de Compton). _Dans dix ans, que
seront devenus les cantons de langue anglaise dans l'Est?_»
Même résultat au point de vue des élections politiques. Sur les soixante
comtés ou divisions électorales existant dans la province de Québec,
treize présentaient encore, il y a quelques années, une majorité
anglaise; elles sont aujourd'hui réduites au nombre de six[84]; dans les
cinquante-quatre autres, les Canadiens dominent.
Les villes elles-mêmes, où l'élément anglais, attiré par l'industrie, le
commerce et les affaires, avait afflué bien plus que dans les campagnes,
sont peu à peu reconquises par les Canadiens.
A Montréal la population comprenait:
450 Français sur 1,000 habitants en 1851
482 ---- ---- 1861
530 ---- ---- 1871
559 ---- ---- 1881
576 ---- ---- 1891[85].
[Note 84: Ce sont: Argenteuil, Brome, Compton,
Huntington, Pontiac, Stanstead.]
[Note 85: RECLUS, _Nouvelles géographiques_, 1891, p.
236.]
Tels sont les progrès, indéniables et flagrants, des Canadiens dans la
province de Québec. Suivons-les dans les autres provinces de la
Confédération.
Dans la province d'Ontario elle-même, peuplée entièrement, comme nous
l'avons dit plus haut, par les descendants des loyalistes,--milieu
hostile certes à l'élément français et catholique,--les Canadiens se
sont fait une place et l'agrandissent chaque jour. Peu à peu ils ont
acheté des terres dans la province anglaise, et partout où ils
s'établissent ils tendent à supplanter et à remplacer leurs voisins de
sang étranger, moins actifs, moins patients et surtout moins
prolifiques. De l'aveu même de leurs rivaux, le taux de la natalité des
Canadiens est bien plus fort et bien plus continu que chez les Anglais:
«Le Canada anglais, dit M. Johnson, directeur du recensement de 1891,
n'a pas échappé au courant d'abaissement dans la natalité qui se fait
sentir aux États-Unis, et les naissances y ont diminué à mesure que
montent les gages et que se propage l'instruction. Le nombre des membres
de la famille moyenne a baissé depuis vingt ans dans Ontario. En 1871,
la famille ontarienne comptait en moyenne 5,54 personnes. En 1881 elle
n'en compte plus que 5,24, et 1891 la réduit à 5,10[86].» Cette
décadence ne se fait pas sentir dans la famille canadienne-française, et
les Canadiens gagnent d'une façon constante sur leurs voisins. Dans
cette province d'Ontario où ils n'avaient, il y a cinquante ans, aucun
représentant, ils comptaient déjà en 1871 pour 4 pour 100 de la
population totale; ils atteignaient 5 pour 100 en 1881. Là, comme dans
les cantons de l'Est, ce mouvement est une véritable conquête.
[Note 86: RECLUS, _Nouvelles géographiques_, janvier
1893.]
Il est plus apparent encore si on l'étudie dans les comtés d'Ontario
limitrophes de la province de Québec, les plus à portée, par conséquent,
d'être envahis par l'élément canadien. Dans l'ensemble des huit comtés
orientaux d'Ontario, la proportion des Canadiens était en 1871 de 13
pour 100; elle est passée à 22 pour 100 en 1881[87]. Dans les comtés de
Prescott et de Russell, ils tiennent même la majorité et envoient au
parlement provincial de Toronto deux députés canadiens. Ils sont
nombreux encore dans le comté d'Essex, limitrophe de la rivière de
Détroit, à l'extrémité opposée de la province, et sont en voie d'occuper
encore les régions septentrionales du lac Supérieur, dédaignées
jusqu'ici par les Anglais.
[Note 87: RECLUS, _Géographie universelle, l'Amérique
boréale_, p. 494.]
La presse anglaise d'Ontario, qui ne se pique pas de sympathie pour les
Canadiens-Français, ne peut cependant nier leurs progrès. Un journal de
Toronto, _le Mail_, terminait ainsi un de ses articles: «Nous nous
plaignons, non sans raison, de nous sentir envahis par nos voisins; mais
au lieu de nous répandre en plaintes stériles et en invectives irritées
et irritantes, observons ce qu'ils font, et faisons en même temps un
retour sur nous-mêmes. Il est inutile de chercher à conquérir par la
violence, ou par des règlements, ce que l'on peut acquérir par la raison
et par le travail; si les Canadiens forment des établissements agricoles
prospères, s'ils réussissent mieux que nos cultivateurs à y vivre
heureux et contents, c'est qu'ils ont sans doute quelques procédés ou
quelques qualités qui sont cause de leurs succès. Pour nous, il nous
semble qu'ils sont plus sobres que les nôtres, plus économes aussi de
leur argent, et en même temps moins économes de leur travail et de leurs
soins; ils recherchent moins les distractions hors de leurs familles;
ils ont enfin plus de modération dans les habitudes de leur vie, dans
leurs désirs et dans leurs visées.
«Est-ce que nous pourrions, par contrainte ou par artifice, allonger
notre taille d'une coudée? Comment donc espérer que nous puissions par
ordonnance ou par violence ajouter un atome de force à notre faiblesse,
si celle-ci est réelle? C'est notre impuissance, en effet, qu'il faut
modifier, et non pas la puissance de nos associés qu'il faut abattre. Ne
cherchons donc pas à dénigrer ceux-ci, mais bien plutôt à nous
perfectionner. Si nous le voulons bien, nous réussirons tout comme eux;
mais si nous ne savons pas, si nous ne pouvons pas modifier nos
habitudes et notre existence, à quoi servirait-il d'inventer de vaines
formules ou de créer des associations? Si notre énergie est défaillante,
il faut nous résoudre à supporter ce que nous n'aurons su ni prévenir,
ni empêcher[88].»
[Note 88: Cité par la _Revue française_, 15 avril 1891.
Article de M. Rameau.]
Devant cet aveu des intéressés eux-mêmes, les chiffres donnés par le
recensement de 1891 ont étonné tout le monde. S'il fallait les en
croire, cette progression constante et ininterrompue de la population
française dans Ontario, constatée régulièrement depuis vingt ans et
plus, aurait tout d'un coup cessé, et les Canadiens--singulière
stagnation--seraient aujourd'hui justement le même nombre--à 71
près--qu'en 1881! Résultat tellement inattendu, tellement contraire à la
vraisemblance, que personne au Canada, ni parmi les Canadiens, ni parmi
les Anglais, n'a pu croire à son exactitude. Le directeur du
recensement, M. Johnson, a été vivement attaqué pour avoir un peu trop
autorisé, de la part de ses agents, les artifices par lesquels on
espérait voiler les progrès incontestables des Canadiens dans Ontario.
Un sénateur canadien, M. Joseph Tassé, a protesté au nom de ses
compatriotes, devant le Sénat fédéral, contre l'évident parti pris des
recenseurs et l'évidente inexactitude de leur oeuvre. La presse anglaise
elle-même n'a pu admettre un pareil tour de passe-passe dans un travail
fort onéreux aux contribuables, et dont la seule utilité n'est autre que
son exactitude même: «Ceux qui savent par un examen personnel, disait à
ce propos un journal _anglais_ d'Ottawa, qu'il y a eu, depuis dix ans,
une augmentation considérable de la population française dans les comtés
de Prescott, Russell, Glengary, ainsi que dans la cité d'Ottawa et le
district de Nipissing, seront certainement surpris d'apprendre que les
Canadiens ont diminué en nombre, de 1881 à 1891, dans notre province. Et
vraiment il y a lieu d'être stupéfait; on le serait à moins[89].»
[Note 89: Cité par RECLUS, _Nouvelles géographiques_.]
En présence des chiffres évidemment faux du recensement, comment évaluer
le nombre des Canadiens dans la province d'Ontario? M. O. Reclus, basant
son appréciation sur des calculs tirés de la comparaison du nombre des
catholiques à celui de la population totale, pense qu'on ne peut
admettre pour les Canadiens dans la province anglaise une augmentation
inférieure à vingt-cinq ou trente mille âmes depuis dix ans, ce qui
porterait leur nombre à 131,000.
Ainsi, prépondérance incontestée dans Québec, gains considérables dans
Ontario, tel est le résumé de la situation numérique des Canadiens dans
ces deux provinces.
CHAPITRE XVII
LES ACADIENS.
Les Canadiens ne sont pas les seuls de ses enfants que la France ait
abandonnés en Amérique. A côté du Canada, et, par les ordres aussi et
l'initiative de Henri IV, une autre colonie avait été fondée, celle de
l'Acadie, devenue aujourd'hui, sous la domination anglaise, la
Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick.
Malgré leur création simultanée, malgré la proximité de leurs
frontières, l'Acadie et le Canada reçurent, dès le début, une
organisation différente, se développèrent séparément et furent
séparément aussi cédés aux Anglais. Dans une évolution historique
distincte, leurs populations ont eu toutefois des destinées analogues;
comme les Canadiens, les Acadiens subirent de cruelles persécutions, et
comme eux en sortirent plus vigoureux et plus forts.
Moins favorisée que le Canada par le gouvernement français, l'Acadie
demeura un peu négligée, presque oubliée, et dans le plus fort de l'élan
colonial donné par Colbert, alors que de nombreux convois d'émigrants
quittaient les côtes de France, elle ne reçut, de 1630 à 1710, que 400
colons!
C'était plutôt une colonie commerciale qu'une colonie agricole: le
territoire accidenté de la presqu'île et des côtes acadiennes, le long
de la baie Française (aujourd'hui baie de Fundy)[90], sillonné de
rivières torrentielles et pittoresques, coupé de profonds ravins, se
prêtait peu à la culture; mais ses forêts renfermaient en grand nombre
les animaux dont les riches fourrures, si recherchées en Europe, étaient
l'objet d'un commerce considérable. Ainsi, tandis que les Canadiens
occupaient la terre et devenaient agriculteurs, les Acadiens demeuraient
chasseurs et coureurs des bois.
La vie mouvementée, au milieu de leurs _vassaux sauvages_, de
quelques-uns des chefs de la colonie, les Poutraincourt, les Menou, les
Razilly, qui s'étaient assuré sur les tribus indiennes une sorte de
pouvoir féodal, a été contée d'une façon pittoresque par M. Rameau de
Saint-Père[91]. Un des types les plus accentués de cette série
d'aventureux gentilshommes est le baron de Saint-Castain. Né Béarnais,
capitaine au régiment de Carignan, il débarque au Canada en 1667, quitte
le service pour aller s'établir en Acadie, s'y taille un fief,
s'intitule _Capitaine des sauvages_ et épouse une femme indienne. Brave,
vigoureux, adroit, il devient en peu de temps l'idole des indigènes. A
leur tête, pendant la guerre de 1688, il repousse victorieusement toutes
les attaques des Anglais. Vers 1708, il rentre en France, mais laisse
ses «domaines d'Acadie» à l'un des fils qu'il avait eus de sa princesse
indienne. Digne successeur de son père, celui-ci continue, pendant la
guerre de 1701, à guerroyer contre les Anglais. Le traité d'Utrecht, qui
livre l'Acadie à l'Angleterre, ne l'arrête même pas: de la signature des
diplomates, lui le libre seigneur des sauvages, il ne s'inquiète guère;
il bataille toujours, et jusqu'en 1722 il parvient (dans le fort qu'il
s'est construit au sein de la forêt) à tenir tête à l'ennemi. Fait
prisonnier, il s'échappe, s'embarque pour l'Europe, tombe en Béarn juste
à temps pour y recueillir la succession de son père, puis il retourne en
Acadie, où, en 1731, on le retrouve guerroyant encore à la tête des
tribus d'Indiens Abenakis.
[Note 90: L'origine étymologique de ce nom de baie de
Fundy est assez curieuse. Les Français du dix-septième siècle
avaient nommé «_Fond de Baie_» la partie entrant le plus
profondément dans les terres. De Fond de Baie, les Anglais
ont fait Fundy-Bay qui, traduit de nouveau en français, a
donné baie de Fundy.]
[Note 91: _Une colonie féodale en Amérique_, 2 vol.
in-18.]
De tels chefs et une existence aussi agitée n'avaient guère favorisé les
progrès de l'agriculture, de la colonisation ni du peuplement. En 1713,
trois centres agricoles existaient seuls dans la presqu'île Acadienne,
peuplés à eux tous de 2,000 habitants. Le plus important des trois,
Port-Royal, était la modeste capitale de la colonie.
Telle était la situation numérique et territoriale du pays au moment où
la fortune des armes nous força, en 1713, de le céder à l'Angleterre. Il
semblait de si peu d'importance, était resté si peu connu en France,
que l'opinion publique ne s'émut guère de son abandon; triste précédent
pourtant, c'était comme un acheminement à la cession du Canada lui-même.
Livrés à une nation étrangère, ces 2,000 Français ont lutté pour
conserver, au milieu de la population nouvelle amenée par les
conquérants, leur nationalité et leur foi. Nous voyons avec quel succès,
puisqu'ils se comptent aujourd'hui par le chiffre de plus de 120,000,
toujours catholiques fervents, toujours fidèles à la langue française.
Mais à travers quelles cruelles persécutions, quelles épouvantables
catastrophes ils ont conduit cette lutte, c'est ce qui rend encore leur
succès plus éclatant, leur nom plus beau et leur histoire plus
touchante.
Les Anglais, peu confiants dans la valeur du pays (dont ils n'avaient
recherché la possession que pour débarrasser leur colonie de Boston du
voisinage gênant d'une colonie française si belliqueuse), s'étaient tout
d'abord contentés de mettre une garnison à Port-Royal. Ils avaient
débaptisé la ville, et lui avaient donné le nom d'Annapolis, en
l'honneur de la reine Anne, dont le règne marque une des époques les
plus brillantes de l'histoire de l'Angleterre.