Une habile propagande est exercée pour favoriser la colonisation, et des

brochures, publiées par les soins du _Commissaire des terres de la

couronne_ et répandues partout à profusion, font connaître à tous la

situation des lots à vendre ou à concéder gratuitement, leur étendue,

la nature et la fertilité de leur sol, et leur prix.

L'organisation administrative elle-même est conçue de façon à favoriser

la colonisation, et l'appui qu'elle lui donne consiste dans une absolue

liberté. On peut dire que c'est par son inaction et par son absence même

que l'administration vient en aide au colon.

Le voyageur--le voyageur français surtout--qui parcourt le Canada,

s'étonne de ne voir nulle part aucun fonctionnaire, et se demande

comment le pays est administré. Il s'administre lui même.

La commune canadienne est toute-puissante. C'est un petit État en

miniature. Il a son petit parlement: le conseil municipal élu au

suffrage universel et qui délibère sur toutes les questions d'intérêt

communal. Le chef du pouvoir exécutif, c'est le maire, élu par les

conseillers. La commune n'a ni domaine ni propriétés, toutes les _terres

de la Couronne_ appartenant à la province; donc pas de revenus. Mais le

conseil municipal vote pour tous les travaux qu'il veut faire exécuter,

ou pour toutes les dépenses auxquelles il lui plaît de pourvoir, des

taxes dont il règle sans contrôle la nature et la quotité, et qu'il fait

percevoir par un fonctionnaire communal, le _secrétaire trésorier_.

M. Duvergier de Hauranne a, d'une façon humoristique, fait remarquer

l'ingéniosité de ce système de localisation des taxes: «Ce qui me frappe

surtout dans les institutions canadiennes, dit-il, c'est la spécialité

et pour ainsi dire la localisation des taxes; chacun paye pour ses

propres besoins à ses propres députés... et l'impôt est perçu et

appliqué dans la localité. Chez nous, au contraire, l'État est comme le

soleil qui pompe les nuages, les amasse au ciel et les fait également

retomber en pluie. Je ne nie pas la beauté apparente du système, mais il

a l'inconvénient de cacher aux contribuables l'emploi et la distribution

de leurs ressources. Ils voient bien leurs revenus s'en aller en fumée;

mais ne voyant pas d'où vient la pluie qui les féconde, ils s'habituent

à considérer les exigences de l'État comme des exactions et ses

bienfaits comme un don naturel[73].»

[Note 73: _Huit mois en Amérique_ (_Revue des Deux

Mondes_, 1er novembre 1865).]

La réunion de tous les maires d'un même _comté_ forme le _conseil de

comté_, qui élit lui-même son maire ou _warden_ et possède pour

l'ensemble du comté les mêmes droits que le conseil municipal pour la

commune.

Aucune gêne, aucune entrave au colon; ce qu'il paye, il sait pourquoi il

le paye et il en voit l'emploi sous ses yeux. C'est ainsi que, par la

liberté même qu'elle accorde, la législation vient en aide à l'effort

individuel, véritable et seule source du progrès.

CHAPITRE XIV

MARCHE DE LA COLONISATION.

Les résultats de cette activité colonisatrice sont déjà fort beaux. Les

Canadiens n'occupaient, il y a cinquante ans à peine, qu'une bien faible

partie de leur immense et riche pays; des grands cours d'eau qui le

traversent, ils n'avaient pas encore quitté les rives. Aujourd'hui,

pénétrant partout, ils font gagner au loin la culture sur la forêt, et

lancent, à travers les massifs montagneux, des chemins de fer qui

portent la civilisation et la vie dans des lieux hier solitaires et

sauvages.

En 1851, 8 millions d'acres étaient en culture dans la province de

Québec; le recensement de 1881 en a élevé le chiffre à 12 millions

d'acres.

La colonisation ne s'est pas portée partout d'une façon uniforme, elle

s'est étendue tout d'abord dans les régions les plus fertiles, les moins

accidentées et les plus douces de climat. Il est facile de s'en rendre

compte à la seule inspection d'une carte: partout où les divisions

administratives, les comtés, enferment dans des limites démesurément

étendues de vastes portions de territoire, on peut être sûr que la

population est, sinon totalement absente, au moins bien faible; tel est

le cas du comté du Saguenay, qui s'étend depuis la rive nord de ce

fleuve jusqu'aux frontières du Labrador, immense région déserte dont la

côte seule est occupée çà et là par quelques rares habitations de

pécheurs.

Là au contraire où, comme au sud de Montréal et de Québec, des comtés

étroits se pressent les uns contre les autres, la population s'accumule

d'une façon dense, donnant au pays un aspect fort peu différent de celui

qu'on peut trouver en Europe.

De ce noyau principal formé au sud des grandes cités, partent trois

grandes trouées de colonisation qui s'avancent vers le Nord: l'une par

la vallée de l'Ottawa, l'autre au nord de Québec, vers le lac

Saint-Jean, et la troisième vers la presqu'île de Gaspé, encore peu

habitée relativement à son étendue, à cause des massifs montagneux qui

en occupent le centre, mais que la culture attaque de tous côtés à la

fois par sa ceinture de rivages.

Au nord de Québec, une vaste et fertile plaine s'étend jusqu'à la chaîne

des Laurentides. C'est là que se trouvent tant de jolis et pittoresques

villages, célèbres autant par leur histoire, mêlée à celle des premiers

temps de la colonie, que par la renommée que leur ont de nos jours

donnée les touristes; c'est Beauport, le premier fief canadien concédé

au temps de Richelieu, qui égrène, tout le long de la route conduisant

aux célèbres chutes de la rivière de Montmorency, ses coquettes maisons

peintes en blanc, et présentant au passant leurs légères galeries de

bois tournées vers le chemin. Plus loin, c'est Sainte-Anne, avec son

église monumentale et son célèbre pèlerinage, pieusement fréquenté des

Canadiens, en souvenir de Notre-Dame d'Auray, la patronne vénérée de

leurs ancêtres bretons. Vers le nord, c'est encore, au milieu de la

plaine, le village de Lorette, habité par une tribu indienne, les

derniers représentants des Hurons--très civilisés aujourd'hui--et que

rien, n'était la tradition de leur descendance, ne distinguerait des

blancs.

Au delà encore se trouve le riche village de Saint-Raymond; mais si,

poussant plus loin, on veut remonter davantage vers le Nord, on se

heurte bientôt à la chaîne des Laurentides, massif montagneux d'une

élévation médiocre, mais dont les plateaux et les vallées sont jusqu'à

ce jour demeurés complètement inhabités. Non seulement ils ne sont pas

utilisés pour la culture, mais l'exploitation forestière elle-même ne

les a pas encore pénétrés. Les bois y sont moins beaux, les transports y

sont moins faciles qu'en forêt de plaine, et dans un pays où ils ont le

choix sur de vastes étendues, les forestiers se montrent aussi

difficiles que les agriculteurs.

Les gracieuses et fraîches vallées des Laurentides, aux flancs couverts

de bois épais, aux rivières torrentueuses coupées de rapides et de

chutes, ne sont guère fréquentées que des touristes, non pas de

touristes comme ceux d'Europe, auxquels il faut des chemins, des hôtels

et du confortable, mais de touristes pour lesquels le plaisir du voyage

a d'autant plus de prix qu'il est acheté par un peu de peine.

Dans ces rivières aux flots bondissants, aux rives encombrées de

broussailles, dans ces lacs aux ondes calmes formés dans le creux des

vallées, les habitants de Québec amateurs de sport viennent, durant

l'été, se livrer aux plaisirs de la pêche, et se donner, à quelques

dizaines de lieues de chez eux, l'illusion de la vie sauvage, en plein

désert, aussi loin de la civilisation que s'ils en étaient séparés par

des océans et des continents.

Aucune apparence de travail humain, nul chemin, nul sentier ne profane

la solitude des Laurentides. C'est en suivant le cours des rivières

qu'on pénètre dans leurs silencieuses vallées.

Les guides qui vous dirigent dans leurs mystérieux détours sont de gais

compagnons, contant volontiers des histoires du pays, et chantant les

chansons canadiennes. Leur vigueur ne le cède pas à leur gaieté, et très

gaillardement, sans trahir le moindre effort, ils portent sur leurs

épaules, quand la navigation est interrompue par quelque rapide, votre

bagage et votre tente. Ils savent d'une très ingénieuse façon les

enrouler dans une couverture, de manière à ne former qu'un seul et

volumineux paquet, serré par une courroie qu'ils passent sur leur front,

portant ainsi leur charge à peu près à la façon des boeufs attelés au

joug. Si le rapide est une véritable chute, impraticable même au canot

allégé de tous les bagages, le guide transporte jusqu'au delà du

_Portage_ l'embarcation elle-même, ce canot si léger, fait d'écorce de

bouleau, et si bien adapté aux nécessités et aux besoins du pays.

Et comme il sait encore habilement dresser la tente et choisir, sous la

forêt, un emplacement favorable, à l'abri du vent et des intempéries! A

l'aide de la hachette qu'il porte toujours à la ceinture, il a vite

coupé les piquets et, sous la toile tendue, dressé un lit de branches de

sapin, moelleux et favorable au sommeil après ces journées de la vie des

bois.

Tels sont aujourd'hui les seuls visiteurs des vallées des Laurentides.

Ce massif montagneux semble former vers le Nord comme la barrière et la

limite des cultures, mais cette barrière ne les arrête pas d'une façon

définitive; elles ont pour ainsi dire sauté cet obstacle, et c'est au

delà de la chaîne des Laurentides que s'effectue la colonisation des

régions voisines du lac Saint-Jean, cette mer intérieure qui, par le

Saguenay, déverse ses eaux dans le Saint-Laurent.

Le nom indien, du lac Saint-Jean: Pikoua-gami (lac plat), rend bien

l'impression qu'on éprouve sur ses rives sans relief et dépourvues de

pittoresque. Mais cette monotonie d'aspect qui désole l'oeil de

l'artiste, réjouit celui de l'agriculteur devant lequel se déroulent de

vastes terres d'alluvions favorables à la culture.

C'est en 1647 que le lac Saint-Jean a été découvert par un missionnaire,

le Père de Quen. Les colons ont tardé de deux cents ans à suivre ses

traces, et ce n'est guère qu'en 1850 que, pour la première fois,

quelques aventureux pionniers sont venus s'établir dans le pays. Comme

toujours, ils étaient conduits par de courageux apôtres, vouant leur

existence au développement de leur pays. L'un d'eux, l'abbé Hébert, a

fondé l'une des premières paroisses créées dans la région, et devenue

aujourd'hui l'une des plus prospères, le village d'Hébertville.

De grands progrès ont eu lieu depuis lors. Un chemin de fer, traversant

la chaîne des Laurentides, a été ouvert il y a quelques années, et met

ces nouvelles terres en relations directes avec Québec. La région du lac

Saint-Jean--des bords mêmes du lac aux rives du Saguenay--renferme

aujourd'hui une population de plus de 30,000 âmes, répartie en un assez

grand nombre de villages, dont quelques-uns sont groupés et forment des

centres importants. Telle est la petite ville de Chicoutimi sur le

Saguenay, dont le port est, chaque année, visité par des navires

d'Europe qui viennent y charger des bois.

La plupart des villages cependant ne forment pas d'agglomération; les

habitations sont éparses, semées au hasard suivant les besoins de la

culture, et distantes quelquefois les unes des autres de plusieurs

milles. C'est l'église, construite en un lieu central, qui sert aux

colons comme de point de réunion. Solitaire durant la semaine, au point

que le voyageur européen s'étonne de trouver, au milieu d'un pays qui

lui paraît inhabité, un édifice si soigné et si bien entretenu, on y

voit chaque dimanche affluer les fidèles; les légères voitures

canadiennes débouchent de toutes parts, arrivent par tous les chemins,

et viennent, en lignes serrées, se ranger devant le porche de l'église.

Dans ce pays, occupé depuis quarante ans à peine, la viabilité est

demeurée dans un état très primitif. La plupart des chemins ne sont que

des pistes encombrées d'ornières, et ne peuvent être suivis que par des

véhicules d'une construction toute spéciale. Aussi, quels chefs-d'oeuvre

de légèreté sont les voitures canadiennes! Deux longues planches

flexibles posées sur les essieux et supportant deux légères banquettes

en composent la partie essentielle. Ce simple véhicule se ploie à toutes

les apérités du sol. Avec cela on passe partout; au grand trot des

vigoureux chevaux canadiens, au milieu des cahots et des heurts, on

franchit les ornières, on monte les côtes et l'on descend les ravins.

Des chemins semblables joignent entre eux les principaux centres de la

région du lac Saint-Jean, et font communiquer les villages des bords du

lac avec la ville de Chicoutimi et le Saguenay. Bientôt une voie ferrée,

aujourd'hui en construction, fera elle-même ce trajet, ouvrant de

nouvelles facilités à la colonisation et reliant par une double issue la

région du lac Saint-Jean aux régions du Sud: d'un côté, par la ligne

ferrée de Québec qui existe déjà, de l'autre, par la voie fluviale de

Chicoutimi et du Saguenay.

Le mouvement de colonisation qui, à l'extrême ouest de la province,

s'avance vers le Nord par la vallée de l'Ottawa et le lac Témiscamingue,

est plus récent encore que celui du lac Saint-Jean, mais il n'est pas

moins audacieux. En 1863, les rives du lac Témiscamingue, bien qu'ayant

été, elles aussi, reconnues dès le dix-septième siècle, étaient

absolument désertes; seul un poste de la Compagnie de la baie d'Hudson

s'y dressait solitaire, et les chantiers d'exploitation forestière

n'atteignaient même pas l'extrémité méridionale du lac.

Aujourd'hui, une colonie florissante, due à l'initiative des Pères

Oblats, occupe une portion de ses rives, et les bûcherons se sont

eux-mêmes avancés bien au delà vers le Nord.

Les communications de la colonie du Témiscamingue avec la ligne ferrée

du Pacifique canadien, qui passe à 150 kilomètres au sud, sont assurées

par un service de petits bateaux à vapeur remontant le cours de

l'Ottawa. Plusieurs rapides interrompent la navigation, et partagent la

rivière comme en trois biefs successifs, sur lesquels trois embarcations

différentes font le service. Les bagages et marchandises sont

transportés de l'une à l'autre à l'aide d'un tramway, de construction

très primitive, mais très économique, ce qui, dans un pays neuf, est une

considération qui doit l'emporter peut-être sur celle du luxe et du

confortable.

Le trajet se fait en deux jours. Les voyageurs trouvent à mi-chemin une

auberge suffisamment confortable pour la nuit, car les embarcations

n'offrent aucun abri et consistent en de simples chalands traînés par

des remorqueurs.

Les moyens de communication se perfectionneront d'ailleurs en même temps

que la colonisation du Temiscamingue fera des progrès. Les promoteurs de

l'établissement de la _Baie des Pères_ ne doutent pas de sa prospérité

future; déjà ils ont arpenté l'emplacement d'une ville, et l'on peut,

dès aujourd'hui, en plein champ, au milieu des moissons et des prairies,

parcourir la rue Notre-Dame et la rue Saint-Joseph! Admirable exemple de

cette confiance en l'avenir si souvent couronnée de succès dans ces pays

des prodigieuses surprises et des progrès imprévus.

Aux régions du lac Saint-Jean et du lac Temiscamingue, ajoutons celle de

la presqu'île de Gaspé: telles sont les trois grandes régions de la

province de Québec livrées depuis peu à la colonisation. Certes, sur

bien d'autres points, il reste de nombreuses et fertiles terres à

concéder, mais ce sont là les poussées extrêmes, et pour ainsi dire le

front de combat, dans cette lutte engagée par le colon contre la nature

primitive.

Ainsi qu'on ne s'étonne pas de l'apparence de désordre, de négligence et

de pauvreté, que ces nouvelles terres prennent quelquefois aux yeux d'un

Européen. Aucune comparaison n'est possible, non seulement avec nos

campagnes d'Europe, si soignées et cultivées depuis de si longues

générations, mais même avec les campagnes canadiennes des environs de

Québec et de Montréal, et toutes les régions du Saint-Laurent colonisées

depuis un siècle ou deux.

Dans les anciennes paroisses nous constatons le résultat du travail des

générations antérieures; nous assistons, dans les nouvelles, au travail

même de création entrepris par la génération présente pour les

générations de demain. Par une vie âpre et rude dans une campagne

désolée, le colon défricheur prépare la vie facile, dont jouiront ses

descendants dans un pays riche et fertile. Ce n'est pas sans travail,

sans peines, et sans déboires, que se sont créés les villages dont nous

admirons aujourd'hui la prospérité, et le poète canadien a pu dire du

voyageur qui, débarquant au Canada, admire la richesse et la beauté du

pays:

Il est loin de se douter du prix

Que ces bourgs populeux, ces campagnes prospères

Et ces riches moissons coûtèrent à nos pères[74].

La richesse présente des anciennes paroisses est un gage de la richesse

future des nouvelles; la prospérité agricole de la province de Québec

est, d'ailleurs, d'une façon générale, attestée par le chiffre de son

exportation. Il s'élève tous les ans à plus de 20 millions de dollars

(100 millions de francs) pour les seuls produits de l'agriculture[75],

chiffre assez éloquent par lui-même pour se passer de tout commentaire.

[Note 74: FRÉCHETTE, _Légende d'un peuple_, p. 63.]

[Note 75: Voir _Esquisse générale de la province de

Québec_, par M. MERCIER. Québec, 1890, broch.]

CHAPITRE XV

RICHESSE COMMERCIALE ET INDUSTRIELLE.

La richesse matérielle de la province de Québec, au point de vue

commercial et industriel, les statistiques suffisent pour la constater.

Elles nous montrent que son mouvement d'affaires est supérieur de 60 à

80 millions de francs à celui de la province d'Ontario, renommée

pourtant pour son activité et sa merveilleuse prospérité.

C'est à plus de 200 millions de francs que s'élève tous les ans la seule

exportation de Québec[76]. Quelles richesses cette province livre-t-elle

donc en si grande abondance à l'étranger? Ce sont celles surtout que lui

fournit la nature même, et que lui procure sa situation pour ainsi dire

privilégiée. Ce sont ses forêts, d'où sort tous les ans, comme nous

l'avons dit plus haut, une valeur de 50 millions de francs; ce sont ses

pêcheries maritimes et fluviales, ce sont ses mines, c'est son

industrie, c'est surtout enfin l'agriculture qui, en produits directs ou

en transit, fait sortir annuellement par ses ports une valeur de 100

millions de francs.

[Note 76: Voy. _Résumé statistique_ publié par le

gouvernement d'Ottawa, année 1886, tableau, p. 192; année

1888, p. 205.]

L'industrie ne fait que de naître, mais elle est déjà florissante, et

donne un démenti à ceux qui accusent les Canadiens d'inactivité et de

stagnation. D'après le recensement de 1881, les capitaux engagés dans

l'industrie dans la province de Québec étaient de 59,216,000 piastres

(296 millions de francs), et le nombre des personnes employées de

85,700.

La plus importante de beaucoup est l'industrie des cuirs; elle occupe à

elle seule 22,000 ouvriers et ses produits fournissent le tiers de

l'exportation totale des objets manufacturés. Son centre principal est

Québec où, dans cette partie de la ville basse qui s'étend le long de la

rivière Saint-Charles, se pressent de nombreuses et importantes

manufactures.

Vient ensuite le sciage des bois, ayant son centre à Hull et à Ottawa,

dont nous avons parlé plus haut, et qui fournit encore un gros chiffre à

l'exportation; une foule d'autres industries enfin, plus modestes dans

leur développement, mais dont l'ensemble donne encore un total

important.

La situation même de la province de Québec est pour elle une richesse.

La navigation du Saint-Laurent lui appartient tout entière; occupant

l'embouchure du fleuve, elle en tient pour ainsi dire les portes et la

clef, et nulle importation, nulle exportation ne se fait d'Europe au

Canada, ou du Canada en Europe, sans passer par ses ports de Québec ou

de Montréal. L'hiver, il est vrai, les glaces en empêchent l'accès,

mais le trafic d'hiver est peu considérable; il serait d'ailleurs

possible, dit-on, d'établir, sur le territoire même de Québec, un port

d'hiver soit à l'extrémité de la presqu'île de Gaspé, dans la baie du

même nom, soit à Tadoussac, à l'embouchure du puissant Saguenay.

Grâce à cette situation privilégiée, près de la _moitié_ du commerce

total du Dominion passe par la province de Québec. En 1887, sur 200

millions de piastres (1 milliard de francs), 90 millions de piastres

(450 millions de francs) sont sortis ou entrés par ses ports!

Le réseau de navigation maritime intérieure est énorme, et la province

de Québec est peut-être la seule contrée de l'Univers qui puisse voir

remonter dans l'intérieur de ses terres les paquebots du plus fort

tonnage sur un parcours de plus de 700 kilomètres! Ajoutez à cela 100

kilomètres sur le Saguenay, que des navires norvégiens remontent tous

les ans pour y charger des bois.

Quant à la navigation fluviale, elle comprend 456 kilomètres sur

l'Ottawa, 125 kilomètres sur le Saint-Maurice et 100 sur le Richelieu.

Le lac Saint-Jean, véritable mer intérieure, lui offre encore les 92,000

hectares de ses eaux.

Sur toutes ces artères navigables, maritimes et fluviales, la province

de Québec possède une flotte de 1,474 bâtiments, dont 300 à vapeur, d'un

tonnage total de 178,000 tonneaux. Le tonnage de la flotte de commerce

française tout en entière est de 900,000 tonneaux, la différence est

loin de correspondre à la différence de population, et semble tout à

l'avantage de nos compatriotes d'Amérique. Le Canada, il est vrai,

comprend dans sa statistique toutes les barques de pêche et

embarcations, mais ce n'est pas de là seulement que vient l'importance

du chiffre: la flotte de Québec comprend de grands navires océaniques,

et la _Ligne Allan_, dont le port d'attache est Montréal, est une des

plus importantes de toutes celles qui mettent l'Amérique en

communication avec l'Europe. Sa flotte rivalise avec celle des grandes

compagnies, et des navires tels que le _Parisian_ (5,000 tonneaux) ne le

cèdent en rien, pour le confort, aux plus beaux transatlantiques.

Dans ce transit important, dans ce mouvement maritime considérable, la

France ne prend malheureusement qu'une bien petite part. Tandis que--vu

la communauté d'origine et les sympathies mutuelles--de nombreux navires

apportant en France les produits canadiens, et portant au Canada les

produits français, devraient traverser l'Océan et relier, comme par une

ligne non interrompue, le port de Québec à nos ports français, notre

commerce avec le Canada--inférieur même à celui de l'Allemagne--ne

s'élève pas au chiffre total d'une dizaine de millions[77].

[Note 77: _Résumé statistique_ publié annuellement par le

gouvernement d'Ottawa.]

Ce port de Québec, où sont reçus avec tant d'enthousiasme nos navires de

guerre, où l'on salue avec tant de bonheur la présence du pavillon

français, semble inconnu à notre marine marchande, et tandis que 8,000

navires anglais, 6,000 navires américains le visitent annuellement, une

centaine de bateaux français, d'un tonnage infime, y paraissent à peine

chaque année, cédant le pas, pour le nombre et le tonnage, aux navires

norvégiens eux-mêmes!

N'accusons pas les Canadiens de ce manque de relations commerciales avec

la France. La faute en est à nous qui, pendant si longtemps, avons cessé

avec eux tout rapport. Mais aujourd'hui que la période d'oubli est

passée, que les relations littéraires et de sympathie sont reprises

depuis longtemps entre les deux peuples, pourquoi les relations

économiques ne se renouent-elles pas aussi?

La Nation canadienne Étude Historique sur les Populations Françaises du Nord de L'Amérique · 第 8 / 19 段