Situées face à face, sur chaque rive du fleuve, ces deux villes

pourraient, à bon droit, se nommer les métropoles du bois. La population

de Hull (13,000 âmes environ) est tout entière occupée dans les

scieries. Nuit et jour des milliers de scies lancent dans l'air leur

strident grincement. Les pyramides de planches s'amoncellent partout. Du

haut de la terrasse du parlement d'Ottawa, qui domine le fleuve d'une

hauteur de trente à quarante mètres, tout un panorama de planches se

déroule à la vue et c'est à peine, tant les rives sont encombrées de

piles de bois, de magasins et d'usines, si l'on aperçoit cette chute de

la Chaudière où le fleuve Ottawa précipite d'un seul coup les quatre

mille mètres cubes de ses eaux!

L'air est imprégné de l'âcre parfum du bois frais. La sciure (le _bran

de scie_, comme disent les Canadiens), encombre tout. Elle vole dans les

rues en poussière impalpable, elle nage sur le fleuve dont elle couvre

la surface comme d'une cuirasse d'or, elle en garnit le fond de couches

épaisses qui vont se stratifiant chaque année et se sont, en certains

endroits, accumulées sur une profondeur de dix à quinze pieds. Toute

cette masse fermente au fond des eaux, et quelquefois, l'hiver,

lorsqu'une glace épaisse oppose sa masse compacte à l'échappement des

gaz qui se forment, de formidables explosions se produisent, brisant la

surface glacée du fleuve et mettant la ville en émoi.

La quantité de bois sciés à Ottawa et à Hull, en 1888, a été de 3

millions de billots, et leur valeur, une fois ouvrés, était de 11

millions de francs.

Telle est, dans la province de Québec, cette industrie forestière sur

laquelle nous avons cru devoir particulièrement insister à cause de son

importance, puisqu'elle fournit chaque année, répétons-le, 50 millions

de francs à l'exportation.

Telle est aussi la vie accidentée et pittoresque de ces bûcherons

canadiens dont la nombreuse armée est dans la forêt comme l'avant-garde

de la civilisation. Derrière eux s'avance l'agriculteur, qui mettra à nu

la terre fertile et en tirera de nouvelles richesses. Après le bûcheron,

nous allons suivre le défricheur et le colon.

CHAPITRE XII

LE PRÊTRE COLONISATEUR ET LE COLON.

Dans l'oeuvre commune qu'ils accomplissent pour le pays, dans la mise en

valeur de ses richesses et de son territoire, le rôle du colon est plus

grand que celui du forestier. Celui-ci ne produit qu'une richesse

passagère et ne laisse rien derrière lui; il détruit et ne crée pas; le

colon, au contraire, fait sortir de la terre une source permanente de

richesse; là où régnait le désert, il fonde un foyer. Il plante un jalon

pour l'accroissement du pays, et c'est à sa puissance qu'il contribue en

même temps qu'à sa prospérité.

Le domaine ouvert à l'activité des Canadiens et à l'accroissement de

leur pays, c'est cette vaste forêt, réserve de terres presque sans

limites. Les premiers colons français en avaient à peine entamé les

bords. Leurs _seigneuries_ ne s'éloignaient guère de la rive des

fleuves, qui servaient de voies de communication pour les réunir entre

elles.

Pour plusieurs générations, ce cadre avait suffi; la population s'y

était multipliée, en avait occupé les terres jusqu'à la dernière

parcelle. Un moment vint pourtant où il fut entièrement rempli. Les

habitants, trop pressés sur un domaine insuffisant, durent chercher de

nouveaux héritages. Mais où les trouver? Les rives du fleuve et de ses

affluents navigables étaient occupées; comment, sans chemins, sans voies

de communication, s'établir dans l'intérieur? L'agriculteur ne peut,

comme le forestier, pénétrer seul dans le désert, il doit rester en

communication directe avec le consommateur de ses produits, et la

population croissante demeurait ainsi enfermée dans cet embarrassant

dilemme: la nécessité d'élargir un domaine trop étroit, et

l'impossibilité d'en sortir.

C'est vers 1835 que des signes d'encombrement commencèrent à se

produire. Déjà quelques Canadiens, fuyant une patrie qui n'offrait pas à

la culture autant de terres que sa population lui procurait de bras,

étaient allés chercher de l'emploi dans les manufactures des États-Unis.

Le mouvement tendait à se généraliser et inquiétait à la fois les

patriotes et le clergé. Les forces vitales du peuple allaient-elles donc

s'écouler ainsi chez une nation étrangère, et quel était l'avenir

religieux réservé aux émigrés, perdus au milieu des populations

protestantes de la République américaine?

Une véritable croisade s'organisa aussitôt pour ouvrir au peuple le

trésor de ses propres richesses, lui faciliter l'accès de son propre

territoire, et lui donner chez lui ce qu'il courait chercher ailleurs.

Des chemins furent ouverts, une propagande active et intelligente

s'exerça.

Comme toujours, le clergé prit la direction de ce patriotique mouvement,

et tout prêtre canadien proposa à ses fidèles la conquête de la terre

comme le plus sûr moyen de gagner le ciel. Le prêtre colonisateur est un

des types caractéristiques du peuple canadien. Mgr Labelle en a été

l'une des figures les plus accomplies. Sa réputation est venue jusqu'en

France, où sa brusque franchise et sa rude parole lui ont attiré de

chaudes sympathies. Considérant la colonisation à la fois comme une

oeuvre patriotique et comme une oeuvre religieuse, c'est lui qui s'écriait

un jour dans un sermon: «Il y a bien des manières d'offenser Dieu, mais

une des plus communes et des plus graves, c'est de ne pas tirer parti

des ressources que la Providence a mises à notre disposition; elle nous

a donné une terre féconde, des mines, des forêts et des cours d'eau. Eh

bien, sous peine d'ingratitude envers Dieu, il faut labourer la terre,

exploiter vos mines et vos forêts et ne pas laisser sans emploi la force

motrice de vos rivières.»

Mgr Labelle avait voué sa vie à la noble tâche de conserver les

Canadiens à leur pays. A lui seul, il a fondé plus de quarante paroisses

dans la province de Québec. A la fin de sa carrière, la grande

popularité dont il jouissait l'avait fait rechercher des partis

politiques, et il avait accepté la direction du département de la

colonisation dans le gouvernement provincial de Québec.

Quel merveilleux enthousiaste et comme il savait vous faire partager sa

foi! C'est dans son bureau de l'édifice du Parlement, à Québec, qu'il

fallait le voir, son crayon à la main, devant tout un amoncellement de

cartes et de plans, crayonnés de rouge et de bleu. Comme il franchissait

du doigt les cours d'eau, comme il remontait les vallées, comme il

poussait en avant ses chers Canadiens et faisait reculer les Anglais!

Puis, finalement, indiquant d'un vaste geste circulaire le domaine qui

doit, du lac Ontario au fleuve Saint-Laurent, appartenir un jour à la

race canadienne-française, avec quelle sûreté d'attitude, de ton et de

geste, il l'y établissait par avance, et, de sa voix prophétique, la

montrait pleine de fierté, projetant sur tout le reste du continent

américain le flambeau de la civilisation française!

Tout prêtre canadien a la noble ambition d'être un Labelle, et partout

où la colonisation a pénétré depuis cinquante ans, dans les cantons de

l'Est comme au lac Saint-Jean, sur le Saguenay comme au lac

Témiscamingue, le nom d'un prêtre est attaché à la fondation de chaque

village. Partout c'est un prêtre actif et patriote qui a exploré la

forêt, reconnu les terrains favorables à la culture, et qui, prenant un

égal souci de l'existence matérielle et de la vie spirituelle de ses

futurs paroissiens, a choisi sur quelque pittoresque détour de la

rivière l'emplacement du moulin à côté de celui de l'église.

Et quelles vaillantes troupes que celles qui marchent derrière ces chefs

dévoués! Quoi de plus courageux, de plus persévérant et plus fort que le

colon canadien! Il faut l'avoir vu sur une terre nouvelle, cet

opiniâtre travailleur, près de la grossière construction de bois où il

abrite sa famille, au milieu des arbres abattus et des troncs à demi

calcinés, dans ce désordre apparent d'une chose qui n'est ni entièrement

détruite, ni remplacée par une autre; alors que la forêt n'est plus, et

que le champ n'est pas encore, à ce point mort entre le chaos de la

destruction et l'harmonie de la création nouvelle; il faut l'avoir vu

défrichant, bûchant, construisant, disputant pied à pied son champ à la

forêt, pour se rendre compte de ce qu'on peut attendre de son énergie et

de sa persévérance. Son travail est dur; il lui faut pour l'accomplir un

bras aussi vigoureux que sa patience est grande. Suivons avec lui ses

procédés de défrichement.

Pour le pionnier qui s'installe dans la forêt, le temps est précieux et

le bois sans valeur: il faut mettre le sol à nu au plus vite, et les

moyens les plus rapides sont les meilleurs. Le feu lui-même n'est pas un

destructeur trop puissant; c'est lui que le colon appelle à son aide.

Si la portion de la forêt qu'il défriche n'est peuplée que de _bois

mou_, c'est-à-dire d'arbres de petite venue et de broussailles, il abat

le tout sur place, il _fait un abatis plat_, suivant son expression, et,

durant toute une saison, il laisse sécher cet inextricable fouillis de

branchages. L'année suivante, il met le feu à l'un des angles. Activée

par le vent, la flamme court, s'étend avec rapidité, embrase bientôt

l'étendue entière de l'abatis, et ne s'arrête que devant les larges

tranchées ménagées tout autour pour que l'incendie ne puisse gagner au

delà. Pendant des semaines l'immense brasier brûle et se consume; il

n'en reste plus bientôt que quelques amas de cendres qui, répandues sur

le sol, servent d'engrais pour les récoltes futures.

Le terrain à défricher est-il, au contraire, peuplé de futaie, de _bois

franc_, suivant l'expression canadienne, le colon n'abat tout d'abord

que les broussailles végétant sous le dôme élevé des hautes cimes. C'est

le _sarclage_, dont le produit est immédiatement mis en tas et brûlé. Le

terrain ainsi nettoyé de tous ces _embarras_, les grands arbres

demeurent seuls et sont facilement abattus, dépouillés de leurs branches

qu'on brûle, et débités en billes de 10 à 20 pieds de longueur.

Traînées par une vigoureuse paire de boeufs, ces billes sont rassemblées

en un lieu élevé, puis, à l'aide de leviers, amoncelées en bûchers plus

ou moins nombreux, suivant l'épaisseur même de la forêt qu'on détruit.

C'est là ce qu'on appelle _tasser le bois_. On obtient en moyenne six ou

sept tas par acre de terrain. A ces tas de _bois franc_, le feu peut

être mis de suite, leur masse produisant un brasier d'une chaleur

intense qui les consume, en plein hiver même, au milieu des neiges et

des glaces. Amoncelée et recueillie avec soin, la cendre, n'étant pas

mélangée de terre comme celle que produit sur le sol la combustion du

bois mou, peut servir à la fabrication de la potasse, et c'est là, pour

le colon, un premier et assez important revenu.

En six jours, un bûcheron canadien peut sarcler, abattre, ébrancher et

couper par billes un arpent de forêt; une paire de boeufs et trois hommes

armés de leviers sont nécessaires pour mettre les billes en tas, ce qui

porte les frais de défrichement en bois franc à 10 piastres (50 francs)

l'arpent en moyenne; ils sont de 12 piastres (60 francs) dans le bois

mou, le travail--moins pénible--y étant plus long et plus minutieux.

Ne croyez pas que là s'arrêtent les peines du colon, et qu'il va pouvoir

profiter de suite de cette terre qu'il a si péniblement mise à nu. Le

feu n'a détruit que la surface, les souches sont restées dans le sol et

opposent à la charrue l'obstacle persistant de leurs racines. Les

enlever de main d'homme serait beaucoup trop coûteux; c'est à la nature

elle-même qu'il faut s'en remettre pour leur destruction; ce n'est qu'au

bout de six à neuf ans, lorsqu'elles sont en grande partie consumées par

la pourriture et les insectes, que le premier labour devient possible.

Jusque-là, le colon doit se contenter de herser la surface, et de

transformer la terre en prairie ou pacage.

Le labourage lui-même ne détruit que lentement les derniers vestiges du

bois; bien longtemps encore, au milieu des champs déjà fertiles,

d'opiniâtres souches dressent tristement leur mince silhouette noire,

humbles monuments funèbres des pins géants tombés et ensevelis dans ce

cimetière de la forêt.

Ce n'est pas peu de chose, on le voit, que de disputer le sol à cette

force opiniâtre de la végétation forestière. Des bras robustes, un

courage persévérant, et l'indispensable concours du temps, sont à la

fois nécessaires pour en venir à bout; aussi le Canadien est-il devenu

le pire ennemi de cet arbre à qui, pied à pied, il a dû disputer son

champ; il le détruit avec fureur, quelquefois par plaisir et sans

nécessité. Jamais, près de sa maison, il ne le conservera pour son

agrément; il fait place nette, et l'idée du frais ombrage, des nids

printaniers et des oiseaux gazouillants cédera toujours devant celle

d'_un champ bien «planche»_.

Excusable rancune, car, malgré tout son courage, malgré son travail

incessant, le colon défricheur n'est quelquefois que bien faiblement

récompensé, et les récoltes qu'il obtient ne l'indemnisent pas toujours

de ses peines. Mais rien ne l'abat, rien ne le désespère, ni les échecs

ni les déboires. S'est-il trompé, sous la forêt qu'il a mise à nu a-t-il

trouvé un sol ingrat, il abandonne le champ qu'il a ébauché, la maison

qu'il a construite et s'en va, suivi de sa famille, chercher plus loin

un sol plus rémunérateur.

Aussi voit-on quelquefois par les chemins des maisons à demi achevées,

squelettes de bois que secoue le vent et que consument les éléments,

ruines précoces, mélancoliques témoins de bien des peines et de bien des

sueurs perdues. Ne vous apitoyez pas trop pourtant en les voyant; les

ruines des jeunes pays d'Amérique n'ont rien de triste comme celles des

vieux pays d'Europe; elles ne rappellent pas la mort et le regret, mais

la vie et l'activité. Soyez sûr que celui qui a dû abandonner cette

demeure avant de l'avoir terminée, a su déjà se créer ailleurs, par un

labeur persévérant, un foyer plus stable et plus heureux.

Il semble que le colon canadien obéisse à une impulsion providentielle

et qu'en défrichant il entonne ce chant d'un poète américain: «Frappons,

que chaque coup de hache ouvre passage au jour; que la terre, longtemps

cachée, s'étonne de contempler le ciel! Derrière nous s'élève le murmure

des âges à venir, le retentissement de la forge, le bruit des pas des

agriculteurs rapportant la moisson dans leur demeure future!»

CHAPITRE XIII

LA LÉGISLATION FAVORISE LA COLONISATION.

La législation tout entière de la province tend à favoriser la

colonisation: système de propriété, mode de concession des terres,

organisation administrative et municipale, tout concourt à ce résultat.

Le système de propriété, différent d'abord entre le Haut et le

Bas-Canada, est unifié depuis que la loi de 1854 a aboli la tenure

seigneuriale.

Après la conquête, les Anglais avaient respecté sur toutes les terres

déjà concédées le mode de propriété établi par le gouvernement français,

mais ils ne l'étendirent pas au delà; toutes les nouvelles concessions

faites aux loyalistes, après la guerre d'indépendance, le furent en

pleine propriété, libre de toute charge: _free and common soccage_.

Ainsi, à côté du Bas-Canada français, où la propriété demeurait soumise

au système seigneurial, se forma la province du Haut-Canada, où la

propriété fut libre[70].

[Note 70: Les concessions faites aux Anglais dans les

cantons de l'Est qui, en 1791, furent compris dans les

limites de la province de Québec, avaient été faites

également en propriété libre.]

Tant que les deux provinces demeurèrent séparées, ces différences de

législation ne choquèrent pas les Canadiens-Français; habitués au régime

sous lequel ils vivaient, ils ne songeaient pas à en demander le rappel.

Mais lorsque, après 1840, les provinces se trouvèrent réunies sous un

même gouvernement, la différence les frappa davantage, et l'opinion

publique commença à réclamer l'abolition de la tenure seigneuriale. Le

mouvement gagna peu à peu, et vers 1848, cette question devint le

tremplin politique, l'arme de combat dont, pendant plus de cinq ans, se

servirent les partis dans les luttes électorales.

Au début de la colonisation, le système seigneurial avait eu son

utilité; comment il avait favorisé à la fois le seigneur, le colon et la

colonie tout entière, nous l'avons expliqué plus haut.

Mais la raison d'être des institutions change en même temps que les

circonstances qui les ont fait naître. Déjà peuplé d'une façon assez

dense sur bien des points, possédant de grandes villes, le pays n'avait

plus besoin de ces _entrepreneurs de peuplement_ qu'avaient été les

seigneurs; le progrès était assez avancé pour continuer de lui-même. La

liberté devait être désormais un encouragement plus puissant que cette

sorte de tutelle et de protection, fournie jadis par le système

seigneurial, aux débiles origines de la colonie. La banalité des

moulins, les rentes annuelles, les droits de mutation, institués presque

comme des garanties pour le censitaire, étaient devenus de véritables

charges.

Arrivé à l'aisance par son travail et par celui de ses ascendants, le

censitaire considéra comme une lourde servitude l'obligation de porter

son blé au moulin banal, oubliant que son aïeul avait été heureux, un

siècle auparavant, de pouvoir user de ce moulin, que la loi obligeait le

seigneur, sous des peines assez sévères, à construire et à entretenir.

La rente annuelle et les droits de mutation ne représentaient-ils pas

aussi le prix de la terre elle-même? Gratuitement, sans aucune avance de

capital, ainsi que le voulait la loi, le seigneur l'avait livrée au

colon: les droits seigneuriaux représentaient l'équivalent de cette

avance; c'était la reconnaissance d'un service rendu.

Si la réforme était urgente et nécessaire, la justice exigeait donc

qu'elle consistât, non dans la suppression des droits seigneuriaux, ce

qui eût été une véritable spoliation, mais dans leur rachat. C'est dans

ce sens en effet qu'elle fut, en 1854,--durant l'administration, restée

si populaire, du grand gouverneur lord Elgin,--opérée suivant un vote

émis par les Chambres canadiennes.

Une somme de 25 millions de francs fut affectée par la loi au rachat des

droits de banalité et de mutation. Quant à la rente annuelle, on laissa

aux censitaires eux-mêmes le soin de s'en affranchir en remboursant au

seigneur le capital. Beaucoup d'entre eux ont jusqu'ici préféré

continuer à acquitter la rente.[71]

[Note 71: Comme il n'y avait pas de droits seigneuriaux à

racheter, ni dans le Haut-Canada, ni dans les cantons de

l'Est, on dut leur offrir une indemnité équivalente à la

somme votée en faveur des régions françaises. Le Haut-Canada

reçut 15 millions de francs, et les cantons de l'Est 4

millions.]

Ainsi fut supprimé, sans secousses et sans léser aucun intérêt, le

système de propriété seigneuriale. Utile au moment de son institution,

il s'éteignit le jour où il cessa de l'être, n'ayant à aucune époque

causé la moindre oppression ni la moindre injustice, ayant même excité

si peu de rancune dans l'esprit du peuple, que le grand tribun populaire

Papineau, plébéien de naissance, mais possesseur d'une seigneurie, fut,

dans les Chambres, son dernier défenseur!

Un seul mode de propriété subsiste dans la province de Québec depuis la

loi de 1854, et toutes les concessions nouvelles, à titre gratuit ou à

titre onéreux, sont faites en propriété libre.

Mais ces concessions, à qui appartient-il de les faire et suivant

quelles règles le sont-elles?

C'est aux provinces que la constitution fédérale de 1867 a laissé la

disposition de toutes les terres du domaine public situées sur leur

territoire respectif; et c'est là une de leurs plus importantes

prérogatives.

Le domaine public, _les terres de la couronne_ (c'est le terme officiel)

de la province de Québec couvrent, nous l'avons déjà dit, une immense

étendue, et forment une réserve inépuisable qu'il faudra bien des

générations, bien des siècles encore, pour occuper entièrement[72]. Une

petite portion, bien minime par rapport à l'ensemble, a pu être arpentée

jusqu'ici. Mais telle qu'elle est, elle dépasse encore de beaucoup les

besoins actuels.

[Note 72: La province de Québec comprend dans ses limites

actuelles (sans y comprendre le territoire qu'elle revendique

jusqu'à la baie d'Hudson) 120,763,000 acres, dont 10,678 sont

compris dans les anciennes seigneuries, et 11,744,000, plus

récemment occupés. Il reste donc une aire de 98,341,000 acres

disponibles, dont 20 millions de bonnes terres arables. Il y

en a 6 millions d'arpentés. (MERCIER, _Esquisse_.)]

Un ministre, _commissaire des terres de la couronne_, est chargé de ce

département, un des plus importants des départements ministériels de la

province. Il a sous sa direction les arpenteurs et les agents chargés de

la vente des terres.

Le rôle des arpenteurs est des plus importants. Ce sont eux qui tracent,

à travers la forêt, ces lignes qui divisent le pays en cantons de forme

géométrique. Les cantons sont partagés en _rangs_ longitudinaux, et les

rangs en _lots_ de soixante acres environ.

C'est une vie aventureuse et pénible que celle de l'arpenteur. Il est

pour ainsi dire l'éclaireur de la civilisation; c'est dans le désert,

bien loin des pays habités, qu'il va planter sa tente. Ses compagnons

sont l'Indien et le traitant de fourrures, l'agent de la Compagnie de la

baie d'Hudson, vivant solitaire sur quelque lac perdu dans le Nord. Les

voyages des arpenteurs sont de véritables expéditions, et quelques-uns

sont connus pour les progrès qu'ils ont fait faire à la connaissance

topographique des régions du Nord. L'un d'eux, M. Bignell, a fait au lac

Mistanini, dont l'étendue et la forme sont encore voilées comme d'une

sorte de mystère, plusieurs explorations remarquables.

Les _lots_, que les arpenteurs préparent au colon, lui sont livrés, soit

à titre gratuit, soit à titre onéreux.--A titre onéreux bien entendu

pour les meilleurs et les mieux situés.--Dans les deux cas, la

concession est soumise à des conditions particulières, les unes ayant en

vue l'avantage de l'acquéreur, et destinées à encourager la

colonisation, d'autres imposées comme garantie de sa bonne foi, de son

intention sincère de mettre la terre en culture, non d'escompter sa

plus-value à venir. A une terre nouvelle il faut des agriculteurs, non

des spéculateurs; le travail de l'un enrichit le pays, le trafic de

l'autre le ruine.

En faveur du colon, la loi dispose que le prix d'achat pourra être

acquitté par termes, un cinquième seulement en prenant possession du

lot, les quatre autres, par annuités successives. En faveur du colon

encore, la loi déclare que le lot sur lequel il s'établit ne pourra être

ni hypothéqué ni vendu pour dettes antérieures à la concession; elle

déclare insaisissable, tant pour dettes antérieures que pour dettes

_postérieures_, un grand nombre d'objets mobiliers, dont la liste est

longue et curieuse, et parmi lesquels nous pouvons citer: la literie et

le vêtement, la batterie de cuisine et la vaisselle, les outils, et

même--remarquons ceci, c'est un indice de l'instruction dans la classe

agricole--une bibliothèque! Parmi les volumes qu'il possède, le colon

saisi peut en conserver dix à son choix. Citons encore, parmi les

objets les plus importants, tout le combustible et les provisions de

bouche à l'usage de la famille pour trois mois; toutes les voitures ou

instruments d'agriculture avec deux chevaux ou boeufs de labour, quatre

vaches, dix moutons, quatre cochons, huit cent soixante bottes de foin

et les autres fourrages nécessaires pour compléter l'hivernement de ces

animaux.

On ne voit pas bien, après cette longue énumération, ce qui peut rester

à saisir. Et pourtant le législateur voulait aller plus loin encore; il

s'est arrêté devant la crainte de ruiner, par une protection outrée, le

crédit du colon et de le desservir au lieu de lui être utile.

Voici, d'autre part, les conditions imposées au colon comme garantie de

sa bonne foi. Un délai de quelques mois lui est accordé pour se rendre

sur sa concession; il doit y construire une maison _habitable_ d'au

moins 16 pieds sur 20, y résider pendant deux ans au moins, et défricher

dans l'espace de quatre ans une étendue d'au moins 10 acres par centaine

d'acres concédés.

Lorsqu'il a rempli toutes ces conditions il obtient, comme disent les

Canadiens, _sa patente_, c'est-à-dire un titre de propriété définitif.

La Nation canadienne Étude Historique sur les Populations Françaises du Nord de L'Amérique · 第 7 / 19 段