de Québec. Les lignes de démarcation politique ou administrative qui les
enserrent, ne sont nullement des barrières pour leur expansion; ils les
franchissent de toutes parts, et tout autour de leur province ils ont
formé, en territoire étranger, comme une zone de race et de langue
française qu'ils élargissent tous les jours.
Ces progrès de la population canadienne à l'encontre de leurs voisins,
nous les étudierons plus loin, mais avant de parler des hommes,
décrivons le pays: avant les acteurs, le décor!
Pour se développer, une nation doit se nourrir, et son accroissement est
intimement subordonné à la richesse productive du pays qu'elle occupe.
Quelle est la richesse du territoire des Canadiens; quelle est
l'étendue, quels sont les produits de la province de Québec, leur centre
et leur citadelle?
La _province de Québec_, c'est là un nom modeste, relativement aux
territoires qu'il désigne. Que ce nom de province ne les fasse pas
comparer à ceux de quelque province de France ou d'Europe. La superficie
des territoires embrassés par la province de Québec,--669,000 kilomètres
carrés,--la France entière ne l'atteint pas, et de tous les États
européens, la Russie seule en dépasse le chiffre.
Deux grandes villes, les plus importantes de toute la Confédération
canadienne, l'une par le lustre de son histoire, l'autre par le chiffre
de sa population et son activité commerciale, sont l'orgueil des
Canadiens-Français.
Québec se glorifie de ses souvenirs militaires, et vante avec orgueil
ses Frontenac et ses Montcalm. Seule de toutes les cités d'Amérique elle
est plus célèbre encore par son histoire que par ses richesses.
Un spectacle admirable attend le voyageur qui débarque à Québec. De
l'immense terrasse qui règne sur son rocher, dominée elle-même par les
murailles de la citadelle, le spectateur embrasse un des plus beaux
panoramas qui se puisse voir: à ses pieds l'oeil plonge dans les rues qui
bordent le port, toutes pleines de mouvement et d'où s'élève le lourd
bruit des voitures et des chariots; plus loin, les quais, où se chargent
et se déchargent de nombreux navires; plus loin encore, le fleuve
majestueux et large, où se croisent barques et paquebots, où les
élégantes et rapides voiles blanches des goélettes coupent la fumée
noire des lourds et puissants remorqueurs. Au delà, bornant l'horizon,
la pointe Lévis, toute couverte d'habitations et de verdure, l'île
d'Orléans, avec ses nombreux villages, puis, la vaste plaine, au fond de
laquelle les Laurentides découpent leurs crêtes boisées et montrent de
loin leurs vallées déchirées et sombres.
Si nous remontons le fleuve, autre cité, autre perle: Montréal!
Montréal est la ville la plus importante du Canada; elle est la septième
de l'Amérique entière pour sa population, mais l'une des premières sans
contredit par sa situation et sa beauté. Sur les flancs du mont Royal,
qui la domine et lui a donné son nom, un parc splendide fait circuler
ses allées sous l'ombre des arbres séculaires; leurs gracieuses courbes
et leurs douces pentes conduisent au sommet de la montagne. De là le
regard embrasse la ville et son port, traverse le vaste Saint-Laurent et
s'arrête, à la rive opposée, sur de jolis villages aux clochers pointus,
rendus si petits par la distance qu'ils semblent des jouets d'enfant mis
en ordre sur le rivage. Au delà, une plaine immense toute couverte
d'habitations court jusqu'à l'horizon, formé d'une ligne bleuâtre de
montagnes à peine estompées sur le ciel.
Telles sont les deux grandes cités de la province de Québec; le
territoire tout entier est digne de telles capitales.
Le fleuve le plus important et le plus majestueux de l'univers; des
rivières auprès desquelles nos fleuves sont des ruisseaux; d'admirables
forêts; des mines encore inexplorées; des terres fertiles, voilà en
résumé la province de Québec, le vieux Canada français, la jeune France
américaine de l'avenir.
Sa configuration géographique est remarquable. L'estuaire du
Saint-Laurent, immense artère par laquelle le pays reçoit la vie,
conduit jusqu'à son coeur, jusqu'aux grandes cités de Québec et de
Montréal, les plus puissants navires venus d'Europe à travers l'Océan.
Dans cette grande voie fluviale, des affluents nombreux, partis du nord
et du sud, déversent la masse de leurs eaux. Les plus grands viennent du
nord; sortis des plaines immenses et marécageuses qui forment, entre le
bassin de la baie d'Hudson et celui du Saint-Laurent une séparation
indécise, ils ont, dans leur course puissante, traversé la barrière que
leur opposait la chaîne des Laurentides; à travers les rochers, ils se
sont fait un chemin, et franchissent cet obstacle par une suite de
rapides et de chutes.
Des trois principaux de ces affluents du nord, le plus étendu, l'Ottawa
(ou pour l'écrire à la française, la Rivière des Outaouais, du nom des
Indiens qui habitaient autrefois ses bords), plus long que le Rhin, plus
abondant que le Nil, déroule ses flots sur une longueur de 615 milles et
débite, aux hautes eaux, 4,000 mètres cubes d'eau par seconde. Ses
tributaires sont eux-mêmes des fleuves d'une longueur moyenne de 200
milles.
Un autre affluent du nord, le Saint-Maurice, à l'embouchure duquel
s'élève la petite ville de Trois-Rivières, arrose une étendue de 280
milles.
Le Saguenay enfin, non pas le plus long, mais de beaucoup le plus
important de tous les affluents du Saint-Laurent, profond de près de 300
mètres, bordé sur ses deux rives de rochers escarpés qui font
l'admiration des touristes, accessible sur la moitié de son cours aux
navires du plus fort tonnage, large de plusieurs milles, présente plutôt
l'aspect d'un golfe sinueux entrant profondément dans les terres que
celui d'un fleuve au cours régulier et constant.
Les affluents de la rive sud n'ont pas la même importance
hydrographique, mais la population se presse sur leurs bords, bien plus
dense que sur ceux des affluents du nord. Les deux plus connus sont la
rivière Richelieu, qui sort du lac Champlain et aboutit dans le
Saint-Laurent au sud de Montréal, et la rivière Chaudière, dont le cours
arrose, au sud de Québec, le riche comté de la _Beauce_, nom que les
habitants ont voulu donner à la contrée, en souvenir, sans doute, de
leur pays d'origine, ainsi qu'en témoignage de sa fertilité.
Et les lacs! De véritables mers intérieures! C'est le lac Saint-Jean,
qui couvre de ses eaux 92,000 hectares; le lac Témiscamingue, 85,000
hectares, et une multitude de lacs de moindre importance, reliés entre
eux par de gracieuses et pittoresques rivières. Le pays est comme
sillonné d'un réseau de cours d'eau, navigables aux seuls canots à cause
de la rapidité de leur cours, mais qui, par là même, fournissent à
l'industrie la force motrice de leurs chutes.
Avec cela, des montagnes pittoresques, mais ne présentant pas de sommets
inaccessibles, et dont toutes les vallées pourront un jour être
utilisées pour la colonisation et la culture; tel est le tableau général
de la province de Québec.
La plus grande partie de cet immense et beau territoire est encore, il
est vrai, le domaine exclusif de la forêt. Lorsque du haut de la
terrasse de Québec on admire cette splendide campagne couverte
d'habitations, que l'on voit les lignes ferrées sillonner au loin la
plaine, il est curieux de se dire qu'à dîx lieues à peine de cette
civilisation, sur ces hauteurs boisées des Laurentides qui ferment
l'horizon, les arbres dont on aperçoit les cimes sont les premières
sentinelles du désert! Ce verdoyant et gracieux rideau, c'est la lisière
d'une forêt sans bornes, dont les dernières branches plongent, à 200
lieues de là, dans les eaux glacées de la mer d'Hudson!
Ce désert, c'est la richesse même du pays, c'est la réserve de l'avenir!
Cette immense forêt dont l'imagination atteint péniblement les bornes,
c'est le domaine ouvert à l'activité des Canadiens. C'est là que vont
pénétrer le bûcheron avec sa hache et le colon avec sa charrue: l'un
pour en faire sortir tous les ans ces produits des forêts qui, exportés
au loin, procureront en échange au pays l'aisance et la richesse, les
autres pour transformer la forêt en moisson, remplacer par la vie et le
bruit le silence et la solitude, et faire sortir du néant des hameaux et
des villes.
Dans ces cités, nées du travail du colon, fleuriront à leur tour le
commerce et l'industrie; telle est la marche du progrès, la gradation du
travail humain, aux prises avec la nature primitive.
CHAPITRE XI
LA FORÊT ET LES FORESTIERS.
Suivons d'abord les bûcherons dans les limites les plus reculées de la
forêt. Ses vastes étendues appartiennent au domaine public des
provinces, qui en disposent à leur gré, soit pour l'exploitation des
bois, soit pour la colonisation et le défrichement.
La province de Québec possède le plus riche domaine forestier. Il
s'étend, au nord du Saint-Laurent, sur une superficie d'environ 120,000
milles carrés[66], couvrant encore, malgré les progrès de la
colonisation, les neuf dixièmes du territoire. Près de 30,000 bûcherons
sont tous les ans employés à son exploitation, et la valeur des produits
qu'ils en retirent dépasse 50 millions de francs[67]!
[Note 66: 47,037 milles carrés octroyés pour
l'exploitation et 68,136 milles carrés disponibles. (MERCIER,
_Esquisse de la province de Québec_, 1890.)]
[Note 67: C'est le chiffre de l'exportation des bois de
la province de Québec. Le chiffre total pour tout le Dominion
est de 100 millions de francs. On voit qu'à elle seule la
province de Québec en fournit la moitié.]
Ne vous effrayez pas de ces chiffres; ne craignez pas de voir
rapidement disparaître la forêt soumise à un tel régime: sur de
pareilles étendues, l'homme ne peut détruire aussi rapidement que la
nature crée. Il est certain que la limite des bois exploitables recule
peu à peu vers le nord, mais ce mouvement est d'une lenteur qui le rend
imperceptible. Suivant un rapport officiel de 1856[68], la seule vallée
de l'Ottawa contenait alors une réserve _actuelle_ suffisante pour
fournir, pendant un siècle, à cette exportation de 50 millions par an,
et cela sans tenir compte du bois qui pourrait repousser dans
l'intervalle.
[Note 68: Cité par S. DRAPEAU, _Études sur la
colonisation du Bas-Canada_. Québec, 1863, in-8º.]
D'ailleurs, si l'exploitation change la valeur de la forêt, elle n'en
modifie guère l'aspect. Les spéculateurs ne la saccagent pas autant
qu'on pourrait le croire; non pas qu'ils soient retenus par aucun
scrupule artistique ni philanthropique, mais parce que leur intérêt ne
les y pousse pas. Les frais de transport étant énormes, ils n'abattent
que des arbres choisis sur de grands espaces; tout le reste demeure
intact, et l'oeil n'aperçoit d'abord aucune différence entre les portions
exploitées et celles où le bûcheron n'a pas encore promené sa hache.
Le feu est, pour la forêt, un ennemi autrement redoutable que l'homme.
Allumé par la foudre ou par l'imprudence de quelque bûcheron, l'incendie
peut se propager sans obstacles sur des centaines de lieues. Toute la
région du Saguenay fut ainsi dévastée il y a une vingtaine d'années. Ce
fléau est impuissant lui-même à diminuer, d'une façon sensible,
l'immense domaine forestier; dans les _brûlés_ (c'est le nom que donnent
les Canadiens aux espaces dévorés par le feu), le bois reprend peu à peu
le dessus, et l'on voit, au bout de quelques années, les troncs calcinés
des vieux arbres dominer, de leurs noirs squelettes, la masse verdoyante
qui repousse à leurs pieds.
La province de Québec n'aliène pas son domaine forestier; elle ne
l'exploite pas non plus elle-même. Elle le loue par lots, ou _limites_,
suivant l'expression officielle, et de ces locations elle retire tous
les ans un revenu d'environ 3 millions de francs (600,000 piastres).[69]
[Note 69: Rapport du commissaire des Terres de la
Couronne pour 1892.]
Le commerce des bois n'est pas accessible à tous: un personnel nombreux
à entretenir, des transports difficiles, nécessitent une mise de fonds
considérable qui ne le rend possible qu'à un nombre restreint de
capitalistes. Les marchands de bois sont, par leur richesse, presque une
puissance dans le pays.
La vallée de l'Ottawa, dans son cours supérieur, est la plus riche de
toutes les régions forestières canadiennes. A elle seule, elle fournit
les trois quarts des bois abattus dans toute la province; tous les ans
elle occupe près de dix mille ouvriers forestiers; en 1889 un seul
négociant d'Ottawa, M. Mac-Kay, en avait engagé quinze cents.
C'est une véritable armée, presque une invasion. Au commencement
d'octobre, les auberges, les chemins de fer, les bateaux à vapeur,
retentissent des chants de ces joyeux compagnons. Profitant de leurs
dernières heures de liberté, ils se préparent, par une gaieté un peu
bruyante, à la captivité de six mois qu'ils vont subir, séparés du reste
de l'univers par la forêt, la neige et les glaces. Pour tout voisinage,
ils n'ont à espérer que celui de quelque tribu indienne campée dans sa
Réserve; une fois seulement dans la saison ils reçoivent la visite d'un
missionnaire qui, vers Pâques, vient leur faire remplir leurs devoirs
religieux, car tous sont de fervents catholiques.
La petite ville de Mattawa, leur principal rendez-vous avant de monter
dans les _chantiers_, ne doit qu'à eux son existence, et n'a guère
d'autres maisons que des hôtelleries. Quand ils partent à l'automne, et
quand ils reviennent au printemps, elle est bondée; lorsqu'ils sont
passés, elle est vide.
C'est là que cette armée se divise. Sous la conduite du chef de
chantier, du _foreman_, chaque groupe gagne la limite sur laquelle il
doit travailler. Laissant bien loin derrière nous le dernier village, la
dernière ferme et le dernier champ cultivé, pénétrons avec eux dans la
forêt.
Supposons-nous au sommet de quelque haute colline: un océan de verdure
s'étale devant nous et se prolonge, sans interruptions et sans
clairières, sur des centaines de lieues vers le Nord. Seuls, les lacs,
les rivières et les torrents, viennent couper de leurs eaux ces
immensités boisées; encore les broussailles rongent-elles leurs rives et
semblent-elles, en allongeant sur l'eau leurs branches pendantes,
jalouses d'en diminuer la surface.
La forêt est aussi diverse d'aspect que variable de valeur marchande.
Ici dôme élevé de verdure, là inextricable fouillis de broussailles,
tantôt elle darde vers le ciel la haute mâture de ses pins géants,
tantôt elle présente humblement le triste profil de ses épinettes
rabougries, dont les pauvres branches décharnées pendent comme de
misérables haillons, donnant au paysage cette impression de mélancolique
abandon, si souvent ressentie par le voyageur, dans les forêts du nord
de l'Amérique.
Dans cette solitude, s'élève la solide et massive demeure où les
bûcherons, leur travail terminé, se réunissent chaque soir.
Le _chantier_ (car ils nomment ainsi, non pas comme les ouvriers le font
chez nous, le lieu où ils travaillent, mais celui où ils prennent leur
repos) est un bâtiment de 15 mètres de long environ, sur 8 de large. Les
murs sont faits de troncs d'arbres aplanis sur deux de leurs faces,
posés l'un sur l'autre et assemblés _à demi-bois_ dans les angles. Le
toit, formé lui-même de pièces de bois plus légères dont les interstices
sont bouchés avec de la mousse, est percé dans son milieu d'une large
baie, par où s'échappe la fumée et pénètre la lumière; c'est, avec la
porte, la seule ouverture de la massive construction.
Pénétrons dans l'intérieur. Une seule salle l'occupe tout entier; au
centre, sur un énorme brasier dont les cendres croulantes sont
maintenues par un cadre de pièces de bois, des arbres entiers brûlent en
pétillant; c'est la _cambuse_, c'est le centre et l'âme du chantier,
c'est le foyer des forestiers.
Tout autour, contre l'épaisse muraille de bois, les lits s'alignent en
deux rangées superposées. Ne cherchez là ni matelas, ni draps: une
épaisse couche d'élastiques branches de sapin est le meilleur des
sommiers. Étendez-y une chaude couverture de laine; cela suffit aux
travailleurs de la forêt.
Si vous levez la tête, par l'ouverture béante du toit, d'où s'échappe en
tourbillonnant la fumée bleuâtre et pleine d'étincelles, vous pouvez,
durant le jour, apercevoir le clair rideau du ciel, et, le soir, le
lointain scintillement des étoiles, dans la sombre profondeur de la
nuit.
C'est là que, la journée finie, les bûcherons rentrent un à un. Déjà
quelques-uns, accroupis devant le vaste flamboiement de la _cambuse_,
les mains tendues vers la flamme, ont allumé leur pipe à la braise du
foyer. Le feu monte en tournoyant vers le ciel, projetant à la fois dans
la vaste pièce une réconfortante chaleur et une éclatante lumière, et
tandis qu'au dehors la neige tombe, la gelée pince, et la forêt gémit
sous la bise, ici règnent le repos, le calme et la gaieté.
De temps en temps un retardataire arrive; la porte en s'ouvrant laisse
apercevoir la nuit et pénétrer une bouffée d'air froid. Le nouveau venu,
en se frottant frileusement les mains et secouant la neige qui fond sur
ses vêtements, vient prendre place autour du foyer. Puis, quand tous
sont rentrés, quand tous ont puisé, dans la grande marmite mijotante,
leur frugal mais abondant repas, les conversations s'engagent et les
histoires commencent.
La France est--en la présence d'un Français--l'objet de toutes les
questions. Ils ne la connaissent pas beaucoup la France, ces braves
bûcherons, mais ils l'aiment tout de même. Ils savent qu'elle est bien
loin, au delà de la mer, et qu'ils ne la verront jamais, mais c'est de
là que sont venus leur grands-pères, c'est leur pays, et cela leur
suffit pour l'aimer.
--«Avez-vous des forêts? Avez-vous des sauvages?» Des forêts sans
sauvages! Ils n'en reviennent pas d'étonnement!
L'histoire de France elle-même les intéresse autant, mais leur est aussi
peu familière que sa situation ethnographique. Napoléon! voilà le héros
de tous leurs récits, et quelles proportions fantastiques ils lui
donnent! Dans leur bouche, ce n'est plus un homme, c'est un demi-dieu,
si au-dessus de l'humanité, que les narrateurs eux-mêmes en viennent à
douter de son existence réelle. Napoléon, pour eux, c'est une sorte de
grand fantôme qui, pendant de longues années, a fait trembler les
Anglais: «On tirait sur lui... à boulets rouges! Il vous les
_poignait_ à deux mains et les renvoyait sur les ennemis!» Et c'est
avec une mimique expressive que le narrateur--un peu _gouailleur_ et
sceptique--faisait, en s'arc-boutant de toutes ses forces, le geste de
_poigner_ le boulet, de l'élever péniblement au-dessus de sa tête, pour
l'envoyer avec vigueur dans le camp opposé.
Après maint récit, les conversations finissent par s'éteindre. Roulé
dans sa couverture, chacun cède au sommeil. Seul, l'ardent brasier de la
cambuse veille dans le chantier silencieux perdu dans la forêt.
Dès l'aube, les bûcherons sont sur pied. Pour le travail ils sont
divisés par _gagnes_, suivant l'expression consacrée par eux. Chaque
gagne se compose de six hommes: deux bûcherons qui abattent les arbres,
deux _piqueurs_, qui en dégrossissent les quatre faces, et deux
_équarreurs_ qui les aplanissent d'une façon parfaite. A chaque gagne
sont joints quelques _«coupeux» de chemins_, dont le rôle est de
tailler, à travers les broussailles, les pistes par où chaque pièce de
bois sera traînée jusqu'à la rivière voisine. Les salaires de ces
diverses catégories d'ouvriers sont assez élevés. Le _foreman_
(contremaître) reçoit par mois 60 piastres (300 francs), les équarreurs
40 (200 francs), les piqueurs et abatteurs 35 (175 francs), enfin les
_coupeux de chemins_ eux-mêmes, de 12 à 20 (60 à 100 francs).
Il faut avoir vu à l'oeuvre les bûcherons canadiens pour se rendre compte
de leur habileté et de l'étonnante rapidité de leur travail. Les arbres
sont attaqués à hauteur d'homme, par deux bûcherons à la fois; à peine
à terre, ils sont dépouillés de leurs branches, divisés en tronçons,
livrés aux _piqueurs_ qui les dégrossissent, puis aux _équarreurs_ qui
en polissent les quatre faces.
Tout cela marche rondement: abatteurs, piqueurs, équarreurs, tous
travaillent à la fois. Le bruit des haches tombe dru comme celui du
fléau dans une grange, et la besogne avance à vue d'oeil. Les énormes
poutres équarries gisent au milieu des écailles de leurs flancs, sur la
place même où sont tombés les arbres superbes dans lesquels elles ont
été taillées. Leur nombre s'augmente d'heure en heure, et les bûcherons
m'ont assuré qu'une _gagne_ pouvait abattre et équarrir jusqu'à quinze
pins par jour.
A la fin de la saison, la somme de travail s'élève à un chiffre énorme.
En 1888, m'a dit un foreman, 3,300 pièces de bois équarries, faisant
ensemble 170,000 pieds cubes, sont sorties de la _limite_ dont il
dirigeait l'exploitation. Le nombre d'ouvriers de toute catégorie qui
avaient fourni ce travail était d'une quarantaine d'hommes.
Quand la terre est couverte de neige, les pièces de bois, traînées par
de vigoureux chevaux, sont amenées au bord de la rivière, seul chemin
ouvert au transport. Toute _limite_ qui n'est pas traversée par une
rivière, quelle que soit la beauté des arbres qu'elle contient, est sans
valeur pour l'exploitation. Durant tout l'hiver, les bois sont amoncelés
sur la rive; au printemps, dès que la débâcle des glaces a rendu la
liberté au courant, ils sont confiés à ce chemin mouvant, et emportés
dans une course rapide par les eaux gonflées. Parfois un embarras se
produit: une des pièces, arrêtées par quelque rocher ou quelque
anfractuosité de la rive, barre le passage aux autres, qui s'amoncellent
une à une autour d'elle et s'enchevêtrent en un formidable désordre.
C'est alors que commence la partie périlleuse de la vie du bûcheron. Les
_draveurs_, ceux qui, de la rive, surveillent la descente, doivent se
dévouer. Il faut que l'un d'eux, s'aventurant sur cet instable
échafaudage, aille dégager la _clef_, la pièce de bois qui retient
toutes les autres. Pour se garer à temps de l'effroyable débâcle qu'il
provoque, il lui faut déployer une remarquable adresse, aidée d'un
admirable sang-froid. Mais le bûcheron canadien affronte fièrement le
danger, il sait quels sont ceux auxquels il s'expose, et il n'ignore pas
que souvent les hommes d'un _chantier_ ne reviennent pas aussi nombreux
qu'ils étaient partis.
D'affluent en affluent les bois descendent jusqu'à la rivière Ottawa.
Là, sur ce fleuve large de plusieurs kilomètres, leur conduite devient
plus facile. Ils sont rassemblés en d'immenses trains de bois ou
«_cages_», comme disent les Canadiens, longues de plusieurs centaines de
mètres, qui, lentement, suivent le cours de la rivière. A l'un des
angles du radeau, s'élève l'habitation des hommes qui le dirigent. Au
centre, le tronc d'un pin sert de mât, et supporte une voile.
Treize rapides interrompent la navigation de l'Ottawa. Pour permettre
aux _cages_ de les franchir, on a établi latéralement des glissoires,
étroits canaux à forte pente dont les talus et le fond sont garnis de
madriers qui amortissent les chocs et régularisent la vitesse du
courant. Les _cages_ y sont introduites par sections, par _cribs_, pour
employer le mot technique, qui sont de nouveau réunis une fois
l'obstacle franchi. Les cribs, au nombre d'une centaine, comprennent
chacun environ trente pièces de bois.
C'est à Québec, où les attendent tous les ans douze cents navires,
montés par 20,000 matelots, que descendent les bois équarris. Ils y sont
chargés à destination de l'Angleterre ou des États-Unis.
Les billots de sciage ne viennent pas jusque-là. Ils sont arrêtés au
passage dans les scieries d'Ottawa et de Hull.