la volonté la fermeté d'acier qui les brise; voyant clairement le but à
atteindre, y marchant droit ou par un détour, suivant la nature des
difficultés qui se présentaient sur sa route; assez habile et insinuant
pour réunir sous sa bannière les ennemis les plus irréconciliables et
les faire combattre côte à côte pour sa propre cause; idole du parti
antifrançais et anticatholique des _Orangistes_, auxquels il accorda
toujours une protection efficace, suivi aussi par les catholiques,
auxquels il ne ménagea jamais les paroles ni les promesses; cachant une
volonté de fer sous une physionomie souriante et simple, sir John avait
l'étoffe d'un véritable politique.
Son oeuvre fut digne de son talent: un État grand comme l'Europe entière,
baigné par deux océans, et traversé par la voie ferrée la plus étendue
de l'univers, certes, c'est là une création dont plus d'un serait fier.
De sang écossais, il naquit à Glasgow en 1815. Il était fils d'un yeoman
(petit propriétaire) du Sutherlandshire, qui émigra au Canada vers 1820,
et se fixa avec sa famille à Kingston (Ontario). Élevé au collège de
cette ville, le jeune Macdonald fit ses études de droit et entra au
barreau en 1836. Dès 1839, à l'âge de vingt-quatre ans, il se faisait
connaître comme avocat par la défense, restée célèbre, d'un aventurier
allemand, von Schultz, qui pendant trois ans avait terrorisé le pays à
la tête d'une bande de maraudeurs. Enfin, en 1844, il débutait dans la
vie politique comme représentant de la ville de Kingston à l'Assemblée
législative du Canada. Il s'imposa dès lors comme un des chefs du parti
conservateur, et figura, à partir de 1847, dans plusieurs ministères. En
1864 enfin, il prit la présidence du cabinet qui élabora et fit réussir
le projet de Confédération canadienne.
Aux quatre provinces entrées tout d'abord dans la confédération:
Ontario, Québec, Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Écosse, il réussit
bientôt à en ajouter d'autres. En ouvrant, le 7 novembre 1867, la
première session du Parlement canadien, le gouverneur général, lord
Monck, avait tracé, pour ainsi dire, un programme et marqué un but à la
nouvelle nation: «J'espère et je crois, avait-il dit, qu'elle étendra
ses frontières de l'Atlantique au Pacifique[54].» Sir John Macdonald ne
tarda pas à réaliser ce programme et à atteindre ce but.
[Note 54: _Annual Register_, 1867, p. 282, discours de
lord Monck.]
Avec la puissante compagnie de la Baie d'Hudson, il négocie dès 1869
l'achat des vastes territoires de l'Ouest, et y organise en 1870 la
nouvelle province de Manitoba. C'était un pas immense fait par le nouvel
État vers le Pacifique; mais les Montagnes Rocheuses l'en séparaient
encore. L'année suivante, sir John les lui fait franchir, en obtenant
l'adhésion de la Colombie britannique à la Confédération. En 1873 enfin,
il y ajoute l'île du prince Édouard, qui porte à sept le nombre des
provinces, et complète un territoire s'étendant sans interruption des
bords de l'Atlantique à ceux du Pacifique, de l'embouchure du
Saint-Laurent à l'île de Vancouver!
Restreint autrefois aux contrées limitrophes du Saint-Laurent, le nom de
Canada embrasse aujourd'hui la moitié du continent américain, et le
titre même de Dominion, imposé par ses fondateurs au nouvel État, montre
bien quelles brillantes destinées ils espéraient pour lui.
La vie entière de sir John a été, depuis 1867, consacrée à la
consolidation de son oeuvre. Maintenu constamment aux affaires par une
imposante majorité dans les Chambres,--sauf une courte période, de 1872
à 1878, durant laquelle le parti libéral s'éleva et se maintint au
pouvoir,--il eut le temps de développer toute son énergie et tous ses
talents. Sa persévérante volonté réussit à mener à bien la grande et
difficile entreprise du chemin de fer Transcontinental. C'est grâce à
lui qu'en 1886, le _Canadian Pacific Railway_, le _C. P. R._ comme on
dit au Canada, faisait franchir à ses locomotives les cols abrupts
perdus dans les glaciers des Montagnes Rocheuses, reliant par une ligne
de quatre mille kilomètres la ville de Québec à celle de Vancouver!
En même temps qu'il ouvrait de grandes voies au commerce, sir John, par
une politique étroitement protectionniste,--que tous n'admirent pas,
mais dont tous reconnaissent l'énergie,--s'efforçait de développer les
ressources industrielles du pays. Il n'a cessé de déployer en toute
matière une infatigable activité, et sa mort, arrivée à Ottawa le 6 juin
1891, a été accueillie comme un deuil national par le parti conservateur
tout entier. En mémoire de ses services, la reine Victoria a conféré à
sa veuve le titre de comtesse de Earncliffe[55].
[Note 55: Sir John A. Macdonald a été marié deux fois,
d'abord à Isabelle Clarke, de Darnavert (_Invernesshire_),
qui mourut en 1856, puis à Agnès-Suzanne Bernard, fille de
l'hon. T. J. Bernard, membre du Conseil privé de Sa Majesté à
la Jamaïque. (_Annual Register_, 1891.)]
La Confédération, cet édifice tout neuf, composé d'éléments un peu
hétérogènes laborieusement réunis, survivra-t-il au puissant architecte
qui l'avait construit? Ce qui pourrait inspirer des craintes à cet
égard, c'est que les élections fédérales, surtout depuis la mort de sir
John, semblent indiquer une diminution constante dans la majorité
conservatrice, seul soutien de la Constitution, que le parti libéral
s'efforce au contraire de battre en brèche.
Quoi qu'il en soit, et quel que doive être le destin du Dominion, il est
intéressant d'en connaître la Constitution et de savoir quel degré
d'autonomie lui est laissé dans ses rapports avec l'Angleterre; quelle
autonomie il laisse lui-même aux provinces, et spécialement à la
province française de Québec.
La Constitution canadienne de 1867 est à la fois une imitation de la
constitution anglaise et de celle des États-Unis. A l'Angleterre elle a
emprunté son système de responsabilité ministérielle, aux États-Unis
leur organisation fédérale.
Le pouvoir exécutif est exercé par le gouverneur général. Il représente
la Reine; en cette qualité il agit comme un souverain constitutionnel et
garde une rigoureuse impartialité entre les partis, prenant
invariablement ses ministres dans la majorité des Chambres. Toujours
choisis parmi les hommes d'État les plus en vue, et parmi les plus
grands noms de la pairie anglaise, les gouverneurs qui se sont succédé
depuis 1867 ont été, après lord Monck, le marquis de Lansdowne, le
marquis de Lorne, lord Dufferin, lord Stanley et aujourd'hui enfin lord
Aberdeen.
Dans les provinces, les lieutenants gouverneurs, nommés par le
gouverneur général, sont eux aussi les représentants du pouvoir
exécutif, et agissent de la même façon quant au choix des ministres et à
l'exercice de la responsabilité ministérielle.
Ainsi, deux hiérarchies de gouvernements: le gouvernement fédéral et les
gouvernements provinciaux, l'un à peu près indépendant en fait du
gouvernement anglais, les autres jouissant, vis-à-vis du gouvernement
fédéral, d'une large autonomie.
Sur le Dominion, l'Angleterre ne fait guère sentir sa suprématie que par
la nomination du gouverneur; tous ses droits souverains, elle les a
abandonnés à sa colonie. Elle n'en a retenu qu'un seul, celui de
présider à ses relations extérieures; encore l'exerce-t-elle avec une
remarquable modération, et, bien que les agents diplomatiques et
consulaires anglais soient seuls chargés, d'une façon officielle, de la
représentation des intérêts coloniaux à l'étranger, le gouvernement
canadien entretient cependant à Paris et à Londres deux agents, qui,
avec le titre de _Commissaires généraux_, sont chargés de veiller, d'une
façon plus directe, aux intérêts de leurs compatriotes[56].
[Note 56: Le commissaire général du Canada à Paris est M.
Fabre, si sympathiquement connu de tous.]
Bien mieux encore: dans toute affaire diplomatique où les intérêts
canadiens peuvent être en jeu, l'Angleterre a depuis longtemps reconnu
en pratique le droit, pour sa colonie, d'être consultée et de
participer aux négociations. Dans les négociations des traités de
Washington en 1871 et en 1888, relativement aux pêcheries de Behring (et
dont les clauses, restées sans exécution de la part des États-Unis, ont
été remplacées par celles de la sentence internationale récemment rendue
à Paris),--le Canada avait chaque fois été représenté par un de ses
hommes d'État les plus habiles: par sir John A. Macdonald en 1871, par
sir Charles Tupper en 1888.
Tous les traités intéressant le Canada doivent être ratifiés par son
Parlement aussi bien que par le Parlement impérial, et dans les traités
eux-mêmes présentant un intérêt général pour l'empire britannique,
l'Angleterre a soin, la plupart du temps, de stipuler qu'ils ne seront
appliquables à ses colonies qu'autant que leurs clauses ne seraient pas
en opposition avec la législation de ces colonies au moment de la
signature[57].
[Note 57: BOURINOT, _Federal government in Canada_. John
Hopkins University, Studies, Baltimore, octobre 1889.]
Non contents d'avoir, à Paris et à Londres, des représentants officieux,
les Canadiens aspirent à en avoir dans tous les pays étrangers, et
voudraient faire reconnaître par la métropole elle-même leur caractère
diplomatique. Durant la session de 1892, le Parlement canadien a adopté
une résolution tendant à ce que «des négociations soient entamées avec
le gouvernement de Sa Majesté afin de procurer au Canada une
représentation plus complète de ses intérêts à Washington et dans les
capitales des autres pays où cette représentation pourrait être
avantageuse. En tant--ajoute la motion--que cela pourra être compatible
avec le maintien des relations qui doivent exister entre la
Grande-Bretagne et le Canada[58].»
[Note 58: _La Patrie_ (journal de Montréal), 24 septembre
1892.]
Depuis longtemps le Canada n'a plus de garnison anglaise, sauf dans la
seule forteresse d'Halifax, où se trouve encore un régiment. Toutes les
autres villes, même fortifiées, et Québec entre autres, n'ont plus dans
leurs murs que les milices du pays.
Bien plus encore qu'au point de vue diplomatique et militaire, c'est
dans ses relations économiques avec la métropole que se manifeste d'une
façon claire l'indépendance du Canada. Lorsqu'on 1879 sir John A.
Macdonald inaugura sa politique protectionniste, et fit voter un tarif
douanier assez élevé, l'Angleterre s'en trouva frappée à l'égal des
nations étrangères; nulle exception ne fut faite en sa faveur, et elle
dut subir la loi commune.
Certes, cette politique n'a pas été sans causer en Angleterre quelque
dépit; mais quand, à la Chambre des communes, un député s'adressa au
gouvernement pour lui demander de désapprouver la loi et de mettre
obstacle à son application, le ministre des colonies fut forcé de
répondre que la mesure en question ne sortait pas de la limite des
droits garantis au Canada par sa constitution, et il ajouta que,
quelque regret qu'on pût ressentir de lui voir adopter un système
économique si contraire à celui de la métropole et à ses intérêts, toute
opposition et toute entrave seraient impossibles et injustifiables[59].
[Note 59: BOURINOT, _Federal government in Canada_, et
HANSARD, Parliamentary debates, vol. CCXLIV, p. 1, 311.]
Si libre, si indépendant en tout de la métropole, le Dominion est en
somme aujourd'hui une véritable république, presque autonome, sous le
protectorat bienveillant et peu onéreux de la couronne d'Angleterre.
C'est là la meilleure et la plus exacte définition qu'on en puisse
donner.
CHAPITRE IX
L'AUTONOMIE DES CANADIENS-FRANÇAIS.
LA PROVINCE DE QUÉBEC.
Dans l'État, presque indépendant, que nous venons de décrire, quelle
place tiennent les Canadiens-Français? Leur autonomie dans la province
de Québec est aussi grande que celle du Dominion vis-à-vis du
gouvernement anglais; elle leur permet de conserver intactes leurs
traditions, leurs moeurs, leurs institutions et leurs lois.
Formant les quatre cinquièmes de la population de Québec, ils y sont,
dans les limites de la Constitution, à peu près tout-puissants, et cette
constitution est fort large. Tous les intérêts locaux sont laissés à la
province. Le gouvernement fédéral ne fait sentir son autorité que dans
les affaires d'intérêt général, telles que le régime douanier, les
postes et télégraphes, la milice, la navigation, les monnaies et les
lois _criminelles_.
Quant à la législation _civile_, à l'administration de la justice, aux
institutions municipales, aux travaux publics provinciaux, au domaine
public (_les terres de la couronne_, suivant l'expression officielle),
à l'instruction publique, et à la constitution provinciale elle-même,
tout cela reste dans la compétence de la province.
La province de Québec, en somme, est dès aujourd'hui, et non seulement
au point de vue des moeurs et de la langue, mais même au point de vue
politique, un petit État français.
Elle s'est donné une législation civile toute française par ses sources,
puisqu'elle a été tirée en grande partie de la _Coutume de Paris_ en
usage dans l'ancien Canada, mais remaniée et modernisée dans les données
de notre Code civil.
Son Parlement, aussi bien la Chambre haute (ou Conseil législatif),
nommée par le lieutenant gouverneur, que la Chambre basse (ou Assemblée
législative), nommée au suffrage universel, se compose à peu près
exclusivement de Canadiens-Français; sur les soixante-cinq membres de
l'Assemblée législative, on ne compte guère qu'une dizaine d'Anglais.
En somme, ce Parlement est un petit parlement français, toutes les
discussions à peu près s'y font en français et, ajoutons-le, à la
française, avec cette pointe de vivacité qui caractérise les nôtres.
L'étiquette et la procédure parlementaires ont beau être empruntées à
l'Angleterre, le président a beau s'appeler M. l'_Orateur_, un _huissier
de la Verge noire_ sorte de personnage sacramentel, la _Masse d'arme_
elle-même qui, soi-disant, représente l'autorité de la Reine, ont beau
donner aux apparences comme une sorte de vernis britannique, les hommes
et leurs actes sont bien français.
La rapidité même avec laquelle se succèdent les ministères ne
suffirait-elle pas à montrer que nos frères d'Amérique n'ont rien perdu
de la promptitude de notre caractère? Dans l'exercice du gouvernement
parlementaire, les Canadiens n'ont pu apporter cette patience et ce
calme propres aux Anglo-Saxons; ils y mettent un peu de cette ardeur
française, dont leurs concitoyens anglais leur font un reproche, mais
qui, après tout, n'est peut-être pas un défaut.
Libéraux et conservateurs se disputent le pouvoir avec acharnement, et
l'occupent tour à tour avec une remarquable périodicité. Bien mieux que
des changements de ministères, les Canadiens ont eu, eux aussi, leurs
_coups d'État_,--sans effusion de sang, grâce à Dieu! Déjà deux fois
depuis 1867, les lieutenants gouverneurs ont, de leur propre autorité,
renvoyé des ministres possédant la confiance du Parlement, et dissous le
Parlement lui-même pour procéder à de nouvelles élections. C'est ce que
fit en 1878, en faveur du parti libéral, M. Letellier de Saint-Just, et
en 1892, M. Angers, en faveur du parti conservateur.
Mais ces luttes de parti n'altèrent en rien l'union nationale. Libéraux
et conservateurs, divisés sur des détails de politique et d'intérêt,
demeurent unis sur les points essentiels. Les uns et les autres sont
également d'ardents défenseurs de l'idée catholique et de la nationalité
française.
Cette unanimité s'est manifestée, il y a quelques années, lorsqu'on
1885, à la suite de la rébellion des métis français du Nord-Ouest, le
gouvernement fédéral sévit contre les révoltés avec une sévérité qui put
faire supposer qu'il poursuivait en eux les représentants de la race
française plus que les rebelles. A la nouvelle du supplice de Louis
Riel, la province de Québec tout entière fut unanime; libéraux et
conservateurs oublièrent leurs querelles et, sous la direction d'un
homme politique habile qui prit la tête du mouvement, s'unirent en un
seul parti sous le nom de _Parti national_. Grâce à l'influence de
l'auteur de cette fusion (M. Mercier, qui devint premier ministre de la
province), la concorde dura quelques années. Mais la question Riel finit
par tomber dans l'oubli, les luttes de parti reprirent, et ont eu
dernièrement leur conclusion par la chute du cabinet Mercier, remplacé
par M. de Boucherville.
Querelles de famille que ces luttes; arrive de nouveau un danger, ou
même l'apparence d'un danger national, tous les partis s'uniraient de
nouveau.
Cette suprématie de l'élément français, les Anglais de la province sont
bien obligés de la subir; ils le font sans récriminations et, sauf
quelques rares exceptions, se montrent satisfaits de la liberté absolue
de conscience qui leur est laissée comme protestants, et de la part
équitable, généreuse même, qui leur est faite dans la répartition des
fonctions publiques. Un député anglais a beau s'écrier parfois dans
l'Assemblée législative «que ce n'est pas par tolérance que la
population anglaise se trouve dans la province de Québec et qu'elle y
restera en dépit de tous[60]»; ce sont là des fanfaronnades que
personne ne relève parce qu'elles n'ont aucune portée. Personne, en
effet, parmi les Canadiens-Français, ne conteste à la population
anglaise le droit de demeurer dans la province, et ce n'est pas leur
faute si, de l'aveu de tous, elle y est en voie de décroissance
constante. De ce fait avéré et avoué par eux, les Anglais ne peuvent
s'en prendre qu'à eux-mêmes. Il est pourtant quelques rares fanatiques
qui ne craignent pas d'attribuer à l'action du clergé français la
décadence de la population anglaise: «Est-il nécessaire de dire, écrit
l'un d'eux,--un journaliste,--que l'introduction du système paroissial
dans les cantons anglais de Québec y a apporté la décadence? Un grand
nombre d'établissements anglais ont disparu et partout le nombre des
Français augmente, au point que les Anglais qui pouvaient commander
vingt collèges électoraux il y a vingt-cinq ans, s'y trouvent maintenant
en minorité à l'exception de quatre comtés[61].»
[Note 60: Séance du 16 janvier 1890.]
[Note 61: Brochure publiée par l'«Equal Rights
association for the province of Ontario.»]
La plupart des Anglais de Québec montrent un plus équitable esprit, et
reconnaissent que le mouvement de diminution de leur population est un
mouvement inévitable contre lequel il n'y a pas à récriminer: «Les
Anglais partent, les Français arrivent, dit un Anglais, le Dr Dawson...
Si les cultivateurs anglais peuvent améliorer leur sort en vendant leurs
fermes, il est certainement préférable qu'ils puissent trouver des
acquéreurs[62].»
[Note 62: Cité par M. Honoré Mercier dans sa réponse au
pamphlet de l'association des «Equal Rights».]
Les Anglais de Québec se résignent, on le voit, de bonne grâce à la
situation un peu effacée qu'ils occupent. Mais l'attitude des Anglais
d'Ontario est tout autre en présence des progrès des Canadiens. Le dépit
non dissimulé de ceux-là égale la sage résignation des premiers.
Il existe, dans la province anglaise, une coterie faisant profession
d'un protestantisme intransigeant et haineux, et qui, réunie en une
sorte de société secrète sous le nom de _Loges orangistes_, se plaît à
accabler les Canadiens de tous les outrages et de toutes les injustices.
Les Orangistes voilent leur fanatisme sous un prétendu dévouement
dynastique à la couronne anglaise et sous un patriotisme d'ostentation;
mais leur zèle est tenu en haut lieu pour ce qu'il vaut, et leur a
plusieurs fois attiré des humiliations officielles.
Lorsqu'on 1860 le prince de Galles fit un voyage au Canada, ayant été
averti que les Orangistes de la province d'Ontario préparaient en son
honneur des manifestations quelque peu hostiles à l'élément catholique
et français, il fit savoir aux autorités, par l'intermédiaire du duc de
Newcastle, secrétaire d'État des colonies, qui l'accompagnait, qu'il
n'accepterait aucune fête d'un caractère exclusif, et ne mettrait le
pied dans aucune ville où les dispositions prises pour le recevoir
seraient de nature à blesser les opinions ou les croyances d'une portion
quelconque des sujets de la Reine. Dans plusieurs villes, on ne tint
aucun compte de cet avertissement. Le prince, qui voyageait en bateau à
vapeur, modifia son itinéraire, et passa sans s'y arrêter devant les
villes de Kingston et de Bonneville, et les Loges orangistes, rangées
sur le quai en grand costume et bannières déployées, autour des arcs de
triomphe emblématiques qu'elles avaient préparés, ne purent que
poursuivre de leurs murmures le bateau à vapeur qui emportait le prince,
sans avoir reçu de lui ni une parole, ni un regard.
Cette coterie orangiste s'émeut quelquefois de la politique suivie par
la province de Québec. Le vote en 1888 par le Parlement de la province
française, sur l'initiative de M. Mercier, d'une loi restituant aux
Jésuites une partie des biens qui leur avaient été confisqués par le
gouvernement anglais, a suscité dans ce milieu protestant les plus
violentes tempêtes. Les protestants d'Ontario demandèrent au
gouvernement fédéral le désaveu de la loi. Dans le cours de la
discussion, les Canadiens furent accusés de vouloir arrêter le cours du
progrès et remonter aux temps les plus ténébreux d'oppression et
d'ignorance; des orateurs, sans doute peu au fait de l'histoire,
confondirent dans une réprobation commune les Jésuites, le moyen âge, la
tyrannie et le papisme! Bref, comme le dit sir John A. Macdonald, qui,
pour cette fois, soutint les Canadiens d'une façon effective, «on eût pu
croire, à lire les articles publiés par certains journaux, et à
entendre les discours prononcés par certains orateurs, qu'on se trouvait
en face d'une invasion des Jésuites comme d'une nouvelle invasion des
Huns et des Vandales, qui allait balayer la civilisation du pays[63]!»
Si quelques centaines de mille francs restituées aux Jésuites[64],--car
les biens eux-mêmes ne leur avaient pas été rendus, mais seulement leur
valeur,--soulevaient de pareilles tempêtes, c'est que cette somme minime
et qui ne regardait, après tout, que les contribuables de Québec, non
pas ceux d'Ontario, c'est que les Jésuites eux-mêmes n'étaient, au fond,
que l'accessoire de la question, et que le conflit, bien plus qu'une
polémique religieuse, était une lutte nationale entre les deux
populations rivales.
[Note 63: _Débat sur les biens des Jésuites_, Ottawa,
1889. Discours de sir John A. Macdonald.]
[Note 64: _Ibid._]
«La question qui agite l'esprit du peuple, s'écriait un député anglais,
M. Charlton, qui crée l'intérêt causé par ce débat, c'est de savoir si
la Confédération canadienne sera saxonne ou française... C'est une
question d'une grande portée, une question dont nous ne pouvons exagérer
l'importance... La tendance à développer en ce pays un sentiment intense
de nationalité française, tendance qui s'accentue encore de ce que cette
nationalité possède une Église nationale qui, dans son propre intérêt,
travaille au développement de ce sentiment national, est une tendance
que nous devons tous déplorer, une tendance que nous désirons ne pas
voir s'accentuer, une tendance que ceux qui ont à coeur le bien du pays
désireraient plutôt voir s'amoindrir et disparaître[65].»
[Note 65: _Débat sur les biens des Jésuites._ Mars 1889.]
Les Orangistes d'Ontario ont beau le déplorer, cette tendance s'accentue
et s'accentuera. La nation canadienne-française n'est pas en voie de
s'éteindre; elle est, au contraire, tant au point de vue matériel qu'au
point de vue moral, en pleine voie d'accroissement et de progrès.
DEUXIÈME PARTIE
ÉTAT ACTUEL, AU POINT DE VUE MATÉRIEL
ET MORAL, DE LA NATION CANADIENNE
TERRITOIRE--POPULATION--SENTIMENT NATIONAL
CHAPITRE X
LE TERRITOIRE DES CANADIENS ET SA RICHESSE.
Nous avons suivi à travers l'histoire les progrès politiques des
Canadiens; quelle est aujourd'hui leur situation matérielle? Connaissant
le passé, étudions le présent, et voyons quelle est l'étendue et la
richesse de leur territoire, le chiffre et la vitalité de leur
population.