Au mois de novembre 1837, le tocsin sonna dans les villages du district

de Montréal; quelques centaines de Canadiens prirent les armes. Ils

remportèrent d'abord sur les troupes anglaises des succès partiels, et

léguèrent à l'histoire d'admirables traits d'abnégation et de courage.

Mais la révolte avait des chefs politiques et peu de soldats,

l'agitation n'avait pas pénétré dans la masse du peuple. Le clergé

l'avait tenu en garde contre des nouveautés qu'il considérait comme

dangereuses. «Nous ne vous donnerons pas, avait dit dans un mandement

l'évêque de Montréal, notre sentiment comme citoyen sur cette question

purement politique: qui a droit ou tort dans les diverses branches du

pouvoir souverain, ce sont des choses que Dieu a laissées à

l'appréciation des hommes. Mais la question morale, de savoir quels sont

les devoirs d'un catholique à l'égard de la puissance civile établie

dans chaque État, cette question morale, dis-je, est de notre

compétence...

«Ne vous laissez pas séduire si quelqu'un voulait vous engager à la

rébellion contre le gouvernement établi, sous prétexte que vous faites

partie du peuple souverain. La trop fameuse Convention nationale de

France, quoique forcée d'admettre la souveraineté du peuple, puisqu'elle

lui devait son existence, eut bien soin de condamner elle-même les

insurrections populaires, en insérant dans la Déclaration des droits, en

tête de la constitution de 1795, que la souveraineté réside non dans une

partie, ni même dans la majorité du peuple, mais dans l'universalité des

citoyens... Or, qui oserait dire que dans ce pays la totalité des

citoyens veut la destruction de son gouvernement[45]?»

[Note 45: GARNEAU, t. III, p. 340.]

Maintenue par le clergé, la masse du peuple resta calme, et les

agitations suscitées par les hommes politiques ne le remuèrent, pour

ainsi dire, qu'à la surface. La révolte était excusable; la population

n'avait-elle pas été poussée à bout par cinquante ans de tracasseries

d'une minorité hautaine et encombrante? Les Canadiens rencontrèrent en

Angleterre de nombreux défenseurs. La loi par laquelle le gouvernement

demandait, à titre de répression, la suspension de la constitution de

1791, fut combattue dans les deux Chambres par des voix éloquentes. Lord

Brougham, dans la Chambre des lords, trouva des accents pathétiques pour

justifier, devant un auditoire anglais, la conduite des Canadiens: «Vous

vous récriez, dit-il, contre leur rébellion, quoique vous ayez pris leur

argent sans leur agrément, et anéanti les droits que vous vous faisiez

un mérite de leur avoir accordés...

«Toute la dispute, dites-vous, vient de ce que nous avons pris 20,000

livres sans le consentement de leurs représentants!...

«Vingt mille livres sans leur consentement! eh bien, ce fut pour vingt

schellings qu'Hampden résista, et il acquit par sa résistance un nom

immortel... Si c'est un crime de résister à l'oppression, de s'élever

contre un pouvoir usurpé et de défendre ses libertés attaquées, quels

sont les plus grands criminels? n'est-ce pas nous-mêmes qui avons donné

l'exemple à nos frères américains[46]?»

[Note 46: GARNEAU, t. III, p. 354.]

La magnanimité et la clémence ne l'emportèrent pas cette fois. Malgré

l'avis de ces éloquents défenseurs des Canadiens, la constitution de

1791 fut suspendue par un vote du Parlement, et lord Durham fut envoyé

comme gouverneur, avec les pouvoirs les plus étendus, et la mission de

faire une enquête sur le nouveau régime à adopter.

Lord Durham commença par exiler sans jugement quelques-uns des chefs de

la révolte. Répression trop douce aux yeux de l'oligarchie anglaise: le

sang des Canadiens n'eût pas été de trop pour satisfaire sa fanatique

vengeance; elle réclamait des gibets, la presse de Montréal ne se

faisait pas faute de le proclamer bien haut. Ces haines furent

satisfaites l'année suivante.

Une prise d'armes sans importance, organisée sur le territoire des

États-Unis par les réfugiés politiques, et dirigée sans succès contre la

frontière canadienne, fournit un prétexte à une répression sanglante.

Sir John Colbourne, le nouveau gouverneur, qui venait de remplacer lord

Durham accusé de modération, s'appliqua à ne pas mériter les reproches

adressés à son prédécesseur. Il promena la torche et l'incendie à

travers les villages suspects, et obéit de la façon la plus complaisante

aux voeux des pires ennemis des Canadiens.

Les Anglais ne reculaient pas devant les excitations les plus haineuses

ni devant les plus froides cruautés: «Pour avoir la tranquillité, disait

le _Hérald_, il faut que nous fassions la solitude. Balayons les

Canadiens de la surface de la terre!» Et quel lugubre tableau des

atrocités qu'il avait conseillées et qu'il se félicitait de voir

accomplies: «Dimanche soir, tout le pays en arrière de Laprairie

présentait le spectacle funèbre d'une vaste nappe de flammes livides, et

l'on rapporte que pas une maison de rebelle n'a été laissée debout. Dieu

sait ce que deviendront les Canadiens qui n'ont pas péri, ainsi que

leurs femmes et leurs enfants, pendant l'hiver qui approche; ils n'ont

plus devant les yeux que les horreurs du froid et de la faim...» «Il est

triste, ajoutait le journal, d'envisager les terribles suites de la

rébellion, et la ruine irréparable de tant d'êtres humains, _innocents

ou coupables_. Néanmoins, il faut maintenir l'autorité des lois; il faut

que l'intégrité de l'empire soit respectée, _et que la paix, la

prospérité soient assurées aux Anglais_ même au prix de l'existence de

la nation canadienne française tout entière[47]!»

[Note 47: Cité par GARNEAU, t. III, p. 367.]

Sir John Colbourne n'était que trop porté à suivre ces sanglants

conseils. A la lugubre joie de ces conseillers de haine, il dressa des

gibets: «Nous avons vu, disait encore le _Hérald_ du 19 novembre 1838,

la nouvelle potence faite par M. Browson, et nous croyons qu'elle sera

dressée aujourd'hui en face de la prison. Les rebelles sous les verrous

pourront jouir d'une perspective qui, sans doute, aura l'effet de leur

procurer un sommeil profond avec d'agréables songes. Six à sept à la

fois seraient là tout à l'aise, et un plus grand nombre peut y trouver

place dans un cas pressé!»

Douze des condamnés périrent sur l'échafaud, sous les yeux de leurs

ennemis, accourus pour jouir de ce spectacle, un triomphe pour eux! Les

malheureux subirent leur sort avec fermeté. On ne peut lire sans

émotion les dernières lettres de l'un d'eux, Thomas Chevalier de

Lorimier, à sa femme, à ses parents, à ses amis, lettres dans lesquelles

il proteste avec de nobles accents de la sincérité de ses convictions.

Ces barbares exécutions eurent des effets bien contraires à ceux qu'en

attendaient les ennemis des Canadiens. En étouffant dans le sang la

rébellion, ils croyaient anéantir la nation canadienne. La rébellion fut

étouffée en effet, mais de ces supplices la nation sortit plus fière

d'elle-même, plus enthousiaste et plus forte.

La persécution ne servit jamais qu'à exalter les sentiments de ceux qui

la subissent; à une cause proscrite, elle suscite de sublimes

dévouements. Les Canadiens venaient de recevoir de la main du bourreau

anglais des héros à révérer et à chérir; ils avaient désormais leurs

martyrs politiques comme ils avaient eu leurs martyrs religieux!

Insignifiante en elle-même, si on ne regarde que ses résultats

immédiats, la révolte de 1837-1838 eut de grandes conséquences pour

l'avenir, et influa puissamment sur les destinées canadiennes. Le sang

répandu, loin d'affaiblir cette nation qu'on voulait «balayer de la

surface de la terre», fut pour elle une rosée féconde, source de

nouvelle vigueur.

Ce rameau de l'arbre français, que nous avions si inconsciemment

abandonné en Amérique, et que depuis nous avions si totalement oublié,

se montrait tout à coup à nos yeux comme un arbre vigoureux; plein de

sève, il prospérait et s'accroissait jusque sous une domination

étrangère, en dépit des orages qui l'assaillaient de toutes parts.

Pour la première fois la presse française s'occupait du Canada, que sa

révolte venait pour ainsi dire de lui révéler; pour la première fois,

elle commençait à parler en termes émus de ces frères d'Amérique qui

gardaient un souvenir si persistant d'une si oublieuse patrie.

Toutes les nuances politiques s'accordaient pour louer leur fidélité au

sentiment français, et tandis qu'un journal libéral avait, durant

l'insurrection, proposé la formation d'une légion de volontaires pour

voler au secours de nos frères d'Amérique, la grave _Gazette de France_

parlait, avec un attendrissement classique, du courage des Canadiens à

défendre «cette nationalité que les émigrants français ont transportée

avec eux au nord de l'Amérique, de même qu'Énée, selon la Fable, emporta

avec lui ses dieux, les moeurs d'Ilion et ses pénates».

La révolte de 1838 avait révélé les Canadiens à l'Europe, la répression

sanglante qu'ils subirent les révéla à eux-mêmes, exalta leur sentiment

national et leur enthousiasme.

La suppression elle-même de cette liberté relative que leur avait donnée

l'autonomie de leur province tourna à leur avantage. Leur enlever des

droits, c'était leur donner un drapeau; ils gagnaient en force morale ce

qu'ils perdaient en influence politique.

Un drapeau est souvent plus fort qu'une constitution; celui que le

martyre des victimes de 1838 venait de déployer au-dessus des Canadiens

leur permit de traverser victorieusement le nouveau régime, savamment

combiné pour anéantir leur influence, auquel on allait les soumettre.

CHAPITRE VII

MALGRÉ LA RÉPRESSION, LES CANADIENS

PROGRESSENT.

RÉGIME DE L'UNION DES PROVINCES (1840-1867).

Si, à l'encontre de sir John Colbourne, lord Durham, homme sensible à la

pitié, avait été bénin dans la répression matérielle, il s'était montré

fort sévère envers les Canadiens dans les conclusions du rapport dont il

avait été chargé.

Elles étaient entièrement conformes, quant à l'organisation politique à

adopter, aux idées et aux désirs des ennemis les plus acharnés des

Français: «Fixer pour toujours le caractère national de la Province, lui

imprimer celui de l'Empire britannique, celui de la nation puissante

qui, à une époque peu éloignée, dominera dans toute l'Amérique

septentrionale!» Tel était le but qu'il fallait viser. Le moyen c'était:

«la nécessité de confier l'autorité supérieure à la population

anglaise,» le Bas-Canada devant être «gouverné par l'esprit

anglais[48]». En un mot, c'était l'asservissement politique des

Canadiens!

[Note 48: Voy. dans GARNEAU, _Histoire du Canada_, t.

III, p. 372 et suiv., de longs extraits de ce rapport.]

Le projet de constitution soumis au Parlement anglais fut entièrement

rédigé selon ces vues. Il décrétait:

La réunion des deux provinces sous un seul gouvernement;

Égalité de représentation pour chacune d'elles dans le Parlement

provincial;

Partage des dettes; et usage de la langue anglaise seul admis dans la

procédure parlementaire.

Chacun des articles de cette constitution était une injustice voulue

envers les Canadiens.

Injustice l'égalité de représentation de deux provinces si inégales par

le chiffre de leur population! La province française comptant 600,000

âmes tandis que sa rivale n'en avait que 400,000.

Injustice encore cette proscription de la langue française dans une

Assemblée dont la moitié des membres pouvait ignorer l'anglais.

Injustice suprême enfin, sous son apparence d'équité, ce prétendu

partage des dettes. Singulier euphémisme que ce terme de _partage_,

quand la dette de la province anglaise s'élevait à 27 millions de

francs, tandis que l'autre n'en avait aucune! Partager, c'était en

réalité dépouiller la province française, c'était prendre l'argent

canadien pour solder les dépenses anglaises[49].

[Note 49: En 1840, le revenu du Bas-Canada s'élevait à

166,000 _livres sterling_; il n'avait pas de dette.

Le revenu du Haut-Canada était de 75,000 livres sterling

seulement avec une dette de 5 millions 458 mille DOLLARS,

qu'il avait contractée en exécutions de grands travaux

publics. Voilà le fardeau que le Bas-Canada était appelé à

partager avec la province soeur. Partage vraiment fraternel en

effet!]

Ce projet inique fut voté par le Parlement anglais, mais non sans y

rencontrer, surtout dans la Chambre des lords, de généreuses

oppositions.

Lord Ellenborough trouvait que «c'était mettre la grande majorité du

peuple du Bas-Canada, sous la domination absolue de la majorité des

Haut-Canadiens; c'était punir toute une population pour la faute d'une

petite portion de cette population». Il ajoutait: «Si l'on veut priver

les Canadiens français d'un gouvernement représentatif, il vaudrait

mieux le faire d'une manière ouverte et franche, que de chercher à

établir un système de gouvernement sur une base que tout le monde

s'accorde à qualifier de fraude électorale. Ce n'est pas dans l'Amérique

du Nord qu'on peut en imposer aux hommes par un faux semblant de

gouvernement représentatif.»

Lord Gosford, qui connaissait les Canadiens, puisqu'il avait été leur

gouverneur en 1836, considérait l'union des provinces, telle qu'elle

était proposée, «comme un acte des plus injustes et des plus

tyranniques». Il lui reprochait «de livrer, en la noyant, la population

française à ceux qui, sans cause, lui ont montré tant de haine». Il

déclarait enfin que tant qu'il vivrait il espérait «n'approuver jamais

une mesure fondée sur l'injustice[50]».

[Note 50: Longs extraits de ces discours, dans GARNEAU,

t. III, p. 383 et suiv.]

Telle était l'opinion des Anglais éclairés et justes sur la constitution

imposée aux Canadiens. Avec quels sentiments ceux-ci pouvaient-ils

accueillir cette oeuvre d'oppression et de vengeance? Quels funestes

résultats ne devaient-ils pas en attendre, et quelle devait être leur

conduite?

«L'avenir, dit un historien canadien, M. Turcotte, se montrait à nos

compatriotes couvert de sombres nuages. Leurs institutions et leur

nationalité semblaient menacées plus que jamais. Pour conjurer l'orage

ils vont suivre l'exemple donné par leurs ancêtres dans les moments

critiques, et resserreront entre eux les liens de l'union la plus

parfaite. Ils contraindront enfin leurs adversaires à leur rendre

justice. A mesure que la race anglaise viendra en contact avec les

Canadiens, elle reconnaîtra la magnanimité de leur caractère, leur

grandeur d'âme, et ses préjugés d'autrefois disparaîtront peu à peu...

La politique ancienne fera place à une politique plus juste, plus

modérée; les chefs de chaque parti, parmi les Canadiens et les Anglais,

se donneront la main et formeront des coalitions puissantes. On verra

alors les descendants des deux grandes nations qui président à la

civilisation du monde, fraterniser ensemble et réunir leurs efforts pour

procurer le bien-être et la prospérité au pays[51].»

[Note 51: TURCOTTE, _le Canada sous l'Union_. Québec, 2

vol. in-18.]

Tel est le résumé de l'histoire de l'Union. Elle nous montrera que les

Canadiens surent reconquérir un à un tous les avantages dont on avait

voulu les priver.

Le gouvernement débutait pourtant contre eux d'une façon

systématiquement hostile. Aucun nom français ne figurait dans le

ministère que choisit le gouverneur, lord Sydenham. Injustice voulue qui

ne tarda pas à être réparée; l'année suivante, le successeur de

Sydenham, sir Charles Bagot, appelait au ministère un homme qui devait

exercer sur la politique de son temps une influence prolongée et

salutaire, M. Lafontaine.

C'était un premier succès, mais les Canadiens ne s'en tinrent pas là, et

malgré le mauvais vouloir d'un nouveau gouverneur, lord Metcalfe, qui

dirigé systématiquement contre eux toutes les mesures gouvernementales,

emploie en faveur de la province anglaise tous les fonds votés pour les

travaux publics, donne aux protestants les revenus des biens confisqués

aux Jésuites, accorde aux Anglais victimes de l'insurrection de 1837 des

indemnités qu'il refuse aux Canadiens, et écarte du ministère M.

Lafontaine,--malgré toutes ces vexations et toutes ces injustices, les

Canadiens ne cessent d'accroître leur influence, jusqu'au jour, resté

béni dans leur mémoire, où leur arrive enfin un gouverneur vraiment

impartial et vraiment généreux, l'un des plus illustres qui aient

gouverné le Canada: lord Elgin.

C'est en 1847 que lord Elgin prend le gouvernement. Son premier acte est

de faire rentrer au ministère M. Lafontaine; puis, à la session de

1849, prenant la parole en français, il annonce solennellement à

l'assemblée le vote, par le Parlement impérial, d'un amendement à la

Constitution qui rétablit l'usage de la langue française comme langue

officielle. Les Canadiens cessent d'être ces parias qu'on veut «balayer

de la surface de la terre». Les partis recherchent au contraire leur

appui: ce sont des alliés dont on a besoin et qu'on flatte.

Ce n'étaient pas là les résultats que leurs ennemis avaient attendus.

«Quoi donc, s'écriait en 1849, dans l'Assemblée législative, sir Allan

Mac Nab, l'Union a été faite dans le seul but de réduire les Canadiens

français sous une domination anglaise, et l'on obtiendrait l'effet

contraire! Ceux qu'on voulait écraser dominent; ceux en faveur de qui

l'Union a été faite sont les serfs des autres[52]!»

[Note 52: TURCOTTE, t. II, p. 98.]

Cette Union, tant demandée, ne valait plus rien, et c'est aux cris de:

_Pas de papisme! Plus de domination française!_ que les plus fanatiques

réclamaient son rappel.

La clause elle-même de la représentation égale des provinces, tant

sollicitée autrefois, on la répudiait aujourd'hui: les circonstances

l'avaient rendue favorable aux Canadiens français. L'inégalité de

population s'était en effet renversée. Une émigration considérable

d'hommes de langue anglaise s'était tout à coup abattue sur le

Haut-Canada. La seule année 1846-1847 y avait amené plus de 100,000

Irlandais fuyant en bloc les horreurs de la famine qui sévissait dans

leur pays. Des clans entiers arrivaient aussi d'Écosse, conduits

quelquefois par leurs seigneurs eux-mêmes. Ce fut une véritable

invasion; la population de langue anglaise s'en trouva tout à coup

accrue dans des proportions considérables et dépassa le chiffre de la

population française du Bas-Canada.

De ce jour, cessa l'enthousiasme des Anglais pour la représentation

égale des provinces. Une mesure qui leur avait paru excellente quand

elle était en leur faveur, leur sembla détestable quand elle tourna à

leur détriment, et la devise: «Représentation suivant la population»,

devint le mot d'ordre de toute agitation politique.

Les libéraux avancés du Haut-Canada, les _Clear-Grits_, se montraient

les plus acharnés contre les Canadiens. L'un d'eux, M. Mac Dougal,

durant la session de 1861, menaçait de «s'adresser au Parlement impérial

pour lui dire que les Haut-Canadiens gémissaient sous la domination

d'une race étrangère et d'une religion qui n'est pas celle de

l'Empire...» Il ajoutait comme un avertissement ou une menace à

l'Angleterre: «Si à nos maux et aux difficultés actuelles venait se

joindre un refus d'être écoutés du gouvernement impérial, il n'y aurait

pas d'autre alternative que de porter les yeux sur Washington[53]!»

[Note 53: TURCOTTE, t. II, p. 412.]

Ces _Clear-Grits_ vraiment ne doutaient de rien et prétendaient tout

régenter, même la métropole. Un ministre canadien, M. Cartier, répondit

devant l'Assemblée d'une façon spirituelle à leurs réclamations:

«L'Union, disait-il, avait fonctionné alors que le Bas-Canada avait

250,000 habitants de plus que l'autre province, et le même nombre de

représentants. Pour que les choses restassent dans la justice, ne

devait-on pas attendre, avant de demander un changement, que le

Haut-Canada eût à son tour 250,000 habitants de plus que la province

soeur? Or, il ne la dépassait que de 200,000. Il fallait donc encore une

augmentation de 50,000 âmes, à moins que l'on ne considérât que 200,000

_Clear-Grits_ valaient au moins 250,000 _Canadiens_!»

Les réclamations des _Clear-Grits_ devenaient tellement pressantes, la

résistance des Canadiens était de son côté si vigoureuse, et la force de

chacun des partis se balançait d'une façon si égale, qu'il était devenu

impossible aux gouverneurs de constituer un ministère. Les crises

gouvernementales se suivaient et les ministres succédaient aux

ministres. En trois ans (de 1857 à 1860), quatre ministères avaient été

renversés et deux élections générales avaient eu lieu sans rétablir

l'harmonie.

Il fallait aviser à sortir de cette embarrassante situation. C'est alors

que M. John A. Macdonald, membre de l'un des derniers cabinets

renversés, émit l'idée de rendre la liberté à chacune des provinces

rivales, de rompre le lien d'union qui enchaînait ainsi, malgré elles,

l'une à l'autre ces deux soeurs ennemies, et de le remplacer par le lien

plus souple et moins étroit d'une confédération.

L'idée se généralisait même et l'on proposait d'inviter toutes les

colonies anglaises de l'Amérique du Nord à entrer dans la nouvelle

combinaison. Un ministère de conciliation parvient en 1863 à se former

sur ce projet. Sur l'initiative de M. John A. Macdonald, redevenu

ministre, une conférence, composée des représentants des colonies

anglaises de l'Amérique du Nord, Nouvelle-Écosse, Nouveau-Brunswick,

Terre-Neuve, réunis à ceux du Canada, s'assemble à Québec, et présidée

par un ministre canadien-français, M. Étienne Taché, elle pose les bases

d'une entente commune. Dans la session de 1865 enfin, le projet élaboré

reçoit à la fois la sanction du Parlement canadien et celle du

gouvernement anglais qui, par la bouche du ministre des colonies, M.

Caldwell, faisait connaître qu'il était tout prêt à l'appuyer.

L'opinion publique elle-même lui était partout favorable: le désir

commun des Français et des Anglais du Canada était de sortir de cette

promiscuité forcée, à laquelle les contraignait la constitution de

l'Union, et à laquelle répugnaient également de part et d'autre leur

caractère, leurs goûts, leurs idées et leurs croyances.

Après la session de 1865, quatre ministres canadiens, MM. John A.

Macdonald, Cartier, Brown et Galt, furent envoyés en Angleterre pour

régler les choses d'une façon définitive avec le gouvernement impérial.

Les colonies de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick agissaient de

même en 1866, et l'année suivante le Parlement impérial donnait, par un

vote du 1er mars 1867, son approbation à la _Confédération des colonies

anglaises de l'Amérique du Nord_.

Le 29 mars, la nouvelle constitution recevait la sanction royale, et le

1er juillet, elle était proclamée au Canada, au milieu des réjouissances

publiques. Lord Monck, gouverneur depuis 1861, restait gouverneur

général de la Confédération; M. John A. Macdonald, qu'on pourrait

appeler le père de la Constitution, devenait premier ministre fédéral;

son collègue canadien, M. E. Cartier, premier ministre de la province de

Québec.

L'Union avait vécu, et elle avait manqué son but, les Canadiens en

sortaient plus forts qu'ils n'y étaient entrés. La province française

prenait place, non plus comme une proscrite qu'on méprise, mais comme

une égale qu'on respecte, dans ce nouvel État dont deux Canadiens, MM.

E. Taché et Cartier, avaient été deux des principaux créateurs.

CHAPITRE VIII

L'AUTONOMIE DES CANADIENS.

LE DOMINION (1867).

Toute grande oeuvre politique a son grand homme. Sans Cavour, pas de

royaume d'Italie; sans Bismarck, pas d'empire d'Allemagne. La

Confédération canadienne--toutes proportions gardées--a, elle aussi, son

fondateur.

Ministre presque sans interruption pendant plus de trente ans, sir John

A. Macdonald est un type curieux et tient de beaucoup la première place

parmi les hommes d'État anglais du Canada.

La Nation canadienne Étude Historique sur les Populations Françaises du Nord de L'Amérique · 第 4 / 19 段