de Montréal; quelques centaines de Canadiens prirent les armes. Ils
remportèrent d'abord sur les troupes anglaises des succès partiels, et
léguèrent à l'histoire d'admirables traits d'abnégation et de courage.
Mais la révolte avait des chefs politiques et peu de soldats,
l'agitation n'avait pas pénétré dans la masse du peuple. Le clergé
l'avait tenu en garde contre des nouveautés qu'il considérait comme
dangereuses. «Nous ne vous donnerons pas, avait dit dans un mandement
l'évêque de Montréal, notre sentiment comme citoyen sur cette question
purement politique: qui a droit ou tort dans les diverses branches du
pouvoir souverain, ce sont des choses que Dieu a laissées à
l'appréciation des hommes. Mais la question morale, de savoir quels sont
les devoirs d'un catholique à l'égard de la puissance civile établie
dans chaque État, cette question morale, dis-je, est de notre
compétence...
«Ne vous laissez pas séduire si quelqu'un voulait vous engager à la
rébellion contre le gouvernement établi, sous prétexte que vous faites
partie du peuple souverain. La trop fameuse Convention nationale de
France, quoique forcée d'admettre la souveraineté du peuple, puisqu'elle
lui devait son existence, eut bien soin de condamner elle-même les
insurrections populaires, en insérant dans la Déclaration des droits, en
tête de la constitution de 1795, que la souveraineté réside non dans une
partie, ni même dans la majorité du peuple, mais dans l'universalité des
citoyens... Or, qui oserait dire que dans ce pays la totalité des
citoyens veut la destruction de son gouvernement[45]?»
[Note 45: GARNEAU, t. III, p. 340.]
Maintenue par le clergé, la masse du peuple resta calme, et les
agitations suscitées par les hommes politiques ne le remuèrent, pour
ainsi dire, qu'à la surface. La révolte était excusable; la population
n'avait-elle pas été poussée à bout par cinquante ans de tracasseries
d'une minorité hautaine et encombrante? Les Canadiens rencontrèrent en
Angleterre de nombreux défenseurs. La loi par laquelle le gouvernement
demandait, à titre de répression, la suspension de la constitution de
1791, fut combattue dans les deux Chambres par des voix éloquentes. Lord
Brougham, dans la Chambre des lords, trouva des accents pathétiques pour
justifier, devant un auditoire anglais, la conduite des Canadiens: «Vous
vous récriez, dit-il, contre leur rébellion, quoique vous ayez pris leur
argent sans leur agrément, et anéanti les droits que vous vous faisiez
un mérite de leur avoir accordés...
«Toute la dispute, dites-vous, vient de ce que nous avons pris 20,000
livres sans le consentement de leurs représentants!...
«Vingt mille livres sans leur consentement! eh bien, ce fut pour vingt
schellings qu'Hampden résista, et il acquit par sa résistance un nom
immortel... Si c'est un crime de résister à l'oppression, de s'élever
contre un pouvoir usurpé et de défendre ses libertés attaquées, quels
sont les plus grands criminels? n'est-ce pas nous-mêmes qui avons donné
l'exemple à nos frères américains[46]?»
[Note 46: GARNEAU, t. III, p. 354.]
La magnanimité et la clémence ne l'emportèrent pas cette fois. Malgré
l'avis de ces éloquents défenseurs des Canadiens, la constitution de
1791 fut suspendue par un vote du Parlement, et lord Durham fut envoyé
comme gouverneur, avec les pouvoirs les plus étendus, et la mission de
faire une enquête sur le nouveau régime à adopter.
Lord Durham commença par exiler sans jugement quelques-uns des chefs de
la révolte. Répression trop douce aux yeux de l'oligarchie anglaise: le
sang des Canadiens n'eût pas été de trop pour satisfaire sa fanatique
vengeance; elle réclamait des gibets, la presse de Montréal ne se
faisait pas faute de le proclamer bien haut. Ces haines furent
satisfaites l'année suivante.
Une prise d'armes sans importance, organisée sur le territoire des
États-Unis par les réfugiés politiques, et dirigée sans succès contre la
frontière canadienne, fournit un prétexte à une répression sanglante.
Sir John Colbourne, le nouveau gouverneur, qui venait de remplacer lord
Durham accusé de modération, s'appliqua à ne pas mériter les reproches
adressés à son prédécesseur. Il promena la torche et l'incendie à
travers les villages suspects, et obéit de la façon la plus complaisante
aux voeux des pires ennemis des Canadiens.
Les Anglais ne reculaient pas devant les excitations les plus haineuses
ni devant les plus froides cruautés: «Pour avoir la tranquillité, disait
le _Hérald_, il faut que nous fassions la solitude. Balayons les
Canadiens de la surface de la terre!» Et quel lugubre tableau des
atrocités qu'il avait conseillées et qu'il se félicitait de voir
accomplies: «Dimanche soir, tout le pays en arrière de Laprairie
présentait le spectacle funèbre d'une vaste nappe de flammes livides, et
l'on rapporte que pas une maison de rebelle n'a été laissée debout. Dieu
sait ce que deviendront les Canadiens qui n'ont pas péri, ainsi que
leurs femmes et leurs enfants, pendant l'hiver qui approche; ils n'ont
plus devant les yeux que les horreurs du froid et de la faim...» «Il est
triste, ajoutait le journal, d'envisager les terribles suites de la
rébellion, et la ruine irréparable de tant d'êtres humains, _innocents
ou coupables_. Néanmoins, il faut maintenir l'autorité des lois; il faut
que l'intégrité de l'empire soit respectée, _et que la paix, la
prospérité soient assurées aux Anglais_ même au prix de l'existence de
la nation canadienne française tout entière[47]!»
[Note 47: Cité par GARNEAU, t. III, p. 367.]
Sir John Colbourne n'était que trop porté à suivre ces sanglants
conseils. A la lugubre joie de ces conseillers de haine, il dressa des
gibets: «Nous avons vu, disait encore le _Hérald_ du 19 novembre 1838,
la nouvelle potence faite par M. Browson, et nous croyons qu'elle sera
dressée aujourd'hui en face de la prison. Les rebelles sous les verrous
pourront jouir d'une perspective qui, sans doute, aura l'effet de leur
procurer un sommeil profond avec d'agréables songes. Six à sept à la
fois seraient là tout à l'aise, et un plus grand nombre peut y trouver
place dans un cas pressé!»
Douze des condamnés périrent sur l'échafaud, sous les yeux de leurs
ennemis, accourus pour jouir de ce spectacle, un triomphe pour eux! Les
malheureux subirent leur sort avec fermeté. On ne peut lire sans
émotion les dernières lettres de l'un d'eux, Thomas Chevalier de
Lorimier, à sa femme, à ses parents, à ses amis, lettres dans lesquelles
il proteste avec de nobles accents de la sincérité de ses convictions.
Ces barbares exécutions eurent des effets bien contraires à ceux qu'en
attendaient les ennemis des Canadiens. En étouffant dans le sang la
rébellion, ils croyaient anéantir la nation canadienne. La rébellion fut
étouffée en effet, mais de ces supplices la nation sortit plus fière
d'elle-même, plus enthousiaste et plus forte.
La persécution ne servit jamais qu'à exalter les sentiments de ceux qui
la subissent; à une cause proscrite, elle suscite de sublimes
dévouements. Les Canadiens venaient de recevoir de la main du bourreau
anglais des héros à révérer et à chérir; ils avaient désormais leurs
martyrs politiques comme ils avaient eu leurs martyrs religieux!
Insignifiante en elle-même, si on ne regarde que ses résultats
immédiats, la révolte de 1837-1838 eut de grandes conséquences pour
l'avenir, et influa puissamment sur les destinées canadiennes. Le sang
répandu, loin d'affaiblir cette nation qu'on voulait «balayer de la
surface de la terre», fut pour elle une rosée féconde, source de
nouvelle vigueur.
Ce rameau de l'arbre français, que nous avions si inconsciemment
abandonné en Amérique, et que depuis nous avions si totalement oublié,
se montrait tout à coup à nos yeux comme un arbre vigoureux; plein de
sève, il prospérait et s'accroissait jusque sous une domination
étrangère, en dépit des orages qui l'assaillaient de toutes parts.
Pour la première fois la presse française s'occupait du Canada, que sa
révolte venait pour ainsi dire de lui révéler; pour la première fois,
elle commençait à parler en termes émus de ces frères d'Amérique qui
gardaient un souvenir si persistant d'une si oublieuse patrie.
Toutes les nuances politiques s'accordaient pour louer leur fidélité au
sentiment français, et tandis qu'un journal libéral avait, durant
l'insurrection, proposé la formation d'une légion de volontaires pour
voler au secours de nos frères d'Amérique, la grave _Gazette de France_
parlait, avec un attendrissement classique, du courage des Canadiens à
défendre «cette nationalité que les émigrants français ont transportée
avec eux au nord de l'Amérique, de même qu'Énée, selon la Fable, emporta
avec lui ses dieux, les moeurs d'Ilion et ses pénates».
La révolte de 1838 avait révélé les Canadiens à l'Europe, la répression
sanglante qu'ils subirent les révéla à eux-mêmes, exalta leur sentiment
national et leur enthousiasme.
La suppression elle-même de cette liberté relative que leur avait donnée
l'autonomie de leur province tourna à leur avantage. Leur enlever des
droits, c'était leur donner un drapeau; ils gagnaient en force morale ce
qu'ils perdaient en influence politique.
Un drapeau est souvent plus fort qu'une constitution; celui que le
martyre des victimes de 1838 venait de déployer au-dessus des Canadiens
leur permit de traverser victorieusement le nouveau régime, savamment
combiné pour anéantir leur influence, auquel on allait les soumettre.
CHAPITRE VII
MALGRÉ LA RÉPRESSION, LES CANADIENS
PROGRESSENT.
RÉGIME DE L'UNION DES PROVINCES (1840-1867).
Si, à l'encontre de sir John Colbourne, lord Durham, homme sensible à la
pitié, avait été bénin dans la répression matérielle, il s'était montré
fort sévère envers les Canadiens dans les conclusions du rapport dont il
avait été chargé.
Elles étaient entièrement conformes, quant à l'organisation politique à
adopter, aux idées et aux désirs des ennemis les plus acharnés des
Français: «Fixer pour toujours le caractère national de la Province, lui
imprimer celui de l'Empire britannique, celui de la nation puissante
qui, à une époque peu éloignée, dominera dans toute l'Amérique
septentrionale!» Tel était le but qu'il fallait viser. Le moyen c'était:
«la nécessité de confier l'autorité supérieure à la population
anglaise,» le Bas-Canada devant être «gouverné par l'esprit
anglais[48]». En un mot, c'était l'asservissement politique des
Canadiens!
[Note 48: Voy. dans GARNEAU, _Histoire du Canada_, t.
III, p. 372 et suiv., de longs extraits de ce rapport.]
Le projet de constitution soumis au Parlement anglais fut entièrement
rédigé selon ces vues. Il décrétait:
La réunion des deux provinces sous un seul gouvernement;
Égalité de représentation pour chacune d'elles dans le Parlement
provincial;
Partage des dettes; et usage de la langue anglaise seul admis dans la
procédure parlementaire.
Chacun des articles de cette constitution était une injustice voulue
envers les Canadiens.
Injustice l'égalité de représentation de deux provinces si inégales par
le chiffre de leur population! La province française comptant 600,000
âmes tandis que sa rivale n'en avait que 400,000.
Injustice encore cette proscription de la langue française dans une
Assemblée dont la moitié des membres pouvait ignorer l'anglais.
Injustice suprême enfin, sous son apparence d'équité, ce prétendu
partage des dettes. Singulier euphémisme que ce terme de _partage_,
quand la dette de la province anglaise s'élevait à 27 millions de
francs, tandis que l'autre n'en avait aucune! Partager, c'était en
réalité dépouiller la province française, c'était prendre l'argent
canadien pour solder les dépenses anglaises[49].
[Note 49: En 1840, le revenu du Bas-Canada s'élevait à
166,000 _livres sterling_; il n'avait pas de dette.
Le revenu du Haut-Canada était de 75,000 livres sterling
seulement avec une dette de 5 millions 458 mille DOLLARS,
qu'il avait contractée en exécutions de grands travaux
publics. Voilà le fardeau que le Bas-Canada était appelé à
partager avec la province soeur. Partage vraiment fraternel en
effet!]
Ce projet inique fut voté par le Parlement anglais, mais non sans y
rencontrer, surtout dans la Chambre des lords, de généreuses
oppositions.
Lord Ellenborough trouvait que «c'était mettre la grande majorité du
peuple du Bas-Canada, sous la domination absolue de la majorité des
Haut-Canadiens; c'était punir toute une population pour la faute d'une
petite portion de cette population». Il ajoutait: «Si l'on veut priver
les Canadiens français d'un gouvernement représentatif, il vaudrait
mieux le faire d'une manière ouverte et franche, que de chercher à
établir un système de gouvernement sur une base que tout le monde
s'accorde à qualifier de fraude électorale. Ce n'est pas dans l'Amérique
du Nord qu'on peut en imposer aux hommes par un faux semblant de
gouvernement représentatif.»
Lord Gosford, qui connaissait les Canadiens, puisqu'il avait été leur
gouverneur en 1836, considérait l'union des provinces, telle qu'elle
était proposée, «comme un acte des plus injustes et des plus
tyranniques». Il lui reprochait «de livrer, en la noyant, la population
française à ceux qui, sans cause, lui ont montré tant de haine». Il
déclarait enfin que tant qu'il vivrait il espérait «n'approuver jamais
une mesure fondée sur l'injustice[50]».
[Note 50: Longs extraits de ces discours, dans GARNEAU,
t. III, p. 383 et suiv.]
Telle était l'opinion des Anglais éclairés et justes sur la constitution
imposée aux Canadiens. Avec quels sentiments ceux-ci pouvaient-ils
accueillir cette oeuvre d'oppression et de vengeance? Quels funestes
résultats ne devaient-ils pas en attendre, et quelle devait être leur
conduite?
«L'avenir, dit un historien canadien, M. Turcotte, se montrait à nos
compatriotes couvert de sombres nuages. Leurs institutions et leur
nationalité semblaient menacées plus que jamais. Pour conjurer l'orage
ils vont suivre l'exemple donné par leurs ancêtres dans les moments
critiques, et resserreront entre eux les liens de l'union la plus
parfaite. Ils contraindront enfin leurs adversaires à leur rendre
justice. A mesure que la race anglaise viendra en contact avec les
Canadiens, elle reconnaîtra la magnanimité de leur caractère, leur
grandeur d'âme, et ses préjugés d'autrefois disparaîtront peu à peu...
La politique ancienne fera place à une politique plus juste, plus
modérée; les chefs de chaque parti, parmi les Canadiens et les Anglais,
se donneront la main et formeront des coalitions puissantes. On verra
alors les descendants des deux grandes nations qui président à la
civilisation du monde, fraterniser ensemble et réunir leurs efforts pour
procurer le bien-être et la prospérité au pays[51].»
[Note 51: TURCOTTE, _le Canada sous l'Union_. Québec, 2
vol. in-18.]
Tel est le résumé de l'histoire de l'Union. Elle nous montrera que les
Canadiens surent reconquérir un à un tous les avantages dont on avait
voulu les priver.
Le gouvernement débutait pourtant contre eux d'une façon
systématiquement hostile. Aucun nom français ne figurait dans le
ministère que choisit le gouverneur, lord Sydenham. Injustice voulue qui
ne tarda pas à être réparée; l'année suivante, le successeur de
Sydenham, sir Charles Bagot, appelait au ministère un homme qui devait
exercer sur la politique de son temps une influence prolongée et
salutaire, M. Lafontaine.
C'était un premier succès, mais les Canadiens ne s'en tinrent pas là, et
malgré le mauvais vouloir d'un nouveau gouverneur, lord Metcalfe, qui
dirigé systématiquement contre eux toutes les mesures gouvernementales,
emploie en faveur de la province anglaise tous les fonds votés pour les
travaux publics, donne aux protestants les revenus des biens confisqués
aux Jésuites, accorde aux Anglais victimes de l'insurrection de 1837 des
indemnités qu'il refuse aux Canadiens, et écarte du ministère M.
Lafontaine,--malgré toutes ces vexations et toutes ces injustices, les
Canadiens ne cessent d'accroître leur influence, jusqu'au jour, resté
béni dans leur mémoire, où leur arrive enfin un gouverneur vraiment
impartial et vraiment généreux, l'un des plus illustres qui aient
gouverné le Canada: lord Elgin.
C'est en 1847 que lord Elgin prend le gouvernement. Son premier acte est
de faire rentrer au ministère M. Lafontaine; puis, à la session de
1849, prenant la parole en français, il annonce solennellement à
l'assemblée le vote, par le Parlement impérial, d'un amendement à la
Constitution qui rétablit l'usage de la langue française comme langue
officielle. Les Canadiens cessent d'être ces parias qu'on veut «balayer
de la surface de la terre». Les partis recherchent au contraire leur
appui: ce sont des alliés dont on a besoin et qu'on flatte.
Ce n'étaient pas là les résultats que leurs ennemis avaient attendus.
«Quoi donc, s'écriait en 1849, dans l'Assemblée législative, sir Allan
Mac Nab, l'Union a été faite dans le seul but de réduire les Canadiens
français sous une domination anglaise, et l'on obtiendrait l'effet
contraire! Ceux qu'on voulait écraser dominent; ceux en faveur de qui
l'Union a été faite sont les serfs des autres[52]!»
[Note 52: TURCOTTE, t. II, p. 98.]
Cette Union, tant demandée, ne valait plus rien, et c'est aux cris de:
_Pas de papisme! Plus de domination française!_ que les plus fanatiques
réclamaient son rappel.
La clause elle-même de la représentation égale des provinces, tant
sollicitée autrefois, on la répudiait aujourd'hui: les circonstances
l'avaient rendue favorable aux Canadiens français. L'inégalité de
population s'était en effet renversée. Une émigration considérable
d'hommes de langue anglaise s'était tout à coup abattue sur le
Haut-Canada. La seule année 1846-1847 y avait amené plus de 100,000
Irlandais fuyant en bloc les horreurs de la famine qui sévissait dans
leur pays. Des clans entiers arrivaient aussi d'Écosse, conduits
quelquefois par leurs seigneurs eux-mêmes. Ce fut une véritable
invasion; la population de langue anglaise s'en trouva tout à coup
accrue dans des proportions considérables et dépassa le chiffre de la
population française du Bas-Canada.
De ce jour, cessa l'enthousiasme des Anglais pour la représentation
égale des provinces. Une mesure qui leur avait paru excellente quand
elle était en leur faveur, leur sembla détestable quand elle tourna à
leur détriment, et la devise: «Représentation suivant la population»,
devint le mot d'ordre de toute agitation politique.
Les libéraux avancés du Haut-Canada, les _Clear-Grits_, se montraient
les plus acharnés contre les Canadiens. L'un d'eux, M. Mac Dougal,
durant la session de 1861, menaçait de «s'adresser au Parlement impérial
pour lui dire que les Haut-Canadiens gémissaient sous la domination
d'une race étrangère et d'une religion qui n'est pas celle de
l'Empire...» Il ajoutait comme un avertissement ou une menace à
l'Angleterre: «Si à nos maux et aux difficultés actuelles venait se
joindre un refus d'être écoutés du gouvernement impérial, il n'y aurait
pas d'autre alternative que de porter les yeux sur Washington[53]!»
[Note 53: TURCOTTE, t. II, p. 412.]
Ces _Clear-Grits_ vraiment ne doutaient de rien et prétendaient tout
régenter, même la métropole. Un ministre canadien, M. Cartier, répondit
devant l'Assemblée d'une façon spirituelle à leurs réclamations:
«L'Union, disait-il, avait fonctionné alors que le Bas-Canada avait
250,000 habitants de plus que l'autre province, et le même nombre de
représentants. Pour que les choses restassent dans la justice, ne
devait-on pas attendre, avant de demander un changement, que le
Haut-Canada eût à son tour 250,000 habitants de plus que la province
soeur? Or, il ne la dépassait que de 200,000. Il fallait donc encore une
augmentation de 50,000 âmes, à moins que l'on ne considérât que 200,000
_Clear-Grits_ valaient au moins 250,000 _Canadiens_!»
Les réclamations des _Clear-Grits_ devenaient tellement pressantes, la
résistance des Canadiens était de son côté si vigoureuse, et la force de
chacun des partis se balançait d'une façon si égale, qu'il était devenu
impossible aux gouverneurs de constituer un ministère. Les crises
gouvernementales se suivaient et les ministres succédaient aux
ministres. En trois ans (de 1857 à 1860), quatre ministères avaient été
renversés et deux élections générales avaient eu lieu sans rétablir
l'harmonie.
Il fallait aviser à sortir de cette embarrassante situation. C'est alors
que M. John A. Macdonald, membre de l'un des derniers cabinets
renversés, émit l'idée de rendre la liberté à chacune des provinces
rivales, de rompre le lien d'union qui enchaînait ainsi, malgré elles,
l'une à l'autre ces deux soeurs ennemies, et de le remplacer par le lien
plus souple et moins étroit d'une confédération.
L'idée se généralisait même et l'on proposait d'inviter toutes les
colonies anglaises de l'Amérique du Nord à entrer dans la nouvelle
combinaison. Un ministère de conciliation parvient en 1863 à se former
sur ce projet. Sur l'initiative de M. John A. Macdonald, redevenu
ministre, une conférence, composée des représentants des colonies
anglaises de l'Amérique du Nord, Nouvelle-Écosse, Nouveau-Brunswick,
Terre-Neuve, réunis à ceux du Canada, s'assemble à Québec, et présidée
par un ministre canadien-français, M. Étienne Taché, elle pose les bases
d'une entente commune. Dans la session de 1865 enfin, le projet élaboré
reçoit à la fois la sanction du Parlement canadien et celle du
gouvernement anglais qui, par la bouche du ministre des colonies, M.
Caldwell, faisait connaître qu'il était tout prêt à l'appuyer.
L'opinion publique elle-même lui était partout favorable: le désir
commun des Français et des Anglais du Canada était de sortir de cette
promiscuité forcée, à laquelle les contraignait la constitution de
l'Union, et à laquelle répugnaient également de part et d'autre leur
caractère, leurs goûts, leurs idées et leurs croyances.
Après la session de 1865, quatre ministres canadiens, MM. John A.
Macdonald, Cartier, Brown et Galt, furent envoyés en Angleterre pour
régler les choses d'une façon définitive avec le gouvernement impérial.
Les colonies de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick agissaient de
même en 1866, et l'année suivante le Parlement impérial donnait, par un
vote du 1er mars 1867, son approbation à la _Confédération des colonies
anglaises de l'Amérique du Nord_.
Le 29 mars, la nouvelle constitution recevait la sanction royale, et le
1er juillet, elle était proclamée au Canada, au milieu des réjouissances
publiques. Lord Monck, gouverneur depuis 1861, restait gouverneur
général de la Confédération; M. John A. Macdonald, qu'on pourrait
appeler le père de la Constitution, devenait premier ministre fédéral;
son collègue canadien, M. E. Cartier, premier ministre de la province de
Québec.
L'Union avait vécu, et elle avait manqué son but, les Canadiens en
sortaient plus forts qu'ils n'y étaient entrés. La province française
prenait place, non plus comme une proscrite qu'on méprise, mais comme
une égale qu'on respecte, dans ce nouvel État dont deux Canadiens, MM.
E. Taché et Cartier, avaient été deux des principaux créateurs.
CHAPITRE VIII
L'AUTONOMIE DES CANADIENS.
LE DOMINION (1867).
Toute grande oeuvre politique a son grand homme. Sans Cavour, pas de
royaume d'Italie; sans Bismarck, pas d'empire d'Allemagne. La
Confédération canadienne--toutes proportions gardées--a, elle aussi, son
fondateur.
Ministre presque sans interruption pendant plus de trente ans, sir John
A. Macdonald est un type curieux et tient de beaucoup la première place
parmi les hommes d'État anglais du Canada.