siècle, considérait l'exercice du catholicisme. Au Canada, malgré les
stipulations du traité de cession, la tolérance religieuse ne fut pas
plus grande que dans la métropole. Le clergé fut en butte, sinon à
toutes les persécutions, du moins à toutes les vexations, et des
adresses venues de Londres sollicitaient les gouverneurs «d'ensevelir le
papisme sous ses propres ruines». L'une d'elles, entre autres, élaborée
par une Université anglaise, proposait, pour y arriver, les étranges
moyens que voici: «Ne parler jamais contre le papisme en public, mais le
miner sourdement; engager les jeunes filles à épouser des protestants;
ne point discuter avec les gens d'Église, et se défier des Jésuites et
des Sulpiciens; ne pas exiger actuellement le serment d'allégeance;
réduire l'évêque à l'indigence; fomenter la division entre lui et ses
prêtres; exclure les Européens de l'épiscopat, ainsi que les habitants
du pays qui ont du mérite et qui peuvent maintenir les anciennes idées.
Si l'on conserve un collège, en exclure les Jésuites et les Sulpiciens,
les Européens et ceux qui ont étudié sous eux, afin que, privé de tout
secours étranger, le papisme s'ensevelisse sous ses propres ruines.
Rendre ridicules les cérémonies religieuses qui frappent les
imaginations; empêcher les catéchismes; paraître faire grand cas de ceux
qui ne donneront aucune instruction au peuple; les entraîner au
plaisir, les dégoûter d'entendre les confessions, louer les curés
luxueux, leur table, leurs équipages, leurs divertissements, excuser
leur intempérance; les porter à violer le célibat qui en impose aux
simples, etc.[33].»
Au point de vue civil les Canadiens n'étaient pas mieux traités qu'au
point de vue religieux. Toute fonction publique leur était fermée, d'une
façon absolue, par la nécessité du fameux serment du _test_ exigé par la
loi, et que leur foi leur interdisait de prêter comme impliquant une
apostasie des plus sacrées de leurs croyances. Dans ce pays qui, au
moment de la conquête, était exclusivement français, pas un
fonctionnaire petit ou grand, pas un juge n'était Français! Où donc les
prenait-on puisque les Français formaient toute la population? Il
fallait, au regret et à la honte des gouverneurs eux-mêmes, «prendre les
magistrats et les jurés parmi quatre cent cinquante Anglais immigrés,
commerçants, artisans et fermiers, méprisables principalement par leur
ignorance[34]».
[Note 33: GARNEAU, t. II, p. 404.]
[Note 34: Lettre du général Murray. (GARNEAU, t. II, p.
402.)]
Telle est l'humiliante domination à laquelle étaient soumis les
Canadiens. Elle aurait pu durer longtemps encore, mais heureusement pour
eux, un grand événement se préparait en Amérique qui allait changer leur
sort.
Un vent de révolte soufflait sur les colonies anglaises. Le
gouvernement de Londres voyait l'orage qui s'amoncelait à l'horizon,
l'inquiétude le gagnait, partout il cherchait un appui contre le danger.
Il espéra le trouver dans les Canadiens eux-mêmes, et depuis longtemps
des hommes éclairés lui conseillaient cette sage politique: «S'il est un
moyen, disait un mémoire resté aux archives anglaises, d'empêcher, ou du
moins d'éloigner la révolution des colonies d'Amérique, ce ne peut être
que de favoriser tout ce qui peut entretenir une diversité d'opinions,
de langue, de moeurs et d'intérêts, entre le Canada et la
Nouvelle-Angleterre[35].»
[Note 35: GARNEAU, t. I, p. XXI.]
Cédant à ces habiles conseils, l'Angleterre, contre ses anciens sujets
prêts à prendre les armes, voulut, par d'habiles concessions, s'assurer
la fidélité des nouveaux. L'acte de Québec, voté par le parlement
britannique en 1774, rendit aux Canadiens l'usage des lois françaises,
et leur ouvrit l'accès des fonctions publiques en les dispensant du
serment du _test_; il les fit sortir en un mot de cette triste situation
de vaincus dans laquelle ils avaient été tenus jusque-là, et leur fit
acquérir véritablement le titre et les droits de citoyens anglais.
Ces sages concessions arrivaient à point nommé. Le 26 octobre de cette
même année, les treize colonies anglaises se réunissaient en congrès à
Philadelphie, et l'année suivante la guerre éclatait, bientôt suivie de
la déclaration d'indépendance.
Le Congrès des colonies révoltées eut beau, dès lors, s'efforcer
d'entraîner les Canadiens dans sa rébellion, il eut beau leur faire
parvenir les proclamations les plus pathétiques, l'éloquence de ses
manifestes demeura sans effet; «l'acte de Québec» avait gagné les
Canadiens à la cause anglaise.
Ces prétendus alliés offrant si bruyamment leur amitié, qu'étaient-ils
d'ailleurs? Les Canadiens ne reconnaissaient-ils pas en eux ces mêmes
Bostonais, leurs pires ennemis depuis deux siècles? Parmi ces émissaires
de paix, ne voyaient-ils pas venir à eux, la bouche pleine de paroles de
sympathie, ce même Franklin qui, lors de la guerre de Sept ans, avait
multiplié ses efforts pour engager l'Angleterre à porter la guerre dans
leur pays et à l'enlever à la France?
Une seule considération, peut-être, aurait pu entraîner leurs sympathies
en faveur de la nouvelle république, c'est l'alliance que la France fit
avec elle en 1778 en lui accordant l'appui de ses armes.
On s'étonne quelquefois que les Canadiens qui, vingt ans auparavant,
avaient combattu avec tant d'énergie pour demeurer Français, n'aient
rien fait alors pour le redevenir. Eh bien, c'est encore à notre honte
qu'il faut l'avouer, la faute n'en est pas à eux, mais à nous.
En déclarant la guerre à l'Angleterre, le désir des hommes d'État
français les plus éclairés était de recouvrer le Canada; c'était l'idée
du ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes. Un des anciens
héros de la campagne canadienne, le chevalier, devenu le maréchal de
Lévis, offrait ses services pour concourir à l'exécution du projet. Les
Anglais eux-mêmes ne pouvaient croire que la France considérât le Canada
comme définitivement perdu. Au lendemain même de la paix de 1763, ils
prévoyaient, dans un avenir plus ou moins long, l'éventualité d'une
nouvelle guerre, s'imaginant que le premier souci de la France serait de
reconquérir son ancienne colonie: «Lorsque je considère, écrivait, en
1768, le gouverneur sir Guy Carleton, que la domination du Roi n'est
maintenue qu'à l'aide de troupes peu nombreuses, et cela parmi une
population militaire nombreuse, dont les gentilshommes sont tous des
officiers d'expérience, pauvres, sans espoir qu'eux ou leurs descendants
seront admis au service de leur présent souverain, je ne puis avoir de
doute que la France, _dès qu'elle sera décidée à recommencer la guerre_,
cherchera à reprendre le Canada... Mais si la France commence une guerre
dans l'espérance que les colonies britanniques pousseront les choses aux
extrémités, et qu'elle adopte le projet de les soutenir dans leurs idées
d'indépendance, le Canada deviendra probablement la principale scène sur
laquelle se jouera le sort de l'Amérique[36].»
[Note 36: _Rapport sur les Archives canadiennes._ Ottawa,
1888.]
Quel ne dut pas être l'étonnement des Anglais en voyant les événements
tourner d'une façon si étrangère à leurs prévisions, et si contraires à
la vraisemblance! Pouvaient-ils s'imaginer que la France, trouvant
l'occasion de prendre sur une orgueilleuse rivale une éclatante
revanche, et de recouvrer en même temps son empire colonial perdu,
renonçât à tout cela, pour embrasser une cause qui n'était pas la
sienne? Pouvaient-ils croire, qu'oubliant l'intérêt national pour obéir
à une opinion publique faussée par des sophismes, elle négligeât la
défense de ses propres enfants, pour aller batailler, au nom des grandes
idées de liberté, d'indépendance et d'émancipation, en faveur d'hommes
qui, dans le même temps, consacraient l'esclavage, et, dans le nôtre, se
sont battus pour le conserver?
Le comte de Ségur, un de ces jeunes militaires que l'enthousiasme
guerrier porta à demander la faveur d'un emploi dans la guerre
d'Amérique, et qui prit part à la campagne comme colonel en second du
régiment de Soissonnais, nous donne, dans ses Mémoires, une vivante
peinture de l'étrange engouement de la nation française en faveur de ses
ennemis d'hier et des ingrats de demain: «Ce qu'il y a de plus singulier
et de plus remarquable à l'époque dont je parle, dit-il, c'est que, à la
cour comme à la ville, chez les grands comme chez les bourgeois, parmi
les militaires comme parmi les financiers, au sein d'une vaste
monarchie, sanctuaire antique des privilèges nobiliaires,
parlementaires, ecclésiastiques, malgré l'habitude d'une longue
obéissance au pouvoir arbitraire, la cause des Américains insurgés
fixait toutes les attentions et excitait un intérêt général. De toutes
parts, l'opinion pressait le gouvernement royal de se déclarer pour la
liberté républicaine, et semblait lui reprocher sa lenteur et sa
timidité.»
La cause des Américains insurgés, voilà donc ce qui excitait
l'enthousiasme des Français! Des intérêts de la France elle-même il
n'était pas question[37].
[Note 37: «Ce n'était pas seulement le désir de gloire,
la plupart d'entre nous se trouvaient animés par d'autres
sentiments; l'un, très raisonnable et très réfléchi, celui de
bien servir son roi et sa patrie, et de tout sacrifier sans
regrets pour remplir envers eux son devoir; l'autre, plus
exalté, un véritable enthousiasme pour la liberté
américaine!» (_Mémoires du comte de Ségur_, collection
Barrière, p. 165.)]
Saisis par cet entraînement fatal, les ministres, en signant le traité
d'alliance avec la république américaine, osèrent accéder à cette
étrange clause réclamée par nos nouveaux amis, _que la France
renoncerait à reprendre le Canada_!
Ainsi, les Canadiens n'avaient pas oublié leur patrie; c'était elle qui
les oubliait!
CHAPITRE V
DES RIVAUX AUX CANADIENS: LES LOYALISTES
(1778-1791).
Si la révolution américaine eut pour les Canadiens d'heureuses
conséquences, si elle leur fit accorder par l'Angleterre un traitement
plus juste et une situation plus favorable, elle eut, d'autre part, cet
effet funeste d'amener, sur leur propre sol, des voisins qui devaient
fatalement devenir pour eux des rivaux et même des ennemis.
Jusqu'à la révolution d'Amérique, pas un Anglais ne s'était établi parmi
eux. Seuls, quelques négociants avaient, à la suite des vainqueurs,
envahi les villes, y avaient formé cette petite oligarchie arrogante que
les gouverneurs militaires traitaient avec tant de mépris, et dans
laquelle ils rougissaient d'avoir à choisir des fonctionnaires et des
magistrats.
Les campagnes étaient demeurées entièrement aux Canadiens. Mais la
révolution refoula sur leur territoire tous ceux des habitants de
l'Amérique anglaise qui voulurent continuer à vivre sous le drapeau
anglais plutôt que d'adopter celui de la nouvelle république.
Les «loyalistes» (c'est le nom qu'on donnait à ces sujets fidèles,
presque tous des fonctionnaires ou des officiers) arrivaient en foule.
On estimait leur nombre à 10,000 en 1783[38]. Il fallut leur donner des
terres. On les établit sur plusieurs points encore inoccupés, les uns à
l'extrémité de la presqu'île de Gaspé, d'autres sur le lac Champlain,
d'autres enfin, et de beaucoup les plus nombreux, dans la grande
presqu'île intérieure formée par les lacs Érié et Ontario. Ce sont ces
derniers qui ont créé là une grande province anglaise, nommée d'abord le
Haut-Canada, à cause de sa situation en amont sur le fleuve
Saint-Laurent et sur les lacs d'où il sort, province connue aujourd'hui
sous le nom de province d'Ontario.
[Note 38: RAMEAU, _Acadiens et Canadiens_, 2e part., p.
322.]
Les deux nationalités étaient désormais en présence sur deux territoires
voisins; la lutte allait commencer entre elles. Jusque-là les Canadiens
n'avaient eu affaire qu'au gouvernement et à l'administration anglaise;
ils allaient se trouver face à face avec la population et la race
anglaise elle-même. L'hostilité du gouvernement n'avait été ni bien
terrible, ni bien prolongée. Le conflit de nationalité entre les peuples
fut long, acharné, sanglant même.
C'est en vain que l'administration essaya de séparer les adversaires, de
poser entre eux une sorte de barrière; le conflit devait éclater un
jour.
Dès 1783, le Haut-Canada reçut une organisation à part. Son territoire
fut divisé en quatre départements qui, par une idée étrange, reçurent
les noms allemands de Lunebourg, Mecklembourg, Hesse et Nassau.
Séparés ainsi territorialement et administrativement de leurs voisins,
les Anglais le furent encore au point de vue judiciaire. Une ordonnance
de 1787 les mit en dehors de la juridiction française, établie par
l'acte de 1774 pour tout le pays[39].
[Note 39: La loi en usage pour les Canadiens était la
coutume de Paris. Un moment suspendue, elle leur fut rendue
par l'acte de Québec en 1774.]
C'étaient là des mesures insuffisantes pour satisfaire une population
que son loyalisme et son accroissement numérique lui-même rendaient
exigeante. Dès la fin du dix-huitième siècle, elle s'élevait à 30,000
âmes, et ce n'étaient plus seulement des concessions et des droits
qu'elle réclamait, mais--comme race conquérante--des privilèges, des
faveurs et la domination de la population française.
La situation des gouverneurs était assez délicate, obligés qu'ils
étaient de favoriser ces sujets--loyaux au point d'avoir abandonné leurs
foyers pour demeurer fidèles à la couronne--et de ménager ces Canadiens
dont la conduite venait de conserver à l'Angleterre une grande partie du
continent.
Le gouvernement anglais sentait parfaitement que le concours de chacune
de ces populations lui était également nécessaire, et dans
l'impossibilité de les concilier, il essaya de les séparer tout à fait.
Le grand ministre, William Pitt, prit l'initiative d'un projet
consistant à diviser le territoire canadien en deux provinces, ayant
chacune son gouvernement et son administration distincts. Le 4 mars
1791, il présentait ce plan à la Chambre des communes et en démontrait
les avantages: «La division en deux gouvernements, disait-il, mettra un
terme à cette rivalité entre les émigrants anglais et les anciens
habitants français, qui occasionne tant d'incertitude dans les lois et
tant de dissensions. J'espère qu'elle pourra se faire de façon à assurer
à chaque peuple une grande majorité dans la partie du pays qu'il occupe,
car il n'est pas possible de tirer une ligne de séparation
parfaite[40].»
[Note 40: Cité par GARNEAU.]
Le projet de Pitt comportait non seulement la séparation des provinces,
mais--très libéral encore en ce point--il accordait à chacune d'elles ce
gouvernement représentatif cher à tout citoyen anglais, en quelque
partie du monde qu'il se trouve jeté par le destin.
C'était une faveur qu'il eût été difficile de refuser aux Anglais du
Haut-Canada. Ces libres institutions, ne voyaient-ils pas les
Américains, leurs concitoyens d'hier, en jouir? était-il juste que leur
loyauté les privât de privilèges que leur eût assurés une conduite moins
fidèle?
Sans réclamer d'une façon aussi pressante des institutions contre
lesquelles ils avaient même un peu la méfiance de l'inconnu,--car le
régime français ne les leur avait guère enseignées,--les Canadiens
tenaient à ne pas être traités d'une façon différente; ils voulaient
recevoir en même temps que leurs voisins tout ce que ceux-ci
recevraient. C'est ainsi qu'ils furent, eux aussi, dotés d'un
gouvernement représentatif.
La constitution préparée par Pitt fut votée sans difficulté par le
Parlement. Dans la province française, elle confiait le pouvoir
législatif à deux Chambres, l'une composée de cinquante membres et
élective, l'_Assemblée législative_, l'autre composée de quinze membres
choisis par le gouverneur, la Chambre haute ou _Conseil législatif_.
Cette constitution de 1791 donna aux Canadiens une autonomie et une
liberté qu'ils n'auraient jamais obtenues s'ils étaient demeurés sous la
domination de leur ancienne patrie: par intérêt, l'Angleterre agissait
envers eux d'une façon plus libérale que la France ne l'eût jamais fait
par amitié.
Son habile politique lui valut de précieux dévouements, et le clergé,
entièrement rallié, n'eut plus que des éloges pour un gouvernement si
libéral et si bienveillant: «Nos conquérants, disait, en 1794, dans une
oraison funèbre M. Plessis, plus tard évêque de Québec, nos conquérants,
regardés d'un oeil ombrageux et jaloux, n'inspiraient que de l'horreur;
on ne pouvait se persuader que des hommes étrangers à notre sol, à notre
langue, à nos lois, à nos usages et à notre culte, fussent jamais
capables de rendre au Canada ce qu'il venait de perdre en changeant de
maîtres. Nation généreuse qui nous avez fait voir avec tant d'évidence
combien nos préjugés étaient faux; nation industrieuse qui avez fait
germer les richesses que cette terre renfermait dans son sein; nation
exemplaire qui, dans ce moment de crise, enseignez à l'univers attentif
en quoi consiste cette liberté après laquelle tous les hommes soupirent,
et dont si peu connaissent les justes bornes; nation compatissante qui
venez de recueillir avec tant d'humanité les sujets les plus fidèles et
les plus maltraités de ce royaume auquel nous appartînmes autrefois;
nation bienfaisante qui donnez chaque jour au Canada de nouvelles
preuves de votre libéralité;--non, non, vous n'êtes pas nos ennemis, ni
ceux de nos propriétés que vos lois protègent, ni ceux de notre sainte
religion que vous respectez! Pardonnez donc ces premières défiances à un
peuple qui n'avait pas encore le bonheur de vous connaître[41].»
[Note 41: Oraison funèbre de Mgr Briand, prononcée le 26
juin 1794.]
Ces éloges, tout exagérées dans leur forme lyrique qu'ils puissent nous
paraître aujourd'hui, le gouvernement anglais les méritait
véritablement. Par la séparation des deux provinces, par l'octroi de la
constitution de 1791, il venait, pour ainsi dire, de prendre lui-même la
défense de la nationalité canadienne contre les attaques des populations
anglaises. Les précautions prises pour séparer les rivaux étaient
conformes à tout ce que pouvait prévoir la prudence humaine; elles
furent cependant encore insuffisantes à contenir la haine atroce dont
les Anglais du Canada poursuivirent les Canadiens, et dont nous allons
voir bientôt les sanglants résultats.
CHAPITRE VI
GAULOIS CONTRE SAXONS.
LA RÉVOLTE DE 1837.
L'hostilité sans trêve des colons anglais contre les Canadiens
contrastait, d'une façon singulière, avec la générosité véritable et
l'équité, désormais sincère, du gouvernement. Par la constitution de
1791, Pitt avait essayé de séparer les rivaux, mais, comme il le
craignait, cette séparation n'avait pu être si rigoureuse, que quelques
groupes de population anglaise ne se fussent trouvés compris dans les
limites de la province française. C'était enfermer le loup dans la
bergerie.
Malgré la prudence du grand homme d'État, un conflit inévitable se
préparait.
Minime par le nombre, le parti anglais était, dans la province française
de Québec, encombrant par les prétentions. Il apportait dans les luttes
politiques une arrogance de conquérant. Ses représentants n'osèrent-ils
pas, lors de la première réunion de l'Assemblée, eux les mandataires
d'une infime minorité de citoyens, demander que la langue française,
unique langage de la grande masse du peuple, fût exclue des
délibérations! Audacieuse et vaine tentative qui ne servit qu'à mettre
en pleine évidence leur haine et leur injustice!
L'égalité avec les Canadiens, ce n'est pas ce qu'ils avaient souhaité.
La constitution de 1791 était bien loin de les satisfaire. Leurs amis et
défenseurs l'avaient eux-mêmes, lors de la discussion, déclaré devant la
Chambre des communes: «Cette loi, disait un de ses membres, ne satisfera
pas ceux qui ont sollicité un changement; car _elle ne met pas les
choses_ dans la situation _qu'ils avaient en vue_.»
Ce qu'ils avaient en vue, c'était l'oppression des Canadiens. Leurs
journaux ne se cachaient pas pour le déclarer bien haut, et l'un d'eux,
le _Mercury_, osait écrire: «Que nous soyons en guerre ou en paix, il
est essentiel que nous fassions tous nos efforts, par tous les moyens
avouables, pour nous opposer à l'accroissement des Français et de leur
influence[42].»
[Note 42: Cité par GARNEAU, t. III, p. 114.]
Dominer, c'est ce que voulait la petite oligarchie anglaise, et elle
s'étonnait que la métropole mît obstacle à ce qu'elle regardait comme
l'exercice d'un droit. Et pourtant, la part qui lui était faite dans le
gouvernement local était bien plus grande que celle que lui eût donnée
son importance par le nombre et par le talent.
Les gouverneurs, pour la plupart, lui étaient ouvertement favorables.
Large et libérale en Angleterre, la politique demeurait, sur place,
étroite et partiale, et tandis que les Canadiens trouvaient toujours à
Londres d'éloquents défenseurs, tandis qu'un député, sir James
Mackintosh, s'écriait en 1828, à propos d'une enquête ordonnée alors:
«Les Anglais doivent-ils donc former là-bas un corps favorisé?
Auront-ils des privilèges pour assurer la domination protestante[43]?»,
à Québec les gouverneurs réservaient aux Anglais toutes les places et
toutes les faveurs. En 1834, sur 209 fonctionnaires, 47 seulement
étaient Français, pour une population trois fois plus nombreuse que la
population anglaise! Un conflit était inévitable; comment croire que
tous ces hommes, qui depuis quarante ans se formaient dans les
assemblées électives aux luttes oratoires et à la discussion des
affaires publiques, les Papineau, les Vigier et tant d'autres,
consentiraient longtemps encore à rester, dans leur propre pays, au
milieu de leurs compatriotes, en une sorte d'humiliant ostracisme?
Écartés du pouvoir, mis dans l'impossibilité de devenir des hommes de
gouvernement, ils devaient nécessairement devenir des hommes
d'opposition. C'est ce qui arriva.
[Note 43: Cité par GARNEAU, t. III, p. 270.]
Dans l'_Assemblée législative_, issue du suffrage populaire, dominait
l'élément canadien; dans le _Conseil législatif_, nommé par les
gouverneurs, régnait uniquement l'élément anglais. Entre ces deux
parties de la Législature, c'est une lutte de race qui s'engagea en
même temps qu'une lutte politique. Pendant longtemps l'orage alla
s'amoncelant de plus en plus, jusqu'à ce qu'il éclatât en sanglants
conflits en 1838.
Déjà, dans la session de 1834, le plus éloquent des tribuns canadiens,
Papineau, avait exposé devant l'Assemblée toutes les protestations de
ses compatriotes, contre cette sorte d'exil à l'intérieur, dans lequel
ils étaient tenus. Les «92 _résolutions_» restées célèbres dans
l'histoire parlementaire du Canada, étaient comme la liste de tous les
griefs d'une population froissée dans son amour-propre et dans ses
intérêts.
L'année suivante, Papineau continua son agitation: «J'aime et j'estime
les hommes sans distinction d'origine, s'écriait-il, mais je hais ceux
qui, descendants altiers des conquérants, viennent dans notre pays nous
contester nos droits politiques et religieux.
«S'ils ne peuvent s'amalgamer avec nous, qu'ils demeurent dans leur
île!... On nous dit: «Soyez frères.» Oui, soyons-le. Mais vous voulez
tout avoir: le pouvoir, les places et l'or. C'est cette injustice que
nous ne pouvons souffrir[44].»
[Note 44: Cité par GARNEAU, t. III, p. 316.]
Voilà les sentiments qui firent germer la révolte de 1837.
Il ne manquait plus qu'un prétexte, un drapeau autour duquel on pût
rallier le peuple. C'est le gouverneur lui-même qui le fournit en
prétendant lever, de sa propre autorité, des impôts qu'avait refusé de
voter l'Assemblée populaire.
Le gouvernement de Londres, toujours conciliant, eut beau envoyer aux
Canadiens, en 1835, un gouverneur général, lord Gosford, la bouche
pleine de flatteries et de paroles mielleuses; ce gouverneur eut beau
s'efforcer de calmer les rancunes et de rapprocher les partis; il eut
beau s'écrier en ouvrant la session de 1835: «Considérez le bonheur dont
vous pourriez jouir sans vos dissensions. Sortis des deux premières
nations du monde, vous possédez un vaste et beau pays, vous avez un sol
fertile, un climat salubre et l'un des plus grands fleuves de la
terre!...» Ces belles paroles restèrent sans écho: le feu était aux
poudres, il fallait qu'il éclatât.