Canadiens pouvaient s'en passer, mais ce qui est plus grave, c'est que
les assemblées locales elles-mêmes furent interdites, et les intérêts
municipaux confiés à l'administration, sans que les habitants eussent
aucune part au règlement de questions qui les touchaient de si près. La
nomination même d'un syndic, choisi pour transmettre au gouvernement
leurs voeux et leurs réclamations, est rigoureusement prohibée. Dans la
dépêche citée plus haut Colbert ajoute: «Il faudra même, avec un peu de
temps, et lorsque la colonie sera devenue plus forte qu'elle n'est,
supprimer insensiblement le syndic qui présente des requêtes au nom de
tous les habitants, il est bon que chacun parle pour soi et que personne
ne parle pour tous[20].»
[Note 20: MIGNAULT, _Manuel de droit parlementaire_, p.
35. Montréal, 1889, in-12.
L'élection des syndics demeura--tant qu'elle eut lieu--si
subordonnée au pouvoir, qu'elle ne devait pas pourtant être
considérée comme bien dangereuse. En 1664, lors de l'élection
d'un syndic de Québec, le gouverneur, M. de Mézy, _choisit_
lui-même les électeurs, et ne convoqua _par billet_ que les
personnes «non suspectes». (GARNEAU, t. I, p. 179.)]
Quand, en 1721, pour les besoins de l'organisation religieuse, les
habitations répandues sur les deux rives du Saint-Laurent, entre
Montréal et Québec, furent réparties en paroisses par le gouverneur,
marquis de Vaudreuil, et l'intendant Bégon, l'administration de ces
paroisses fut confiée non aux paroissiens, mais au conseil supérieur de
la colonie. Les officiers qui, dans chacune d'elles, étaient chargés
d'exécuter les décisions de ce conseil, dépendaient eux-mêmes d'une
façon plus ou moins directe de l'administration; c'étaient le curé, le
seigneur et le capitaine de la milice.
Aussi dans quel état d'inexpérience la conquête anglaise trouva les
colons français! Ils étaient incapables de conduire eux-mêmes leurs
propres affaires et les conquérants ne pouvaient revenir de leur
étonnement! «L'erreur de ceux qui gouvernèrent la Nouvelle-France, dit
l'historien américain Parkmann, ne fut pas d'exercer leur autorité, mais
de l'exercer trop, et au lieu d'apprendre à l'enfant à marcher seul, de
le tenir perpétuellement en lisières, le rendant de plus en plus
dépendant, de moins en moins apte à la liberté[21].»
Cet état d'enfance dans lequel le régime français avait tenu les
Canadiens au point de vue politique, devint plus tard un grief contre
eux. Dans le rapport qu'il rédigea à la suite de l'insurrection de 1837,
lord Durham les déclara inhabiles au gouvernement représentatif, et
indignes d'en profiter. Le leur avoir accordé, disait-il, était une
faute, et la seule cause de l'insurrection était que «ces hommes, qui
n'étaient pas même initiés au gouvernement d'une paroisse, avaient tout
d'un coup été mis en mesure d'agir par leurs votes sur les destinées
d'un État[22]».
[Note 21: Cité par BOURINOT, _Local government in
Canada_.]
[Note 22: _Ibid._]
CHAPITRE III
PERTE DE LA COLONIE.
La sollicitude gouvernementale pour le Canada ne survécut pas au crédit
de Colbert.
Elle ne dura guère que dix ans, de 1664 à 1675, mais cette courte
période fut pleine de résultats féconds puisqu'elle vit doubler la
population, qui s'éleva du chiffre de 3,400[23] à celui de 7,800 âmes.
[Note 23: Recensements de 1666 et de 1675, aux Archives
des colonies, cités par M. Rameau.]
Du jour où Louvois commença à gagner dans l'esprit du Roi l'influence
qu'y perdait Colbert, où l'organisateur de la marine dut s'effacer
devant l'organisateur de l'armée, la politique d'expansion coloniale fut
mise en oubli; les idées de guerre continentale et de conquêtes
européennes prévalurent, et le monarque, détournant les yeux des
colonies auxquelles un effort de plus aurait peut-être assuré la
prépondérance sur toutes celles des autres nations, se laissa entraîner
dans des guerres glorieuses au début, mais qui devaient se terminer par
de douloureux revers.
Dès lors, le Canada fut un peu délaissé. Il avait perdu d'ailleurs son
grand administrateur. L'agent si dévoué de Colbert, l'intendant Talon,
avait été remplacé par des successeurs, pleins de zèle comme lui, mais
d'un génie d'organisation moins puissant; après lui on peut considérer
comme terminée la période de création de la colonie.
Les encouragements officiels à l'immigration cessèrent entièrement. On
ne vit plus ces grands convois faisant voile vers l'Amérique, tout
chargés, pour ces terres vierges, de populations nouvelles, pleines
d'énergie et d'espérance. La colonie n'eut plus à compter pour
s'accroître que sur sa propre vigueur, sur quelques immigrations
individuelles et sur les _engagés_.
L'impulsion donnée par Colbert avait toutefois été si forte que, même
ainsi livrée à elle-même, ses progrès furent encore considérables.
Malgré les guerres perpétuelles et quelquefois malheureuses qui
marquèrent la fin du règne de Louis XIV, la population canadienne
s'élevait en 1713 à 18,000 âmes; et le recensement de 1739, le dernier
qui fut fait sous la domination française, nous la montre atteignant le
chiffre de 42,000!
Ce n'est pas que le gouvernement se désintéressât entièrement de la
colonie. Il consacrait même chaque année d'assez fortes sommes à son
entretien; mais ses efforts n'étaient pas toujours dirigés de la façon
la plus judicieuse et la plus prévoyante. On négligeait l'essentiel pour
ne prêter d'attention qu'à l'accessoire; on pensait à construire des
forteresses et l'on oubliait la population: «De 1730 à 1740, on consacra
chaque année 1,700,000 livres aux fortifications de Québec, et les
autres dépenses n'étaient alors que de 400,000 livres par an[24]... et
pourtant il était bien facile de juger qu'une citadelle en un pays
dépeuplé est une défense illusoire, tandis qu'une population nombreuse
peut au besoin se passer de forteresse pour repousser l'ennemi[25].»
[Note 24: M. Rameau a tiré ces chiffres de la
_Statistique des deux Canadas_, par Isidore LEBRUN, 1835,
in-8º.]
[Note 25: RAMEAU, 2e part., p. 76.]
On sait ce que valut pour la défense cette coûteuse forteresse de
Québec: à peine investie elle dut se rendre. N'en fut-il pas de même de
Louisbourg, autre forteresse construite, elle aussi, à grands frais dans
l'île du Cap-Breton, à l'embouchure du Saint-Laurent, pour servir,
pensait-on, de rempart à toutes nos possessions d'Amérique! Que de
milliers de vaillants émigrants, source féconde de progrès, aurait-on pu
aider à s'établir avec les millions enfouis dans ces murailles inutiles!
Ce n'est pas, pourtant, que les gouverneurs ne donnassent de bons avis.
Quelques-uns d'entre eux conçurent des plans vraiment grandioses et les
exposèrent d'une façon claire et pratique; mais les bureaux du
ministère, qui n'avaient plus un Colbert à leur tête, ne surent ni
reconnaître la grandeur de ces desseins ni les adopter. C'est dans les
cartons des archives qu'on peut retrouver aujourd'hui d'admirables
projets dont l'exécution nous eût assuré peut-être la possession sans
partage du continent nord-américain.
Dans un de ces mémoires restés sans réponse, M. de la Galissonnière,
gouverneur du Canada de 1745 à 1749, signale au ministre la richesse
merveilleuse de cette immense vallée du Mississipi, découverte par
Joliet et La Salle. Quelques postes militaires y avaient été établis;
mais la Galissonnière voulait davantage. Pour donner à la civilisation
française ces fertiles et vastes territoires, c'est toute une population
d'agriculteurs qu'il lui fallait. Il était temps encore. Faire pour la
vallée du Mississipi ce que Colbert avait fait pour celle du
Saint-Laurent: quelques convois de colons, une propagande intelligemment
exercée, et ces contrées qui comptent parmi les plus fertiles, les plus
belles et les plus douces de l'univers, étaient définitivement
françaises. Aucune dépense en France, disait la Galissonnière,
pouvait-elle égaler l'utilité de cette entreprise?
Mais le ministère avait d'autres vues et préférait les forteresses. Le
projet fut oublié dans les bureaux, et ces immenses régions, découvertes
par nous, appartiennent aujourd'hui, peut-être pour toujours, à la race
et à la civilisation anglaises.
Tandis que notre colonie, négligée par la métropole, ne devait
l'accroissement de sa population qu'à la force des choses et à
l'impulsion acquise, les colonies anglaises, ses voisines, plus libres
et régies par une plus habile politique, bénéficiant aussi, il faut le
dire, d'heureuses circonstances, voyaient leur population s'accroître
dans des proportions formidables; si bien que lorsqu'en 1755 éclata la
guerre entre la France et l'Angleterre, à plus d'un million et demi de
colons anglais, le Canada n'avait à opposer qu'environ 60,000 habitants
français! C'est dans cette situation que nous surprit la guerre, ou
plutôt ce fut là la cause même de la guerre.
«Les Américains, fait fort justement remarquer M. Rameau, s'étonnaient,
non sans quelque raison, de voir les riches pays de la vallée de l'Ohio
fermés pour eux, colons industrieux et laborieux, tandis que leurs
maîtres négligents les laissaient incultes et déserts[26].»
[Note 26: RAMEAU, _Acadiens et Canadiens_, 2e part.]
A cette multitude qui se sentait à l'étroit chez elle, nous n'avions à
opposer qu'une population dont le chiffre total n'atteignait pas, en y
comprenant les femmes, les enfants et les vieillards, _celui des
soldats_ que nos adversaires pouvaient, sur leur propre territoire,
mettre sur pied pour nous combattre.
Et cependant telle était la vigueur des Canadiens, que durant trois
années ils surent résister à des forces si écrasantes, et leur infliger
de sanglantes défaites.
En 1755, ce sont les 2,500 hommes du général Braddock battus par 300
Canadiens; c'est, l'année suivante, la prise du fort Oswego sur le lac
Ontario, et celle du fort William-Henri sur le lac Georges. En 1758,
c'est Montcalm, le commandant en chef des troupes françaises en
Amérique, battant à Carillon une armée anglaise cinq fois plus forte que
la sienne.
Mais nos triomphes mêmes nous affaiblissaient. Montcalm ne recevait pas
de secours, et tandis que l'Angleterre, pour cette conquête à laquelle
elle s'acharnait, prodiguait l'or et les hommes, tandis qu'au dire de
lord Chesterfield elle dépensait 80 millions de livres sterling (deux
milliards de francs), qu'elle rassemblait en Amérique, pour la campagne
de 1759, une force armée de plus de 50,000 hommes, pendant ce temps, la
France, oubliant ses intérêts les plus chers, n'envoyait au Canada qu'un
nombre dérisoire de soldats[27].
[Note 27: Quatre mille hommes pendant toute la durée de
la guerre. (Voy. DUSSIEUX, _le Canada sous la domination
française_.)]
D'où venait cet oubli? Quelle était la cause de cet aveuglement? N'y
avait-il donc personne en France, personne dans le gouvernement, qui
comprît que ce continent, pour la conquête duquel nos ennemis faisaient
tant de sacrifices, pouvait en mériter quelques-uns pour être défendu?
Pourquoi, alors que toutes nos forces, tout notre argent, toute notre
énergie, n'eussent pas été de trop pour la défense de nos droits, de
notre influence, de notre souveraineté sur le continent américain (car
c'est bien du continent tout entier, non du Canada seulement qu'il
s'agissait), pourquoi nous laissions-nous entraîner à gaspiller, en
Europe, nos ressources et nos forces dans une guerre continentale
engagée sans nécessité?
De cette guerre européenne si contraire à nos intérêts, et de l'alliance
avec l'Autriche; qui en fut la cause, on a accusé Louis XV, ses
ministres et surtout sa favorite. S'ils furent coupables, ils ne le
furent pas seuls: la France tout entière fut leur complice. Cette faute
politique, qui devait être si désastreuse par ses résultats, est
imputable à l'opinion publique qui régnait dans le pays, à
l'indifférence pour l'Amérique, à l'enthousiasme pour les conquêtes en
Europe. Aveugles sur l'avenir, les Français du dix-huitième siècle
semblaient, en dehors de Paris, de la France et de l'Europe, ignorer
l'existence du monde. Une province sur leurs frontières leur semblait
plus grande et plus importante qu'un continent sur l'autre hémisphère;
c'est de cette erreur, de cette ignorance même que vint l'oubli des
grands intérêts français dans le monde. Là fut le vice, là fut la faute.
Quelle impardonnable indifférence de l'opinion[28] pour cette guerre
d'Amérique, dans laquelle nos héroïques troupes et les valeureuses
milices canadiennes combattaient un contre dix et faisaient des prodiges
de valeur! A M. de Bougainville, chargé par le gouverneur d'aller
réclamer des secours, le ministre de la marine, Berryer, répondait
brusquement: «Monsieur, quand la maison est en feu on ne s'occupe pas
des écuries.--On ne dira pas, monseigneur, répondit finement et
tristement Bougainville, on ne dira pas que vous parlez en cheval.»
[Note 28: Voy. ci-dessous, chap. XXVII.]
Sans secours, sans troupes, comment résister encore? Les dépêches de
Montcalm trahissent son désespoir. «Monseigneur, écrit-il au ministre le
1er septembre 1758, la situation de la Nouvelle-France est des plus
critiques.--Les Anglais réunissent, avec les troupes de leurs colonies,
mieux de 50,000 hommes;... qu'opposer à cela? huit bataillons qui font
3,200 hommes!»
Aussi de quelle lassitude est accablé le vaillant général qui sent
l'inutilité de ses efforts! quelle mélancolie dans ses lettres à sa
famille! Il écrit à sa femme: «Je soupire après la paix et toi;
aimez-moi tous... quand reverrai-je mon Candiac[29]!...» Candiac,
c'était son lieu natal, le château où il avait passé son enfance; il ne
devait revoir ni Candiac ni les siens!
[Note 29: Ch. DE BONNECHOSE, _Montcalm et le Canada
français_. Paris, 1888, in-8º.]
Dans l'été de 1759 une flotte anglaise formidable paraît devant Québec:
22 vaisseaux de ligne, 30 frégates, portant 10,000 hommes de troupes,
couvrant le fleuve de leurs voiles. Un général de trente-deux ans, avide
de gloire, impatient de se signaler, James Wolfe, commande cette
nombreuse armée.
Impuissante ardeur! Malgré le petit nombre des Français, la côte est
bien gardée, et, pendant plusieurs mois, la flotte anglaise reste
stationnaire dans le fleuve, Wolfe ne peut parvenir à opérer un
débarquement. Le désespoir commençait à gagner les Anglais et leur jeune
général lui-même; l'hiver approchant allait enfermer le fleuve dans son
épaisse muraille de glace. Bientôt la flotte entière devrait fuir ce
formidable emprisonnement; déjà les Canadiens et Montcalm entrevoyaient
leur délivrance, lorsque, par une sombre nuit d'automne, Wolfe, trompant
la vigilance d'un poste français, put enfin, à la faveur des ténèbres,
débarquer ses troupes dans une anse solitaire, à quelque distance
au-dessus de Québec. Le soleil levant montra, aux yeux surpris et
désolés des habitants, l'ennemi rangé en bataille devant la ville, dans
une plaine dite la plaine d'Abraham, du nom du premier colon qui l'avait
cultivée.
Le nombre était inégal; la bataille s'engagea sanglante, et, dans la
fureur de la lutte, les deux généraux ennemis--deux héros--trouvèrent la
mort. Déjà Montcalm, blessé mortellement, avait été ramené dans Québec,
quand Wolfe fut lui-même frappé.
«Ils fuient! s'écrie près de lui un soldat anglais.--Qui? demande-t-il
avec anxiété.--Les Français!--Je meurs heureux», murmure-t-il, et il
expire.
Montcalm eut, lui aussi, le bonheur de mourir avant l'entrée des Anglais
dans cette ville qu'il avait héroïquement défendue.
L'un des gouverneurs anglais, lord Dalhousie, a voulu, en 1827, rendre
un hommage commun aux deux chevaleresques ennemis, morts d'une même mort
glorieuse pour deux causes rivales. Sur un monument qui se dresse
au-dessus de la splendide terrasse de Québec, il a réuni leurs deux noms
accompagnés de cette inscription souvent citée:
«Mortem virtus
Communem famam historia
Monumentum posteritas dedit.»
Les généraux ne méritent pas seuls l'admiration de la postérité:
n'oublions pas de rendre hommage aux vaillantes troupes qui, dans les
plaines d'Abraham et dans les champs du Canada, combattaient pour la
France. C'étaient, avec les braves milices canadiennes, les régiments de
Royal-Roussillon, Languedoc, la Reine, Artois, Guienne, La Sarre, Béarn
et Berry.
Après la bataille, la forteresse de Québec, incapable de résister, dut
se rendre sans siège, et le chevalier de Lévis, rassemblant les débris
des troupes, battit en retraite sur Montréal où il hiverna. Dès le
printemps de 1760, par une témérité inouïe, reprenant la campagne, il
osa encore tenter la délivrance de Québec et vint gagner une dernière
victoire dans cette plaine d'Abraham théâtre de notre désastre. Le
retour de la flotte anglaise, dès la fonte des glaces, le força de
nouveau à la retraite. Québec était définitivement perdu! Le 8 septembre
1760, le gouverneur de la colonie, le marquis de Vaudreuil, signait
enfin à Montréal la capitulation qui livrait aux troupes anglaises le
pays tout entier.
Trois ans plus tard, la paix était conclue entre la France et
l'Angleterre, et le funeste traité de Paris cédait pour toujours aux
Anglais le Canada et tous les territoires que nous possédions sur le
continent.
Le jour où le ministre français Choiseul obtint la signature du
plénipotentiaire britannique, il s'écria, dit-on, de l'air satisfait
d'un homme qui remporte un succès: «Enfin nous les tenons![30]» Ce fut
toute l'oraison funèbre d'une colonie pour la conquête de laquelle
l'Angleterre avait sacrifié tant de sang et tant de millions! Cette
Nouvelle-France qu'avaient rêvée nos grands hommes d'État, que François
1er avait fait découvrir, que Henri IV avait commencée, Richelieu
augmentée, Colbert parfaite et Louis XV perdue, qu'allait-elle devenir?
était-elle morte, vivrait-elle?
[Note 30: DUSSIEUX, _le Canada sous la domination
française_.]
CHAPITRE IV
L'ANGLETERRE S'ATTACHE LES CANADIENS.
LA FRANCE LES OUBLIE (1763-1778).
«Enfin, le Roi dormira tranquille!» s'écria, dit-on, Mme de Pompadour en
apprenant la signature du désastreux traité!
Le traité de Paris était pourtant l'échec le plus grave qu'eût, depuis
quatre siècles, subi la monarchie française. Depuis le traité de
Bretigny, aucune convention aussi humiliante n'avait été signée. Et
comme alors; c'était le même ennemi que nous trouvions devant nous. Mais
dans quelles différentes conditions!
Au quatorzième siècle, la lutte entre les rois de France et d'Angleterre
était une lutte dynastique bien plus qu'une lutte de race; la guerre
était une guerre civile entre deux nations de même origine. Les rois
anglais, les barons et chevaliers qui les suivaient, les hommes d'armes
qui composaient leur armée, étaient des Normands, tous de même sang, de
même langue[31], de même religion que les sujets des rois de France et
que les rois de France eux-mêmes; ceux-ci eussent-ils succombé dans la
lutte engagée entre ces deux fractions d'un même peuple, la dynastie
française eût été changée peut-être, mais non la nationalité des
Français.
[Note 31: Ce n'est qu'au commencement du quinzième siècle
que le français a cessé d'être la langue exclusive de la
noblesse anglaise et que cette classe a commencé à adopter le
langage qui n'était jusqu'alors que celui du peuple, la
langue anglaise actuelle.]
Il en était bien autrement de l'échec infligé par l'Angleterre à la
France au dix-septième siècle. La communauté d'origine était oubliée
depuis longtemps. L'ancienne noblesse normande avait disparu, absorbée
dans la nation anglo-saxonne. La langue française était remplacée par un
langage nouveau. La religion elle-même--un des liens les plus forts
entre les hommes quand elle les unit, mais aussi une des plus violentes
causes de haine et de guerres quand elle les divise--était devenue une
barrière de plus entre les deux peuples.
La dynastie d'Angleterre n'était plus de souche française. Une maison
allemande occupait le trône de Guillaume le Conquérant et de Henri
Plantagenet. Rien de commun ne subsistait entre les deux peuples. La
lutte qui venait de se terminer n'était plus une lutte de frères
ennemis, c'était bien le combat acharné entre deux races qui se
disputent l'empire du monde; et dans cette lutte, la France venait
d'avoir le dessous!
On est écoeuré et triste à la fois de voir avec quelle indifférence cette
honteuse paix fut acceptée en France. Pas un cri d'indignation; pas un
regret pour un monde perdu! Devant un tel aveuglement, devant un tel
abaissement des caractères, on ne peut que regarder d'un oeil de
douloureuse pitié cette malheureuse époque de notre histoire, et
partager l'opinion que le marquis de Mirabeau, père du célèbre tribun,
exprimait sur ses contemporains: «Ce royaume est bien mal, disait-il un
jour, il n'y a plus de sentiments énergiques, ni d'argent pour les
suppléer.»[32]
[Note 32: La scène se passait chez le docteur Quesnay. Un
des interlocuteurs, M. de la Rivière, ajouta: «Il ne peut
être régénéré que par une conquête, comme la Chine, ou par
quelque grand bouleversement intérieur. Mais malheur à ceux
qui s'y trouveront. Le peuple français n'y va pas de main
morte.» (_Mémoires de Mme du Hausset_, collection Barrière,
p. 128.)]
Le traité de Paris consacrait la prépondérance écrasante des Anglais en
Amérique. Qu'allaient devenir ces 70,000 Canadiens-Français que nous y
abandonnions avec si peu de regrets? Leur nationalité, leur langue, leur
religion, allaient subir de terribles assauts; sauraient-ils les
défendre?
Tout paraissait conspirer contre ce petit peuple; aucun obstacle ne
semblait s'opposer aux projets de ses ennemis. Pauvre, peu nombreux,
sans direction, que pourrait-il donc contre une nation puissante,
hardie, riche, nombreuse, et chez qui le prestige de la victoire sur une
rivale, jusqu'alors considérée comme la première puissance de l'Europe,
justifiait un incommensurable orgueil?
Tous les chefs naturels des Canadiens semblaient les avoir abandonnés;
tous avaient regagné la France. Il n'en restait qu'un, mais c'était le
plus puissant, le clergé!
Les services que, depuis les débuts de la colonie, le clergé rendait au
peuple, avaient mérité sa confiance: explorations, découvertes,
missions, enseignement, hôpitaux, colonisation, il avait tout entrepris,
tout dirigé. Des plus illustres familles françaises étaient sortis ses
prélats; des Montmorency, des Saint-Vallier, des Mornay avaient occupé
le siège épiscopal de Québec. Il avait fourni de hardis voyageurs:
Marquette et Hennepin au Mississipi; Druillettes et d'Ablon au lac
Saint-Jean; Albanel à la baie d'Hudson.
Il avait eu ses colonisateurs: les Sulpiciens avaient défriché et mis en
culture l'île de Montréal.
Il avait eu ses martyrs, les Pères Jogues, Daniel, de Brébeuf,
Lallemand, torturés par les cruels ennemis des Français, les sauvages
Iroquois.
Le clergé avait eu tant de part à la création de la colonie, qu'en
parcourant les premières annales canadiennes, il semble qu'on lise une
page de l'histoire de l'Église plutôt qu'une page de l'histoire de
France. C'est avec la force d'influence qui lui était due pour tant de
services que le clergé prit en 1763 la direction de la petite nation que
nous venions d'abandonner. C'est lui qui mena, avec une vigueur dont
nous devons lui savoir gré, la lutte nationale. Pour lui, la nationalité
et la langue anglaises ne faisaient qu'un avec le protestantisme; il
travailla avec acharnement à conserver les Canadiens à la nationalité
française et au catholicisme, et c'est à ce puissant adversaire que
vint, avec étonnement, se heurter la volonté du vainqueur.