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LA
NATION CANADIENNE
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
Suède et la Norvège.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en janvier 1894.
PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
LA
NATION CANADIENNE
ÉTUDE HISTORIQUE
SUR LES
POPULATIONS FRANÇAISES
DU NORD DE L'AMÉRIQUE
PAR
Ch. GAILLY DE TAURINES
PARIS
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 8
1894
_Tous droits réservés_
_A MON PÈRE_
_Hommage de reconnaissance et de filiale affection_
INTRODUCTION
La nation canadienne! Voici un terme nouveau dans la classification des
peuples. Le nom de Canada et de Canadiens, il n'y a pas bien longtemps
encore, n'éveillait guère dans l'esprit des Français que l'idée des
«arpents de neige», du froid, des sauvages et des castors.
De ce que la France eût possédé autrefois ce pays lointain, et de ce
qu'elle l'eût cédé à une nation étrangère, nous avions le souvenir sans
en avoir le regret, et nous partagions sur cette perte la facile
résignation des contemporains de Voltaire.
Mais voici que sous les yeux mêmes de notre génération, une apparition
étrange est venue troubler la quiétude de notre oubli. Après une
croissance obscure et ignorée sur cette terre canadienne, un peuple est
apparu tout à coup à nos regards étonnés, doué de toutes les qualités,
de tous les caractères qui font les nations fortes, et ce peuple était
un peuple français; il sortait des quelques hommes de notre sang que
nous croyions définitivement perdus sur une terre que nous nous
figurions ingrate. Son merveilleux et rapide développement venait donner
un flagrant démenti à l'erreur de nos appréciations et provoquer en nous
de tardifs remords pour l'injustice de notre oubli.
C'était donc une terre fertile et riche que ces quelques arpents de
neige; c'était donc une population robuste et vivace que ces colons
abandonnés il y a un siècle sur un sol dédaigné!
De cette nation canadienne, nul ne peut aujourd'hui nier ni l'existence,
ni les progrès; les statistiques constatent la merveilleuse
multiplication de sa population. Ses représentants viennent en France, y
reçoivent les témoignages de notre sympathie, et ce n'est pas sans un
légitime orgueil qu'ils traitent presque d'égal à égal, de nation à
nation, avec une patrie qui a eu si peu de foi dans leur avenir. A juste
titre, ils sont fiers de lui démontrer son erreur.
N'est-il pas intéressant pour nous d'étudier ces populations françaises
d'Amérique dans leurs origines, leurs progrès, leur état actuel, dans
tous les éléments en un mot qui font d'elles à proprement parler une
_nation_?
Ces éléments sont nombreux et complexes. Une nation, c'est une
communauté d'hommes groupés sur un même territoire et reliés entre eux
par des sentiments communs. Les Canadiens réunissent tous ces
caractères.
Leur population est une de celles dans l'univers entier dont
l'augmentation est la plus rapide. Leur territoire est riche et
productif: non seulement il suffit à ses habitants, mais il livre en
outre tous les ans des centaines de millions à l'exportation. Le
sentiment national enfin, qui unit entre eux les Canadiens, est ardent,
tenace, fier et inébranlable.
Le territoire et la population sont les éléments les plus sensibles et
les plus évidents, mais ce ne sont ni les principaux ni les plus forts;
les liens invisibles et presque indéfinissables du patriotisme
contribuent autrement à la cohésion et à la puissance d'une nation. Ces
liens, que tout le monde sent mais que personne ne définit pleinement,
sont ceux qui résultent de souvenirs communs, des croyances communes, de
travaux accomplis, de souffrances subies côte à côte, de gloire acquise
de concert, et d'espérances nourries vers un même avenir.
L'histoire des Canadiens leur offre de glorieux souvenirs: au début même
de leur existence coloniale, les plus grands noms de notre histoire,
ceux de Henri IV et de Louis XIV, ceux de Richelieu et de Colbert,
couvrent pour ainsi dire leur berceau et leur font partager comme un
patrimoine commun le lustre de nos propres annales. Plus tard, quand
violemment séparés de la France, la fortune des armes les contraint,
sous un gouvernement étranger, à une existence désormais distincte de
celle de leur mère patrie, ils reprennent seuls la chaîne non moins
glorieuse et non moins belle de leurs traditions et de leur histoire.
Parmi leurs conquérants, ils parviennent à se faire une place respectée,
et méritent, par des services qui imposent la reconnaissance, la
bienveillance et l'admiration du gouvernement anglais.
Tous ces souvenirs sont entretenus dans l'esprit du peuple par une
littérature nationale dont l'unique tendance est la glorification et
l'amour de la patrie; et de même que le titre de Français réunit pour
nous et résume tout ce qu'en dix siècles nos pères ont accumulé de
gloires et de souvenirs dans notre histoire, celui de Canadien évoque
dans leur coeur l'image de la vieille France leur mère, condense toute
leur histoire, et demeure la seule dénomination nationale sous laquelle
ils veulent être désignés.
S'ils sont _Canadiens_ et non plus Français, qu'importe, dira-t-on, à la
France moderne la formation de cette nationalité nouvelle?
D'avantages politiques nous n'avons pas à en attendre en effet. Mais
n'est-ce rien que l'existence en Amérique d'une nation de langue
française conservant avec opiniâtreté d'inébranlables sympathies pour
son ancienne patrie? n'est-ce pas là un contrepoids désirable à la
suprématie par trop grande des peuples de langue anglaise dans le
nouveau monde? Il y a trop peu, de par le monde, de terres où vive notre
sang et où résonne notre langue; n'est-il pas consolant de trouver, au
delà de l'Océan, un peuple qui se prépare à les propager et qui
contribue à donner à la race française la place qu'elle doit occuper
dans l'Univers?
Les liens qui résultent de la communauté du sang et de la communauté de
la langue sont plus forts que ceux des frontières politiques; les uns
sont durables et résistent à tous les bouleversements, les autres sont
incertains et changeants.
La lutte pour l'existence est la constante destinée des hommes; au fond
du perpétuel enchaînement de conflits, de guerres, de bouleversements et
de révolutions que nous montre l'histoire, il est facile de reconnaître
l'éternelle rivalité des races. D'une façon apparente ou cachée,
l'histoire politique tout entière est subordonnée à l'histoire
ethnographique. Les guerres et les traités ne sont que les épisodes du
grand drame qui entraîne l'humanité tout entière, toujours luttant et
toujours combattant, vers sa mystérieuse destinée. Nul ne demeure en
repos: il faut attaquer ou se défendre, et les races les plus fortes,
les plus intelligentes et les plus nombreuses, finissent par l'emporter
sur les autres et par les dominer.
Dans cet éternel combat, toujours renouvelé et jamais fini, c'est pour
la race française que lutte la nation canadienne!
LA
NATION CANADIENNE
PREMIÈRE PARTIE
ORIGINES ET ÉVOLUTION HISTORIQUE
DE LA NATION CANADIENNE
CHAPITRE PREMIER
LES ORIGINES.
Emporté par la vapeur sur un luxueux paquebot, le voyageur qui arrive à
Québec par le majestueux estuaire du Saint-Laurent, peut difficilement
se faire une idée de ce qu'était, il y a trois siècles à peine, la
fertile et riche contrée étendue sous ses yeux.
Cette côte riante, toute couverte de moissons, toute pointillée de
blanches maisons, toute parsemée de villages qui font briller au soleil
l'éclatante toiture métallique de leurs clochers, ces vallées ombragées
qui viennent jeter au grand fleuve l'eau bondissante de leurs ruisseaux,
ces prairies, ces collines si coquettes, tout ce panorama changeant et
plein de vie que la marche du navire déroule avec rapidité aux regards
émerveillés des passagers; tout ce mouvement, toute cette activité,
toute cette richesse n'étaient, à une époque qui n'est pas bien éloignée
de nous, que silence, désert et solitude.
Quand en 1535, poussé par ce vent de découvertes qui soufflait depuis
Colomb, le marin malouin Jacques Cartier remonte pour la première fois
le cours du grand fleuve, il ne trouve sur ses rives que des forêts sans
limites, et, pour toute population, que quelques pauvres tribus
indiennes.
Campé sur la rive pour y passer l'hiver, il voit, à cet endroit même où
s'élèvent aujourd'hui les fières murailles et les gracieux monuments de
Québec, ses compagnons décimés par le froid, les maladies et la faim!
Il faut lire le récit de cet hivernage dans la relation même qu'en a
laissée Cartier. Une affreuse épidémie, le typhus, décimait ses
compagnons. Le mal sévissait avec une telle fureur qu'à la fin de
février, des cent dix hommes de sa flotte, trois ou quatre à peine
restaient capables de porter à leurs compagnons les soins que réclamait
leur pitoyable état. Vingt-cinq d'entre eux succombèrent au fléau.
Cartier fit faire l'autopsie du cadavre de l'un d'eux, Philippe
Rougemont, d'Amboise, et il relate avec minutie dans son journal tous
les détails de cette triste opération.
«Il fust trouvé qu'il avait le coeur blanc et flétri, environné de plus
d'un pot d'eau rousse comme dacte, le foye beau, mais avait le poumon
tout noirci et mortifié et s'était retiré tout son sang au-dessus de son
coeur, car quand il fut ouvert, sortit au-dessus du coeur grande abondance
de sang noir infect. Pareillement, avait la rate par devers l'échine un
peu entamée, environ deux doigts, comme si elle eut été frottée sur une
pierre rude. Après cela vu lui fut ouverte et incise une cuisse,
laquelle était fort noire par dehors, mais dedans la chair fut trouvée
assez belle.»
Plus de quarante des autres compagnons de Cartier étaient dans une
situation désespérée, lorsqu'une femme indienne indiqua à leur chef un
arbre dont l'écorce devait être un remède au terrible mal, et qui, en
effet, rendit bientôt aux malades «santé et guérison». «Si tous les
médecins de Louvain et de Montpellier, ajoute Cartier, y eussent été
avec toutes les drogues d'Alexandrie, ils n'en eussent pas tant fait en
un an que ledit arbre a fait en six jours[1].»
[Note 1: Brief récit et succincte narration de la
navigation faite en 1535 et 1536 par le capitaine Jacques
Cartier, aux îles de Canada, Hochelaga, Saquenay et autres,
etc.
C'est pendant ce voyage que Cartier eut pour la première fois
connaissance de l'usage du tabac par les Indiens. Voici la
curieuse description qu'il donne de cet usage alors
totalement inconnu en France:
«Ils ont, dit-il en parlant des Indiens, une herbe de quoi
ils font grand amas durant l'été pour l'hiver, laquelle ils
estiment fort, et en usent les hommes seulement en la façon
que s'ensuit: ils la font sécher au soleil, et la portent à
leur col en une petite peau de bête au lieu de sac, avec un
cornet de pierre ou bois; puis, à toute heure font poudre de
ladite herbe et la mettent en l'un des bouts dudit cornet,
puis mettent un charbon de feu dessus et sucent par l'autre
bout, tant qu'ils s'emplissent le corps de fumée, tellement
qu'elle leur sort par la bouche et par les nazilles comme par
un tuyau de cheminée; et disent que cela les tient sains et
chaudement, et ne vont jamais sans avoir lesdites choses.
Nous avons éprouvé ladite fumée, après laquelle avoir mis en
notre bouche, semble y avoir mis de la poudre de poivre, tant
est chaude.»]
Rebuté par tant de difficultés et de traverses, Cartier, dès le retour
de la belle saison, s'empressa de quitter les eaux du Saint-Laurent et
ne laissa sur ses rives aucun établissement durable.
Il fallut aux fondateurs de colonies un coeur fortement trempé, une
triple cuirasse d'airain, comme dit Horace, pour aborder ces pays
sauvages et tenter, au milieu des privations et des dangers, de s'y
créer de nouvelles patries. Ils obéissaient à cette force invincible qui
fait marcher les peuples vers de mystérieuses destinées; le nouveau
continent était ouvert à l'Europe, ils allaient le conquérir pour elle.
Commencée au seizième siècle, cette conquête est de nos jours à peu près
définitivement achevée; les plus habiles, les plus entreprenants et les
plus forts en ont eu la plus grosse part. Nos grands hommes d'État en
avaient compris l'importance: François Ier l'avait pressentie et avait
lancé partout les marins français à la découverte de nouvelles terres.
Henri IV avait commencé notre empire colonial, et c'est aux grandes vues
de cet homme de génie qu'est dû le premier projet de créer sur les rives
du Saint-Laurent une colonie permanente. Québec lui doit sa naissance.
C'est par ses ordres directs et contre l'avis, bien aveugle cette fois,
avouons-le, du sage Sully, que dans l'été de l'année 1608, le
navigateur saintongeais, Samuel de Champlain, remontait les rives
solitaires du Saint-Laurent, examinant la côte, cherchant sur quel point
il pourrait débarquer avec ses hommes pour établir la colonie qu'il
avait mission de fonder.
Par une belle journée de soleil, le 3 juillet, il arrivait en vue d'un
promontoire «couvert de noyers et de vignes sauvages» qui dominait au
loin un coude majestueux du grand fleuve. C'était «la pointe de Québec,
ainsi appelée des sauvages», comme il le rapporte lui-même.
Séduit par l'aspect grandiose de la nature et par la fertilité du sol,
il résolut de s'arrêter là. Aussitôt débarqué, dans une modeste maison
de bois il établit ses hommes; telles sont les humbles origines de la
grande ville de Québec. Elle fut bien longtemps avant de devenir une
cité et ce n'est qu'en 1621 que le premier édifice en pierre, une
église, fut construit par les soins des missionnaires récollets.
Malgré la vigoureuse impulsion donnée par Richelieu au mouvement
colonial, malgré tous les encouragements et tous les soins dont il
entoura particulièrement la colonie naissante du Canada, elle était bien
faible encore en 1642. Québec n'était alors qu' «un petit fort environné
de quelques méchantes maisons donnant abri à de rares colons»; Montréal,
où une société de personnes pieuses venait de fonder une mission, «deux
ou trois cabanes»[2], Trois-Rivières et Tadoussac, deux petits postes
pour la traite des fourrures; et tout cela perdu sur un continent sans
limites, la porte de ces pauvres demeures s'ouvrant sur un désert de
huit cents lieues!
[Note 2: Les fondateurs de cette mission lui avaient
donné le nom de Ville-Marie. Celui de Mont-Royal ou Montréal
lui est antérieur et avait été donné à cet endroit par
Cartier lui-même en 1535, bien avant qu'aucun établissement y
fût fondé. S'étant rendu au village indien d'Hochelaga, il
fut conduit par le chef de ce village au sommet d'une
montagne qui était à un quart de lieue de distance. De là il
découvrit un pays sans bornes. Enchanté de la vue magnifique
qu'il avait devant lui, il donna à cette montagne le nom de
Mont-Royal, nom qu'elle a conservé et qui s'est étendu à la
ville qui se trouve aujourd'hui à ses pieds.]
Certes, quiconque eût vu le Canada en 1642 eût souri d'incrédulité si on
lui eût parlé de sa grandeur future. Quelques colons et quelques
cabanes, sont-ce là les prémisses d'une nation? Et cependant, c'est bien
de ces germes humains, si chétifs et si débiles, pauvres graines jetées
par le vent du destin dans l'immensité d'un continent, que devait
sortir, après deux cents ans de germination et de croissance, la forte
nation que nous voyons aujourd'hui prospérer et grandir.
L'impulsion dont la colonie avait besoin, c'est Colbert qui la lui
donna, et c'est lui qu'on peut considérer comme le véritable fondateur
du Canada.
La politique qu'il suivit mérite d'être exposée avec quelques détails
puisqu'elle a été, pour ainsi dire, la cause première des résultats que
nous voyons aujourd'hui. Nous étudierons donc successivement les mesures
par lesquelles Colbert pourvut au _peuplement_ de la colonie, à la
_découverte_ des vastes régions qui l'entouraient, et à la _mise en
culture_ de son territoire.
Le peuplement est le premier besoin d'une colonie. Les diverses
compagnies auxquelles Richelieu avait accordé, en échange de
l'obligation d'amener des colons au Canada, le droit d'exploiter le
riche et productif commerce de ses fourrures, avaient trop oublié leurs
devoirs pour ne penser qu'à leurs intérêts. Les clauses des contrats,
qui les obligeaient à emmener dans chacun de leurs navires un certain
nombre d'émigrants, étaient demeurées à peu près lettres mortes, et nous
avons dit plus haut combien était faible encore, au milieu du
dix-septième siècle, le nombre des habitants de Québec.
Aussi Colbert dut-il prendre d'énergiques mesures pour provoquer tout
d'un coup dans la métropole un vigoureux courant d'émigration.
Par ses ordres, les fonctionnaires civils et les autorités religieuses,
les évêques, les intendants, sont chargés de rechercher, dans l'étendue
des diocèses et des provinces, les personnes des deux sexes désireuses
de s'établir au Canada.
Cette propagande produisit un grand effet; dès 1663, ce ne sont plus
quelques émigrants isolés, ce sont de vrais convois qui quittent les
côtes de France et font voile vers Québec. En cette année, trois cent
cinquante émigrants sont en une seule fois embarqués à la Rochelle[3],
et des convois semblables se succèdent d'année en année durant toute
l'administration de Colbert.
[Note 3: Voy. RAMEAU, _Acadiens et Canadiens_, 2e part.,
p. 23.]
En 1667, enfin, un régiment entier, fort de vingt compagnies, le
régiment de Carignan-Salières, débarque à Québec et porte l'ensemble de
la population à plus de 4,000 âmes. C'est alors vraiment que le Canada
est créé et commence à devenir non plus un poste de traite, ni une
mission, mais une colonie.
Le régiment de Carignan, dont M. de Salières était colonel, rentrait à
peine de cette campagne de Hongrie, où le maréchal de La Feuillade, le
comte de Coligny et les troupes françaises avaient apporté à l'Empereur,
contre l'invasion des Turcs, un secours si puissant et si opportun.
Ce régiment tout entier reçut au Canada la récompense de ses services.
A mesure qu'ils obtenaient leur congé, officiers et soldats recevaient
des terres. Les officiers, presque tous gentilshommes, prenaient
naturellement pour censitaires les hommes qui avaient servi dans leurs
compagnies. C'est ainsi que l'on forma, tout le long de la rivière
Richelieu, au sud de Montréal, sur la frontière la plus exposée aux
attaques des Iroquois, une sorte de colonie militaire qui, tout en
concourant au progrès de la culture et du peuplement, servait en même
temps comme de rempart contre un ennemi toujours en éveil, toujours prêt
à s'élancer pour dévaster le pays[4].
[Note 4: Le retour en France des officiers licenciés au
Canada était fort mal vu du ministre: «Il s'est présenté ici,
écrit Colbert à l'intendant, quelques officiers des troupes
qui sont restées en Canada; et comme il importe au service du
Roi qu'ils s'établissent audit pays, et qu'ils servent
d'exemple à leurs soldats, il est bien nécessaire que vous
empèchiez qu'à l'avenir ces officiers ne repassent en France,
leur faisant connaître que le véritable moyen de mériter les
grâces de Sa Majesté est de demeurer fixes et d'exciter
fortement tous leurs soldats à travailler au défrichement et
à la culture des terres.» (_Correspondance de Colbert_,
publiée par P. CLÉMENT, 2e partie, tome III.)
Non seulement le retour des officiers et soldats, mais celui
même des colons civils de toutes classes était vu d'un très
mauvais oeil, et Colbert mandait au gouverneur de les retenir
dans la colonie par tous les moyens en son pouvoir, hormis la
force. Encore cette restriction n'était-elle imposée que pour
ne pas nuire par excès de zèle au but qu'on se proposait et
éloigner les Français d'aller s'établir dans une colonie à
laquelle on aurait donné la réputation d'un lieu d'exil dont
on ne pouvait sortir. (_Ibid._)]
On sait qu'au dix-septième et au dix-huitième siècle, tout soldat
portait un sobriquet sous lequel seul il était connu et désigné de ses
chefs. Sobriquet tiré soit de ses qualités physiques ou morales, soit
des occasions de guerre dans lesquelles il s'était trouvé. Souvent aussi
c'était un nom de fleur, ou celui d'une vertu civile ou guerrière.
C'étaient: Va de bon coeur, Jolicoeur, Brin d'amour, la Force, la
Rencontre, la Déroute (ce qui signifiait sans doute que l'aspect seul de
celui qui portait ce surnom suffisait pour mettre l'ennemi en fuite).
C'étaient encore: La Fleur, la Tulipe, la Liberté.
Tous ces noms restent communs au Canada, et tous ceux qui les portent
peuvent, à bon droit, se vanter d'être les descendants des héros du Raab
et de Saint-Gothard, de ces hommes dont le grand vizir Achmet-Kopröli
avait osé dire avant la bataille, en voyant de loin les manchettes de
dentelle et les rubans des officiers: «Quelle est cette troupe de
femmes!» mais dont il se repentit sans doute d'avoir méconnu la valeur
lorsqu'il vit son armée par eux mise en déroute.
Outre les convois d'émigrants envoyés en bloc, outre le licenciement des
troupes, Colbert pourvut encore à l'accroissement de la population par
l'institution des «_engagés_».
Les engagés étaient une classe de colons toute spéciale. Recrutés dans
les classes les plus pauvres de la population de France, ils
s'obligeaient à servir trois ans dans les colonies comme ouvriers ou
serviteurs; leur salaire était fixé par les ordonnances. Ils aliénaient
en somme leur liberté pour cette période de trois ans; aussi étaient-ils
désignés sous le nom de «trente-six mois».
Pour multiplier leur nombre, il fut arrêté qu'aucun navire marchand ne
pourrait mettre à la voile vers l'Amérique dans les ports français, sans
que le capitaine ait justifié qu'il emmenait à son bord un nombre
d'engagés proportionné au tonnage de son navire. C'étaient trois engagés
pour un navire de 60 tonneaux, six pour un navire de 100 tonneaux, etc.
Le capitaine devait pourvoir à leur nourriture pendant la traversée,
puis, arrivant à destination, les cédait, moyennant le remboursement de
ses frais, aux colons qui avaient besoin de leurs bras.
Pour qu'il fût bien couvert de ses déboursés, il fallait qu'il pût
retirer en moyenne 130 livres de chaque engagé; mais souvent la demande
était au-dessous de l'offre, et à diverses époques les capitaines
demandèrent d'être déchargés de cette obligation, ce qui leur fut
accordé plusieurs fois, entre autres en 1706, en 1721 et 1744, à cause
des événements de guerre.
Ainsi, grands convois de colons, troupes licenciées, engagés, telle est
la triple origine du premier fonds de la population coloniale.
Mais pour qu'elle pût s'accroître, il fallait autre chose, et Colbert
prit soin de pourvoir à l'établissement matrimonial de ces émigrants de
toute classe.
Par une propagande active, il encouragea l'émigration féminine, comme il
avait encouragé l'émigration masculine. Suivant ses ordres, des jeunes
filles furent choisies parmi les orphelines de Paris, élevées dans les
établissements hospitaliers. Beaucoup d'entre elles sollicitèrent ce
choix comme une faveur.
Mais bientôt, sur l'observation du gouverneur que ces jeunes Parisiennes
n'étaient pas d'une constitution assez robuste pour résister aux durs
travaux de défrichement auxquels devaient s'adonner les colons, d'autres
furent recherchées dans les campagnes de la province par les soins des
évêques et particulièrement de l'archevêque de Rouen. Pendant plusieurs
années on voit ainsi faire voile vers l'Amérique des convois de 150 à
200 jeunes filles, attendues par des fiancés impatients mais inconnus.
Ces mariages, il faut bien l'avouer, étaient traités un peu
militairement. On ne laissait pas traîner les fiançailles en longueur.
Quinze jours après l'arrivée du convoi il fallait que toutes les jeunes
filles fussent mariées. Pour faciliter cette rapidité et engager les
soldats à se presser dans leurs choix, il avait été décidé que tous ceux
qui dans ce délai de quinze jours n'auraient pas pris femme seraient
privés des profits qu'il leur était permis de tirer de la traite des
fourrures: tout congé pour cette traite était refusé au célibataire
endurci[5].
[Note 5: «Vous avez fort bien fait de faire ordonner que
les volontaires seraient privés de la traite et de la chasse
s'ils ne se mariaient quinze jours après l'arrivée des
vaisseaux qui apportent les filles.» (Lettre de Colbert à
Talon, 11 février 1671.)]
Nous trouvons encore dans un rapport adressé à Colbert d'intéressants
détails sur l'établissement de ces jeunes émigrantes. Ils nous montrent
le soin qu'on prenait de leur choix et de leur conduite: «Il est arrivé
cette année, écrit en 1670 l'intendant Talon, 165 filles. Trente
seulement restent à marier. Je les ai réparties dans les familles les
plus recommandables, jusqu'à ce que les soldats qui les demandent en
mariage soient prêts à s'établir; on leur fait présent en les mariant de
50 livres en provisions de toutes natures et en effets. Il faudrait
encore que Sa Majesté en envoyât 150 à 200 pour l'an prochain. Trois ou
quatre jeunes filles de naissance trouveraient aussi à épouser ici des
officiers qui se sont établis dans le pays.
«Mme Étienne, chargée par le directeur de l'hôpital général de la
direction des jeunes filles qu'il envoie, retourne en France pour
ramener celles que l'on enverra cette année. Il faudrait fortement
recommander que l'on choisît des filles qui n'aient aucune difformité
naturelle, ni un extérieur repoussant, mais qui fussent fortes afin de
pouvoir travailler dans ce pays, et aussi qu'elles eussent de l'aptitude
à quelque ouvrage manuel[6].»
[Note 6: Dépêche du 10 novembre 1670.]
Le choix de ces jeunes filles était sévère, on le voit, tant au point de
vue moral qu'au point de vue physique. Colbert veillait avec soin à ce
que parmi les personnes choisies il ne s'en trouvât aucune dont les
moeurs eussent pu devenir, pour la colonie naissante, une cause de
corruption et de décadence plutôt que d'accroissement.
Charlevoix, historien de la Nouvelle-France, presque contemporain et
témoin de ces événements, a lui aussi rendu ce témoignage de la pureté
des origines de la population canadienne: «On avait apporté, dit-il, une
très grande attention au choix de ceux qui s'étaient présentés pour
aller s'établir dans la Nouvelle-France... Quant aux filles qu'on y
envoyait pour les marier avec les nouveaux habitants, on eut toujours
soin de s'assurer de leur conduite avant que de les embarquer, et celle
qu'on leur a vue tenir dans le pays est une preuve qu'on y avait
réussi[7].»
[Note 7: CHARLEVOIX, _Histoire de la Nouvelle-France_.]
Telles étaient les mesures par lesquelles Colbert favorisait le
peuplement de la colonie. Il avait envoyé comme intendant à Québec un
homme qui partageait ses vues, et qu'on peut considérer comme le
véritable organisateur du Canada, l'intendant Talon. C'est lui qui, sur
place, fut l'agent intelligent et fidèle des grandes vues du ministre et
sut s'acquitter de l'exécution du détail avec autant de talent que
celui-ci mettait de génie dans la conception du plan.
Grâce à la coopération de ces deux hommes, l'un la tête, l'autre le
bras, l'impulsion donnée au peuplement du Canada fut si vigoureuse que
de 1665 à 1668 la colonie, en trois ans, gagna 3,500 âmes, plus qu'elle
n'en avait, en soixante ans, gagné depuis sa fondation[8]!
[Note 8: RAMEAU, _loc cit._, 2e part., p. 29.]
En même temps que le pays se peuplait, le gouverneur et l'intendant
étaient invités à provoquer et à encourager les grandes découvertes vers
l'intérieur du continent.
Déjà Champlain avait, dès le commencement du siècle, visité et baptisé
le lac auquel il a laissé son nom; il avait reconnu les lacs Ontario et
Nipissing et remonté sur une grande partie de son cours la rivière des
Outaouais (Ottawa). Les missionnaires avaient continué son oeuvre: sur
les Grands Lacs ils avaient peu à peu avancé leurs missions et
découvert, une à une, ce chapelet de mers intérieures qui s'égrène
jusqu'au centre de l'Amérique du Nord. En treize ans, de 1634 à 1647,
dix-huit Jésuites avaient parcouru toutes ces régions. L'un d'eux, le
Père de Quen, avait, en 1647 même, découvert au nord du Saint-Laurent
une autre mer intérieure, un autre tributaire du grand fleuve: le lac
Saint-Jean.
Mais un grand pas restait à faire, cette route de la Chine que les
premiers voyageurs et Champlain lui-même avaient espéré trouver si près
vers l'ouest, et qui semblait reculer à mesure qu'on la cherchait, il
fallait enfin l'atteindre! Suivant le dire des Indiens, un grand fleuve,
le «_Père des eaux_», c'est ainsi que leur imagination se plaisait à le
nommer, coulait dans une vallée dont nul d'entre eux ne connaissait les
limites. En marchant longtemps dans la direction du couchant on devait
l'atteindre, disaient-ils; que croire de ces récits pleins de mystère et
à demi fabuleux? n'était-ce pas là cette route de Chine tant cherchée?
Le gouverneur Frontenac et l'intendant Talon veulent résoudre ce grand
problème. En 1673, ils chargent un coureur des bois, Jolliet, depuis
longtemps au fait des coutumes et de la langue des Indiens parmi
lesquels il a vécu, et un missionnaire, le Père Marquette, de se lancer
à la recherche du grand et mystérieux cours d'eau. Malgré les
représentations des tribus indiennes des bords du lac Michigan, qui
s'efforcent de les retenir, les deux voyageurs, franchissant le court
partage qui sépare le bassin de ce lac de la rivière Wisconsin, lancent
leur canot sur des eaux inconnues.
En quelques jours le courant les entraîne dans l'immense artère du
Mississipi; le «_Père des eaux_» voyait pour la première fois voguer
l'esquif d'un visage pâle.
Continuant leur exploration, les hardis voyageurs visitent un à un tous
les grands affluents du fleuve, et ne rentrent au Canada, pour rendre
compte de leur mission, qu'après avoir reconnu le confluent du Missouri,
de l'Ohio et de l'Arkansas, c'est-à-dire découvert en quelques mois la
moitié du continent nord-américain!
Quelques années plus tard, en 1682, le Rouennais Cavelier de la Salle
complétait leurs découvertes. Descendant le grand fleuve jusqu'à ses
bouches, il constatait que ses eaux se déversent non dans le Pacifique,
comme on l'avait cru et espéré, mais dans le golfe du Mexique. Il
donnait en même temps à la contrée traversée par la partie méridionale
de son cours le nom de Louisiane, en l'honneur du roi qui avait été
personnellement le protecteur et l'inspirateur de l'expédition.
Cette route de Chine, si longtemps cherchée, demeurait toujours un
mystère, mais la moitié du continent était ouverte à l'activité
colonisatrice des Français.
CHAPITRE II
LA COLONISATION.
Le pays était parcouru et découvert au loin par les explorateurs; une
population déjà assez nombreuse se multipliait autour de Québec, il
fallait pourvoir à sa subsistance et à son avenir, défricher la forêt,
favoriser la culture, mettre en un mot la colonie en état de se suffire
à elle-même, et de continuer seule ses progrès.
Pour faciliter et activer les défrichements, Colbert suggéra un moyen
radical et prompt:
«Étant constant, écrivait-il à l'intendant le 1er mai 1669, que la
difficulté du défrichement des terres et la facilité que les Iroquois
ont de venir attaquer les habitations des Français, proviennent de la
quantité de bois qui se trouvent audit pays, il serait bon d'examiner si
l'on ne pourrait pas brûler une bonne partie pendant l'hiver en y
mettant le feu du côté du vent... et peut-être, si ce moyen est
praticable, comme il le paraît, il sera aisé, en découvrant un grand
pays, de défricher les terres et d'empêcher les ravages des
Iroquois[9].»
[Note 9: Instructions pour le sieur Gaudais, 1er mai
1667. (_Correspondance de Colbert_, 2e part., t. III, p.
443.)]
Mais il ne suffisait pas de faire place nette, il fallait livrer à la
culture les terres ainsi découvertes par le feu. Pour cela,
non-seulement des bras, mais des capitaux étaient nécessaires. Les
convois de colons, l'arrivée des engagés, le licenciement des soldats,
avaient bien augmenté la population, mais non les ressources du pays.
Tous ces émigrants sortaient des classes les moins fortunées de la
population française; Colbert voulut attirer au Canada les classes
aisées elles-mêmes. C'est dans ce but qu'il appliqua à la colonie le
système des concessions seigneuriales.
Des étendues de terre assez considérables furent, avec le titre de
seigneuries, promises à tous ceux qui, nobles ou non, mais disposant de
capitaux suffisants pour mettre leurs terres en valeur, voudraient aller
s'établir au Canada, et cette promesse y attira en effet un grand nombre
de colons appartenant à la petite noblesse et à la bourgeoisie.
C'était là une mesure économique, nullement une institution nobiliaire,
et presque tous les noms des premiers seigneurs canadiens sont des noms
bourgeois. Un chirurgien du Perche, Pierre Giffard, obtient la
seigneurie de Beauport. Nous trouvons encore Louis Hébert, Le Chasseur,
Castillon, Simon Lemaître, Cheffaut de la Regnardière, Jean Bourdon,
etc.[10]. Les seigneurs canadiens étaient en somme, comme le fait
judicieusement remarquer M. Rameau de Saint-Père, «les entrepreneurs du
peuplement d'un territoire». Sur la vaste étendue qui leur avait été
concédée, ils appelaient eux-mêmes des colons, et leur intérêt
particulier se trouvait ainsi d'accord avec l'intérêt général.
[Note 10: Ces seigneuries avaient été concédées avant
Colbert. Il n'inventa pas le système, mais le perfectionna et
l'étendit.]
Si la noblesse n'était pas une condition nécessaire pour obtenir une
seigneurie, elle pouvait par contre devenir la récompense du zèle
déployé dans la culture et dans la mise en valeur des terres, et nous
trouvons au Canada plusieurs exemples de ces anoblissements[11]. Les
motifs invoqués dans les lettres de noblesse accordées entre autres au
sieur Aubert en 1693 sont: «les avantages qu'il a procurés au commerce
du Canada, depuis l'année 1655 qu'il y est établi..., qu'il a même
employé des sommes très considérables pour le bien et l'augmentation de
la colonie, et particulièrement pour le défrichement et la culture d'une
grande étendue de terres en divers établissements séparés, et la
construction de plusieurs belles maisons et autres édifices[12]...».
[Note 11: On peut citer les Boucher de Boucherville, les
Le Moyne, les Aubert de Gaspé, familles encore honorablement
représentées au Canada.]
[Note 12: Lettres d'anoblissement du sieur Aubert de la
Chesnaie, citées par CASGRAIN, _Biographies canadiennes_.]
L'intendant Talon avait même proposé de récompenser ces services
coloniaux, non seulement par des lettres de noblesse, mais, pour les
hommes les plus marquants et les plus dignes, par des titres. Il
écrivait à Colbert en 1667: «Afin de concourir par les faits aussi bien
que par les conseils à la colonisation du Canada, j'ai donné moi-même
l'exemple en achetant une certaine étendue de terrain couverte de bois.
Je me propose de l'étendre encore de manière à pouvoir y établir
plusieurs hameaux; il est situé dans le voisinage de Québec et pourra
être utile à cette ville. On pourrait doter cet établissement d'un titre
nobiliaire si Sa Majesté y consentait, et on pourrait même annexer à ce
fief, avec les noms qui pourront lui convenir, les trois villages que je
désirerais y créer. On arriverait ainsi, en commençant par mon exemple,
à faire surgir une certaine émulation parmi les officiers et les plus
riches colons à s'employer avec zèle à la colonisation de leurs terres,
dans l'espoir d'en être récompensés par un titre.
«Vous savez que M. Berthelot m'a autorisé, jusqu'à la concurrence de
10,000 livres, à faire établir ici une ferme pour son compte. D'autres
personnes de France m'ont adressé de pareilles demandes, et la création
de titres que je propose serait un moyen facile de faire progresser la
colonie[13].»
[Note 13: Lettre de Talon à Colbert, 10 novembre 1667,
citée par RAMEAU, _Acadiens et Canadiens_, 2e part., p. 286.
Voici la réponse de Colbert: «Sur le compte que j'ai eu
l'honneur de rendre au Roi du défrichement considérable que
vous avez fait d'une terre au Canada, Sa Majesté a estimé à
propos de l'ériger en baronnie, et j'en ai expédié suivant
ses ordres les lettres patentes... Je ne doute pas que cette
marque d'honneur ne convie non seulement tous les officiers
et habitants du pays qui sont riches et accommodés, mais même
les sujets du Roi de l'ancienne France, à entreprendre de
pareils défrichements et à pousser ceux qui sont commencés,
dans la vue de recevoir de pareilles grâces de Sa Majesté.
C'est à quoi il est bien important que vous les excitiez
fortement en poussant encore plus avant celui que vous avez
fait.» Dépêche de Colbert à Talon, 11 février 1671. (P.
CLÉMENT, _Correspondance administrative de Colbert_.)]
La concession demandée par Talon lui avait été accordée. Elle porta
d'abord le nom des Islets, avec le titre de Baronnie, puis celui
d'Orsainville, avec celui de Comté, et c'est là qu'il avait établi ces
villages modèles de Charlesbourg, Bourg-Royal et la Petite-Auvergne.
Il ne paraît pas qu'il ait été accordé d'autres seigneuries titrées. On
continua seulement à concéder de simples seigneuries, soit à des
gentilshommes, soit à des bourgeois. Talon, en faisant cette
proposition, n'agissait d'ailleurs qu'en vue du bien de la colonie, et
croyait donner un exemple utile, sans aucune arrière-pensée de vanité.
Vanité d'ailleurs qui eût été bien aveugle, car le nom de Talon, porté
par de célèbres magistrats, était aussi respecté, aussi illustre même,
que celui d'Orsainville était obscur et nouveau. En quittant en 1672 ses
fonctions d'intendant du Canada, Talon abandonna son comté
d'Orsainville, qui put être concédé de nouveau aux religieuses de
l'hôpital de Québec.
Outre qu'il favorisait l'émigration de la classe riche, le système
seigneurial avait encore, dans la colonie même, cet avantage
d'intéresser d'une façon puissante le seigneur au peuplement et à la
mise en culture de ses terres.
Tous les avantages que le seigneur pouvait retirer de sa seigneurie
étaient subordonnés à l'établissement et même à la réussite de ses
censitaires. C'est _gratuitement_, en effet, qu'il devait leur concéder
les lots qu'il taillait dans son domaine; son principal revenu
consistait seulement en droits de mouture dans le moulin banal qu'il
était _obligé_ de construire. Ainsi, pas de récolte chez le censitaire,
point de revenus chez le seigneur; la richesse de l'un dépend de la
prospérité de l'autre. Mais pour que de son côté le censitaire n'ait pas
la tentation de laisser ses terres incultes, il doit, tant qu'il les
occupe, payer au seigneur une légère redevance annuelle.
Les obligations imposées par la loi au seigneur étaient rigoureusement
observées. S'il refusait ou négligeait de concéder ses terres,
l'intendant était autorisé à le faire d'office, par un arrêt dont
l'expédition devenait un titre de propriété pour le censitaire. Un arrêt
de 1711 va même plus loin: il ordonne la confiscation des seigneuries
dont les terres ne seraient pas concédées dans l'espace de deux
années[14].
[Note 14: Voy. TURCOTTE, _le Canada sous l'Union_, t. II,
p. 245. Québec, 1871, 2 vol. in-18.]
La construction du moulin banal était un devoir tout aussi strictement
exigé; et si le seigneur oubliait de s'y conformer, il s'exposait,
d'après un édit de 1686, à voir son droit de banalité éteint au bout
d'une année[15].
[Note 15: Arrêt du 4 juin 1686: «Le Roi étant en son
conseil, ayant été informé que la plupart des seigneurs qui
possèdent des fiefs dans son pays de la Nouvelle-France
négligent de bâtir des moulins banaux nécessaires pour la
subsistance des habitants dudit pays, et voulant pourvoir à
un défaut si préjudiciable à l'entretien de la colonie, Sa
Majesté étant en son conseil, a ordonné et ordonne que tous
les seigneurs qui possèdent des fiefs dans l'étendue dudit
pays de la Nouvelle-France seront tenus d'y faire construire
des moulins banaux dans le temps d'une année après la
publication du présent arrêt; et ledit temps passé faute par
eux d'y avoir satisfait, permet Sa Majesté à tous
particuliers de quelque qualité et condition qu'ils soient,
de bâtir lesdits moulins leur en attribuant à cette fin le
droit de banalité, faisant défense à toute personne de les y
troubler.» (Cité par LAREAU, _Histoire du droit canadien_, t.
I, p. 191. Montréal, 1889, 2 vol. in-8º.)]
Le seigneur canadien était loin de jouir de privilèges exorbitants. La
somme de ses devoirs était au moins équivalente à celle de ses droits.
Pour tirer parti de son domaine, il était nécessaire qu'il y résidât
lui-même et en cultivât pour son compte une portion; il n'était pas
assuré d'arriver à la richesse, et les rapports des gouverneurs nous
montrent plusieurs familles de seigneurs canadiens,--même parmi celles
qui appartenaient à la noblesse,--obligées de prendre part elles-mêmes
au travail des champs: «Je dois rendre compte à Monseigneur, écrivait au
ministre le gouverneur M. de Denonville, en 1686, de l'extrême pauvreté
de plusieurs familles... toutes nobles ou vivant comme telles. La
famille de M. de Saint-Ours est à la tête. Il est bon gentilhomme du
Dauphiné (parent du maréchal d'Estrade) chargé d'une femme et de dix
enfants. Le père et la mère me paroissent dans un véritable désespoir de
leur pauvreté. Cependant les enfants ne s'épargnent pas car j'ai vu deux
grandes filles couper les blés et tenir la charrue.»
M. de Denonville nommait encore les Linctot, les d'Ailleboust[16], les
Dugué, les Boucher, les Chambly, les d'Arpentigny, les Tilly.
[Note 16: Les d'Ailleboust, dont il est question, étaient
les enfants de Louis d'Ailleboust, qui avait été gouverneur
du Canada de 1628 à 1651. Sa famille était originaire
d'Allemagne. Venu en France, son grand-père avait été anobli
comme premier médecin du Roi.]
Au début de la colonisation, la propriété seigneuriale garda au Canada
les formes et la procédure un peu archaïque qu'elle n'avait même plus en
France. Qu'on en juge par ce procès-verbal rédigé le 30 juillet 1646 à
propos d'une contestation entre le sieur Giffard, seigneur de Beauport,
et l'un de ses censitaires, Jean Guyon: «Ledit Guyon s'est transporté en
la maison seigneuriale de Beauport et à la principale porte et entrée de
ladite maison; où étant ledit Guyon aurait frappé et seroit survenu
François Boullé, fermier dudit seigneur de Beauport, auquel ledit Guyon
auroit demandé si le seigneur de Beauport étoit en sa dite maison
seigneuriale de Beauport, ou personne pour lui ayant charge de recevoir
les vassaux à foi et hommage... Après sa réponse et à la principale
porte, ledit Guyon, s'est mis à _genouil_ en terre nud teste, _sans
espée ni esperons_, et a dit trois fois en ces mots: «Monsieur de
Beauport, monsieur de Beauport, monsieur de Beauport, je vous fais et
porte la foy et hommage que je suis tenu de vous faire et porter, à
cause de mon fief du _Buisson_ duquel je suis homme de foy, relevant de
votre seigneurie de Beauport, laquelle m'appartient au moyen du contrat
que nous avons passé ensemble par devant Roussel à Mortagne le 14e jour
de mars mil six cent trente-quatre, vous déclarant que je vous offre
payer les droits seigneuraux et féodaux quand dus seront, vous requérant
me recevoir à la dite foy et hommage[17].» Le résultat pratique de cette
pompeuse procédure est la promesse, faite par le censitaire à la fin du
procès-verbal, d'acquitter les droits qu'il avait sans doute omis de
payer jusqu'alors. Détour bien long et bien curieux pour en arriver là;
curieux surtout lorsque, sous la pompe des qualifications, l'on
reconnaît les personnages: le seigneur de Beauport un chirurgien de
province, son manoir une ferme, son vassal, Jean Guyon, un maçon du
Perche, qui eût été bien embarrassé sans doute de se présenter autrement
que _sans espée ni esperons_ devant la porte de son seigneur.
[Note 17: DE LA SICOTIÈRE, _l'Émigration percheronne au
Canada_. Alençon, 1887, broch. in-8º.]
Ces formes vieillies ne furent guère appliquées au Canada et cet exemple
curieux est peut-être le seul que l'on cite. Il en est de même pour un
droit qui, en Europe, avait été attaché à la propriété féodale: le droit
de justice. Il avait déjà à peu près disparu en France au dix-septième
siècle. Au Canada il demeura en fait lettre morte. Ce n'est qu'en 1714,
il est vrai, qu'un édit défendit d'accorder des seigneuries «en
justice», mais jusque-là, comme pour entretenir des tribunaux, les
seigneurs auraient été obligés d'en supporter tous les frais, ils se
gardèrent d'user du droit onéreux qui leur était laissé, et
l'administration judiciaire tout entière demeura aux magistrats du Roi.
«La vérité historique, affirme l'historien canadien Garneau, nous oblige
à dire que cette juridiction, dans le très petit nombre de lieux où elle
a été exercée, ne paraît avoir fait naître aucun abus sérieux, car elle
n'a laissé, ni dans l'esprit des habitants, ni dans la tradition, aucun
de ces souvenirs haineux qui rappellent une ancienne tyrannie[18].»
[Note 18: GARNEAU, _Histoire du Canada_, t. I, p. 182.]
Ainsi les concessions seigneuriales, loin d'être un abus, une entrave à
la colonisation, comme l'ont prétendu certains historiens américains,
furent au contraire très favorables au peuplement et à la mise en valeur
des colonies; elles favorisaient l'émigration parmi la classe aisée et
encourageaient la culture des terres.
Le système colonial de Colbert fut en somme judicieux et habile. Il eut
cependant un défaut, et ce défaut devait faire la faiblesse de l'oeuvre
tout entière et devenir une des causes de sa ruine: l'excès de
centralisation!
Tandis que les colonies anglaises jouissaient d'une liberté locale qui
laissait toute latitude à leur initiative et facilita leur merveilleux
développement, les colonies françaises demeurèrent toujours soumise à
une étroite sujétion envers leur métropole. Règlements, ordonnances,
tout arrivait de France, et c'est du ministère que la colonie était
gouvernée. Jamais il ne fut permis aux colons de prendre la moindre part
à l'administration de leur propre pays, même dans les affaires qui ne
touchaient qu'aux intérêts locaux.
Non seulement les habitants étaient tenus en tutelle, mais le gouverneur
général lui-même n'était pas libre de gouverner à sa guise; c'est à
Paris qu'il devait prendre le mot d'ordre, et lorsqu'en 1672 le comte de
Frontenac voulut essayer de consulter les Canadiens sur leurs intérêts,
et réunit une assemblée qu'il nomma avec un peu d'emphase les _États
généraux_ de la colonie, il s'attira, de la part du ministre, une assez
sévère réprimande: «Il est bon d'observer, lui mandait celui-ci, que
comme vous devez toujours suivre dans le gouvernement de ce pays-là les
formes qui se pratiquent ici, et que nos rois ont estimé du bien de leur
service, depuis longtemps, de ne pas assembler les États généraux de
leur royaume, pour, peut-être, anéantir cette forme ancienne, vous ne
devez aussi donner que très rarement, pour mieux dire _jamais_, cette
forme au corps des habitants du dit pays[19].»
[Note 19: Lettres et instructions de Colbert (30 juin
1673) au comte de Frontenac. (_Correspondance de Colbert_, 2e
part., t. III, p. 558.)]