Son sommeil, que rien n'avait pu troubler, fut pourtant interrompu

brusquement aux environs de cinq heures du matin par un tintamarre

diabolique qui se faisait à la porte de la rue.

Blanche s'éveilla en sursaut.

On frappait à la porte; on sonnait à triple carillon, et l'on appelait

le concierge à grands cris...

XVI

UNE PAIRE DE FAUBLAS

Le bruit qui avait troublé le sommeil de la pauvre Blanche venait bien

de la porte cochère, dont le marteau, agité à tour de bras, produisait

un tintamarre d'enfer.

Cinq heures venaient de sonner à Saint-Germain des Prés. C'est le

moment où les couples de portiers, bercés dans leur meilleur sommeil,

ronflent intrépidement et rêvent le délicieux paradis de la petite

propriété.

On avait beau frapper, un silence obstiné régnait dans la loge.

Mais les assaillants paraissaient d'humeur à ne point abandonner, pour

si peu, la partie.

C'étaient ma foi, deux charmants cavaliers, lestes et pimpants, qui

venaient de quitter un fort bel équipage, stationnant devant la maison.

Leur voiture ne portait point d'armoiries. Elle était timbrée seulement

d'un B et d'un M, peints en miniature dans un cartouche doré.

Sur le siége de devant, auprès du cocher, il y avait un grand nègre,

vêtu d'une livrée bizarre, et rappelant le costume asiatique; sur le

siége de derrière, un autre nègre, en tout semblable au premier, se

tenait debout.

A cette heure de nuit, on ne pouvait distinguer leurs traits, mais la

clarté des réverbères dessinait en silhouette leur robuste carrure.

Nos deux gentils cavaliers n'avaient fait qu'un saut de la voiture sur

le pavé. Ils avaient tous deux de ces fines tailles, de ces tournures

gracieuses et à la fois gaillardes que les mères voudraient à leurs

fils sortant du collége, mais dont la plupart des adolescents se

privent, cet âge étant, quoi qu'en disent les poëtes, l'âge des cheveux

plats, des grands pieds, des allures gauches et des mains rouges.

Le bruit qu'ils faisaient était certes de nature à émouvoir la

sentinelle placée à quelques pas de là devant la porte de la prison

militaire, mais l'honnête soldat ne bougeait point à cause de la

voiture. Les voleurs de nuit ont tort de ne pas faire leurs affaires en

équipage.

MM. Édouard et Léon de Saint-Remy,—c'étaient les noms de nos deux

coureurs d'aventures,—frappaient cependant à démancher le marteau.

Au bout de cinq grandes minutes, une voix endormie s'éleva à

l'intérieur de la loge:

—M'ame Gonelle, dit cette voix, le locataire du cinquième a-t-il pris

sa clef?

—Oui, M. Gonelle.

—Alors, c'est des intrigants qui veulent nous faire aller, m'ame

Gonelle!

Cette conclusion voulait dire que M. Gonelle remettait sa tête

chaudement coiffée du bonnet de coton et qu'il recommençait un somme.

Nouveau roulement de marteau.

—Sapristi!... gronda le concierge; ça ne va donc pas nous laisser

dormir? Tire un peu voir le cordon, Bichette!

—Tu sais bien que le cordon est démis..., répliqua la portière; sois

gentil, M. Gonelle... lève-toi, et va ouvrir.

—Pour gagner la coqueluche, est-ce pas?...

Roulement démoniaque, avec accompagnement de coups de pied dans la

porte.

La concierge, effrayée, sauta hors de son lit. Elle saisit un

balai à tout événement, et descendit sous la voûte.

—Qui est là?... dit-elle en s'appuyant sur son arme.

—La marquise d'Urgel, répondit bien doucement M. Édouard de Saint-Remy.

—Tiens! tiens! tiens! fit la portière; comme on rêve!... j'aurais juré

que madame était rentrée... et que le cocher avait dit: _Porte, si

plaît_!...

—Ouvrez donc, madame Gonelle!...

La concierge se décida enfin à obéir.

—Oh! oh! s'écria-t-elle en se frottant les yeux à l'aspect des deux

jeunes gens qui étaient entrés vivement et qui avaient refermé la porte

derrière eux, qu'est-ce que ça veut dire?

M. Léon vint mettre sa jolie figure toute rose sous le nez de la bonne

femme.

—Nous voulons bien vous avouer, ma chère madame Gonelle, dit-il en

riant, que nous ne sommes pas la marquise.

—Cet aplomb!...

—Mais, reprit M. Léon, nous sommes ses amis intimes.

—Ses cousins germains, ajouta M. Édouard.

—Ses frères de lait, madame Gonelle!

—Ta ta ta..., fit la portière; je ne vous ai jamais vus, et

madame ne reçoit pas à cette heure... Revenez plus tard.

—Vous ne nous avez jamais vus?... se récria M. Édouard.

—Eh bien, Bichette?... fit le portier du fond de sa loge.

—Écoutez!... reprit Léon, nous ne voulons pas vous tenir là entre

deux vents, ma chère dame... Il faut que nous voyions la marquise à

l'instant même.

—Impossible!

M. Édouard tira de sa poche une demi-douzaine de louis et les mit dans

la main de la concierge.

Celle-ci recula jusqu'à la petite lanterne, allumée à la porte de la

loge.

Si c'eût été de l'argent blanc, peut-être eût-elle parlementé pour la

forme, mais le reflet jaune de l'or lui sauta aux yeux.

Elle lâcha son balai pour faire une belle révérence.

—C'est-à-dire..., se reprit-elle, impossible... Entendons-nous!...

vous avez l'air de deux jeunes messieurs bien honnêtes... et il faut

bien que vous soyez venus dans la maison puisque vous m'appelez par mon

nom de madame Gonelle.

—Mais que fais-tu donc là, Bichette?... criait le concierge.

—La paix, M. Gonelle!... Il est un peu matin... mais les proches

parents ça se reçoit à toute heure... et peut-être que madame n'est pas

encore couchée.

Elle s'effaça en faisant une seconde révérence.

M. Léon et M. Édouard montaient déjà l'escalier quatre à quatre.

Ils sonnèrent. Ce fut Thérèse qui vint leur ouvrir.

La camériste de madame la marquise d'Urgel venait de déshabiller sa

maîtresse, elle était elle-même en négligé de nuit.

La vue des deux jeunes gens la surprit bien autant que la concierge,

mais c'était une fille intrépide qui ne perdait pas la tête pour les

bagatelles.

—Vous vous trompez, messieurs..., dit-elle en éclairant tour à tour

les figures d'Édouard et de Léon; ce n'est pas ici que vous vouliez

sonner, je pense?

Les deux jeunes gens, tout en montant l'escalier, avaient opéré dans

leur toilette quelques changements.

Leurs chemises de fine batiste laissaient maintenant tomber, hors

de leurs redingotes, des jabots froissés et fripés; leurs cheveux

s'ébouriffaient à la diable, et ils avaient penché leurs chapeaux sur

l'oreille en déterminés tapageurs.

Au lieu de répondre, Édouard fit deux ou trois pas dans l'antichambre

en feignant de chanceler.

Léon, pendant cela, caressait sans façon, du revers de la main, la joue

de la jolie camériste.

—Bonsoir, Lisette!... dit-il.

—Du tout, Marton, du tout!... ajoutait M. Édouard en faisant le

moulinet avec sa badine; nous ne nous trompons pas, mon enfant... nous

venons faire une petite visite à ta belle maîtresse.

Il pirouetta sur lui-même, et planta par derrière un gros baiser sur le

cou nu de la camériste.

Thérèse n'était point suspecte d'austérité. Elle entendait parfaitement

la plaisanterie; mais en ce moment elle avait plus envie de se fâcher

que de rire.

—Ah çà! mes petits..., dit-elle, vous êtes ivres ou fous. Pour qui

nous prenez-vous, s'il vous plaît?

—Toi, Marton, répondit Édouard, je te prends pour la plus jolie fille

que j'aie embrassée depuis une semaine!

—Et quant à ta maîtresse, Toinette, ajouta Léon, nous la prenons pour

ce qu'elle est... la belle des belles, morbleu!... la ravissante des

ravissantes... Va nous annoncer, mon ange... Le vicomte Léon de

Saint-Remy, secrétaire d'ambassade...

—Et le chevalier Édouard de Saint-Remy, gentilhomme de la chambre du

roi de Bavière...

Thérèse haussa les épaules.

—Deux échappés de collége!... murmura-t-elle.

Malheureusement, il n'était plus temps de leur fermer la porte au nez.

L'ennemi était dans la place. Léon restait bien entre elle et la porte,

mais le vicomte Édouard, secrétaire d'ambassade, papillonnait derrière

elle et se donnait des airs régence adorables à voir.

La pauvre fille était embarrassée par la légèreté même de son costume

et par le bougeoir qu'elle tenait à la main.

C'est à peine s'il lui était possible de se défendre contre les mille

lutineries que M. le vicomte et M. le chevalier commettaient à l'envi

sur sa personne.

Chaque fois qu'elle voulait protester ou se fâcher, Léon lui prenait le

menton en riant à gorge déployée, tandis qu'Édouard s'emparait de sa

fine taille.

—Mais c'est indécent!... criait-elle. On n'a jamais vu chose

pareille... Finissez! ou je vais appeler au secours!

Et, malgré tout, elle ne pouvait parvenir à se mettre sérieusement en

colère.

C'était une connaisseuse que cette bonne Thérèse, et ses adversaires

étaient deux si charmants petits scélérats!...

Dans tout le quartier des Écoles, dont elle connaissait le personnel

sur le bout du doigt, on n'eût point trouvé des yeux pareils à ceux de

M. le chevalier; quant au vicomte, Faublas eût semblé un balourd auprès

de lui.

C'était, chez les deux frères, une élégance vive, gracieuse,

fanfaronne, à laquelle on ne pouvait point résister.

Et une gaieté si franche! Ils menaient leur folle escapade si bonnement

et de si excellent cœur!

Il y avait d'ailleurs du Champagne dans ces têtes-là, et Thérèse

respectait le Champagne.

—Appeler!... se récria M. Édouard; Lison, tu n'y songes pas, ameuter

les voisins!... rassembler tout ce qu'il y a de mauvaises langues

depuis la loge du concierge jusqu'au sixième étage!... Que t'a donc

fait madame la marquise?

—Et que t'avons-nous fait, Angélique?... reprit Léon en parodiant

l'accent de la plainte; nous sommes ici pour ton bonheur, petite

ingrate!... De par tous les diables, avons-nous l'air de gens qu'on

chasse comme des manants?

—Vous avez l'air de deux petits écervelés qui mériteraient de passer

le reste de la nuit au corps de garde!... et le corps de garde n'est

pas loin!

—La rue à traverser!... s'écria le vicomte; comment, comment,

Joséphine, vous descendez à la menace?... Ma fille, nous avons soupé

comme des dieux.

—Cela se voit! interrompit la camériste.

—Pure calomnie, Marton!... mon frère et moi, nous boirions douze

bouteilles de Champagne sans perdre l'équilibre... Mais voilà que je

t'ai assez embrassée pour mon compte, Lisette... et il est temps de

parler raison.

—Vous allez vous en aller.

—Indubitablement..., répondit Édouard.

—Ah!... fit Thérèse soulagée.

—Nous nous en irons, reprit le vicomte, dès que nous aurons déposé nos

hommages aux pieds de ta charmante maîtresse.

—Encore!...

—Toujours, ma fille!... c'est un parti pris, vois-tu bien... Et tout

à l'heure tu vas être des nôtres... Voyons, Toinette, combien faut-il

d'argent pour te séduire?

—De l'argent à moi?

—Aimes-tu mieux des baisers? Tu auras l'un et l'autre.

—Impertinents petits fats!... s'écria Thérèse.

Le chevalier Léon, qui était en face d'elle, prit dans sa poche une

pleine poignée d'or.

Thérèse rougit et détourna les yeux.

Ce mouvement la mit en face du vicomte Édouard, qui avait à la lèvre un

malicieux sourire, et qui avait aussi la main pleine d'or.

—Entre deux feux, ma charmante!... dit-il; je ne vois pas comment tu

pourrais résister à cela!...

Thérèse, toute rouge et souriante, regardait tour à tour les deux

espiègles, qui faisaient tinter tout doucement les pièces d'or dans le

creux de leurs mains gantées.

—En définitive, pensait-elle, ils sont gentils à croquer!... et

madame ne déteste pas la plaisanterie! Ah çà! mes beaux messieurs,

reprit-elle tout haut, pour or ni pour argent je ne voudrais pas trahir

ma maîtresse!

—Cela se voit sur ta figure, Lisette!... interrompit le chevalier.

—On ne m'en passe pas, ajouta le vicomte; j'ai deviné tout de suite

que tu étais la perle des soubrettes!

Ce disant, le petit vicomte lui prenait la main droite, tandis que le

chevalier s'emparait de sa main gauche.

Thérèse eut un petit frémissement doux au contact de l'or.

—Si j'étais bien sûre...! murmura-t-elle.

—Sûre de quoi, mignonne?... s'écria le vicomte; de notre moralité?...

Nous sommes connus pour les plus mauvais sujets de Paris... Tu vois

bien que tu n'as rien à craindre!

Thérèse réfléchit un instant. Puis elle posa son bougeoir sur un meuble

et ôta tranquillement sa coiffe de nuit, après avoir eu soin de serrer

la double offrande dans sa poche.

MM. Édouard et Léon de Saint-Remy la regardaient faire avec surprise.

Elle dénoua d'abord ses cheveux qui tombèrent, épars, sur ses épaules.

—Si je devine juste..., dit le vicomte, tu es une adorable friponne,

Lisette!

Thérèse, au lieu de répondre, arracha deux ou trois agrafes de sa

camisole, et en déchira, d'un seul coup, l'une des manches, depuis le

haut jusqu'en bas.

Puis elle regarda les deux jeunes gens d'un air résolu.

—Voyons si vous êtes de vrais mauvais sujets!... dit-elle.

Avant qu'ils eussent pu répondre, elle s'élança vers l'appartement de

sa maîtresse en criant au secours.

Malgré leurs seize ans, le petit vicomte et le petit chevalier

semblaient, en vérité, connaître assez bien les femmes. Ils ne parurent

point déconcertés de cette fugue soudaine, et entrèrent du premier coup

dans la comédie.

—En avant!... s'écria Édouard. Marton aurait dû nous prévenir... Mais

elle nous a jugés dignes d'improviser notre rôle!

Ils coururent tous deux sur les pas de la soubrette et

s'introduisirent, en la serrant de près, jusque dans la chambre de

madame la marquise.

Thérèse criait toujours et tremblait comme la feuille.

Lola, prise à l'improviste, était sérieusement effrayée.

—Qu'est-ce donc?... avait-elle demandé au moment où la soubrette en

désordre s'était jetée dans son appartement comme dans un asile.

—Oh! madame!... oh! madame! répliqua Thérèse d'une voix entrecoupée,

quels démons!... Je crois que j'en mourrai!...

Les jolies têtes des deux jeunes gens se montrèrent en ce moment à la

porte.

Lola, un pied chaussé, l'autre nu, était en train de monter sur son

lit. La vue des deux jeunes gens modéra très-manifestement son

épouvante, car elle avait redouté un danger d'une autre sorte.

Néanmoins, elle poussa un cri, et jeta un peignoir sur ses épaules nues

en prenant des poses de colombe effrayée.

Thérèse était debout, au milieu de la chambre, faisant de grands hélas!

et cherchant l'occasion de se trouver mal.

Édouard et Léon étaient entrés, et avaient fermé derrière eux la porte

au verrou.

—Messieurs!... messieurs! dit la marquise, voilà une conduite

infâme!... Je ne vous connais pas.

—Mon Dieu!... mon Dieu! soupirait Thérèse, quels démons!

Elle se laissa choir sur un fauteuil.

Édouard et Léon étaient restés auprès de la porte. Ils s'inclinèrent

respectueusement et firent quelques pas, le chapeau à la main.

—Madame la marquise..., dit Édouard avec lenteur, et comme si

l'émotion eût embarrassé sa parole, daignez nous pardonner...

—Vous pardonner, messieurs!

—Nous sommes plus coupables encore que vous ne le pensez peut-être...

Nous avons forcé la porte de votre hôtel... Nous avons feint l'ivresse

pour avoir un prétexte d'user de violence envers cette pauvre fille...

—Les petits monstres n'avaient même pas bu de champagne! pensa Thérèse

qui s'éventait avec un mouchoir; il n'y a plus d'enfants!

—Nous l'avons menacée..., reprit Édouard; nous l'eussions tuée,

madame, si elle ne nous avait pas livré passage!

—Mon Dieu!... mon Dieu!... fit Thérèse, je l'ai échappé belle, à ce

qu'il paraît!

—Mais..., balbutia la marquise, quel est votre dessein, messieurs?

—Notre dessein, nous allons vous le dire, madame... et nous vous

prions de considérer que nous sommes de sang-froid, autant qu'on

peut l'être auprès d'une femme délicieuse... Notre nuit n'a point eu

d'orgie... Ce que nous promettrons, nous le ferons... et rien au monde

n'est désormais capable d'entraver nos desseins.

Lola, tout en feignant de baisser les yeux, les considérait à la

dérobée. Ils étaient jolis comme des Amours, et l'aventure, après tout,

ne lui déplaisait qu'à moitié. Il y avait pourtant un doute vague dans

son esprit; ses souvenirs s'émouvaient; il lui semblait avoir vu déjà

quelque part ces charmants visages...

Mais elle ne savait se dire en quel lieu, ni à quelle époque.

Les deux frères, cependant, restaient inclinés devant elle. Le

chevalier Léon baissait ses grands yeux timides, et le vicomte la

provoquait d'un regard de feu.

Ce fut ce dernier qui reprit encore:

—Vous sentez bien, madame la marquise, que pour en arriver au point où

nous en sommes, il a fallu jeter hors de notre cœur toute hésitation

et toute crainte... Nous vous aimons tous les deux d'un amour

irrésistible et absolu... Il faut que l'un de nous soit heureux... et

nous venons vous prier de faire votre choix.

La marquise eut un sourire d'ironie.

—Madame, reprit le vicomte Édouard avec un sourire plus respectueux,

je vous supplie de vouloir bien peser mes expressions... J'ai dit: «Il

le faut.»

—De sorte que, en tout ceci, répliqua la marquise qui se redressa, ma

volonté ne compte pour rien...

—Si fait, madame... J'ai eu déjà l'honneur de vous dire que vous

pouviez choisir entre nous deux.

—Vous êtes fous! dit sèchement Lola, et je vous invite à vous retirer,

messieurs.

Le vicomte roula un fauteuil jusqu'auprès de la marquise, et lui baisa

révérencieusement le bout des doigts en la contraignant à s'asseoir.

—Ce n'est pas votre dernier mot..., dit-il gardant toujours le

ton de la prière; nous sommes jeunes, riches, nobles...

—Et qu'importe tout cela? s'écria le chevalier Léon qui n'avait encore

rien dit, nous vous aimons, madame... nous vous aimons... Et moi, je

passerais ma vie à être votre esclave.

—En voilà un qui fait fausse route, pensa Thérèse; l'autre est

beaucoup plus fort!

Édouard jeta sur son frère un regard jaloux.

—Penses-tu donc aimer plus que moi?... s'écria-t-il; si je parle de

ma fortune et de mon nom, c'est pour les mettre à vos pieds, madame,

ajouta-t-il en se tournant vers Lola; je voudrais doubler, tripler,

centupler mes cent mille livres de rente, pour que vous fussiez

puissante comme une déesse et pour voir vos caprices devenir la loi du

monde!

—Parlez-moi de celui-là!... se dit Thérèse, ça va se terminer

agréablement, j'en suis sûre!

La physionomie de Lola, qui s'adoucissait à vue d'œil, permettait

vraiment cet espoir.

Pourtant, on ne pouvait décemment céder ainsi à la première sommation;

il fallait garder au moins les honneurs de la guerre.

Lola changea de tactique, et se prit à sourire.

—Messieurs, dit-elle, la gageure était difficile, et vous vous en êtes

assez galamment tirés pour votre âge... Vos amis vous attendent sans

doute en bas pour vous féliciter de votre vaillance... Allez les

rejoindre, messieurs; vous en avez fait assez pour ce soir... Mais je

suis curieuse... Combien aviez-vous parié, M. le vicomte?

—Un pari, madame!... Sur notre honneur...

La marquise se leva.

—Ne vous parjurez pas, messieurs, reprit-elle; vous êtes venus ici

pour faire ma conquête... Vous avez réussi... Seulement, je vous trouve

charmants tous les deux... et, dans une affaire aussi grave, il me faut

du temps pour opérer mon choix.

Le vicomte et le chevalier se regardèrent à la dérobée. Ceci était un

méchant coup fort malaisé à parer.

—Ne croyez pas que je plaisante!... poursuivit la marquise avec un

sourire tout aimable; revenez demain... après-demain... quand vous

voudrez... ma maison vous sera toujours ouverte.

Les deux frères restaient immobiles et muets.

—Eh bien!... fit la marquise, est-ce être trop exigeante que de vous

demander quelques heures de délai?

—Notre amour..., commença le vicomte.

—C'est convenu!... votre amour est fougueux, entraînant,

incomparable!... Mais j'ai sommeil, messieurs, et je vous prie d'avoir

pitié de moi.

La chance tournait. Thérèse, qui marquait les points, pouvait

constater que les deux frères perdaient leur avantage.

Édouard fut quelque temps avant de répondre.

—Madame..., dit-il en prenant un petit ton dégagé, il est évident

que nous devrions tomber à genoux et vous rendre grâce... Mais que

voulez-vous? Nous sommes des enfants gâtés... nous avons mis dans notre

tête,—mille pardons de vous dire cela, madame la marquise,—que l'un

de nous ne sortirait point cette nuit de votre chambre à coucher...

Coûte que coûte, il faut que cela soit!

Lola fronça le sourcil.

—Ainsi, monsieur..., dit-elle, vous ne voulez pas m'obéir?

—Nous vous en offrons nos excuses à genoux, madame...

Lola fit un pas vers la cheminée.

—Il faut donc que je finisse par où j'aurais dû commencer!

murmura-t-elle; je vais appeler mes gens...

Loin de chagriner nos deux petits Faublas, cette nouvelle tournure que

prenait la scène sembla leur causer un plaisir évident; chacun d'eux

eut grand'peine à comprimer le triomphant sourire qui voulait épanouir

sa lèvre.

D'un bond, le vicomte Édouard s'était placé entre la marquise et la

cheminée.

Lola voulut passer outre. Le vicomte, au lieu de l'arrêter, suivit

à la lettre les bonnes traditions recommandées par les maîtres en

ces circonstances; il saisit sur la cheminée une paire de ciseaux

damasquinés et trancha, d'une main habile, les deux cordons de sonnette.

—A moi, Thérèse!... s'écria la marquise.

—Tiens!... fit le chevalier Léon; Marton ne s'appelle pas Angélique!...

Comme la soubrette faisait mine d'aller au secours de sa maîtresse, il

l'entoura de ses deux bras.

Une lutte s'engagea. Le chevalier Léon ne brillait pas par la vigueur,

car la victoire allait rester à Thérèse sans l'intervention du vicomte.

Celui-ci arrivait, tenant à la main les deux cordons de sonnette.

—Vingt louis si tu te laisses garrotter!... murmura-t-il à l'oreille

de la camériste.

Thérèse cessa de résister et se prit a pousser des gémissements

lamentables.

Le vicomte lui lia solidement bras et jambes.

—Ah!... disait Thérèse en pleurant, ma pauvre maîtresse! ma pauvre

maîtresse!...

Celle-ci avait pris le parti de tomber sur un siége dans une posture

agaçante, et de s'évanouir.

Quand le vicomte et le chevalier retournèrent vers elle, après

avoir noué un foulard sur la bouche de Thérèse, la marquise leva sur

eux ses beaux yeux mourants.

—Je suis à votre merci, messieurs, dit-elle; ayez pitié de moi!...

Le vicomte et le chevalier ne semblaient point trop pressés d'abuser de

leur victoire. Ils approchèrent deux siéges et s'assirent en face de

l'infortunée marquise en reculant son fauteuil.

Le chevalier Léon riait sous sa fine moustache.

—Veuillez vous calmer, madame, reprit Édouard; maintenant que votre

femme de chambre ne peut plus vous défendre ou s'échapper pour appeler

du secours, vous n'avez absolument rien à craindre de nous.

Le vicomte s'interrompit pour dessiner du bout de sa badine des

arabesques sur le parquet; il hésitait; son minois, tout à l'heure si

hardi, peignait maintenant une nuance d'embarras.

—Ce qui nous reste à dire est extrêmement délicat..., poursuivit-il;

mais on ne peut pas vous le cacher plus longtemps, belle dame... Ce

n'est pas pour vous que nous sommes venus...

Lola tressaillit faiblement et darda un furtif regard par-dessous ses

paupières closes. Elle ne répondit point.

Le vicomte hésitait toujours.

—Allons, dit le petit chevalier en fronçant ses jolis sourcils, je

crois qu'il faut que je parle... Vous êtes trop galant, monsieur mon

frère... Voici le fait, madame la marquise... Vous avez chez vous une

jeune fille à laquelle nous nous intéressons tous les deux au plus haut

degré...

La marquise ne le laissa pas achever. Oubliant sa faiblesse et sa

pâmoison ébauchées, elle bondit sur ses pieds comme une lionne.

—Ah! fit-elle entre ses dents serrées; ce n'est pas pour moi que vous

venez!...

A son tour, Léon se leva d'un mouvement violent, comme s'il eût lâché

la bride tout à coup à une colère longtemps contenue.

Le vicomte le força de se rasseoir.

—Madame, reprit-il en jetant un regard vers les fenêtres où

commençaient à poindre les premières lueurs de l'aube, le temps nous

presse et il nous faut hâter le dénoûment de tout ceci... Cette jeune

fille dont mon frère vient de vous parler ne doit point rester avec

vous... Nous venons la chercher.

Il ne s'agissait plus d'attaques plus ou moins audacieuses, ni de

folles galanteries. La marquise entrevoyait le piége. Jusqu'alors, elle

s'était forcée à trembler, et son courroux était de commande, comme sa

frayeur.

Mais, à présent, tout devenait réel, terreur et colère.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 4 · 第 11 / 12 段