Évidemment, ce n'était point pur caprice, et il y avait sous jeu

quelque expédition importante, car vous eussiez retrouvé, sur leurs

jolis visages, cette vaillance gaie qui les faisait sourire autrefois,

à Penhoël, quand l'heure venait de livrer bataille.

C'étaient de bons petits soldats, joyeux au feu et s'enivrant

volontiers à l'odeur de la poudre!

—Comme c'est dur, ce vilain cuir! disait Cyprienne en essayant sa

seconde paire de bottes; vous verrez que je n'en trouverai pas d'assez

petites pour mon pied!...

—Jeune homme, répliqua Diane gravement, vous êtes un fat!

Et Cyprienne de rire de tout son cœur.

Les bottes mises, on passa le pantalon, coupé pour une femme, mais dont

la taille n'était pas encore assez fine. Dieu sait qu'on eut toutes les

peines du monde à disposer le nœud de la cravate!

Diane voulait la rosette classique; Cyprienne aimait mieux les deux

pointes à la diable.

On se disputa presque.

Puis vint le gilet à châle, et la fine redingote collante.

La toilette était achevée. Elles se regardèrent en riant comme des

folles, puis Diane prit un air sérieux.

—Ma pauvre Cyprienne..., dit-elle; tu es dix fois trop jolie pour un

garçon!

—Jolie toi-même!... s'écria Cyprienne; tu es jalouse!... et tu ne veux

pas me dire que je suis bel homme!...

Diane la prit par la main et l'amena devant une glace. La glace,

interrogée, leur renvoya les deux plus mignonnes figures d'enfants que

l'on puisse imaginer.

Elles secouèrent la tête avec découragement.

—Ça rajeunit de cinq ans!... dit Cyprienne; nous sommes encore au

collége.

—Avons-nous fait notre première communion?... demanda Diane.

Puis, au beau milieu de leur gaieté, elles poussèrent ensemble un gros

soupir.

—Mon Dieu!... murmura Cyprienne, comment faire pour être laide?

Diane baisa les beaux cheveux châtains dont les boucles ondoyaient

autour de sa tête nue.

—Voilà l'impossible!... dit-elle; mais on n'a pas besoin d'être laid

pour faire le garçon.

—Je crois bien!... s'écria Cyprienne; Roger était si beau!...

—Avant de courir après les jolies blondes...

—C'est comme Étienne, alors qu'il n'aimait pas les belles brunes...

Elles perdirent leur sourire, repentantes toutes deux d'avoir

prononcé ces paroles qui ressemblaient à de la raillerie.

—C'est moi qui ai commencé, ma petite sœur..., dit timidement Diane.

—Et moi, je suis une méchante, dit Cyprienne, car je sais bien qu'il

t'aime!... Mais Roger... oh! Roger! il me payera les larmes que j'ai

versées, cette nuit, sous mon masque!

Diane l'attira contre son cœur.

—Je demande son pardon, murmura-t-elle. C'est un enfant comme toi...

et je suis sûre qu'il est bien triste maintenant.

—Une idée!... s'écria Cyprienne; puisqu'il nous faut être hommes

pendant une heure, tâchons de leur ressembler.

—A qui?

—Toi au grave M. Étienne... moi à cet étourdi de Roger... Voyons,

mets-toi là!... Étienne a de grands yeux pensifs comme les tiens...

Fais son sourire rêveur et sa tête penchée... C'est cela, ma foi, c'est

cela!... Bravo! M. Étienne!

Et la folle faisait de grands saluts.

—A mon tour, maintenant! reprit-elle. Je vous représente M. Roger de

Launoy, avec son air fanfaron et son regard espiègle.

—Bravo!... dit Diane à son tour; il ne te manque qu'un peu de

moustache...

—Oh! si peu!...

—Quelques pouces de plus...

—Je marcherai sur la pointe des pieds.

—Et quelques jolies boucles de moins autour de cette tête sans

cervelle!

Cyprienne s'élança vers un guéridon, où elle prit une paire de ciseaux;

puis, saisissant à pleines mains les masses soyeuses de sa chevelure,

elle se mit à tailler sans miséricorde.

Diane poussa un cri et voulut l'arrêter, mais il n'était plus temps.

Les mèches, tranchées d'une main ferme, inondaient déjà le parquet.

—Oh! petite sœur!... dit Diane; tes beaux cheveux que j'aimais tant!

—Moi aussi je les aimais beaucoup... mais ils repousseront... Et

puis ne me plains pas trop, reprit-elle en introduisant les ciseaux

impitoyables dans la magnifique chevelure de Diane; je vais te mettre à

mon régime... Titus générale!

Les ciseaux abattaient, abattaient. Il y avait sur le parquet de quoi

faire trois perruques à la Louis XIV.

Les deux enfants riaient en se dépouillant de cette riche parure.

Quand la dernière boucle fut tombée, elles interrogèrent de nouveau la

glace qui, cette fois, leur rendit deux minois vifs, espiègles,

mutins, deux vraies figures de pages.

Elles sautèrent de joie.

—Un peu de moustache maintenant, si tu veux!... dit Cyprienne; j'en ai

vu de toutes les couleurs dans la toilette.

Elle ouvrit un tiroir, et une ligne brune trancha sur le satin de sa

lèvre.

Diane ne recula pas devant ce dernier détail. La métamorphose était

complète.

Restaient encore pourtant quelques accessoires.

Elles choisirent, par exemple, entre les armes mignonnes disposées sur

une étagère, chacune deux petits pistolets qu'elles cachèrent sous

leurs redingotes.

Elles bourrèrent leurs poches des louis d'or contenus dans les bourses

du nabab, puis elles se dirigèrent vers la porte, coiffées de chapeaux

ronds et la badine à la main.

Avant de sortir, leurs doigts, gantés de frais, envoyèrent un double

baiser à Montalt endormi.

La porte s'ouvrit.

Les deux noirs, qui veillaient toujours en dehors, les regardèrent avec

surprise, et firent mine d'abord de s'opposer à leur passage.

—Milord ne vous a-t-il pas ordonné d'obéir à toutes nos

volontés? prononça Diane d'un ton impérieux.

Séid hésita, puis s'inclina en signe de soumission.

—Eh bien! reprit Diane, je vous ordonne, moi, de faire atteler

sur-le-champ une voiture... nous voulons aller nous promener.

—A cette heure de la nuit?... murmura le noir.

—C'est notre volonté!... dit Diane.

Le noir s'inclina encore, et s'éloigna pour obéir.

XV

LE PRISONNIER.

Madame la marquise d'Urgel habitait le deuxième étage d'une maison de

décente apparence, située rue Sainte-Marguerite, juste en face de la

prison militaire.

C'était, suivant l'opinion des gens du quartier, une veuve dans une

position de fortune aisée, mais qui ne répondait pas tout à fait au

fracas de son grand nom. Elle avait cependant un appartement fort

digne, une toilette toujours recherchée et une voiture.

Elle ne sortait guère, sinon pour accomplir ses dévotions, comme

une Castillane de bon sang, et aussi, le soir, parfois, à l'heure où

s'ouvrent les salons du grand monde. Mais, comme elle ne recevait

jamais personne, on ne supposait point qu'elle pût être fort répandue.

Tout le monde s'accordait à convenir que c'était une des plus belles

femmes de Paris.

Sa nièce, jolie personne de seize à dix-sept ans, à la figure douce

et souffrante, vivait encore bien plus retirée. C'est à peine si on

l'avait vue sortir deux ou trois fois, jamais à pied.

Dans les rares occasions où la marquise l'emmenait ainsi avec elle, les

stores de la voiture étaient soigneusement baissés.

Mais il n'y avait point là de mystère, c'était tout bonnement la santé

faible de la jeune fille qui nécessitait ces précautions.

On disait, en effet, que la pauvre enfant se mourait d'une maladie de

langueur.

C'était Blanche de Penhoël qui passait ainsi pour la nièce de la

marquise.

Blanche était dans cette maison depuis un mois. Avec les quelques

semaines passées à l'hôtel des _Quatre Parties du monde_, cela faisait

deux grands mois depuis son départ du manoir, et pourtant elle gardait

toujours la pensée qu'on allait la rendre à sa mère. Ces caractères

faibles et crédules sont lents à désespérer.

Lola, cœur froid dans un corps de feu, n'était, à proprement parler,

ni méchante ni bonne. L'indifférence qu'elle apportait à tout lui avait

fait commettre en sa vie bien des actions coupables, mais l'initiative

du mal n'était point en elle.

Elle traitait Blanche avec assez de douceur.

Ce n'était peut-être point pitié. Nous l'avons vue poursuivre

tranquillement la ruine d'un homme qui l'adorait, cela sans y mettre la

moindre passion, et comme elle eût accompli la tâche la plus simple. Le

sens moral lui manquait; nulle voix ne parlait au fond de sa conscience.

Ces natures, en quelque sorte négatives, pullulent autour de nous.

Seulement, comme un rien peut rompre l'inerte équilibre qui les retient

entre le bien et le mal, le moindre enseignement suffit à les parquer

dans le troupeau des gens ordinaires, qui n'enfreignent aucune loi

essentielle et vivent suivant l'ornière de tout le monde.

Ce sont alors d'honnêtes gens négatifs, passifs pour mieux dire,

inutiles par eux-mêmes, sans individualité, sans valeur propre, faisant

uniquement nombre et constituant partout l'immense majorité.

Mais le moindre enseignement pervers ou même l'absence de tout

enseignement, car la faiblesse humaine a sa pente vers le mal, peut les

jeter pour toujours dans une autre voie.

Ce sont alors des instruments de vice ou de crime, passifs encore, mais

terribles, à cause de cela même souvent.

Du reste, Blanche voyait Lola tout au plus une fois par jour. La

prétendue marquise lui disait alors quelques mots de sa mère, qui était

toujours sur le point d'arriver pour l'emmener avec elle en Bretagne.

Blanche n'avait pas l'idée du mensonge. On avait beau la tromper, elle

ne se fatiguait point de croire.

Il y avait chez la marquise une femme de chambre de vertu douteuse,

mais bonne fille au fond, et d'un caractère serviable, qui avait pris

l'Ange en affection.

La pauvre enfant était si douce et si éloignée de la plainte. Thérèse,

la femme de chambre, lui tenait compagnie, la soignait et la consolait.

Mais Thérèse avait deux ou trois soupirants parmi la jeunesse studieuse

du carrefour Bussy: Blanche restait bien souvent seule, et alors de

vagues tristesses venaient l'accabler.

Elle se souvenait de Penhoël, où son enfance s'était écoulée parmi les

caresses. Mon Dieu! que de bonheur, et comme on l'adorait! Elle

croyait voir la vénérable et belle figure de l'oncle Jean qui lui

souriait comme autrefois.

A son réveil, quand ses yeux s'ouvraient, elle cherchait le doux regard

de sa mère.

Et Diane, et Cyprienne, ses cousines chéries, si complaisantes, si

bonnes, si promptes à deviner ses moindres caprices!

En retournant au manoir, quand on allait venir la chercher, elle

retrouverait l'oncle Jean et sa mère; mais Diane et Cyprienne étaient

mortes...

Elles, si jolies, si pleines de santé, de force, de jeunesse! Elles,

dont la pauvre Blanche avait envié si souvent la gaieté insouciante et

heureuse!

Elles ne seraient plus là. Dieu les avait reprises. Et Blanche pleurait

en songeant qu'elle irait s'agenouiller, entre leurs pauvres tombes,

derrière l'église de Glénac...

Et Vincent, le retrouverait-elle au manoir? Elle ne se rendait point

compte de cela, mais, parmi les souvenirs qui visitaient sa solitude,

celui de Vincent était le plus assidu.

Elle songeait à lui presque autant qu'à sa mère.

Le malheur enseigne. Là-bas, au milieu du repos tranquille de Penhoël,

l'enfant eût tardé longtemps encore peut-être à devenir femme; mais

dans cette chambre solitaire, où ses jours s'écoulaient si

tristes, son cœur travaillait à son insu.

Elle aimait, non plus de cette amitié douce du premier âge; elle aimait

d'amour...

Chaque fois que sa pensée se tournait vers l'avenir, Vincent était là

toujours, partageant la joie comme la peine.

Il ne lui semblait pas possible que Vincent pût lui manquer jamais. A

cet égard, elle ne se faisait nulle question. Il était là, le compagnon

naturel de sa destinée.

Pauvre Vincent! Il y avait maintenant huit grands mois que son départ

de Penhoël avait arraché à la jeune fille quelques larmes distraites.

Qu'était-il devenu? Pendant ce long espace de temps, point de

nouvelles! S'il lui était arrivé malheur!...

A cette pensée, Blanche avait froid au cœur. Tout ce qui lui restait

de courage l'abandonnait. L'avenir se voilait pour elle.

Car les choses avaient bien changé pendant ces huit mois, et l'amour

était venu durant l'absence.

Mais ce n'était pas seulement la pensée des amis dont elle était

séparée qui chargeait de tristesse le pâle front de l'Ange de Penhoël.

Il y avait en elle une inquiétude confuse qui prenait sa source dans la

souffrance physique. Le mal qui pesait sur elle n'avait point de

nom pour son ignorance. Elle ne savait pas; mais elle était femme, et

parfois il se faisait en son esprit une vague lumière.

Quand son flanc tressaillait, quand elle sentait au dedans d'elle un

mystérieux frémissement, l'instinct que Dieu met au cœur de toute

mère faisait effort pour se révéler.

Parfois Blanche à genoux, brisée de douleur, priait Dieu de la

débarrasser d'une pensée qui était un blasphème.

C'est qu'elle se comparait alors, la pauvre fille, malgré l'effort de

son cœur pieux, à la sainte Vierge Marie...

Il va sans dire que Lola, Thérèse et même nos trois gentilshommes

avaient découvert depuis longtemps son état. Madame en avait donné, du

reste, la première idée à Robert, dans la conversation qu'ils avaient

eue ensemble, pendant le bal de la Saint-Louis, sous la Tour du Cadet.

Robert avait été plus loin. Il savait à peu près à quoi s'en tenir sur

les étranges circonstances de cette grossesse.

Et comme il était homme à profiter de tout, il avait fait entrer

l'ignorance de la jeune mère dans les calculs de sa partie.

Ce n'était point chez lui une foi bien arrêtée, parce que cette

croyance romanesque sortait tout à fait de son caractère.

Mais l'innocence de Blanche était si manifeste, si radieuse, en quelque

sorte, que Robert doutait.

Cela suffisait.

Il s'était dit:

«Si véritablement la petite est vierge de cœur et victime de quelque

diablerie, je joue le rôle du diable et me pose en chevalier généreux

qui répare noblement sa faute... Corbleu! je reconnais mon enfant,

et je deviens le modèle des pères!... Si, au contraire, la petite a

caché son jeu, au sortir de la coque elles sont toutes des comédiennes

consommées!—si elle s'est passé là-bas, à Penhoël, la fantaisie

d'avoir un amant... eh bien! je suis de plus en plus généreux...

j'endosse la faute du coupable... Je donne à la candide créature qui

va naître, n'importe lequel de mes illustres noms... j'épouse... et je

reçois sur mon habit de noce les larmes de joie de toute une famille

attendrie... Toujours en supposant que l'oncle d'Amérique nous fasse

l'amitié de revenir... car, s'il reste en chemin, il est bien entendu

que ce fade roman ne me regarde pas!»

Robert avait agi en conséquence de ce raisonnement, et nous savons que

Lola suivait ses ordres à la lettre.

De sorte que l'Ange gardait son ignorance. Personne ne lui avait jamais

donné de leçons.

Mais, si discret que l'on puisse être, les faits parlent, et près de

l'évidence les moindres indices ont leur signification éloquente.

Lola ne pouvait toujours retenir ses regards, et les yeux de Thérèse

disaient bien des choses en se fixant toujours sur la taille épaissie

de la jeune fille.

Pour que Blanche continuât de repousser les soupçons vagues qui

l'obsédaient, il fallait l'appui de sa conscience virginale et la

pureté limpide de ses souvenirs.

La chambre qu'elle habitait dans la maison de la marquise donnait sur

le devant, car on ne la traitait point en prisonnière, et son angélique

douceur rendait toute précaution superflue.

Eût-on voulu prendre des précautions, sa chambre n'aurait point été

encore mal choisie. De l'autre côté de la rue, il n'y avait, en effet,

aucune fenêtre d'où les regards indiscrets pussent épier la solitude de

la jeune fille.

Du moins, telle était l'apparence, puisque la croisée de Blanche

regardait cet espace vide qui se trouve derrière la porte latérale de

la prison militaire.

De l'intérieur de sa chambre, elle voyait seulement les derrières de

la rue de l'Abbaye et le profil de la façade intérieure de la

prison, c'est-à-dire quelques barreaux de fer, faisant saillie hors de

l'épaisse muraille.

Mais, à cause de cette position même, si elle ne pouvait rien voir,

elle pouvait être vue.

Et, de fait, derrière une de ces croisées, que défendait un solide

grillage, il y avait un prisonnier dont les yeux restaient fixés sur

elle durant une grande partie du jour.

Une ou deux fois, Blanche l'avait entrevu aux rares instants où le

soleil, pénétrant dans la ruelle intérieure de la prison, éclairait

d'aplomb son visage. Mais elle n'avait pu distinguer ses traits, parce

qu'il y avait les barreaux de fer entre le prisonnier et son regard.

D'ailleurs, elle n'avait point l'esprit assez libre pour se donner à

une curiosité vaine.

Comme son âme était bonne, elle priait parfois pour le pauvre

prisonnier. C'était tout.

Le prisonnier, au contraire, s'occupait d'elle sans cesse.

Il avait en sa possession la lame d'un couteau qui, ébréchée, lui

servait à limer ses barreaux. Toutes les heures de sa nuit se passaient

à ce patient travail; mais dès que s'ouvrait la croisée de Blanche, il

ne travaillait plus, sa tête s'avançait, avide, et il semblait que son

âme s'élançait vers la jeune fille.

Durant des heures entières, il restait en contemplation devant elle, et

parfois, lorsque le front de Blanche s'appuyait, plus triste, sur sa

main, des larmes venaient aux yeux du pauvre prisonnier.

Bien souvent, il avait essayé d'attirer l'attention de la jeune fille,

soit en l'appelant par son nom, car il savait son nom, soit en agitant

ses mains à travers les barreaux.

Mais sa voix s'était perdue parmi les chants rauques des autres

captifs, et quant à ses signaux, Blanche ne les remarquait point,

ignorant qu'ils lui fussent adressés.

Le prisonnier avait nom Vincent de Penhoël.

Dans cette maison, la pauvre Blanche se trouvait, à son insu, entourée

de tous ceux qu'elle aimait.

Vincent, qu'appelaient ses larmes muettes, pouvait la voir pleurer;

quelques pas, et deux ou trois murs la séparaient de sa mère qu'elle

demandait à Dieu chaque jour dans son ardente prière.

* * * * *

Vincent était arrivé jusqu'à Paris, tantôt à pied, tantôt sur la

charrette de quelque paysan voyageur, comme il avait pu, enfin.

De Redon jusqu'à Rennes, les traces des ravisseurs avaient été faciles

à suivre. A Rennes, au bureau des diligences, il avait acquis la

preuve que Blanche était maintenant sur la route de Paris.

Ceux qui l'emmenaient avaient, dès lors, changé de noms, et Vincent

ne pouvait deviner en eux les anciens hôtes de Penhoël. Mais que lui

importait?

Une fois acquise la certitude que Blanche était à Paris, Vincent ne

calcula plus ni ses moyens ni ses forces. Il s'élança sur la route,

comme s'il eût espéré joindre la voiture, qui avait sur lui vingt-cinq

lieues d'avance.

Il ne lui restait plus que bien peu de chose sur l'argent du nabab.

Loin de pouvoir payer sa place à la diligence, il n'avait pas même de

quoi vivre durant le trajet.

Il ne songea point à cela.

Courir! courir! atteindre les infâmes qui lui enlevaient Blanche, voilà

seulement ce qui l'occupait. Mais l'enthousiasme se lasse, et il y a

près de cent lieues de Rennes jusqu'à Paris.

Plus d'une fois, pendant la route, Vincent fut obligé de mendier un

gîte et un morceau de pain.

Plus d'une fois, il s'arrêta, vaincu par le besoin ou par la fatigue.

La route s'allongeait devant lui à perte de vue, et des larmes lui

venaient aux yeux.

Enfin il arriva! Oh! ce grand Paris ne l'effraya point. Dès les

premiers pas il pensait rencontrer des indices. Il se disait: «Je

parcourrai toutes les rues, j'entrerai dans toutes les maisons, je

visiterai les moindres recoins!... Je trouverai... je trouverai!...»

Il trouva le soir même, comme il dormait, épuisé de lassitude, sur un

banc des boulevards, un fonctionnaire public, curieux par état, lequel

interrompit son somme pour lui demander son nom et son adresse.

Le pauvre Vincent avait mis six jours pour venir de Rennes, six jours

sous la pluie et la poussière. Il était fait à peu près comme notre

Bibandier, à l'époque où ce noble baron n'était encore que général de

uhlans dans les taillis de l'Ille-et-Vilaine. Il sentait son vagabond

d'une lieue.

A la demande du fonctionnaire, il resta fort embarrassé: d'adresse, il

n'en avait point, et sa désertion, après le malheureux duel de Madère,

ne lui donnait pas grand courage à décliner ses nom et prénoms.

Comme il hésitait, le fonctionnaire public et curieux l'engagea

poliment à le suivre. Vincent voulut fuir; ce fut sa perte. Le

fonctionnaire se mit en communication avec quelques sergents de ville

qui prenaient le frais là, par hasard, et le pauvre Vincent eut un

gîte.

Il se trouvait que le rapport du commandant de la station de Madère

était arrivé depuis peu au ministère de la marine. Les bureaux venaient

d'achever leur travail, et la police avait des notes toutes fraîches.

Vincent essaya bien de mentir, mais c'était un métier nouveau pour lui;

on le pressa; il se coupa. La prison de l'Abbaye lui ouvrit ses portes

à deux battants, jusqu'au moment où un conseil de guerre, assemblé,

déciderait de son sort.

Il était là sous les verrous depuis environ sept semaines.

Pendant la première moitié de ce laps de temps, un découragement lourd

et accablant s'était emparé de lui. La pensée de Blanche perdue, de

Blanche qu'il ne pouvait plus même essayer de secourir, le navrait.

Il voulut se laisser mourir. Mais, un jour qu'il tentait d'entrevoir,

à travers les barreaux de sa cellule, un petit coin de cette ville

immense où Blanche souffrait peut-être abandonnée, la seule fenêtre

qu'il pût apercevoir, de l'autre côté de la rue, s'ouvrit tout à coup,

et deux femmes s'y montrèrent.

Il faillit tomber à la renverse, tant sa surprise fut profonde.

L'une de ces deux femmes était Lola, l'autre était Blanche.

Il poussa un grand cri de joie, et des larmes vinrent à ses yeux. Puis

ses mains, crispées convulsivement, secouèrent les barreaux solides. Il

voulait s'élancer. Il appelait: «Blanche! Blanche!...»

La jeune fille n'entendait pas. Mais elle resta. Vincent la revit le

lendemain à la même place; le surlendemain il la revit encore.

C'était là qu'elle demeurait.

Comme elle était changée, mais toujours belle!

Vincent l'aimait mille fois plus qu'au temps du bonheur.

Et toutes ses pensées se tournèrent désormais vers un seul but: fuir

pour se rapprocher d'elle, fuir pour la protéger et la sauver!

Son courage revint; sa force doubla.

Oh! s'il avait pu échanger avec Blanche une parole, un signe seulement,

son travail eût marché bien plus vite. Mais il avait beau faire, entre

lui et la jeune fille le même obstacle se dressait toujours. La pauvre

lame ébréchée, que le hasard avait mise entre ses mains, s'usait contre

le fer à l'épreuve. La tâche allait bien lentement. Mais Vincent ne se

lassait point, et l'œuvre avançait un peu tous les jours.

Une fois le barreau scié, que devait-il faire? Il ne savait: à la grâce

de Dieu!...

Cette nuit, tandis que le prisonnier travaillait sans bruit, et

constatait que sa lame entrait maintenant tout entière dans le fer du

barreau, Blanche veillait, elle aussi, en proie à des douleurs plus

vives.

Elle était seule. Madame la marquise d'Urgel avait quitté la maison dès

la brune pour se rendre à la fête du nabab, et Thérèse, profitant de

l'occasion, avait donné sa soirée à quelqu'un de ses studieux amants.

Blanche était tout habillée sur son lit. Elle se sentait à la fois plus

souffrante d'esprit et de corps. De sourdes douleurs déchiraient son

flanc, et sa bouche rendait des plaintes faibles, auxquelles nulle voix

ne répondait.

Les bruits de la rue diminuaient peu à peu. Les boutiques se fermaient;

on n'entendait plus qu'à de rares intervalles le roulement des voitures

attardées.

Et personne ne rentrait au logis de la marquise.

La pauvre Blanche avait peur.

Elle sentait que la force allait lui manquer pour souffrir, et offrait

son âme à Dieu, pensant que la dernière heure allait sonner pour elle.

La fièvre venait, amenant des visions navrantes ou terribles. L'Ange

voyait, autour de sa couche, tous ceux qu'elle aimait; mais ils étaient

pâles; ils avaient les yeux pleins de larmes...

Et Blanche se disait:

—Ils sont morts... morts comme je vais mourir...

Elle essayait de prier. Les paroles de l'oraison se mêlaient dans sa

bouche. Elle ne pouvait.

Dans sa frayeur, elle appelait, et sa voix, changée, tombant au milieu

du silence, l'épouvantait davantage...

Vers une heure du matin, la fatigue, plus forte que la souffrance,

ferma enfin ses yeux. Elle s'endormit du sommeil de l'épuisement.

Thérèse rentra, puis madame la marquise elle-même. Blanche ne les

entendit point.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 4 · 第 10 / 12 段