Elle était très-pâle; ses sourcils noirs se fronçaient durement. Ses

regards, qui s'étaient portés d'abord vers Thérèse garrottée, se

clouaient à présent au sol.

—Veuillez nous répondre, madame, dit encore le vicomte qui reprenait

tout son sang-froid; nous livrerez-vous cette jeune fille?

—Non, repartit Lola à voix basse.

—Réfléchissez, s'écria Léon; ce qu'on n'obtient pas de gré, on le

prend de force!

La marquise essaya de sourire.

—Ceci est un jeu d'enfants, messieurs, dit-elle. Vous avez lié ma

femme de chambre et coupé les cordons des sonnettes... ces moyens-là

réussissent seulement dans les vieux contes à dormir debout... Que

j'élève la voix, et les voisins, éveillés, vont accourir...

—Cela peut être vrai, madame, répliqua froidement Édouard; mais je

vous promets que vous n'élèverez pas la voix.

Il écarta un peu les revers de sa redingote, et prit à la main un petit

pistolet mignon; son frère fit de même.

Thérèse ouvrait de grands yeux dans son coin. Au moment où la scène

avait changé d'aspect d'une façon si complétement inattendue,

elle avait essayé de se débarrasser de ses liens à la sourdine; mais

il se trouvait que, tout en se jouant, le vicomte et le chevalier

l'avaient attachée de main de maître, et bâillonnée dans la perfection.

A la vue des deux pistolets, Lola haussa les épaules.

—Contre une femme!... dit-elle avec dédain.

—C'est peu chevaleresque, j'en conviens..., répliqua le vicomte,

mais nécessité n'a point de loi... Nous allons vous placer le plus

respectueusement possible, si vous voulez bien le permettre, dans la

même situation que votre servante.

Lola était debout, tandis que les deux frères demeuraient assis. Elle

avait la tête baissée, et l'on pouvait croire qu'elle arrangeait sa

capitulation; mais il en était tout autrement: c'était une fuite

qu'elle méditait.

Elle se disait:

«Si je puis mettre une porte entre eux et moi, tout est sauvé.»

Car ses soupçons n'allaient pas au delà de l'apparence; pour elle,

le but des deux jeunes gens était changé, voilà tout. Au lieu de

s'attaquer à elle, c'était Blanche qu'ils voulaient; mais il s'agissait

toujours, à ses yeux, d'une équipée amoureuse.

L'idée qui avait traversé son esprit au commencement de l'entrevue, et

ce souvenir vague qu'avait éveillé en elle l'aspect des deux jeunes

gens, ne tenaient point contre les brusques émotions subies depuis

lors. Elle ne songeait plus à cela.

Au moment où elle pouvait penser que les deux frères se fiaient à son

immobilité, elle prit soudain son élan et gagna d'un saut l'autre

extrémité de la chambre où s'ouvrait la porte des appartements

intérieurs.

Le petit chevalier la guettait, et c'était un garçon agile s'il en fut.

Lola le trouva planté entre elle et la porte.

Lola voulut crier; il lui mit sans façon la main sur la bouche.

—Silence, madame, dit en même temps le vicomte, ou malheur à vous!...

—Vous ne m'assassinerez pas, peut-être!... criait la marquise en se

débattant; vous êtes des hommes!

Le petit chevalier éclata de rire; et, dans cet accès de gaieté, sa

voix, qu'il ne contraignait plus, avait des notes très-peu masculines.

—Si c'est là votre dernier espoir, madame, dit le vicomte, je suis

fâché de vous l'enlever... Votre modestie effarouchée ne vous a pas

permis, jusqu'à présent, peut-être, de nous examiner bien à votre

aise... Afin d'être bien persuadée que je suis, pour ma part, incapable

de vous épargner, regardez-moi...

Le vicomte avait rejeté ses cheveux en arrière et tournait son visage

vers la lampe.

Les bras de Lola tombèrent le long de son corps.

—Suis-je folle?... balbutia-t-elle; Diane!... Le petit chevalier la

prit par les épaules et la tourna de son côté.

—A mon tour, madame Lola!... dit-il, regardez-moi bien aussi... Ma

sœur est trop bonne... peut être que sa main tremblerait... mais

moi, je suis à l'aise sous ces habits de garçon... et, au moindre cri

désormais, je vous fais sauter la cervelle!

—Cyprienne!... murmura la marquise d'une voix éteinte; et je ne les ai

pas reconnues!

Elle était entre les deux jeunes filles, qui avaient la tête haute et

dont les yeux brillaient d'une détermination exaltée.

Point de pitié à espérer.

Elle regardait, avec une épouvante sournoise, les canons des deux

pistolets, qui la menaçaient toujours.

Ses genoux fléchirent sous le poids de son corps; elle tomba évanouie,

cette fois, pour tout de bon.

En un tour de main ses bras et ses jambes furent liés comme ceux de

Thérèse et sa bouche couverte d'un bâillon.

—Où est la chambre de mademoiselle de Penhoël? demanda Diane à la

servante.

Celle-ci n'avait que les yeux de libres; elle indiqua du regard une

porte que les deux jeunes filles franchirent aussitôt.

* * * * *

Quelques minutes après, l'équipage timbré aux chiffres B. M. partait au

galop, avec ses deux grands nègres devant et derrière.

Il était dit que le sommeil des paisibles habitants de la rue

Sainte-Marguerite devait être troublé plus d'une fois cette nuit-là.

A peine l'équipage s'éloignait-il, en effet, dans la direction de la

Croix-Rouge, que l'on put voir, aux premiers rayons du jour naissant,

un homme s'élancer sur ses traces en courant de toute sa force.

La sentinelle de la prison militaire avait fait quelques pas hors de

son poste.

Elle hésita un instant et cria par trois fois:

—Prisonnier, arrêtez!...

Comme le fugitif n'en courait que mieux, le soldat mit la crosse de

son fusil contre son épaule et lâcha la détente pour l'acquit de sa

conscience.

En un instant, toutes les fenêtres de la rue furent garnies de

coiffes de nuit et de bonnets de coton.

Madame la marquise d'Urgel, seule, avec sa servante Thérèse, resta,

pour cause, à l'intérieur de ses appartements.

En même temps la patrouille fit irruption hors du corps de garde.

La cause de ce remue-ménage était simplement l'évasion du pauvre

Vincent de Penhoël.

Vincent avait achevé de scier son barreau, vers cinq heures du matin, à

peu près au moment où la voiture du nabab s'arrêtait devant la porte de

madame la marquise d'Urgel.

Il n'avait formé aucune espèce de plan et comptait s'en remettre à

l'inspiration du moment, quand l'heure de partir serait venue.

Dès qu'il put passer la tête entre les barreaux, il regarda au-dessous

de lui, et distingua vaguement une grosse masse noire sur le pavé de la

cour.

C'était le dogue de garde, sentinelle dont la surveillance ne se trompe

jamais.

Vincent rentra dans sa cellule et fit une corde avec ses draps; car

il fallait partir: Blanche était là, de l'autre côté de la rue, qui

souffrait et qui l'appelait.

Il attacha ses draps, tordus en forme de câble, à deux de ses barreaux

qui restaient fixés dans la pierre, puis il se laissa glisser,

non pas jusqu'au sol de la cour, mais seulement jusqu'au premier étage

de la prison.

Au premier bruit, la masse noire, gisant sur le pavé, avait remué; le

dogue s'était dressé sur ses quatre pattes.

Mais il n'aboyait point; il se contentait de hurler en sourdine, comme

s'il n'eût point voulu effrayer sa proie.

Il attendait, la gueule ouverte et la langue pendante.

Vincent voyait briller dans l'obscurité ses yeux d'un rouge sombre,

comme des charbons demi-éteints.

Le jour, qui commençait à poindre, n'éclairait pas encore la cour

encaissée; mais au dehors, on distinguait déjà faiblement les objets.

Vincent allait d'une fenêtre à l'autre, déchirant ses mains et ses

genoux, mais se tenant ferme et ne perdant point courage.

Il fut longtemps à gagner la porte qui donne sur la rue

Sainte-Marguerite.

Cette porte est située entre deux corps de bâtiments, qu'elle isole

l'un de l'autre.

Vincent se coucha sur la corniche pour reprendre haleine, et pour

mesurer le saut qu'il lui restait à faire.

Il jeta ses regards tout autour de lui. L'attention de la

sentinelle n'était point encore éveillée.

En explorant ainsi les abords de la prison, il aperçut la voiture,

arrêtée juste en face de lui.

Le jour grandissait; on y voyait assez déjà pour qu'il pût distinguer

les noirs visages des deux nègres.

En un autre moment, peut-être les aurait-il reconnus tout de suite, car

leurs figures l'avaient frappé autrefois sur le pont de _l'Érèbe_.

Mais il avait autre chose à penser. D'ailleurs, avant qu'il eût pu

faire aucune réflexion, la porte de la marquise s'ouvrit pour donner

passage à deux jeunes gens qui portaient dans leurs bras une femme

malade ou évanouie.

L'âme de Vincent était dans son regard.

Du premier coup d'œil, il avait reconnu Blanche de Penhoël.

Quant aux deux jeunes gens, il ne les avait pas même regardés.

Un cri rauque s'échappa de sa poitrine. Sans plus prendre désormais

aucune précaution, il se pendit des deux mains à la corniche et sauta

sur le trottoir.

Le bruit de la voiture qui partait avait empêché le factionnaire

d'entendre le cri de Vincent. Mais la chute du prisonnier éveilla enfin

son attention, et du moins fit-il montre de bonne volonté en

envoyant une balle à la poursuite du fugitif.

Vincent courait sur les traces de l'équipage, et tournait déjà l'angle

de la rue d'Erfurt.

Il y a loin de la prison de l'Abbaye au faubourg Saint-Honoré. Les

chevaux de Berry Montalt allaient comme le vent; mais la passion

soutenait les forces de Vincent, qui luttait de vitesse avec le rapide

équipage.

Il allait à perdre haleine, le front ruisselant de sueur, et la gorge

haletante.

Il appelait sans le savoir, et poussait des cris désespérés.

Au moment où Dieu lui envoyait la liberté, allait-il perdre Blanche

pour toujours?...

La voiture traversa le pont Royal et longea le quai des Tuileries.

Vincent redoublait d'efforts, mais il sentait sa vigueur s'épuiser.

Il put encore suivre l'équipage tout le long de la place de la Concorde

et dans l'allée Gabrielle; mais quand il arriva au coin de l'avenue

Marigny, l'équipage avait disparu.

Il continua sa course durant un instant encore, sans but et sans

pensée; puis il se laissa choir sur la terre froide.

FIN DU QUATRIÈME VOLUME.

* * * * *

TABLE DES MATIÈRES

DU QUATRIÈME VOLUME

IV Le grenier 1

V Madame Cocarde 21

VI L'hôtel Montalt 41

VII Le dessert 59

VIII Quatre bayadères 83

IX Une bonne histoire 117

X Le boudoir 133

XI Le regard d'une femme 163

XII Cinquante pièces de six livres 175

XIII Chanson bretonne 189

XIV Par la fenêtre 205

XV Le prisonnier 233

XVI Une paire de Faublas 251

Corrections:

Page 9: «lorqu'elles» remplacé par «lorsqu'elles» (lorsqu'elles

avaient rendu).

Page 18: «moi» par «mois» (vingt francs par mois).

Page 29: «avait» par «avaient» (Diane et Cyprienne avaient les

yeux baissés).

Page 65: «cheva-valier» par «chevalier» (M. le chevalier, bonne

tête pourtant).

Page 160: «laisait» par «laissait» (qui se laissait faire).

Page 190: «prononeer» par «prononcer» (de prononcer son nom).

Page 253: «A» par «Au» (Au bout de cinq grandes minutes).

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Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 4 · 第 12 / 12 段