confus et violent se fit derrière la porte principale.
Les deux sœurs, pâles et tremblantes, croyaient distinguer des voix
connues.
Le nabab dormait paisiblement, et souriait à ses rêves.
XIV
PAR LA FENÊTRE.
Dans le jardin, Étienne et Roger erraient comme des âmes en peine,
cherchant toujours ces deux inconnues qui avaient interrompu si
brusquement leur tête-à-tête avec mesdemoiselles Delphine et Hortense.
On ne songeait plus à celles-ci; elles étaient oubliées, et Roger
lui-même ne pensait point à regretter sa blonde bayadère. De leur côté,
mademoiselle Delphine et mademoiselle Hortense ne témoignaient point
un chagrin trop profond de leur déconvenue. Elles avaient pris le bras
du premier consolateur qui s'était offert, et dans tout le bal on
n'eût point trouvé de danseuses plus allègres et plus folâtres.
Tel est le charmant caractère de ces dames. Fi de la mélancolie! Est-ce
pour pleurer qu'on aime?...
Le seul malheur en ce monde, c'est de sentir sa taille s'affaisser,
son jarret mollir; de voir branler la première dent, de découvrir dans
le jais ondé d'une belle chevelure ce fil d'argent qui brille et qui
menace.
C'est l'âge impitoyable, cet escalier que chacun descend, dont les
premières marches sont d'or, et dont les derniers degrés se perdent
hélas! si bas, qu'on n'ose presque le dire...
Le temps marche, et ces dames ne sont que les locataires de leur
opulence. Ont-elles même un bail? Ces moelleux tapis que foulent leurs
pieds mignons, les hautes draperies de brocart qui entourent ce beau
lit sculpté, ces meubles merveilleux, ces cachemires, ces parures, tout
cela les quittera un jour.
Mouiller de pauvres brodequins dans la boue du trottoir, quand on s'est
étendue, si gracieuse et si fière, sur les coussins d'un noble équipage!
Oh! c'est là le malheur! le malheur odieux, inévitable!
S'il est loin encore, tant mieux! il faut rire. S'il se
rapproche, il faut rire plus fort, et repousser toujours la tristesse
qui enlaidit et se garder des larmes qui vieillissent!
Mais où vont nos maussades pensées? Hortense et Delphine n'avaient pas
vingt ans...
Depuis plus d'une heure, nos deux amis parcouraient le jardin dans
toutes les directions, sans jamais rencontrer leurs inconnues. Ils
avaient fouillé les moindres recoins, et arrêté, l'une après l'autre,
toutes les femmes qui portaient le costume de bayadère.
Parmi celles-ci, nulle ne manquait à la fête. Elles étaient bien douze,
comme à l'ouverture du bal.
Mais cela ne faisait qu'augmenter le mystère, Étienne et Roger avaient
acquis la certitude que leurs deux inconnues ne se trouvaient point
parmi ces douze danseuses.
Plus d'une fois, ils avaient poursuivi dans les bosquets quelque fine
taille, serrée par une ceinture de cachemire rouge à franges d'or ou
par une ceinture verte, mais l'illusion ne durait guère; au premier mot
prononcé, ils s'éloignaient pour continuer leurs recherches vaines.
Ce n'étaient plus les voix tristes et douces entendues sous le
bosquet...
Ils désespéraient, et leur esprit tâchait en vain de deviner le mot de
l'énigme.
Tous deux avaient la même pensée. Plus ils réfléchissaient, plus cette
idée prenait d'empire.
Qui pouvaient être ces femmes, sinon Diane et Cyprienne elles-mêmes?
Ce n'avait d'abord été qu'un soupçon vague, et ce soupçon, ils
l'avaient repoussé comme une folie, tant que les deux inconnues étaient
restées sous leurs yeux.
Ils étaient si loin de penser alors que les filles de l'oncle Jean
eussent pu quitter Penhoël!
Mais maintenant ils se souvenaient de ces longues causeries où Diane et
Cyprienne ramenaient toujours l'entretien sur Paris. Ils donnaient un
sens à certains détails qui les avaient frappés autrefois.
C'était, chez les deux sœurs, une véritable passion que ce lointain
amour pour les merveilles devinées de la grande ville.
Et pourtant comment croire? Elles aimaient tant Madame et leur vieux
père!
Mais il y avait la lettre de Redon, qui disait que Marthe de Penhoël et
l'oncle Jean avaient été chassés du manoir.
Hélas! la lettre disait encore que Cyprienne et Diane étaient mortes...
L'esprit des deux jeunes gens se perdait dans un dédale d'émotions
confuses.
Mortes! Ils n'osaient point prononcer cette parole funeste, mais
leurs questions échangées disaient ce qu'ils avaient au fond du cœur.
—Si nous avions pu voir..., murmurait Roger; mais ce berceau était si
sombre!...
—Ces costumes, d'ailleurs, répliquait Étienne, nous eussent-ils permis
de les reconnaître?
—Non, certes... Et pourtant il me semble que la ceinture verte avait
la taille de ma pauvre Cyprienne.
—Oh! quand la ceinture rouge s'est approchée de moi, son diadème de
perles était juste à la hauteur de ma bouche, comme autrefois les
cheveux de Diane...
—Ce sont elles! ce sont bien elles!
Puis les doutes arrivaient en foule.
Par quel inexplicable hasard auraient-elles pu se trouver à l'hôtel
du nabab? Pourquoi se seraient-elles cachées? Pourquoi auraient-elles
fui?...
—C'est moi, c'est moi! s'écriait Roger en se frappant la poitrine;
tu avais gardé ta raison, toi, Étienne!... Mais j'étais fou!... cette
Delphine m'avait ensorcelé... Si ce sont elles, quelle a dû être leur
pensée en nous voyant avec ces femmes?...
—Mon Dieu!... et ne pouvoir ni les rassurer ni obtenir notre pardon!...
Ils étaient rentrés par hasard dans le berceau où avait eu lieu
leur entretien avec les inconnues.
—Ce qu'elles ont dit me revient mieux en cet endroit..., reprit
Roger. Aucune de leurs paroles ne m'échappe... Qui connaîtrait ainsi
Penhoël?...
—Nous n'avons jamais rien précisé, répondit Étienne, dans les
confidences que nous avons faites à milord... Il n'y aurait que cette
Lola dont j'ai aperçu tout à l'heure le visage...
—Peut-être..., dit Roger qui entrait dans un nouvel ordre d'idées.
Mais encore elle ignorait nos relations avec lui... Quel intérêt
aurait-elle eu à raconter cette histoire?... Et puis, il y a des
détails qu'elle ne pouvait pas connaître... Oh! ce sont elles!
Étienne venait de reprendre à la main la lettre qu'il avait reçue dans
la soirée.
Ils étaient là un Breton et un Parisien. Ce fut au Parisien que vint
l'idée bretonne.
Étienne serra le bras de Roger et sa voix trembla, tandis qu'il
murmurait:
—C'est ici... derrière ces arbres que nous avons entendu cette voix
qui disait: «_Belles-de-nuit_...»
Il s'arrêta comme si sa bouche se fût refusée à prononcer des paroles
trop cruelles.
—Eh bien?... fit Roger.
—Eh bien! reprit le jeune peintre avec effort, si c'étaient elles, en
effet... mais si elles étaient mortes!...
Roger frissonna et garda le silence.
Il n'en était plus à ces heures de joyeux scepticisme où le plaisir
cuirassait son esprit contre toute superstitieuse atteinte. Les
souvenirs de Bretagne, qu'il avait plein de cœur, lui rendaient
cette crédulité vague où il avait vécu depuis son enfance.
—Belles-de-nuit!... répéta-t-il; est-ce que tu crois cela, toi,
Étienne?
Le peintre avait son front brûlant dans sa main.
Il lâcha brusquement le bras d'Étienne.
—Je ne sais..., répliqua-t-il d'une voix où l'émotion tremblait; mais
quand j'ai touché sa main, sa main était froide comme du marbre...
Il se laissa tomber sur un banc de gazon et se couvrit le visage. Son
exaltation était au comble.
—Mon Dieu!... murmura-t-il avec passion, morte ou vivante, faites que
je la voie encore une fois, afin qu'elle sache tout ce que j'avais dans
l'âme... car je ne lui ai jamais dit comme je l'aimais!... Elle ne sait
pas qu'elle était mon seul espoir de bonheur en ce monde!... Oh!
mon Dieu! mon Dieu! morte ou vivante, que je la revoie!...
Dans l'état de fièvre où il se trouvait, ces paroles étaient pour lui
une sorte d'évocation. Il releva la tête comme s'il se fût attendu à
voir quelque blanche forme sortir du massif et glisser à ses pieds.
Roger lui-même regardait tout autour du berceau avec un superstitieux
effroi.
Mais ils ne virent rien, ni l'un ni l'autre, sinon deux têtes
masculines et très-barbues, qui semblaient en observation au coin de la
charmille. Ces deux têtes disparurent précipitamment, mais leur aspect
avait suffi pour rompre le charme. Étienne se releva, brusquement
éveillé de son rêve, et prit le bras de Roger pour rentrer dans le bal.
Les propriétaires de ces deux têtes masculines et barbues, dont nous
venons de parler, s'effacèrent dans l'ombre, pour leur livrer passage,
et les suivirent de loin.
Il y avait déjà longtemps qu'ils se livraient à ce manége. Ils
semblaient avoir envie d'aborder nos deux jeunes gens et ne point oser.
C'était M. le comte de Manteïra et le noble baron Bibander.
Nous savons qu'ils avaient eu, eux aussi, leur apparition fantastique.
Depuis lors, ils restaient fort inquiets, sous le coup de cette
pensée qu'il y avait dans le bal deux personnes au fait de leur
histoire; deux personnes ennemies sans aucun doute.
Ils avaient fait ce qu'ils avaient pu, en premier lieu, pour rejoindre
les deux bayadères, ensuite pour attirer l'attention de Robert, leur
conseil habituel, et l'homme à ressources de l'association.
Le tout inutilement. Les bayadères s'étaient évanouies comme de
véritables feux follets, et Robert avait refusé obstinément de rompre
son entrevue avec le nabab.
Tout en lui faisant des signes pour attirer son attention, Blaise et
Bibandier s'étaient rapprochés à plusieurs reprises, et quelques mots,
saisis à la volée, leur avaient appris le sujet de l'entretien.
Ç'avait été pour eux, alors, une bien autre inquiétude. Robert était un
homme habile et surtout prudent. Il buvait volontiers, mais avec mesure
et sans jamais s'enivrer.
A cet égard, il avait lieu d'être sûr de lui-même, car, durant les
trois années qu'il avait passées à Penhoël, pas une seule fois sa tête
n'avait faibli.
D'ordinaire, il s'observait rigoureusement, ses compagnons le savaient.
Mais ils savaient aussi qu'à une époque plus ancienne, il en
avait été autrement.
Au temps où Bibandier était recéleur, où Blaise méritait son surnom de
l'Endormeur, où Robert, enfin, végétant dans les grades subalternes de
sa profession, volait encore _à l'américaine_, on lui reconnaissait
déjà de certaines habiletés, quand il était à jeun.
Mais il ne valait plus rien après boire. L'ivresse gâtait tout. Le vin
le rendait fanfaron, bavard, imprudent; tout cela dans une proportion
terrible pour lui et pour ses camarades.
Il y avait une chose qui faisait le danger plus grand, c'est que, dans
ces circonstances, l'Américain, tout en perdant ses facultés, gardait
son caractère.
Au beau milieu de ses divagations, il se croyait le plus profond des
diplomates, et travaillait de tout cœur.
Blaise et Bibandier n'avaient point oublié cela. Aussi à la vue de sa
face avinée qui se penchait vers le nabab avec un air important et
satisfait, l'idée du péril leur vint tout de suite.
Ils se demandèrent s'il n'y aurait point sagesse à déserter une partie
qui semblait se compliquer fatalement, et peut-être eussent-ils pris
la fuite dès lors, si la froide indifférence de Montalt ne les eût
rassurés.
Ils attendirent.
Quand Montalt quitta le berceau, ils se hâtèrent de venir prendre sa
place.
—Qu'as-tu dit, malheureux?... s'écria Blaise; qu'as-tu dit à cet homme?
Robert le regarda d'un air de dédain suprême.
—Où diable ce coquin de Montalt va-t-il pêcher du vin comme cela?...
murmura-t-il; on en boirait une tonne sans pouvoir se griser!
—Mais tu es ivre, Américain!... dit Bibandier en le secouant.
—Tout beau, messié Pipândre!... répliqua Robert; est-ce que vous
m'allez seulement à la cheville, vous autres?... Est-ce que vous
pouvez juger de mes actions?... Je l'ai fait tourner comme une toupie
organisée!... Ah! ah! voilà un homme bloqué!... Ma martingale!...
il s'agit bien de ma martingale!... ma martingale ne vaut pas deux
sous!... C'est mon histoire qui est bonne!... Capulet, Montaigu... le
diable et son train!... Faites vos paquets, mes garçons; nous allons
racheter Penhoël.
Blaise et Bibandier l'écoutaient, cherchant à comprendre.
—Nous ferons nos paquets..., dit Blaise; mais je crois que ce sera
pour aller à la frontière... Tu ne sais donc pas ce qui se passe ici?
Robert haussa les épaules.
—On boit... on rit... on chante!... répliqua-t-il.
—C'est le diable qui rit!... murmura Blaise en se rapprochant; et les
morts reviennent.
Robert tressaillit, car il eut un vague sentiment des paroles entendues
naguère sous le feuillage.
—Oh! oh!... balbutia-t-il d'une voix qui s'alourdissait de plus en
plus; est-ce que vous les avez entendues, vous aussi?...
—Nous les avons vues!... dit Blaise; et je veux mourir si j'y
comprends un mot!... Ce qui est bien sûr, c'est que dans l'hôtel du
nabab il y a deux créatures qui peuvent nous perdre.
Bibandier se taisait. Sa figure, comme celle de Blaise, exprimait de
l'effroi, mais c'était un effroi d'un autre genre.
—Ne pourrait-on avoir du vin?... dit Robert; me croyez-vous ivre
pour me conter toutes ces fadaises?... Nous sommes riches, et je
vous promets bien que Montalt nous donnera sa boîte aux diamants,
l'imbécile, pour que nous lui fassions des affaires!... Je le sais
bien, moi, parbleu!...
Bibandier le secoua encore.
—Écoute..., dit-il; allons-nous-en... Il fait une chaleur d'enfer dans
ce jardin... l'air du dehors te remettra.
Il le prit par un bras, Blaise fit de même, et ils essayèrent de le
soulever.
Robert riait de tout son cœur.
—Viens!... reprit Blaise; il faut que nous tenions conseil... Qui sait
si demain il ne sera pas trop tard?...
Robert les regarda tous deux, tour à tour, d'un air hébété; puis il se
dégagea d'un brusque mouvement et croisa ses deux bras sur la table
pour se faire un oreiller.
—Bonne histoire!... grommela-t-il; ah! dame oui!... ça s'appelle
bloquer un homme!
L'instant d'après, il ronflait comme un bienheureux. Blaise et
Bibandier étaient plus embarrassés qu'auparavant.
L'homme qui, d'ordinaire, les tirait de presse dans les cas difficiles,
leur manquait. Ils ne voyaient point clair au fond de leur situation,
et ne savaient à quoi se résoudre.
Une seule chose leur apparaissait probable, sinon évidente, c'est
qu'ils allaient avoir à lutter contre le nabab, et que le nabab serait
le plus dangereux de tous les ennemis.
Tandis qu'ils se creusaient la tête en pure perte, évitant d'instinct
les endroits où s'ébattait la foule, le hasard les conduisit sur le
cavalier qui faisait face à la fenêtre de la chambre aux costumes.
Blaise poussa une exclamation d'étonnement. Un spectacle étrange était
devant ses yeux.
Il montra du doigt, à l'intérieur du boudoir, un groupe vivement
éclairé par les feux de la girandole.
—Les voilà!... dit-il à voix basse.
Le regard de Bibandier avait suivi la ligne indiquée, et ses joues
étaient devenues blêmes.
Le groupe se composait de Montalt et des deux filles de l'oncle Jean.
La main de Blaise pesa sur l'épaule de l'ancien uhlan.
—Les voilà! répéta-t-il, en chair et en os!... Tu ne les as pas tuées,
mons Bibandier?
—Sur ma parole sacrée, répliqua celui-ci, je les ai mises au fond de
l'eau, les deux pauvres petites... avec une pierre au cou, tu sais
bien... ça ne peut être que des fantômes!
Blaise le regarda en face et secoua la tête.
En ce moment, Montalt pressait les mains réunies des deux jeunes filles
contre son cœur.
—Des fantômes!... grommela Blaise; je crois que tu t'es moqué de
nous, monsieur le baron!... Si c'est comme ça, tu ne le porteras pas
en paradis... Mais vois donc, ajouta-t-il en serrant les poings avec
colère, comme ils se parlent!... Je suis bien sûr que Montalt
sait déjà l'histoire de la nuit de la Saint-Louis!
—Si on filait?... dit le baron Bibander à voix basse.
Blaise était assez de cet avis, mais il avait grande confiance dans
l'habileté de Robert à jeun; il sentait que le plus sage était de
réserver la situation jusqu'au lendemain.
Comme il hésitait ainsi, Étienne et Roger passèrent au pied du
cavalier, pour s'enfoncer dans les massifs.
Blaise se frappa le front.
—Nous avons encore quelque chose à faire ici, dit-il; tu vois bien
là-bas nos deux tourtereaux de Penhoël...
—Ils ont l'air de chercher comme nous...
—C'est qu'ils cherchent!... Je ne sais pas bien comment Robert
arrangera tout ça demain, mais je sens que j'ai une idée... Penses-tu
qu'ils ne nous aient point reconnus?
—J'en mettrais ma main au feu!
—Eh bien! le nabab en verra de dures!... Nous ne sommes pas pincés
encore!... Avec ces deux tourtereaux-là... le petit Pontalès qui est à
Paris... et d'autres que l'Américain nous dénichera, on peut monter un
coup de tous les diables!
—Comment ça?
—Nous aurons le temps d'en causer... Pour le quart d'heure, il faut
agir... Suivons les petits, et fais ce que je te dirai.
Ils descendirent la rampe et s'enfoncèrent sous les bosquets en causant
à voix basse.
Étienne et Roger étaient devant eux.
—C'est que..., dit le baron Bibander en poursuivant l'entretien, je ne
me soucie pas beaucoup d'aller leur tirer ma révérence, moi... Pourquoi
n'y vas-tu pas?
—Y penses-tu?... Ils me voyaient tous les jours... j'étais sans cesse
sous leurs yeux... Ma voix seule me ferait reconnaître.
—Non pas, l'Endormeur, non pas!... Je t'assure que tu es très-bien
déguisé... Ta fausse barbe et tes cheveux postiches...
—Allons donc!... Toi, c'est à peine s'ils t'ont aperçu deux ou trois
fois... Et encore, sois bien sûr qu'ils ne t'ont pas remarqué...
—Mais si fait!... On a beau être mal habillé... quand on a une
certaine tournure...
—Alors tu ne veux pas?...
—Dame!...
—Fais attention que nous serons deux contre toi, en cas de
brouille!... Car l'Américain ne croit guère aux fantômes!...
Depuis le moment où la bayadère à la ceinture verte lui était
apparue, ou plutôt depuis la rencontre qu'il avait faite, aux
Champs-Élysées, de deux jeunes filles jouant de la harpe, le baron
Bibander avait perdu la meilleure part de ses allures victorieuses.
C'est à peine si on eût retrouvé en lui l'ombre de ce fier seigneur de
l'hôtel des Quatre Parties du monde, qui avait voix au chapitre et qui
parlait même plus haut que les autres.
Il se sentait en faute, et plus ses deux associés étaient près de
perdre leur position, plus il redoutait leur vengeance.
—Tu sens bien, l'Endormeur, dit-il, que je me soucie de tes menaces
comme de l'an quarante, mon bonhomme! L'Américain et toi, et dix autres
de votre force ne me feraient pas encore peur!... Mais nous sommes
ensemble... il faut bien travailler un peu... Je me dévoue.
—Tu te souviens bien de ce que je t'ai dit?...
—Me prends-tu pour un sot, décidément?... Laisse-moi choisir ma belle,
et tu vas voir!
Blaise et lui suivirent encore les deux jeunes gens durant quelques
minutes; puis, au moment où ceux-ci rentraient dans le bal, Bibandier,
quittant son compagnon, les aborda avec une rondeur toute germanique:
—Ché futrais afoir l'afantache de fus tire ein bédit mot,
baragouina-t-il en s'inclinant tout d'une pièce.
Ce qu'avait prévu Blaise arriva. L'idée ne vint même pas aux deux
jeunes gens qu'ils avaient pu voir quelque part ce singulier personnage.
—A vos ordres, monsieur, dit Étienne.
—Pien aimaple!... pien aimaple!... fit Bibandier, bardon si ché fus
téranche... ché grois que fus cherchez guelgu'ein...
—Mais, monsieur!...
—Bârlons pé, et bârlons pien!... Fus gerchez té bédites témoiselles,
hâpillées en pâyadères.
A ces derniers mots, la pensée d'une mystification revint en même temps
à Étienne et à Roger.
—Comment savez-vous cela?... dit Étienne avec brusquerie.
Et Roger ajouta d'un ton où perçait déjà la menace:
—Monsieur est donc un des acteurs de la comédie?... Le jeu peut ne pas
être très-sûr!
Bibandier ne comprenait pas. Mais il était acteur, en effet, dans
certaine comédie, et n'avait aucune prétention à la témérité.
—Mes pons messiés, dit-il en faisant un pas en arrière pour rendre sa
retraite possible en cas de malheur, ché suis le pâron Pipândre,
gonnu, crâce à Tieu, tans Bâris... Che fulais fus rentre service en fus
mondrant les bédites témoiselles, hâpillées en pâyadères... foilà tût!
Ceci fut dit avec une bonhomie germanique si admirable, qu'Étienne et
Roger se sentirent à moitié désarmés. Ils regardèrent fixement le baron
qui avait une bonne figure, malgré sa barbe horrifique.
—Vous savez où elles sont?... murmura Roger d'un air de doute.
—Ya..., répliqua Bibandier; c'est-à-tire... vui!
—Eh bien!... conduisez-nous.
L'ancien uhlan ne se le fit pas répéter. Il se dirigea aussitôt vers le
cavalier, et monta la rampe en précédant les deux amis. Il ne s'arrêta
qu'à l'endroit d'où l'on découvrait l'intérieur du boudoir.
Il étendit la main alors d'un geste solennel.
—Tonnez-fus la beine te récârter..., dit-il.
Étienne et Roger poussèrent en même temps un grand cri.
Le hasard avait servi Bibandier. Au moment où les deux jeunes gens
suivaient de l'œil sa main tendue, Cyprienne et Diane venaient
d'achever leur chant et s'étaient rapprochées du nabab endormi.
Impossible de ne pas les reconnaître, cette fois, car la girandole les
éclairait d'une lumière aussi vive que celle du jour.
Ce fut un coup de foudre qui frappa les deux jeunes gens. Ils virent
Diane soulever la main du nabab jusqu'à ses lèvres, tandis que
Cyprienne le baisait au front.
Ils se retournèrent du côté de leur guide. Le prudent Bibandier avait
opéré sa retraite.
En ce moment les deux jeunes filles faisaient retomber la draperie. On
ne voyait plus rien.
Étienne et Roger demeurèrent un instant atterrés.
Puis Roger saisit le bras de son ami.
—Nous sommes joués tous les deux! s'écria-t-il d'une voix que la rage
faisait trembler. Ah! je comprends maintenant le manége de milord!...
Tout ce que nous lui avions dit d'elles excitait sa fantaisie blasée,
et c'était pour nous aveugler sur son infamie qu'il attachait à nos pas
ces deux femmes perdues!... Ah! se vengera-t-on assez en lui prenant sa
vie?
Étienne restait immobile et tête baissée.
—Diane!... Diane..., murmurait-il comme s'il n'eût point voulu croire
le témoignage de ses yeux; est-ce possible?...
Roger lui saisit le bras.
—Viens!... s'écria-t-il; viens!... Je sens ma tête se perdre!...
Oh! Cyprienne la maîtresse de cet homme!... moins que sa maîtresse: une
des sultanes de passage de son sérail infâme!
Il entraînait Étienne à travers le jardin.
Le jeune peintre se laissait faire; sa pensée était comme morte.
Ils rentrèrent dans l'hôtel et parvinrent, au bout de quelques
secondes, à la porte du boudoir.
Roger se rua le premier pour forcer l'entrée.
Mais son élan furieux se brisa contre une sorte de mur vivant: les deux
noirs étaient debout au devant du seuil.
—Misérables!... s'écria Roger, osez-vous bien nous résister? Place!...
il faut que je parle à milord!
Séid et son compagnon gardèrent le silence et ne bougèrent point.
Roger s'élança de nouveau, et n'eut point un meilleur succès.
Il criait; il menaçait; il pleurait.
Comme il allait se précipiter une troisième fois, Étienne le saisit à
bras-le-corps et le contint.
—Milord est trop bien gardé ce soir!... murmura-t-il d'une voix
profonde et pleine d'amertume.
Puis il ajouta en s'adressant aux deux noirs:
—Dites à votre maître que nous quittons sa maison pour
toujours... Mais ce n'est pas un adieu que nous lui laissons...
Dites-lui qu'il nous reverra demain.
Il entraîna Roger à son tour, tandis que les deux nègres restaient là,
sentinelles impassibles et muettes.
* * * * *
Deux heures s'écoulèrent.
La fatigue et l'ivresse avaient mis fin à la fête du nabab.
Il n'y avait plus personne dans le jardin où les châssis, ouverts,
laissaient pénétrer l'air froid de la nuit.
Les valets avaient éteint lustres et girandoles.
Un silence profond régnait dans l'hôtel, naguère si bruyant.
Tout le monde dormait.
Tout le monde, excepté Cyprienne et Diane qui venaient de rentrer dans
la chambre aux costumes.
Diane ferma la fenêtre du jardin et choisit, parmi les vêtements pendus
à la boiserie, un costume complet de cavalier fashionable.
Cyprienne l'imita.
Elles entamèrent toutes deux, avec une gracieuse gaucherie, l'œuvre
difficile de se vêtir en hommes.