ouverts.
Cyprienne avançait sa tête, plus timide, derrière celle de sa sœur.
Montalt avait beau faire; son regard s'adoucissait à les contempler si
jolies.
—Pourquoi nous chagriner ainsi?... murmura Diane: nous qui voudrions
tant vous aimer!
—Vraiment!... fit Montalt avec un dernier effort d'ironie, ceci me
paraît léger pour deux filles de gentilhomme.
—Bon!... répliqua Diane librement et comme si elle eût parlé à
un vieil ami, vous voilà plus sévère que nous maintenant!... Ne
voulez-vous plus que nous vous aimions?
Montalt détourna la tête et poursuivit sa promenade.
Cette scène prenait, sans qu'il se fût présenté la moindre péripétie,
un caractère singulièrement inattendu.
Vous vous souvenez de cette gracieuse allégorie du bonhomme la Fontaine
dont on a fait tant de tableaux, jolis ou laids: une blonde enfant qui
coupe en riant les griffes d'un lion de taille effroyable...
Il y avait ici quelque chose de pareil: seulement le lion de la fable
se laissait faire, et Montalt résistait tant qu'il pouvait.
Mais ses griffes n'en tombaient pas moins une à une.
Depuis qu'il était entré dans cette chambre, il éprouvait un de ces
sentiments soudains et impérieux contre lesquels sa systématique
indolence ne se révoltait jamais d'ordinaire.
Nous l'avons vu se jeter littéralement à la tête d'Étienne et de Roger,
dans le coupé de la diligence de Rennes.
Le charme qui l'entraînait vers les deux jeunes filles était du même
genre et bien plus irrésistible.
Mais il y avait une différence essentielle: Étienne et Roger étaient
des hommes, et, dans le cas présent, il s'agissait de femmes,
c'est-à-dire d'êtres misérables et méritant tous les dédains; de ces
créatures qui, suivant la doctrine de Montalt, naissaient avec tous les
vices; de ces serpents gracieux et empoisonneurs, créés pour le malheur
de l'homme; de ces ennemis faibles et formidables, menteurs, traîtres,
cruels, qu'un honnête homme devait, en toute circonstance, écraser et
flétrir.
Le moyen de se laisser aller sans démolir tout l'édifice de son
système!...
Pour comble, il se trouvait que les deux petites fées avaient deviné
le silencieux combat dont sa conscience était le théâtre! Elles
souriaient au lieu de trembler. Les rôles étaient si complétement
intervertis, que lui, l'autocrate, le tyran, était à la torture, tandis
que les victimes contemplaient paisiblement sa peine...
Mon Dieu! elles n'abusaient point de leur victoire, et il y avait dans
leurs regards, pleins de clémence, un sincère désir d'accorder la paix
au plus vite.
—Les filles d'un gentilhomme..., reprit Diane qui étouffa un soupir;
c'est vrai, nous l'étions... mais, à présent, nos actions ne regardent
plus que notre conscience...
—Votre père est mort?... demanda Montalt du bout des lèvres.
—Non, grâce à Dieu!... s'écrièrent ensemble les deux jeunes filles.
Puis Diane ajouta en secouant la tête:
—C'est nous qui sommes mortes.
Le nabab interrompit sa promenade pour les regarder d'un air sévère.
—Je ne raille pas..., reprit Diane avec mélancolie; nous sommes bien
mortes pour tous ceux que nous aimions... Nous avions entrepris une
tâche qui dépassait les forces de deux pauvres jeunes filles... Il y
avait contre nous des hommes sans cœur ni pitié... Une nuit, on
nous fit tomber dans un piége, préparé lâchement... et un assassin
subalterne fut chargé de nous tuer...
Montalt s'était rapproché jusqu'au milieu de la chambre.
—Tout cela est bien vrai..., s'interrompit Diane, et je ne voudrais
pas vous mentir, car quelque chose me dit que vous nous aimerez... Nous
étions bien pauvres, mais un vieux serviteur de notre famille, que Dieu
a sans doute rappelé à lui maintenant, car il était alors sur son lit
d'agonie, nous avait fait héritières d'un petit trésor amassé pendant
toute une vie de travail.
«On allait nous noyer. Nous étions couchées au fond d'un bateau, la
bouche bâillonnée et de grosses pierres attachées au cou...»
Montalt fit deux pas de plus, comme à contre-cœur.
Diane poursuivait en attachant sur lui le regard de ses grands yeux
noirs.
—L'eau était profonde, et nous n'avions point de secours à espérer
dans cette nuit solitaire.
«Je donnai mon âme à Dieu, et je me tournai vers ma pauvre sœur,
pour la voir encore une fois.
«Notre assassin eut pitié en ce moment suprême et nous rapprocha l'une
de l'autre, pour que nous pussions nous embrasser avant de mourir...
—Oh! murmura Cyprienne qui était toute pâle à ce souvenir, et qui
entourait Diane de ses bras, comme je priais Dieu de prendre ma vie et
de garder la tienne, ma sœur!
Le nabab était maintenant tout près des deux jeunes filles; ses yeux
humides souriaient.
Diane baisa sa sœur au front et continua:
—Je tâchai de parler à l'assassin avec mes yeux, car nos bras étaient
garrottés... Il y avait de l'émotion sur son visage, et un espoir
m'était venu.
«Il me comprit; mon bâillon fut dénoué. Je lui dis:
«—Si vous voulez nous laisser la vie, nous vous donnerons cinquante
pièces de six livres et l'on n'entendra plus jamais parler de nous dans
le pays.
«Cet homme était pauvre.
«—Cela fait trois cents francs!... murmura-t-il, et je puis bien
enterrer des cercueils vides... Mais vous partirez tout de suite, et
vous irez bien loin, bien loin!
«—Nous irons bien loin, et nous prierons Dieu pour vous.
«—Quant à ça, ce sera par-dessus le marché...
«Le trésor du pauvre vieux serviteur de notre famille contenait cent
écus de six livres. Nous en donnâmes la moitié, suivant notre
promesse, et nous partîmes pour Paris.»
Le nabab s'était assis au devant d'elles et les regardait avec un
sourire de père.
—Mais mon histoire vous fatigue..., s'interrompit Diane justement à
cet endroit.
—Coquette!... murmura Montalt d'un accent plein de caresse, vous savez
bien que non!
Diane lui tendit la main; Montalt prit celle de Cyprienne et les réunit
toutes deux dans les siennes.
Il ne cherchait plus, dès lors, à cacher son intérêt, excité au
plus haut degré; mais l'opium agissait, et le sommeil qui venait
appesantissait déjà sa paupière.
—C'est alors que je vous rencontrai sur la route de Paris?...
demanda-t-il.
—Précisément... Vous étiez avec deux jeunes gens que nous avions vus
parfois au pays.
—Parfois..., répéta Montalt, dans l'esprit duquel une idée venait de
surgir; ne les connaissiez-vous pas particulièrement?
Diane hésita peut-être au dedans d'elle-même, mais son hésitation ne
parut point.
—Non..., répondit-elle.
—Au fait..., pensa le nabab, Étienne et Roger m'auraient parlé de
cette histoire.
Cependant, pour ne garder aucun doute, il ajouta tout haut:
—Voulez-vous me dire comment vous vous nommez?
—Louise..., répliqua Diane qui serra le bras de sa sœur.
—Berthe..., dit Cyprienne en baissant les yeux.
—J'aurais voulu que ce fussent elles! pensa le nabab.
Il y avait un peu d'embarras dans la voix de Diane lorsqu'elle reprit:
—Il ne faut pas juger de pauvres campagnardes comme des jeunes
demoiselles bien élevées... Nous eûmes tort peut-être de nous adresser
à ces jeunes gens... Mais si vous saviez quelle hardiesse cela donne
d'être mortes!... Rien ne coûte et rien ne fait peur! Quand nous
hésitons, ma sœur et moi, depuis que nous sommes à Paris, un seul
mot lève tous nos scrupules... Et, ce soir encore, lorsqu'on a voulu
nous entraîner chez vous, ni ma sœur ni moi nous n'eussions accepté
si je n'avais pas dit comme toujours: «Nous ne sommes plus rien sur la
terre... Ce qui arrête les jeunes filles heureuses qu'on surveille et
qu'on aime ne peut pas nous retenir... Les belles-de-nuit sont libres
comme le vent qui les emporte sous le feuillage.»
—Les belles-de-nuit!... répéta le nabab; c'est ainsi que vous
aviez signé vos deux billets.
Mais il ne demanda point l'explication de ce surnom mystique.
—Et depuis deux mois, reprit-il, vous avez dû bien souffrir, pauvres
enfants?
—Nous avons eu à passer des heures cruelles, répliqua Diane; car, si
nous étions seules, il y avait une autre misère à côté de la nôtre...
Mais le bon Dieu nous a faites courageuses et gaies... Nous avons
eu plus d'un moment de répit... Tant qu'ont duré les beaux jours,
les passants s'arrêtaient volontiers pour écouter nos chansons... Et
parfois nous revenions riches... Ma petite sœur chante si bien!
—Et toi, donc!... s'écria Cyprienne; si vous saviez comme les beaux
messieurs la regardaient et l'écoutaient!
—Mais l'hiver est venu..., reprit Diane; on n'a plus voulu nous
entendre... Il nous restait bien peu de chose, quand nous sommes
arrivées, sur nos cinquante écus de six livres... Nous avons vendu peu
à peu tout ce que nous avions... Et ces pauvres gens qui recevaient
de nous le pain de chaque jour, sans nous connaître puisqu'ils nous
croient mortes, ont eu faim dans leur misérable retraite... Oh! s'il ne
s'était agi que de nous!... mais il fallait les sauver, et nous sommes
venues...
XIII
CHANSON BRETONNE.
Montalt se trouvait au centre d'une trame dont tous les fils venaient
aboutir à lui tour à tour.
Le hasard avait amené sur ses pas l'un après l'autre tous les
personnages d'un seul et même drame, et chacun d'eux lui en avait dit
assez pour que la somme de ces confidences diverses pût former, à bien
peu de chose près, un récit complet et sans lacune.
Ç'avait été d'abord Vincent de Penhoël, le pauvre matelot breton de
_l'Érèbe_;
Puis Étienne et Roger, dans la diligence, sur la route de Rennes;
Puis Robert de Blois, avec ses acolytes Blaise et Bibandier;
Puis enfin les deux filles de l'oncle Jean.
Mais Vincent, ombrageux et fier, avait jeté un voile sur sa noble
famille; mais Étienne et Roger, qui avaient à se plaindre de Penhoël,
tout en conservant pour lui leur vieille affection, n'avaient eu garde
de prononcer son nom; mais M. le chevalier de las Matas, ceci pour
cause, avait prêté généreusement des pseudonymes à tous les personnages
de son histoire. Quant à Diane et à sa sœur, embarquées dans une
entreprise au moins audacieuse, elles avaient caché jusqu'à leurs noms
de baptême.
Malgré cette commune discrétion, Montalt aurait découvert assurément la
coïncidence des événements racontés, si, d'une part, ses perpétuelles
railleries n'avaient obligé depuis longtemps Étienne et Roger à une
réserve entière, et si, de l'autre, Robert n'eût pris grand soin
d'arranger un peu les faits à sa guise. Nous avons vu, entre autres
choses, qu'il avait glissé sur ce qui regardait les deux jeunes filles.
Et cependant, deux ou trois fois, un soupçon vague avait traversé
l'esprit de Montalt. Il y avait d'abord ce fantastique démenti jeté
derrière la charmille; il y avait en outre ce double rendez-vous
donné à Étienne et à Roger lors de l'arrivée à Paris.
Mais le moyen de penser que les deux jeunes gens eussent fait près de
cent lieues sans voir, au moins une fois, les jolies voyageuses de la
Concurrence!
Et puis, ces noms de Louise et de Berthe égaraient le nabab dès ses
premiers pas dans le champ des conjectures.
Montalt, d'ailleurs, avait une intelligence vive et haute; mais il
n'était pas homme à chercher bien fort ni bien longtemps. Cette nuit,
son indolence habituelle était augmentée par l'effet de l'opium, qui
agissait maintenant avec une force croissante, et enveloppait déjà ses
idées dans une brume confuse.
Il résistait, parce qu'il se sentait heureux et qu'il voulait prolonger
la joie imprévue de cet entretien.
La situation avait tourné complétement. Montalt ne songeait plus à se
révolter contre le charme qui l'avait saisi à l'improviste. L'idée ne
lui venait pas d'élever l'ombre d'un doute sur la romanesque histoire
que Diane avait racontée.
C'étaient des faits étranges, mais comment ne pas croire les paroles,
toutes les paroles qui tombaient de cette charmante bouche si pure et
si sincère? Ce beau regard pouvait-il accompagner le mensonge?
Montalt aurait voulu seulement interroger, pour entendre encore cette
voix sympathique et douce, qui descendait tout au fond de son cœur.
Mais le temps lui manquait. Il sentait le sommeil vainqueur courber sa
volonté forte; ses paupières battaient; sa tête, appesantie, allait
tomber sur sa poitrine.
Tout, autour de lui, vacillait déjà, comme les objets que l'on voit en
songe.
Il y avait dans cet état quelque chose de délicieux. Montalt se
laissait aller voluptueusement à ce demi-sommeil qui le berçait. Il ne
dormait pas encore, mais il rêvait déjà...
Quelques minutes à peine s'étaient écoulées, depuis l'instant où sa
voix, railleuse et dure, arrivait à l'oreille des deux pauvres filles
comme un sarcasme et une menace. Maintenant, sa voix était douce,
tendre, presque soumise, et ses yeux, qui nageaient dans une langueur
molle, semblaient implorer l'amour.
Non point l'amour que le maître du harem demande à ses esclaves,
non pas l'amour que vous avez quêté, jeunes gens, aux genoux de la
maîtresse idolâtrée. Que dis-je? Il y avait de la passion pourtant dans
ce regard, une passion profonde et recueillie.
La tendresse paternelle est austère. Pour trouver un objet de
comparaison, il faudrait se représenter la jeune mère qui se penche,
heureuse, sur le berceau de son enfant.
Et toute cette adoration s'était fait jour, non point à cause du récit
de Diane, mais pendant le récit, qui lui avait servi seulement de
prétexte et de transition.
Tandis que le nabab raillait naguère, il aimait déjà, et la moquerie
déchirait son propre cœur.
Ce cœur, fermé de force à toute tendresse, et qui, depuis vingt ans,
souffrait d'un immense besoin d'aimer!
Montalt tenait toujours les mains des deux jeunes filles entre les
siennes et les serrait doucement contre sa poitrine.
Diane et Cyprienne souriaient, sans crainte ni défiance. Elles ne
sentaient point trop ce qu'il y avait d'inexplicable dans la tournure
que prenaient les choses.
Et, par le fait, pour tenter cette démarche téméraire, il fallait bien
qu'elles eussent espéré un dénoûment de ce genre.
En faisant la part la plus large possible à leur romanesque ignorance,
il fallait bien encore, pour expliquer comment cet espoir insensé avait
survécu à leur entrée dans l'hôtel du nabab, supposer qu'il y
avait en elles quelque secrète pensée.
Cela était en effet. Tandis que les deux sœurs, abritées par le
feuillage, contemplaient la belle figure de Montalt, causant avec
Robert de Blois, Diane avait serré tout à coup le bras de sa sœur.
Quelques mots rapides étaient tombés de ses lèvres.
Puis elle avait dit:
—Regarde!... oh! regarde!...
Et Cyprienne avait joint ses deux petites mains en murmurant:
—Que Dieu le veuille!...
Ceci avait lieu au moment où Montalt, se croyant à l'abri de tout
regard, détendait pour quelques secondes sa physionomie, et laissait
voir le profond dégoût que lui inspirait le récit de Robert.
Et Dieu sait que, pour partir et s'élancer dans les espaces infinis,
l'imagination de nos deux jeunes filles n'avait pas besoin d'un point
d'appui bien large. Impossible d'imaginer rien de plus frêle que
l'hypothèse bâtie par Diane, mais c'était assez, et à dater de cet
instant leur esprit travaillait, travaillait...
De sorte que, indépendamment de leurs caractères, qui eussent suffi
peut-être à les entraîner sur cette pente, le nabab d'un côté,
les deux jeunes filles de l'autre, avaient, pour se rapprocher, de
secrets motifs.
Pour le nabab, c'étaient ses souvenirs et de vagues remords, éveillés
dans cette soirée; pour les deux sœurs, c'était une mystérieuse
promesse qui leur montrait le ciel ouvert...
—Ma belle Louise, dit Montalt en baisant leurs mains qu'elles ne
songeaient point à retirer, ma jolie Berthe, comme je vais vous aimer!
—Oh! tant mieux!... dirent les deux sœurs, car, nous aussi, nous
vous aimerons bien!
—Voulez-vous être mes filles?
—Si nous le voulons!... s'écria Diane; Dieu a donc pitié de nous!...
Et Cyprienne murmurait avec son gracieux sourire:
—Je savais bien que vous étiez bon... Oh! vous ne me faisiez pas peur!
—Écoutez..., reprit le nabab dont la voix se voilait, tout va changer
dans cet hôtel... Vous y serez maîtresses et reines... Voilà bien
longtemps que je souffre... Vous m'apportez le salut et l'amour... Vous
ne me quitterez plus, n'est-ce pas?
Les deux jeunes filles hésitèrent à répondre.
—Eh bien?... reprit Montalt.
—C'est que..., répliqua Diane, il y a notre pauvre père... et Madame.
—Puisqu'ils vous croient mortes!...
—Oh! s'écria vivement Cyprienne, nous ne nous cacherons plus, quand
vous nous aurez donné de l'argent pour les sauver.
A d'autres oreilles, cette parole eût peut-être sonné mal. Montalt
attira la jeune fille sur son cœur pour la remercier.
Diane, dont le front s'était couvert d'abord d'un nuage d'inquiétude,
leva les yeux au ciel avec reconnaissance.
Si beau qu'eût été son rêve, la réalité semblait vouloir le dépasser
encore.
—Je vous donnerai donc de l'argent? demanda le nabab en caressant
Cyprienne du regard.
—Puisque vous êtes si bon..., répliqua la jeune fille, et que nous en
avons besoin pour soulager ceux qui souffrent...
Puis elle ajouta brusquement, comme pour ne pas perdre une idée soudain
venue:
—Vous ne savez pas?... Si vous nous donnez une chambre dans votre
hôtel, nous irons chercher l'Ange... Vous ne lui refuserez pas un
asile, n'est-ce pas?
Et comme Montalt la contemplait sans répondre, elle ajouta en joignant
les mains:
—C'est notre cousine... oh! si vous la voyiez, elle est bien plus
belle que nous!... Et sa pauvre mère pleure, parce que les méchants la
lui ont enlevée...
—Nous avons encore bien des choses à vous dire, reprit Diane; mais
comme vous semblez las et accablé!
Montalt, en effet, cédait malgré lui à l'effort de l'opium.
—Nous avons demain..., répondit-il, après-demain, toute la vie pour
causer, pour nous aimer... vous pour me conter vos désirs... moi
pour les exécuter à l'instant même... Oh! mes enfants!... mes filles
chéries!... si vous saviez comme vous me faites heureux!... Mais ce
soir je ne vous entendrai pas plus longtemps... Avant de venir ici,
comme j'avais la mort dans le cœur, j'ai pris un breuvage pour
appeler le sommeil... et le sommeil va venir... mais tant que je puis
encore vous écouter, parlez-moi... demandez-moi ce que vous voulez.
Diane baissa les yeux.
—Nous voulons beaucoup d'argent..., répliqua-t-elle.
—Combien d'argent?
—Cette femme qui nous a conduites ici nous disait que vous nous
donneriez trente mille livres de rente.
—Ah!... fit le nabab étonné.
—Et que trente mille livres de rente, ajouta Cyprienne, cela faisait
six cent mille francs... Six cent mille francs!... c'est plus qu'il
n'en faut pour racheter le manoir où nous sommes nées!... Nous les
porterions à Madame qui redeviendrait heureuse.
Un instant les sourcils de Montalt s'étaient froncés; mais, à mesure
que la jeune fille parlait, son front se déridait et il retrouvait son
sourire.
—S'il ne vous faut que cela, reprit-il gaiement, nous vous les
trouverons.
—Vrai?... s'écrièrent les deux jeunes filles en se levant toutes deux
et en bondissant de joie.
—Mais, reprit Montalt, quand j'ai bu de l'opium, je dors tard dans la
matinée... et les pauvres gens dont vous parlez ont sans doute besoin
de secours... Séid!
A cet appel, prononcé pourtant d'une voix assourdie déjà par
l'abattement, la figure du noir se montra aussitôt sur le seuil.
Les deux jeunes filles reculèrent effrayées.
—Prends deux bourses de perles, dit le nabab, mets cent louis dans
chacune... et reviens tout de suite.
Le noir disparut et revint au bout d'une minute, rapportant les
deux bourses qui valaient chacune quatre ou cinq fois ce qu'elles
contenaient.
Cyprienne et Diane les regardaient, posées qu'elles étaient sur la
table, le rouge au front et les yeux petillants de plaisir.
—Regarde bien ces deux enfants, dit encore Montalt à Séid qui se
retirait; tu es à elles comme à moi... tout ce qu'elles te diront,
fais-le.
Les yeux brillants du nègre s'attachèrent sur les deux sœurs, mais
son noir visage n'exprima aucune surprise.
Il s'inclina et sortit.
—C'est à nous, ces belles bourses?... demanda Cyprienne.
La tête du nabab oscillait sur ses épaules et ses yeux se fermaient.
—Pas encore..., répliqua-t-il, tandis qu'un sourire vague errait sur
sa lèvre; il faut que vous les achetiez.
Son doigt, étendu, montra la harpe d'or demi-cachée par la draperie
dans un coin du boudoir.
—Une fois que je passais, reprit-il tandis que son accent s'imprégnait
de mélancolie, je vous entendis chanter une chanson qui me plut, mes
filles... Voulez-vous me la dire? Je m'endormirai en l'écoutant,
et je rêverai de vous...
Cyprienne s'élança vers la harpe.
—Quelle chanson?... demanda Diane.
—Je sais bien laquelle, moi!... s'écria Cyprienne dont les jolis
doigts couraient déjà sur les cordes de la harpe, en exécutant le
simple et doux prélude de la mélodie bretonne: _Les Belles-de-nuit_.
N'est-ce pas que c'est cela? ajouta-t-elle en s'adressant au nabab.
Montalt fit un signe affirmatif, et sa tête se renversa sur le dossier
de son fauteuil.
Les deux jeunes filles étaient debout au milieu de la chambre.
Quand le prélude cessa, elles chantèrent toutes deux, mariant leurs
voix charmantes aux accords de la harpe.
Belle-de-nuit, fleur de Marie,
La plus chérie
Des êtres que l'ange avait mis,
Au paradis;
Le frais parfum de ta corolle
Monte et s'envole
Aux pieds du Seigneur dans le ciel
Comme un doux miel...
A travers ses paupières demi-fermées, Montalt fixait sur elles un
regard enchanté.
Pendant que Diane et Cyprienne disaient les autres couplets, une
expression de bonheur intime se répandait sur les traits de
Montalt. On eût dit que l'air et les paroles de ce chant faisaient
revivre en lui tout un monde de souvenirs aimés.
Ses lèvres s'entr'ouvraient pour donner passage à son souffle facile.
Sa joue était colorée doucement. Tout en lui annonçait le repos
bienfaisant et heureux.
—Plus bas!... murmura Diane; le voilà qui s'endort.
La main de Cyprienne ne fit plus que caresser la harpe dont les accords
se voilèrent.
Le dernier couplet tomba de la bouche des deux jeunes filles comme un
murmure:
C'est bien toi qu'on voit sous les saules,
Blanches épaules,
Sein de vierge, front gracieux
Et blonds cheveux...
Cette brise, c'est ton haleine,
Pauvre âme en peine;
Cette eau qui perle sur les fleurs,
Ce sont tes pleurs!...
Les voix moururent en même temps que les dernières notes de la harpe.
Montalt sommeillait. Ses yeux s'étaient fermés, souriants. Un songe
délicieux semblait bercer déjà son repos.
Les deux sœurs s'étaient rapprochées sur la pointe des pieds
et se tenaient debout à ses côtés.
Dans cette position, elles se trouvaient juste en face de la fenêtre
donnant sur le jardin, et la girandole les éclairait vivement à travers
la porte ouverte de la chambre aux costumes.
Cyprienne, qui s'était retournée par hasard, crut apercevoir, sur le
cavalier, derrière la girandole, deux ou trois ombres qui se mouvaient.
Mais les myriades d'étincelles, jaillissant des cristaux, éblouissaient
sa vue. Et puis, qu'importait ce qui se passait au dehors? Elle
n'essaya même pas d'en voir davantage.
Elle ramena son regard vers Montalt, que Diane, pensive, contemplait
toujours en silence.
Les deux sœurs restèrent ainsi pendant quelques minutes. Elles
ne parlaient point, mais leurs cœurs s'entendaient. Elles
s'agenouillèrent, afin de prier pour lui.
Le bonheur mettait au front de Montalt comme une merveilleuse auréole.
A voir la mâle et fière beauté de son visage, entre ces charmantes
figures de jeunes filles, vous eussiez dit deux séraphins du ciel,
veillant sur le sommeil de l'archange.
—Dieu nous a exaucées!... dit Diane en se relevant. Le voilà, notre
bon génie!...
—Et comme il nous faudra l'aimer, ma sœur! répondit Cyprienne.
Diane porta la main de Montalt à ses lèvres.
Cyprienne se haussa sur la pointe de ses petits pieds, et sa bouche
effleura le front du nabab...
On entendit un cri au dehors. Les deux jeunes filles se retournèrent
effrayées. Sur le cavalier, ces ombres, aperçues déjà par Cyprienne,
et que l'éclat de la girandole rendait indistinctes, s'agitaient et
parlaient.
Diane s'élança et rabattit la draperie qui fermait la chambre aux
costumes.