Nehemiah Jones salua et se retira. Quelques heures après, une armée

d'ouvriers envahissait le jardin, au-dessus duquel s'éleva comme par

enchantement une toiture transparente.

Cela coûta un prix insensé. Mais Nehemiah Jones revint dire à Montalt

un beau matin:

—Milord, on a mis en serre le jardin de Votre Seigneurie.

C'était bien la perle des majordomes, que ce Nehemiah Jones.

Paris s'est ému, un jour, ému pour tout de bon vraiment, parce qu'on

lui a ouvert, moyennant un franc d'entrée, un Éden qui se nommait le

_Jardin d'Hiver_, et qui était grand comme la salle des Pas-Perdus,

au Palais de Justice. Le parc de Montalt aurait contenu à l'aise une

demi-douzaine de Jardins d'Hiver.

Jugez si Paris se mit en fièvre! Les premiers qui entendirent parler de

cette merveille n'y voulurent point croire; puis, comme on racontait

des détails précis, vraisemblables, circonstanciés, les moins curieux

désirèrent voir.

Mais il ne s'agissait pas ici de donner un franc et de confier au

contrôle sa canne ou son parapluie: personne n'entrait, sinon les amis

de Montalt, ou encore les protégés de Nehemiah Jones.

C'est à peine si, des fenêtres hautes du faubourg, on voyait briller à

travers les arbres, dans ce pays de jardins et de bosquets, l'immense

voûte de verre; mais on n'en grimpait pas moins aux mansardes et

c'étaient souvent de belles dames qui laissaient en bas leurs équipages

pour entreprendre cette ascension.

Il y eut des grisettes aussi pauvres qu'honnêtes qui gagnèrent

trois cents livres de rente à prêter ainsi leur modeste asile, d'où

l'on apercevait le dôme des Invalides, le Val-de-Grâce, l'Institut, la

Salpêtrière, mais non du tout le mystérieux paradis du nabab.

Le champ était ouvert aux suppositions, aux descriptions apocryphes,

à la poésie des nouvellistes rêveurs, et Dieu sait que nul ne se

faisait faute d'avoir en poche son petit plan du jardin miraculeux! On

en comptait les berceaux, les grottes et les statues. Plus il était

difficile d'y pénétrer, plus il y avait de véritable gloire à dire: «Je

l'ai vu.»

Personne ne s'en privait. Et comme le thème descriptif était varié

par l'imagination de chacun, l'idée que s'en faisaient les simples

dépassait toutes les limites du merveilleux.

Les uns, frottés de saine littérature, refaisaient tout doucement les

bosquets d'Armide, ou l'Éden de Milton; les autres prouvaient certaines

connaissances d'histoire naturelle en décrivant les mille plantes des

plates-bandes et des corbeilles; d'autres enfin, prenant soin d'animer

la scène, montraient le beau nabab errant sous ses féeriques ombrages,

au milieu d'un essaim d'almées.

Car l'idée du sérail de Montalt avait franchi le détroit, et ceux qui

avaient aperçu, par hasard, Séid et son noir compagnon, leur confiaient

tout naturellement la garde d'un harem nombreux et choisi.

Quant à l'idée qu'on se faisait de la richesse du nabab, c'était

quelque chose de prodigieux et de fou. Ceux qui ne voulaient pas

exagérer disaient seulement qu'il était plus riche que le roi; mais le

commun des croyants ne cherchait pas même une comparaison.

Les hâbleurs parlaient de fourgons chargés d'or...

Et de tout cela se dégageait une sorte de crainte superstitieuse. Un

homme qui disposait de tels trésors devait être au-dessus des lois du

monde et se rire des barrières imposées à la foule.

Parmi tous ces _on dit_, le vrai avait sa part, le faux la sienne. Ce

qu'il faut affirmer, c'est que ce fameux jardin n'avait point peut-être

son pareil en Europe.

Quant à l'hôtel, œuvre d'une ère sensuelle s'il en fut, Montalt

l'avait orné suivant son goût bizarre. Là, se mêlaient aux voluptueux

souvenirs de notre XVIIIe siècle, les molles délices des

mœurs asiatiques. Le confort anglais brochait sur le tout et

doublait l'originalité de cet hybride accord.

Boucher se trouvait avoir jeté en grappes ailées ses Amours dodus sur

les panneaux d'une salle que Montalt avait fait daller de marbre et où

des tuyaux lançaient l'eau tiède et parfumée des bains, suivant

la mode de Tebriz ou de Dir. Sous les tentures se montraient encore

les guirlandes de fleurs et de fruits. Les vives couleurs des pans

de cachemire faisaient tort aux nuances un peu passées qui chatoient

encore aux robes des marquises-bergères de Watteau.

Et tout près, à dix pas de ces coussins paresseusement amoncelés,

l'attirail austère du sport britannique.

Le palais de Montalt réunissait la mollesse du XVIIIe siècle

aux mollesses de l'Orient, sans craindre le voisinage des modes roides

du _gentlemanry_ pur sang.

Car Montalt, malgré toute sa puissance, ne pouvait façonner que le

dedans à sa guise. Entre les murs de l'hôtel ses souvenirs pouvaient

prendre une forme et lui rendre aisément l'aspect aimé de sa vie

indienne; il pouvait se croire encore à Mascate, ou parcourant en

vainqueur, avec ses cipayes, un coin de la Perse, une province du

Kaboul...

Mais au dehors, c'était l'Europe. Impossible de refaire les mœurs

de tout le monde. Au lieu du palanquin asiatique aux balancements

indolents, il fallait le fougueux attelage.

Et point n'est besoin de dire que les écuries du nabab n'avaient pas de

rivales dans Paris.

La richesse, le luxe prodigue et somptueux étendaient comme un vernis

sur les contrastes trop heurtés qui eussent pu déparer la demeure de

Montalt. Le désordre est plus beau parfois que toute symétrie. Cela

était beau comme le désordre.

Montalt était là, d'ailleurs, servant lui-même de lien vivant à toutes

ces choses disparates, et adoucissant les contrastes, à force de

présenter en sa propre personne tous les contrastes réunis.

C'était son œuvre; l'œuvre achevée, il n'y songeait plus guère,

et vivait là comme il eût vécu ailleurs, indifférent à ces merveilles

créées avec tant de passion.

Suivant la morale commune, qui est assurément la meilleure, il menait

là, dans sa délicieuse retraite, une existence assez peu exemplaire.

Les trois dieux idiots du vaudeville: le jeu, le vin, les belles,

étaient sa religion.

Il buvait comme un vrai lord; il jouait comme un possédé du diable;

il aimait comme don Juan. Où son inconstant amour n'avait-il pas été,

depuis les pécheresses divinisées par la mode et se faisant une gloire

de leur galanterie, jusqu'à ces Madeleines modestes qui glissent et

tombent derrière le voile? Depuis Lola, notre belle Lola, madame

la marquise d'Urgel, jusqu'à telle jolie dame, que Lovelace lui-même

eût craint d'attaquer.

Il est vrai de dire, pourtant, que Montalt n'opérait jamais de

séductions et n'abusait de personne. Il n'avait ni le temps, ni le

vouloir. Pour séduire, il faut au moins un semblant d'amour, et la

comédie jouée eût fatigué Montalt presque autant que la réalité même...

Elles l'eussent aimé, car il était généreux, noble, brave et beau comme

un demi-dieu; elles l'aimaient peut-être. C'était malgré lui et à son

insu. Lui n'aimait rien et donnait tout à ses sens qui s'éveillaient,

ardents et jeunes, à côté du sommeil lourd de son cœur.

On est ainsi parfois, à la suite d'un de ces amours mortels où l'on

avait mis tout son être et que la déception a brisés. Mais le nabab

disait bien souvent que jamais il n'avait aimé...

C'était sa nature, sans doute.

Il fallait croire cela, bien que difficilement on pût concilier ce

vide glacé du cœur, ce matérialisme sans contre-poids avec la belle

générosité qui perçait, non point dans ses paroles, mais dans ses

actions.

Il y avait tant de contrastes dans cet homme!

Ceux qui l'approchaient le plus intimement n'auraient point osé le

juger, encore moins le définir. En principe, son âme semblait

perdue; il n'y avait plus rien en lui que doute, négation, blasphème.

Tout ce qui est bon, tout ce qui est saint, excitait son mépris ou sa

raillerie. Il ne voulait croire qu'au mal. Et pourtant, à part les

fautes de sa vie systématiquement dissolue, il ne faisait que le bien.

C'était comme une lutte entre sa nature bonne, sensible,

miséricordieuse, et quelque système impie, qu'il s'était imposé de

force à lui-même. C'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, un homme

arrivé à la religion du vice, et tâchant d'expier ses vertus. C'était

surtout, du moins aurait-on pu le croire s'il n'avait pris à tâche de

le nier constamment, un homme blessé par le sort injuste et qui avait

cette folie bizarre de tourner sa vengeance contre Dieu même.

Ses bonnes actions, il les cachait avec un soin minutieux et jaloux,

avec un soin presque égal à celui qu'il mettait à se parer de ses

fautes. Vis-à-vis même du serviteur chargé de répandre ses bienfaits,

il s'en excusait comme d'une faiblesse honteuse. Par un raffinement

d'ironie, ce même serviteur remplissait auprès de lui un emploi sans

nom.

C'était un Anglais appelé Smith. Des sommes énormes passaient par les

mains de ce Smith. La plus grande part était affectée à des aumônes,

bien que Montalt fît semblant de croire parfois que le tout

passait au budget de ses plaisirs.

Le soir, en revenant du jeu, Montalt entrait dans une chambre ornée

de tout ce que le luxe peut offrir de plus merveilleux. Une fois

sortie de cette chambre, la femme qui y était entrée n'y devait plus

rentrer jamais. Ce n'était pas néanmoins un exil, car elle avait droit

dorénavant de franchir la porte close de l'hôtel et d'assister aux

magnifiques fêtes du nabab.

Ce qui n'était pas un mince privilége.

M. Smith n'avait pas encore été au dépourvu, et pas une fois, la

chambre consacrée ne s'était trouvée vide à l'heure où le nabab

rentrait d'ordinaire.

Mais celui-ci, en cela comme en toute autre chose, avait ses caprices

soudains et impérieux. Il lui arrivait bien souvent de passer franc

devant la chambre, au devant de laquelle veillaient les deux noirs,

sans même jeter un regard à l'intérieur.

Ces soirs-là, il entrait seul dans son appartement, dont il fermait la

porte à double tour. On l'entendait se promener longtemps et à grands

pas sur le parquet de sa chambre à coucher. Parfois, ses serviteurs

curieux prétendaient avoir ouï, à travers la porte, comme un sourd

gémissement...

Le lendemain, on le trouvait sur son lit, pâle et brisé de lassitude.

On n'osait point lui adresser la parole; à peine prenait-on le courage

de regarder à la dérobée son visage défait et bouleversé.

Ces jours-là, il ne mangeait point. Il restait jusqu'au soir assis sur

son divan, tandis que ses deux nègres, immobiles et muets, attendaient

ses ordres.

Ceux qui eussent pu pénétrer le secret de sa vie auraient remarqué que

ces tristesses mornes et profondes le prenaient chaque fois que les

hasards du jeu le forçaient à enlever un diamant au couvercle de sa

boîte de sandal.

Et assurément, ce n'était pas la perte elle-même qui le navrait ainsi,

car on n'avait jamais vu au Cercle des Étrangers un joueur plus calme

et plus impassible.

Les jours dont nous parlons, personne ne pénétrait près de lui, pas

même Étienne et Roger qu'il aimait tant à voir d'habitude.

Car, en ceci du moins, le nabab avait fait exception à son inconstance.

Cette amitié de hasard, nouée dans le coupé d'une diligence, eût gardé

pour bien des gens, dans son origine même, un germe de rupture. Mais,

pour Montalt, c'était tout le contraire; il se disait avec un souverain

plaisir que cette liaison n'avait aucune cause logique: on

n'était ni parent ni voisin; on n'avait point été élevé ensemble; on ne

s'était point dévoué mutuellement l'un pour l'autre: donc, il y avait

chance que l'on pût s'aimer...

Pour sa part, il aimait les deux jeunes gens beaucoup plus que le

premier jour. Il était fou du talent d'Étienne; il applaudissait de

tout son cœur aux moindres saillies de Roger. Vous eussiez dit

parfois, lorsqu'ils étaient ensemble, un père entre ses deux fils

chéris tendrement.

Mais c'était plus souvent encore un joyeux camarade, et alors il

n'était plus possible de ramener la moindre idée paternelle. Montalt,

jeune comme eux par la beauté, par l'esprit, par l'élégance exquise,

pouvait passer facilement pour le frère aîné, à qui deux ou trois

années de plus donnent du poids et de l'aplomb.

Il poursuivait avec une héroïque patience l'œuvre entamée sur la

route de Rennes à Paris. Chaque fois que les deux jeunes gens et lui se

trouvaient ensemble, il prêchait; c'était sa manie. Il voulait faire

d'Étienne et de Roger des philosophes à son image; il voulait leur

donner surtout ce profond mépris de l'espèce féminine qu'il affectait

en toute occasion.

Pour en arriver là, il faisait mieux que raisonner, il tentait. A

plusieurs reprises, Étienne et Roger s'étaient trouvés en face

d'occasions charmantes et imprévues; mais le nabab avait beau les

entourer de séductions, Étienne et Roger résistaient vaillamment;

Étienne surtout dont le cœur était plus fort.

Du reste, ils se laissaient aller tous deux sans trop réfléchir, et

avec l'insouciance de leur âge, à la pente de cette bonne et molle

vie que le hasard leur faisait. Étienne travaillait et recevait de

son labeur une récompense royale; Roger ne travaillait point, mais il

portait le titre de secrétaire de milord et touchait, sous ce prétexte,

des appointements magnifiques.

Tout, dans la maison du nabab, voitures, chevaux, valets, était à leurs

ordres.

Charmants cavaliers comme ils l'étaient, distingués, spirituels,

élégants, et riches par la grâce du hasard, ils faisaient, en vérité,

figure dans le monde.

Au commencement, et d'un commun accord, ils s'étaient promis de mettre

à exécution ce cher dessein qu'ils avaient fait un soir dans le jardin

de Penhoël, thésauriser, thésauriser comme des avares, pour revenir

bien vite en Bretagne où les attendait le bonheur.

Étienne restait fidèle à son projet. Chaque somme que lui donnait le

nabab était religieusement placée, et le jeune artiste tressaillait

d'aise en voyant s'augmenter rapidement son trésor, car c'était

la dot de Diane, de Diane qui était son rêve de toutes les heures, son

amour unique et passionné.

Car, à travers l'éloignement, Étienne la voyait encore plus noble et

plus belle.

Roger pensait bien, lui aussi, à Cyprienne, mais sait-on comment

l'argent se dépense à Paris? La dot de Cyprienne était lente à venir.

Il aimait pourtant, le bon garçon; mais plus d'une enchanteresse,

placée sur son passage par ce perfide Montalt, lui avait semblé bien

adorable.

Tandis qu'Étienne peignait des panneaux ou esquissait des cartons,

Roger allait se promener. Quand il revenait et qu'Étienne le

questionnait en frère, Roger ne faisait pas toujours confession

générale.

Une chose cependant rapprochait les deux jeunes gens et les réunissait

en une commune inquiétude, c'était l'absence de nouvelles de Bretagne,

le silence complet et inexplicable des amis qu'ils avaient laissés

derrière eux.

Étienne avait écrit à Diane plusieurs fois; Roger avait écrit à

Cyprienne et à Madame. Point de réponse.

Des lettres avaient été adressées au vieux Géraud qui, de tout temps,

avait témoigné à Étienne et à Roger une affection sincère. Point

de réponse encore.

Les semaines s'étaient écoulées; on attendait toujours. Étienne et

Roger faisaient mille suppositions et s'ingéniaient à chercher le mot

de l'énigme. Jamais, dans leurs hypothèses, ils n'arrivaient à côtoyer

même la triste réalité!...

En désespoir de cause, Étienne avait écrit à un de ses confrères dont

la famille habitait les environs de Redon; et il comptait les heures en

attendant la réponse, qui, cette fois, ne pouvait pas lui manquer.

VII

LE DESSERT.

Le nabab traitait magnifiquement. Il avait pour chef un de ces hommes

choisis qui portent notre glorieux nom français jusqu'au fin fond des

cuisines russes, anglaises et autrichiennes. Son repas était au-dessus

de toute description, et la plume de faisan des poëtes culinaires qui

continuent Antonin Carême se fût émoussée devant tant de splendeur.

Par exemple, il faut bien l'avouer, les convives assis autour de cette

table éblouissante étaient un peu mêlés. Nous parlons seulement

de la première table, car il y en avait deux, et la seconde, réservée

aux dames, n'était pas mêlée du tout.

Dans ce monde errant et bien titré qui se groupe autour d'une maison de

jeu, dès qu'une maison de jeu s'ouvre, il est vraiment bien difficile

de distinguer l'aventurier du gentilhomme. En effet, l'aventurier se

frotte si aisément au gentilhomme, et le gentilhomme si fatalement à

l'aventurier, qu'ils déteignent l'un sur l'autre, si bien que tel vrai

marquis, possédant un nombre rond de quartiers sincères, vous fait

l'effet d'un aigrefin, tandis que tel bachelier ès tours d'adresse,

cachant soigneusement ses diplômes, vous miroite à l'œil comme le

plus pailleté des marquis.

Il y a longtemps que la mode française est à l'anglomanie. Montalt

avec ses millions, sa romanesque histoire où il n'y avait pas un seul

mensonge, sa grande mine et la haute distinction de sa personne,

n'aurait eu qu'à se laisser faire pour devenir le lion des salons

aristocratiques.

On eût abaissé à plaisir les roides barrières de l'étiquette devant ses

fantaisies, et, de par l'audace même de ses caprices, il eût conquis la

royauté de la mode.

Mais il n'en voulait pas. Il lui plaisait, par exemple, d'attirer chez

lui le faubourg Saint-Germain et de ne point lui rendre sa visite.

Il lui plaisait d'amuser tout ce monde orgueilleux, mais en l'humiliant

à sa manière.

Chez lui, le plaisir ne s'arrêtait jamais avant d'atteindre aux folles

nuances de l'orgie; on le savait. Il se divertissait à voir les

puritains passer le seuil de son enfer.

Autour de la table de Berry Montalt, il y avait assurément de vrais

grands seigneurs, mais on y voyait aussi, à part même nos gentilshommes

de l'hôtel des Quatre Parties du Monde, un nombre assez notable de

chevaliers d'industrie. Les uns et les autres, du reste, s'emboîtaient

passablement et formaient un très-noble ensemble.

On voyait là, réunis, des représentants de trois ou quatre

aristocraties, et la crème de cinq ou six tripots.

Le Cercle des Étrangers surtout, alors dans toute sa gloire,

fournissait un contingent remarquable. Tous les pays du globe étaient

représentés. Les plus minces convives se nommaient pour le moins M. le

chevalier. Il y avait des quantités de comtes... trois marquis et un

duc. Il y avait même cet illustre et trop infortuné polonais le prince

Bottansko, dont les affidés de la Russie parlaient avec mépris, mais

qui était, en réalité, un ancien modèle d'atelier, honorablement

connu parmi les rapins de l'empire.

C'était merveille de voir l'élégante et spirituelle courtoisie qui se

dépensait autour de la table. Montalt donnait le ton, et il était en

veine de charmantes saillies. Ce qu'il y avait d'alliage dans cette

noble réunion disparaissait vraiment sous l'or pur.

D'ailleurs, les _grecs_ de 1820, bien que cette appellation antique ne

fût pas encore retrouvée, valaient nos _grecs_ de 1847. Ce genre est

évidemment d'élite et donne à ses adeptes un vernis inappréciable.

Entre les plus élégants, M. le chevalier de las Matas se faisait

remarquer; il méritait à tous égards l'honneur que lui avait fait

milord en le plaçant auprès de lui. Nos deux autres gentilshommes ne

brillaient pas à beaucoup près autant, mais le Portugal et l'Allemagne

sont des pays où l'esprit de conversation ne croît pas en pleine terre.

M. le comte de Manteïra et le bon baron Bibander étaient, en somme,

convenables: c'était tout ce qu'il fallait exiger d'eux.

En arrivant à l'hôtel du nabab, nos trois gentilshommes avaient eu une

alerte assez vive. Ils n'avaient vu jusqu'alors Montalt qu'au Cercle

des Étrangers, et ils ignoraient entièrement la composition de son

intérieur.

Lola était bien venue à l'hôtel, comme tant d'autres femmes; mais,

comme toutes les autres, elle n'avait fait que passer.

En entrant, ce soir, les premières figures aperçues par Bibandier,

Blaise et Robert, avaient été justement deux visages de connaissance,

qu'ils ne s'attendaient certes point trouver là; nous voulons parler

d'Étienne et de Roger.

Les deux jeunes gens étaient aux côtés de Montalt, et faisaient avec

lui les honneurs.

La surprise de nos trois gentilshommes fut si grande, qu'ils pensèrent

se trahir au premier moment.

Mais ils étaient bien déguisés; l'aplomb leur revint d'autant mieux

qu'ils purent voir tout de suite qu'on ne les reconnaissait point.

Par le fait, Étienne et Roger étaient à cent lieues de songer à M.

Robert de Blois, à Blaise, son domestique, ou même au pauvre fossoyeur

Bibandier.

L'alerte était passée depuis longtemps. Le dîner marchait suivant

les règles de l'art. Le sommelier de milord, personnage classique et

nourri des traditions les plus respectables, dirigeait avec méthode

et sang-froid son bataillon de porte-bouteilles; les vins étaient

non-seulement choisis, ce qui est beaucoup, mais servis selon le

code de la gastrologie, ce qui est davantage.

Il faut ici le coup d'œil et la science. Il faut savoir alterner

le chaud madère avec le bordeaux, ce roi des vins; il faut placer à

propos le chambertin généreux, le porto, cher aux palais britanniques,

le syracuse, le chypre et le lacryma-christi, ces vins romantiques,

que l'on boit au théâtre dans des coupes de carton doré; le constance,

fouetté par les tempêtes, et le johannisberg, diplomatique ambroisie,

qu'on n'achète, dit-on, qu'avec de l'esprit ou de la gloire.

Quant au champagne, cette pâle et froide potion qui met les collégiens

en goguette et fait chanter les étudiants à la barrière, nous aurions

pudeur de prononcer son nom bourgeois parmi tant de noms illustres.

On causait fort gaiement déjà. Le baron Bibander, une fois la glace

rompue, se prenait à baragouiner d'une si triomphante façon, que le bon

Graff était tout fier de son élève.

Montalt avait des prévenances pour chacun, mais il donnait la

principale part de son attention à M. le chevalier de las Matas, qui

l'entretenait avec une rare vivacité.

Montalt lui répondait, lui souriait, et ne laissait jamais son verre

vide.

Le moyen de ne pas boire quand on avait milord lui-même pour échanson!

M. le chevalier, bonne tête pourtant, était déjà un peu exalté au

commencement du second service.

Mais cela ne tirait point à conséquence, attendu que les trois quarts

des convives marchaient en avant de lui. Le prince Bottansko, surtout,

afin de faire honneur à sa nationalité, buvait avec une vigueur

au-dessus de tout éloge.

Dans la galerie voisine, un brillant orchestre exécutait tantôt des

airs à la mode, tantôt des mélodies indiennes, fournies par Mirze,

l'ancienne esclave du nabab.

Au bout de la galerie s'ouvrait une seconde salle, décorée exactement

comme la première, et au milieu de laquelle se dressait aussi une table

servie.

Cette table était entourée par un cercle de charmantes femmes qui

buvaient, ma foi, le mieux du monde.

Mirze présidait au banquet féminin, Mirze que nous avons vue toujours

mélancolique et muette.

Mais le nabab lui avait dit d'être gaie, de chanter, de sourire...

Elle était gaie, la pauvre âme esclave, elle chantait, elle souriait.

Presque toutes ces dames avaient obéi, du reste, à la fantaisie

de Montalt; elles avaient, pour la plupart, des costumes asiatiques, et

douze ou quinze d'entre elles, sous la direction de Mirze, s'étaient

déguisées en bayadères de Mysore.

Bien entendu, autour de cette table, on n'eût pas trouvé une seule

femme laide. Ceci était la moindre chose. Mais il y en avait de

ravissantes et qui faisaient le plus grand honneur au goût de M. Smith,

le galant distributeur d'aumônes.

Parmi les plus charmantes, il fallait distinguer deux petites danseuses

de l'Académie royale de musique, qui venaient pour la première

fois à l'hôtel. M. Smith, on peut le dire, avait eu ici la main

particulièrement heureuse. C'étaient deux petits lutins au sourire naïf

et mutin, toutes jeunes, gracieuses comme des fées.

Des bijoux, enfin!

Ces deux demoiselles avaient été convoquées en vue d'Étienne et de

Roger. Le nabab voulait en finir une bonne fois avec la chevaleresque

niaiserie de ses deux favoris; et vraiment, pour opérer une tentation

efficace, on ne pouvait trouver mieux que mesdemoiselles Delphine et

Hortense, les deux plus nouvelles acquisitions du corps de ballet de

l'Opéra.

Étienne et Roger n'avaient qu'à se bien tenir!

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 4 · 第 2 / 12 段