en souriant à l'idée de sa victoire prochaine, et tout en écoutant
les discours animés du chevalier de las Matas, qui lui soumettait
peut-être, en ce moment, le plan de sa fameuse martingale, Montalt
faisait de loin aux deux jeunes gens des signes de joyeuse menace.
Étienne et Roger comprenaient parfaitement, et levaient leurs verres en
signe de bataille acceptée.
Malgré l'incontestable talent de M. Smith, les délicieuses
pensionnaires de l'Académie royale de musique n'étaient cependant pas
précisément ce que Montalt aurait voulu.
Il s'agissait de convertir les deux jeunes gens à sa manière de voir,
et, sur ce sujet, la fantaisie de Montalt s'était développée outre
mesure. La résistance de Roger et d'Étienne l'avait piqué au vif.
C'était désormais une gageure qu'il prétendait gagner à tout prix.
Aussi se montrait-il ici bien plus difficile que pour lui-même. Il
ne s'était pas confié en aveugle, comme d'ordinaire, à l'expérience
habile de M. Smith. Il avait donné des instructions spéciales; il avait
désigné lui-même deux jeunes filles qui n'étaient ni mademoiselle
Delphine, ni mademoiselle Hortense.
Mais, chose que le nabab ne voulait plus concevoir depuis
longtemps, il est des vertus, des entêtements, pour parler son langage,
qui sont encore capables de résister à tout l'or du monde.
Cela en plein XIXe siècle!
C'est triste à penser, mais le nabab venait d'en avoir une preuve
éclatante.
Il s'agissait de deux pauvres enfants sans ressources, et que nul
conseil ne soutenait dans la droite voie, de deux enfants, placées sur
cette pente glissante où nulle jeune fille ne garde l'équilibre, au
dire des romanciers païens et des philosophes de l'école transcendante,
de deux chanteuses des rues, puisqu'il faut nommer les choses par leur
nom.
Mais des chanteuses comme on n'en voit point, des jeunes filles d'une
beauté si merveilleuse et si touchante que le nabab, ce cœur flétri,
avait senti quelque chose remuer au fond de son âme, rien qu'à les
regarder!
Il les aimait, ces deux belles jeunes filles; il pensait à elles bien
souvent, depuis que le hasard les avait jetées, un jour, sur son
chemin, et s'il s'obstinait à vouloir faire d'elles les maîtresses
d'Étienne et de Roger, c'est que l'idée lui souriait d'avoir ainsi près
de lui deux couples beaux, jeunes, heureux.
Sa pensée ne pouvait aller plus loin sans mentir à l'étrange et
triste morale qu'il s'était faite; songer au mariage, c'eût été
non-seulement folie, au point de vue des exigences sociales; c'eût été
surtout fausser et pervertir la ligne terrible de sa philosophie.
Mais ce beau rêve ne pouvait point se réaliser. Les deux jeunes filles
qui auraient dû s'y prêter avec tant de reconnaissance s'avisaient de
préférer leur pauvreté à ce qu'elles appelaient la honte.
Tant il est vrai que ce malheureux Montalt ne pouvait rencontrer chez
les femmes que contradiction et méchant vouloir!
Ah! si elles avaient consenti, la défaite des deux jeunes gens eût
été, cette fois, bien certaine! Comment résister à tant de naïveté
charmante? Comment rester froid devant ces divins sourires?
Mais elles ne voulaient pas. Tous les efforts avaient échoué. Il n'y
fallait plus songer.
Et le nabab donnait aujourd'hui cette fête, en désespoir de cause, pour
voir s'il pourrait se passer des petites chanteuses de rues.
Les choses semblaient aller à souhait. Nos deux jeunes gens, placés
auprès de compagnons de leur âge, ne se ménageaient point. En somme, ce
complot, ourdi contre leur fidélité amoureuse, était assez innocent; et
lors même qu'ils eussent découvert le piége où l'on prétendait
les pousser tout doucement, peut-être n'en eussent-ils point conçu une
horreur très-profonde.
Ils étaient parfaitement disposés ce soir-là. Le nabab pouvait suivre
de loin les progrès de leur gaieté toujours croissante. Il voyait leurs
joues s'animer, leurs yeux briller, et leurs regards, excellent augure!
se tourner parfois, avec une impatience non équivoque, vers la porte
qui conduisait au second salon.
Les têtes s'exaltaient, cependant; le dessert, symétriquement aligné,
avait subi l'attaque générale et couvrait la table de ses plats en
désordre. Trente conversations se croisaient, vives et décousues.
C'était l'heure. Le nabab fit un signe. Dans la galerie, l'orchestre
frappa un accord long et retentissant. Il se fit un bruit de pas légers
et un essaim de femmes se précipita dans la salle, le verre à la main.
Elles étaient masquées, mais de ce masque court et sans barbe qui ne
cache ni le rouge éclat des lèvres, ni la fraîcheur jeune et veloutée
des joues.
Il y eut à ce coup de théâtre un cri d'enthousiasme parmi les convives.
Le baron Bibander seul fut un peu contrarié parce que cette galante
surprise le saisissait au dépourvu, et qu'il n'avait pas le temps de
consulter son miroir de poche, pour voir si son visage n'avait
pas déteint, par hasard.
L'orchestre jouait au dehors un air lent et monotone.
Au moment où les convives descendaient le double perron de la terrasse
pour entrer au jardin, dont l'aspect dépassait les étincelantes
merveilles des contes de fées, les douze femmes déguisées en bayadères
quittèrent brusquement leurs cavaliers et s'élancèrent sur le gazon qui
faisait face à l'hôtel.
Au premier plan du tableau, sur le velours des gazons, parmi les
corbeilles fleuries, on voyait ces douze femmes, pareilles en beauté,
drapées gracieusement dans leurs costumes étranges, tout étincelants de
pierreries et d'or, et dont la danse molle réalisait un voluptueux rêve.
Leurs masques étaient tombés au premier signal de l'orchestre. Elles
étaient toutes charmantes et jeunes, mais il fallait donner la palme
aux élues de M. Smith, à ces deux péris, légères et mignonnes qui
devaient tenter la conquête d'Étienne et de Roger.
Elles étaient en vérité adorables, et l'on n'eût point su dire laquelle
était la plus ravissante. Hortense avait un visage de brune, piquant et
vif, couronné de cheveux noirs comme l'ébène.
Delphine était blonde; mais non point de ces blondes langoureuses
dont le regard se noie, pâle et sans rayons. Ses grands yeux bleus
souriaient; les boucles d'or de ses longs cheveux se jouaient avec
mutinerie sur ses blanches épaules.
Elle était jolie, jolie!...
Étienne regardait Delphine; Roger dévorait des yeux Hortense. Et le
nabab souriait, tout en écoutant M. le chevalier de las Matas, qui
redoublait ses frais d'éloquence.
L'orchestre, qui avait d'abord voilé ses accords lents et balancés,
montait en un _crescendo_ de plus en plus rapide. La danse suivait
l'orchestre. On voyait les bayadères se mêler, se perdre, se reprendre,
tourner sur elles-mêmes en agitant leurs voiles, et former comme une
chaîne vivante dont les anneaux se nouaient et se dénouaient.
A mesure que le rhythme devenait plus vif, une sorte de fièvre
enthousiaste s'emparait d'elles.
Les musiciens haletants pressaient la mesure, pressaient toujours.
Un instant encore on vit la troupe charmante précipiter ses pas avec
frénésie; puis, tout à coup, l'orchestre se tut. Les danseuses avaient
disparu comme un songe.
Delphine appuyait sa blonde tête contre la poitrine d'Étienne.
Hortense prenait en souriant le bras de Roger.
Le nabab caressa du doigt sa moustache effilée, et regarda un instant
les deux couples avec complaisance. Puis il se tourna enfin vers M. le
chevalier de las Matas qui, depuis quelques minutes, prêchait dans le
désert.
—Eh bien! milord, demanda ce dernier, que pensez-vous de mon idée?
Sa figure était pourpre; ses yeux brillaient outre mesure, mais ses
paupières lourdes avaient ce battement impossible à réprimer qui
annonce l'ivresse imminente.
Le nabab lui avait tant et si bien versé à boire!
Comme on fait aux approches de l'ivresse, il s'enfonçait de plus en
plus dans son idée fixe et mettait à convaincre Montalt une chaleur
obstinée.
Celui-ci le regarda en souriant.
—Je pense, M. le chevalier, répondit-il, que vous êtes un homme
très-entendu... mais je n'aime pas beaucoup ces affaires où il faut
compter avec le hasard.
—On peut en essayer d'autres!... s'écria vivement Robert; j'ai plus
d'une corde à mon arc... et si vouliez, milord...
—Quoi?... fit Montalt avec négligence.
—Vous êtes riche... mais vous avez des goûts de roi!... Quelle fortune
serait assez grande pour satisfaire ces prodigalités incroyables?
Il montrait du geste le jardin et semblait supputer mentalement les
sommes énormes qu'il avait fallu jeter dans ces féeriques magnificences.
—Le fait est, dit Montalt simplement, que je mange mon capital, M. le
chevalier.
—Je savais bien!... Ah! milord, si vous vouliez me comprendre!...
—Mais, M. le chevalier, je vous comprends parfaitement.
—En vérité?... dit Robert qui baissa les yeux; eh bien?...
—Eh bien!... répéta Montalt, je sens qu'avec un homme habile, on
pourrait. Mais, M. le chevalier, notre connaissance date à peine de
quelques semaines... et je ne sais pas encore...
—C'est vrai!... interrompit Robert; vous ne m'avez jamais vu à
l'œuvre!
—Vous comprenez qu'en ces sortes de choses, reprit Montalt dont le
sourire devint plus gracieux, ce n'est pas précisément sur la moralité
d'un homme qu'on désirerait être fixé...
—J'entends bien!... c'est sur son savoir-faire.
—Vous l'avez dit, M. le chevalier.
Robert se rapprocha de Montalt, et prit la hardiesse de s'appuyer
familièrement à son bras.
—Que diriez-vous, poursuivit-il en baissant la voix, d'un pauvre
garçon qui serait arrivé un beau jour, sans recommandation ni
appui, dans un château où il ne connaissait âme qui vive... et qui,
dans l'espace de trois ans, serait parvenu, au moyen de sa seule
industrie, à mettre tout bonnement à la porte le maître du château pour
s'installer en son lieu et place?
—C'est très-fort, répliqua Montalt.
—J'entends légalement..., reprit Robert; ayant par devers lui, cet
homme dont je vous parle, des actes de propriété en bonne et due forme!
—C'est encore plus fort!
Robert lui serra le bras.
—Auriez-vous le temps d'écouter une histoire? dit-il.
—Est-elle longue votre histoire?
—Passablement... mais quand vous l'aurez entendue, vous aurez, mon
cher lord, la mesure complète de mes capacités.
—C'est que le jeu s'engage..., dit Montalt avec une hésitation vraie
ou feinte; et je voudrais...
—Misère!... s'écria le chevalier en le retenant de force; celui qui
a fait vingt mille livres de rente avec néant, milord, peut faire des
milliards avec la moitié seulement de votre fortune!... Vous avez
le temps de risquer deux ou trois centaines de louis sur une carte...
Il faut que vous m'écoutiez!
Montalt jeta un regard de regret au tapis vert, qui s'entourait déjà de
joueurs.
—Allons, dit-il, puisque vous le voulez, je suis à vos ordres.
Robert l'entraîna aussitôt vers l'un des massifs de verdure.
Tandis qu'ils traversaient le jardin, des couples de danseurs valsaient
sur le gazon. D'autres danseurs causaient, demi-couchés sur des
coussins jetés à profusion sur l'herbe. D'autres encore franchissaient
les hautes portes percées dans le feuillage sombre des buis, et
poursuivaient, le long des berceaux, leur promenade enchantée.
La troupe bigarrée des cipayes circulait dans les bosquets portant des
sorbets et des glaces.
Roger valsait avec Delphine, Étienne avec Hortense.
Blaise était au jeu. Le baron Bibander papillonnait avec la femme de
son choix et se donnait des airs de don Juan adorables.
Robert et Montalt s'assirent l'un auprès de l'autre.
—Il y a trois ans de cela, dit Robert, nous étions deux... Je ne vois
pas pourquoi je vous cacherais le nom de mon compagnon... C'était
M. le comte de Manteïra...
—Ah! ah! fit le nabab, ce gros garçon de comte est-il donc aussi un
colosse d'habileté?
—Non pas!... mais il vaut son prix... Vous allez voir... Nous avions
été forcés de quitter Paris tous les deux pour des affaires... de
famille... Nous nous dirigeâmes un peu à l'aventure du côté de la
Bretagne, avec une dame de votre connaissance.
—La marquise?... dit Montalt.
—Madame la marquise d'Urgel, qui avait alors trois ans de moins, et
qui était belle comme un ange.
Comme pour confirmer cette assertion, Lola passa, en ce moment, au bras
de son cavalier, devant le berceau où Montalt et Robert étaient assis.
—Oui, oui..., dit le nabab en la regardant, madame la marquise devait
être bien belle!
—En arrivant dans certaine ville de Bretagne dont le nom importe
peu, reprit Robert, nous avions, à nous trois, sept francs cinquante
centimes.
—Du vin!... cria le nabab à un cipaye qui passait à sa portée.
Depuis quelques minutes, on voyait circuler dans le jardin des femmes
qui n'avaient point assisté au souper. C'était la coutume aux
fêtes du nabab, et nul ne songeait à s'en étonner. On appelait cela
l'entrée des grandes dames.
Car il était convenu que tous ces masques mignons, arrivant sur le
tard, étaient des grandes dames! De très-grandes dames! comme disait
Buridan, le capitaine.
L'hôtel Montalt avait sa terrible renommée. On en disait un mal
horrible, mais on y allait, mais, pour y aller, on bravait tout de
grand cœur: parce que ce n'était point là une de ces réputations
menteuses qui promettent beaucoup pour ne rien tenir; bien au
contraire, on n'en pouvait prendre une idée exacte à l'avance: chez le
nabab, magnificences et féeries étaient fort au-dessus de la renommée.
Les descriptions mentaient, non par exagération, mais par impuissance.
Il fallait voir pour croire à ce miracle de la fantaisie et de l'argent.
Mais si ce contingent nouveau de beautés inconnues et un peu dépaysées
dans ce monde étrange n'excitait point la surprise, il se passait, à
l'insu de tous, un fait assez singulier, et pour lequel les familiers
de l'hôtel n'auraient point trouvé d'explication.
Les douze danseuses que nous avons vues ouvrir le bal étaient
officiellement enrôlées et faisaient partie, tout comme les
cipayes, de la mise en scène de la fête. C'était M. Smith qui leur
avait fourni ces gracieux costumes de bayadères. En comptant Mirze, il
y avait en tout treize femmes déguisées ainsi. Et il ne pouvait y en
avoir davantage, car on eût mis tous les tailleurs parisiens au défi de
livrer des costumes pareils.
Ces costumes, qui gardaient un cachet tout particulier d'exactitude,
avaient été faits sous la direction de Mirze, dans la maison même.
Et pourtant, si quelqu'un eût songé à compter les bayadères, il en eût
trouvé quinze en ce moment, toutes rigoureusement semblables, sauf les
nuances différentes de leurs ceintures de cachemire.
Il y en avait deux de trop, deux femmes qui, sans doute, n'avaient
point le droit d'assister à ces fêtes, et qui s'y étaient glissées en
fraude, à la faveur du déguisement officiel.
Mais par quels moyens s'étaient-elles procuré ce déguisement? Un seul
était, à la rigueur, admissible, quoique bien improbable. Mirze, qui
était la surintendante des fêtes nocturnes de l'hôtel Montalt, faisait
faire toujours quelques costumes de rechange.
Elle avait, dans une chambre voisine de son appartement, une sorte
de magasin où se trouvaient rassemblés des déguisements de
toute espèce. On s'était introduit dans cette chambre peut-être. On
avait volé ces tuniques brodées d'or, ces ceintures flottantes et ces
diadèmes de perles...
Quoi qu'il en soit, il n'eût point été malaisé, une fois la fraude
éventée, de reconnaître les deux fraudeuses. C'étaient de toutes jeunes
filles, accusées par leur embarras même et par la frayeur qui perçait
dans leur maintien. Elles se tenaient au bas du perron, serrées l'une
contre l'autre, et jetant à la ronde leurs regards ébahis.
Cela dura quelques minutes. Puis elles échangèrent deux ou trois
paroles rapides et se séparèrent brusquement.
Leur parti semblait pris. Elles avaient mis de côté tout à coup cet air
d'effroi qui aurait pu les trahir.
La première, qui portait en écharpe une ceinture de cachemire rouge à
franges d'or, alla droit à la table de jeu, où maître Blaise faisait
merveille.
La seconde, dont la ceinture était verte, se dirigea vers le noble
baron Bibander, demi-couché sur des coussins auprès d'un massif de
fleurs, et qui prenait des poses de satrape en lutinant sa conquête.
Elles prononcèrent toutes deux quelques mots à l'oreille de nos deux
gentilshommes.
L'effet fut assez remarquable.
M. le comte de Manteïra laissa échapper ses cartes et devint tout blême.
Le noble baron Bibander se dressa en sursaut, roide comme un bâton.
Il regardait, bouche béante, et avec une indicible surprise, la
bayadère à la ceinture verte, qui s'assit tranquillement à ses côtés.
L'autre, la bayadère à la ceinture rouge, prit place à la table de jeu,
auprès du comte de Manteïra stupéfait.
VIII
QUATRE BAYADÈRES.
Les paroles prononcées par les deux jeunes femmes inconnues, à
l'oreille du baron Bibander et du comte de Manteïra, étaient pourtant
bien simples.
La ceinture rouge frangée d'or avait dit au comte:
—Bonjour, M. Blaise.
La ceinture verte avait dit au baron:
—Bonjour, M. Bibandier.
Et cela tout doucement, d'un ton amical et discret, où il n'y
avait certes point de menace.
Le comte de Manteïra chercha d'abord, sous le masque de son
interlocutrice, les traits brunis et réguliers de Lola, car quelle
autre, dans cette fête, pouvait savoir son nom?
Mais, impossible de se méprendre! l'inconnue, aussi grande que Lola,
avait une taille bien plus juvénile, les épaules moins larges, la
poitrine moins développée; et, d'ailleurs, Lola était brune, tandis que
le diadème de perles, qui servait de coiffure à l'inconnue, laissait
échapper à profusion les boucles des plus beaux cheveux châtains que
l'on pût voir.
Le comte de Manteïra fit effort pour surmonter son trouble, et reprit
ses cartes d'une main qui, malgré lui, tremblait.
—Ne faites pas attention à moi, M. Blaise, dit la ceinture rouge avec
simplicité, et continuez votre partie... j'ai du loisir... j'attendrai.
Le comte n'avait pas le choix et ne pouvait faire autrement que d'obéir.
On l'observait, son trouble avait été remarqué; mais on trouvait à
cette émotion une cause toute naturelle.
La jeune femme semblait admirablement belle; c'était quelque bonne
fortune qui tombait des nues à M. le comte.
La partie engagée était un écarté. Le comte avait quatre points,
et son adversaire n'en marquait pas un seul.
—Prenez garde!... dit celui-ci: heureux en amour, malheureux au jeu,
M. le comte... Nous allons piquer sur quatre!
Blaise écoutait à peine. Ses yeux, au lieu de suivre son jeu,
cherchaient à pénétrer sous le masque de l'inconnue.
L'adversaire marqua le roi et fit la vole.
Le cercle des assistants se prit à rire.
La ceinture rouge se pencha de nouveau à l'oreille de Manteïra.
—M. Blaise, dit-elle, vous saviez jouer autrefois mieux que cela...
Vous trichiez à l'office pendant que votre maître trichait au
salon... Ne vous gênez pas à cause de moi, je vous en prie... pas de
compliments!... faites sauter la coupe.
—Voyez donc, disait-on dans le cercle, comme la main de Manteïra
tremble, pendant que la petite bayadère lui chuchote des douceurs à
l'oreille!
—Il y a de quoi, vraiment!
—Je gagerais qu'elle est délicieusement jolie!
—Messieurs, le comte est un heureux mortel!...
L'infortuné Blaise avait au front de grosses gouttes de sueur.
Pendant cela, il ne faut pas croire que le noble Bibander fût sur
un lit de roses. La ceinture verte avait la langue pour le moins aussi
aiguë que celle de sa compagne.
Mais le trouble de l'ancien uhlan ne ressemblait pas tout à fait à
celui de Blaise: il avait l'air plus effrayé qu'intrigué; on eût dit
qu'il savait à peu près à qui il avait affaire.
—Peste! M. Bibandier!... disait la ceinture verte, nous avons laissé
là-bas, je le vois bien, notre pauvre veste de futaine!
—Madame..., balbutiait le baron, je ne vous comprends pas.
—Oh! que si fait, M. Bibandier!... La preuve, c'est que vous oubliez
de baragouiner en me parlant... Il fallait dire au moins: Matâme, ché
ne fus gombrends bas!
—Matâme!... répéta machinalement le baron.
Et il ajouta en se tournant vers sa conquête:
—Eine bedite indrigue dé chalusie!...
La ceinture verte éclata de rire.
—Bien dit, cette fois!... s'écria-t-elle. C'est pourtant vrai que je
me meurs de jalousie!... Je viens de bien loin pour vous chercher...
Ah! que je vous aimais mieux, mon Bibandier, avec votre veste
trouée!... vous étiez fidèle, alors... Ah! M. le baron, M. le baron!...
Vous savez comme les femmes se vengent... J'ai envie de dire à
tout ce monde que vous êtes le fossoyeur du bourg de Glénac!
L'ancien uhlan se tournait et se retournait sur ses moelleux coussins,
comme s'ils eussent été rembourrés d'aiguilles.
—Je ne vous connais pas..., murmura-t-il. C'est-à-dire... ché ne fus
gonnais bas...
La bayadère appuya sa jolie tête sur son coude et se prit à le regarder
fixement à travers les trous de son masque.
Le malheureux baron était à la torture.
—Ah çà! reprit la bayadère, nous avons donc fait un héritage?... car
les cinquante pièces de six livres n'auraient point suffi à nous poser
sur ce bon pied dans le monde...
—Comte! s'écriait-on autour de la table, heureux au jeu, malheureux en
amour! Vous avez perdu une belle partie... Piqué sur quatre!
Blaise se leva. Il était très-pâle et gardait un sourire contraint.
—J'ai bien des choses à vous demander, M. Blaise, dit la ceinture
rouge en l'attirant hors du cercle des joueurs; et d'abord où est
l'Américain, comme vous l'appelez?
—Qui êtes-vous?... qui êtes-vous?... murmura le comte d'un air accablé.
—L'Endormeur! je vous trouve bien curieux!... Vous ne voulez pas
me dire où est votre ancien maître?
—Ici.
—A merveille!... J'ai cru apercevoir madame Lola... me suis-je trompée?
—C'est elle qui vous a mise à même de jouer cette dangereuse comédie,
n'est-ce pas?... demanda vivement le comte.
—Me suis-je trompée? répéta la jeune femme.
—Non.
—Vous êtes au moins véridique... et vous avez raison, M. Blaise, car
je ne suis pas en humeur de vous épargner!...
—Mais qui êtes-vous, au nom du ciel?
—Vous qui avez été si longtemps en Bretagne, vous savez bien que les
pauvres jeunes filles, mortes avant le mariage, reviennent sur terre
parfois...
Blaise tressaillit. Il lui semblait que les yeux de la bayadère
brûlaient, derrière son masque de velours, comme deux charbons ardents.
—Et vous savez bien, reprit-elle en donnant à sa voix des inflexions
profondes, que Dieu renvoie parfois ici-bas les victimes pour dévoiler
le crime des assassins...
Blaise n'interrogeait plus. Mais il regardait toujours la jeune femme,
attachée à son bras, et ses yeux peignaient le comble de la
terreur.
—Je vois que vous vous souvenez!... reprit la bayadère, et que je
n'aurai pas besoin de vous rappeler la nuit de la Saint-Louis...
—C'est impossible!... balbutiait Blaise qui se croyait le jouet d'un
cauchemar; impossible!...
La ceinture rouge lui serra le bras.
—Ne mentez pas..., dit-elle d'un ton impérieux; Blanche de Penhoël
est-elle parmi ces femmes masquées?
—Non..., répondit Blaise.
—Malheur à vous si vous me trompez!...
—Je ne vous trompe pas.
—Et..., reprit la jeune femme en hésitant, ces deux jeunes gens qui
étaient avec vous à Penhoël...
—Quels jeunes gens?
—Le peintre... et le fils adoptif du maître...
—Étienne Moreau et Roger de Launoy?
Les yeux de la jeune femme se baissèrent, et Blaise profita de ce
mouvement pour l'envelopper d'un regard perçant.
—Que sont-ils devenus? murmura-t-elle.
—Ils sont ici..., répondit Blaise.
Ce fut la jeune femme qui tressaillit, cette fois.
Elle avait entraîné Blaise peu à peu jusqu'à un massif sombre et
solitaire.
—Merci..., dit-elle, vous m'avez appris tout ce que je voulais
savoir... Maintenant, un mot encore... ce mot, répétez-le à vos
complices, M. Blaise, car il pourrait devenir votre arrêt... Vous
avez envoyé aux pieds de Dieu celles qui étaient trop faibles pour
vous combattre sur la terre... Elles sont fortes maintenant; prenez
garde!... S'il arrivait malheur à l'Ange de Penhoël que vous tenez en
votre pouvoir, vous pourriez dire adieu à votre vie de méfaits et de
crimes, M. Blaise! car il y a sur votre tête une main armée... la main
de vos victimes, que vous ne pourrez pas tuer deux fois!