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LES
BELLES-DE-NUIT.
IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.
LES
BELLES-DE-NUIT
OU
LES ANGES DE LA FAMILLE
PAR
Paul Féval.
TOME IV
BRUXELLES.
MELINE, CANS ET COMPAGNIE.
LIVOURNE. LEIPZIG.
MÊME MAISON. J. P. MELINE.
1850
QUATRIÈME PARTIE.
PARIS.
(SUITE.)
IV
LE GRENIER.
C'était une chambre petite et presque nue, où se trouvaient pour tout
meuble deux chaises et une couchette en bois blanc. Dans un coin se
voyait une pauvre petite harpe qui n'était, hélas! ni peinte, ni
sculptée, ni dorée comme celle du salon de Penhoël...
Dans la ruelle du lit, au-dessus d'un petit bénitier de verre, pendait
une image de la Vierge.
Diane et Cyprienne venaient de rentrer. Les quatre étages qui
séparaient leur chambre de la rue avaient achevé d'épuiser leurs forces.
Cyprienne s'était laissée choir sur une chaise. Diane était tombée à
genoux devant le lit, et sa tête brûlante se cachait entre ses deux
mains.
En ce moment, il n'y avait aucune différence entre les deux jeunes
filles: le courage de Diane fléchissait enfin, et son accablement
égalait celui de Cyprienne.
Elles ne se parlaient point; un voile était sur leur pensée confuse.
Elles se laissaient aller à l'engourdissement du désespoir.
En ce moment de suprême lassitude et d'apathie profonde, elles ne
songeaient même pas à la rencontre qu'elles venaient de faire.
Il y avait à peine deux ou trois minutes qu'elles avaient vu Blanche
de Penhoël, leur cousine aimée, et nulle parole ne s'échangeait entre
elles à ce sujet.
Elles ne pouvaient plus... Et pourtant, par suite de circonstances que
nous connaîtrons bientôt, Diane et Cyprienne étaient à même de mesurer
l'importance de cette rencontre fortuite.
Diane et Cyprienne n'ignoraient rien de ce qui s'était passé à Penhoël,
après la nuit de la Saint-Louis. Elles savaient l'enlèvement de l'Ange,
l'expulsion des maîtres du manoir et tout ce qui s'y rattachait.
Elles savaient que Madame, brisée de douleur, Madame, qu'elles aimaient
si tendrement autrefois! cherchait sa fille depuis deux mois, courant
la ville au hasard et arrêtant les passants, comme une pauvre folle,
pour leur demander son enfant!...
Mais il est des heures où l'âme épuisée reste sourde à toute voix. On
dit que, dans les vastes solitudes d'outre-mer, le voyageur, accablé,
se couche parfois sur la terre. Il reste là, immobile, haletant; il
reste, s'il entend au loin la voix menaçante du lion ou du tigre. Et,
si tout près de lui, sous l'herbe, ce bruit sinistre se fait ouïr qui
annonce l'approche du serpent, il reste encore...
Une demi-heure se passa; puis Diane releva la tête lentement et jeta un
regard sur sa sœur.
—Tu souffres?... dit-elle.
Cyprienne serrait toujours sa poitrine à deux mains.
Elle ne répondit pas.
Diane se redressa, galvanisée par un élan de colère. Le sang remonta
brusquement à sa joue; elle secoua les masses bouclées de ses beaux
cheveux.
—Paris!... s'écria-t-elle avec une amertume déchirante; Paris que nous
voyions si beau!... Paris où nous allons mourir désespérées! oh!
que de brillants rêves et que de promesses menteuses!... N'était-ce pas
plus beau que le paradis même? Du pain, mon Dieu! du pain!... Faut-il
nous châtier si cruellement pour avoir été aveugles?... Sainte Vierge!
vous savez bien que si nous avons abandonné la maison de notre père, ce
n'était pas pour nous! Sainte Vierge, ayez pitié!... du pain! un peu de
pain!...
Elle se tordait en une sorte de délire. Et Cyprienne, accablée, morne,
ne prenait point garde.
Il y avait deux jours entiers qu'elles n'avaient mangé.
La veille, elles avaient encore un dernier morceau de pain. Mais Marthe
de Penhoël, son mari et le pauvre oncle Jean souffraient non loin de là
d'une misère pareille. C'étaient eux qui, sans le savoir, avaient mangé
le dernier morceau de pain de Diane et de Cyprienne...
Diane poursuivait, soutenue par sa fièvre:
—Pourquoi ces choses sont-elles possibles?... Pourquoi Dieu
laisse-t-il ces espoirs insensés entrer dans le cœur de deux pauvres
enfants?... Était-ce un crime que de vouloir défendre ceux que nous
aimions?... Oh! maintenant que nous voyons notre folie, comment y
croire?...
Elle eut un rire amer et désolé.
—Te souviens-tu de ce que nous venions chercher à Paris, ma
sœur?... dit-elle; sais-tu encore ce que nous voulions gagner avec
nos harpes et nos pauvres chansons?... Cinq cent mille francs pour
reconquérir les biens volés de Penhoël!... cinq cent mille francs!...
Sa taille se renversa en arrière, ses mains jointes se levèrent au ciel.
—Et nous avons dépensé les pièces de six livres du pauvre Benoît
Halligan..., reprit-elle; et nous avons vendu l'une après l'autre nos
robes apportées de Penhoël, nos croix d'or que notre père nous avait
données... tout, jusqu'au médaillon où étaient les cheveux de notre
mère!... Oh!... maudit sois-tu, Paris! Je te déteste! Pour tous nos
efforts, tu nous as donné l'insulte et la misère!... Nous étions venues
vers toi chercher la vie, et tu nous as tout pris, Paris impitoyable!...
Cyprienne rendit une plainte faible. Diane s'élança vers elle, et se
mit à genoux à ses pieds.
—Si tu savais comme cela me fait mal!... murmura Cyprienne en se
tordant les mains; cherche... oh! cherche, ma sœur, s'il y a encore
quelque chose à vendre!...
Le regard de Diane fit le tour de la chambre.
—Rien!... murmura-t-elle désespérée; nous n'avons plus rien!
Elle entoura de ses bras le corps de Cyprienne, comme pour la
défendre contre la torture qui l'accablait.
Dans ce mouvement, elle sentit un objet résistant sous l'étoffe légère
du tablier de sa sœur.
—Qu'est-ce que cela?... s'écria-t-elle.
Cyprienne, réveillée par cette exclamation, porta la main à la poche de
son tablier.
Et aussitôt, vous l'eussiez vue bondir sur les pieds, joyeuse et
ranimée.
—De l'argent! de l'argent!... s'écria-t-elle. Merci, sainte Vierge!
vous avez eu pitié de nous!
—De l'argent!... répéta Diane étonnée.
Cyprienne ouvrit la main devant le regard avide de sa sœur.
Elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre.
Vous ne les auriez point reconnues. C'était la gaieté vive de leurs
jours de bonheur. Que le désespoir était loin d'elles! Avaient-elles
seulement désespéré?...
Leurs joues se coloraient; leurs yeux petillaient.
Elles étaient jolies comme autrefois, quand le plaisir animait leurs
gracieux visages dans le salon de verdure de Penhoël.
Aussi, quel trésor pour elles, qui étaient venues chercher à Paris cinq
cent mille francs, afin de racheter le manoir!... Trois gros sous,
glissés dans la poche de Cyprienne par le pauvre soldat breton!
Un bon grand morceau de pain!...
Pauvre soldat, que Dieu vous le rende! Puissiez-vous, quand vous
retournerez au pays, trouver votre fiancée fidèle et les bras ouverts
de votre vieille mère!...
Cyprienne descendit l'escalier quatre à quatre. Diane était seule.
Un instant, elle demeura immobile; puis, comme si un souvenir s'était
éveillé en elle tout à coup, elle franchit la porte à son tour.
La joie vive qui naguère animait son joli visage faisait place à un
grave recueillement.
Elle monta un étage, puis deux. Elle se trouvait sur un étroit carré,
souillé de poussière, sur lequel s'ouvrait la porte d'un grenier vide.
Elle entra dans ce grenier, dont la charpente trouée donnait passage au
vent froid du soir et aux rayons de la lune.
Une cloison, désemparée et plus trouée encore que la charpente, se
trouvait du côté opposé à la porte.
Diane s'en approcha sur la pointe des pieds.
Elle colla son œil à l'une des fentes larges et nombreuses qui
séparaient les planches.
Au delà, il y avait un second grenier à peu près semblable au premier,
mais qui était habité.
Point de siéges; un seul matelas par terre, où gisait un
vieillard pâle comme la mort; une misère navrante, affreuse, auprès
de laquelle le dénûment de la petite chambre des deux sœurs était
presque de l'opulence.
D'un côté du grenier, sur un soliveau vermoulu, un homme à la figure
hâve, creuse et comme stupéfiée, s'asseyait auprès d'une bouteille qui
semblait vide. Il portait un habit en lambeaux; sa barbe et ses cheveux
gris se mêlaient. Il appuyait ses deux coudes sur ses genoux maigres,
et sa tête était entre ses mains. A l'autre bout de la misérable
chambre, une femme s'asseyait sur le sol même; ses cheveux noirs
dénoués entouraient un visage qui avait la blancheur et l'immobilité du
marbre. Elle regardait devant elle d'un œil fixe et sans pensée. On
voyait sur ses traits réguliers une douleur si poignante que le cœur
en restait navré.
Le vieillard, couché sur le matelas, était le père Géraud, ancien
aubergiste du _Mouton couronné_; la femme accroupie à terre était
madame Marthe; l'homme à la barbe grise, assis sur le soliveau, se
nommait René, vicomte de Penhoël.
Le temps avait fait de la cloison une véritable claire-voie; elle
n'empêchait pas plus d'entendre que de voir. Chaque jour, Diane et
Cyprienne venaient là au moins une fois.
Elles ne se découvraient point, parce qu'elles eussent été forcées
d'avouer qu'elles faisaient, elles, filles de Penhoël, le métier de
chanteuses des rues; parce qu'on les aurait peut-être retenues, et
qu'il leur eût fallu renoncer à leurs chimériques espoirs. Mais elles
se sentaient moins seules et moins abandonnées, lorsqu'elles avaient
rendu leur pieuse visite aux anciens maîtres du manoir.
Ces visites, d'ailleurs, étaient autre chose qu'un culte stérile
adressé à de chers souvenirs. Les Penhoël vivaient là, depuis deux
mois, bien qu'ils fussent dépourvus de toutes ressources; ils vivaient
uniquement grâce aux deux jeunes filles.
Le malheur semble s'acharner sur les vaincus. Le pauvre aubergiste
de Redon avait tout quitté pour suivre ses anciens maîtres et pour
les servir. Il s'était dit: «Je travaillerai; dans ce grand Paris
je trouverai bien de l'ouvrage.» Mais, au lieu de venir en aide à
la famille, il se trouvait peser lourdement sur elle, car, dès les
premières semaines, le père Géraud était tombé malade d'un excès de
travail, et depuis lors il n'avait pu se relever.
Quant au bon oncle Jean, il avait caché sa croix de Saint-Louis et
passait ses jours entiers à parcourir la ville, demandant partout de
l'emploi, n'importe quel emploi, et n'en pouvant trouver nulle
part.
Marthe et son mari n'essayaient même pas. Madame se courbait, anéantie,
sous le poids de sa douleur de mère. Elle n'avait plus ni volonté
ni force. Parfois, elle restait du matin au soir accroupie dans la
poussière, à l'endroit où nous la voyons maintenant, sans bouger, sans
parler. D'autres fois elle sortait furtivement, dès l'aube. C'était
pour aller au loin, dans Paris inconnu, tant que ses pauvres jambes
pouvaient la porter; c'était pour chercher sa fille...
Les gens du quartier la regardaient comme une folle.
René, lui, buvait le plus qu'il pouvait. Dès qu'il n'avait plus de quoi
boire, il tombait dans une apathie morne.
Il se passait des semaines sans qu'une parole sortît de ses lèvres.
Chaque soir, il quittait son soliveau, et allait disputer au vieux
Géraud malade une part de son matelas.
Marthe et l'oncle Jean couchaient sur la terre.
Tant qu'il était resté un peu d'argent à Diane et à Cyprienne, elles
avaient fait passer chaque jour leur petite offrande par les trous
de la cloison. Plus tard ç'avait été du pain, le pain dont elles
manquaient elles-mêmes!
Telle était l'atonie profonde où s'engourdissaient les pauvres hôtes
du grenier, qu'ils ne songeaient point à chercher la source de cette
mystérieuse aumône. Penhoël se jetait sur le pain comme une brute
affamée. Ce qu'il laissait prolongeait l'agonie de sa femme et du père
Géraud.
L'oncle Jean vivait on ne savait comment. Jamais il ne diminuait la
part de ses compagnons d'infortune.
Quand l'offrande arrivait, à l'heure ordinaire, la voix de Madame
s'élevait parfois pour bénir le bienfaiteur invisible. Les deux jeunes
filles, alors, baisaient en pleurant la cloison qui les séparait de
Marthe. Leur cœur battait bien fort, car elles n'avaient rien perdu
de cette ardente tendresse qu'elles portaient jadis à Madame. Elles
étaient obligées de s'enfuir pour ne point s'élancer vers elle et se
coucher à ses genoux.
Le silence régnait presque toujours dans la triste demeure, un silence
lugubre, interrompu seulement par les plaintes du malade. Parfois,
pourtant, vers le soir, Madame causait à voix basse avec l'oncle Jean.
Dans ces occasions, elle venait vers la cloison pour s'éloigner de son
mari. C'était ainsi que Cyprienne et Diane avaient appris les affaires
de Penhoël. Elles savaient dans ses plus petits détails la monotone
histoire de l'exil, les regrets amers, les espoirs déçus, la
longue torture. Elles connaissaient même le terme fatal, après lequel
il ne serait plus possible de rentrer dans la possession du manoir.
Mais les pauvres filles avaient perdu leurs illusions folles.
Qu'importait le terme maintenant?...
Diane était derrière la cloison, regardant, le cœur gros, cette
scène de désolation muette et morne. Une porte, qui se trouvait au
pied du matelas, s'ouvrit en criant sur ses gonds faussés, et la tête
blanche de Jean de Penhoël se montra sur le seuil.
Il était moins changé que les autres. C'était bien toujours ce visage
vénérable et doux jusqu'à la faiblesse. Il portait le même costume
qu'autrefois, seulement sa veste de paysan était bien usée et le ruban
de Saint-Louis ne pendait plus à sa boutonnière.
Il traversa le grenier d'un pas lent. Le bruit de ses sabots
s'étouffait sur la poussière épaisse.
—Bonsoir, mon neveu! dit-il en tendant la main à René.
René leva sur lui son regard pesant et privé de pensée.
—Bonsoir!... grommela-t-il; je n'ai plus d'eau-de-vie.
Il montra du doigt la bouteille vide, qui était auprès de lui sur le
soliveau.
L'oncle Jean fit comme s'il n'avait pas entendu, et gagna le lit du
malade.
Penhoël grondait entre ses dents:
—Ils m'ont mis là tous deux!... tous deux!... mon frère et ma femme!...
—Eh bien! mon vieux Géraud, dit l'oncle, comment ça va-t-il ce soir?
Géraud fit effort pour se soulever sur le matelas.
—Que Dieu vous bénisse, Jean de Penhoël!... répliqua-t-il d'une voix
épuisée; la fièvre me tient bien fort... Ah! si je m'en allais, ce
serait pour le mieux, car je ne pourrai pas travailler de longtemps.
—Vous vous guérirez plutôt, mon brave ami... Et nous verrons tous
ensemble de meilleurs jours!
—Je ne sais pas..., dit le vieil aubergiste; je ne sais pas, M.
Jean!... Me voilà bien bas et je ne suis plus jeune... Si le bon Dieu
voulait que je visse seulement le fils de mon commandant et notre
pauvre dame tirés de cet enfer, je n'aurais pas de chagrin à mourir...
Mais ça dure... ça dure!... Et moi, je ne fais que leur prendre chaque
jour la moitié de leur pain...
Il se laissa retomber sur sa couche. L'oncle en sabots se dirigea
vers le coin où Marthe était assise. Il se pencha vers elle et prit
sa main qu'il baisa. Dans ce mouvement, il mettait, à son insu, un
reste de cette grâce noble dont les vieux gentilshommes emportent le
secret. Cela faisait péniblement contraste avec la repoussante misère
du grenier.
—Bonsoir, Marthe! dit le vieillard doucement.
Madame répondit par un signe de tête.
—Ma pauvre fille, reprit l'oncle, il me semble que vous êtes plus pâle
encore qu'hier au soir...
Marthe essaya de sourire.
—Mon Dieu!... mon Dieu! reprit l'oncle dont les grands yeux bleus se
levaient au ciel avec une résignation douloureuse, je fais pourtant ce
que je puis!... Ce sont mes cheveux blancs qui les arrêtent... J'ai
beau leur dire: «Voyez mes bras, je suis vigoureux encore;» on me
répond: «Il est temps de vous reposer, mon vieux.» Me reposer... quand
ma pauvre belle Marthe souffre!...
Il essuya son front où il y avait de la sueur.
—Je suis bien las, ma fille, reprit-il; Paris est grand... et je n'ai
pas pris un seul instant de repos durant toute cette journée... Sais-je
à combien de portes j'ai frappé?... Partout où je me présentais,
je disais: «Donnez-moi de l'ouvrage... je ne demande pas à choisir la
besogne... je ferai ce que vous voudrez...»
—Pauvre père! pensait Diane qui écoutait les larmes aux yeux.
—«Je ne demande pas un gros salaire..., poursuivait Jean de Penhoël;
quand j'aurai bien travaillé, vous me donnerez ce que vous voudrez.» La
porte se refermait avant que j'eusse fini... Ou bien on me demandait:
«Brave homme, que savez-vous faire?» Mon Dieu! autrefois je savais
monter à cheval, porter le mousquet et manier l'épée... Je n'ai jamais
été obligé d'apprendre d'autre métier, grâce au pain que me donnait
Penhoël. Et maintenant que Penhoël n'a plus de pain, je ne peux pas
lui en donner moi! Je répondais: «Je sais bêcher la terre des jardins,
porter les fardeaux, balayer les écuries... Ayez pitié!... Faites-moi
le valet de vos serviteurs!—Non... non...» La même parole toujours!...
Dans cet immense Paris où tant d'or se prodigue, quand on est pauvre et
qu'on a les cheveux blancs, il faut donc se coucher sur la terre pour
attendre la mort!...
Diane collait son oreille aux planches; elle sanglotait tout bas.
Marthe de Penhoël restait froide et semblait saisir à peine le sens de
ces paroles désolées.
L'oncle Jean s'assit auprès d'elle, et prit ses mains, qu'il serra
tendrement dans les siennes.
—Et pourtant, continua-t-il en retrouvant son mélancolique sourire,
j'ai tort de murmurer, car aujourd'hui, Dieu m'a envoyé un espoir...
Marthe... ma petite Marthe!... si le pauvre vieillard pouvait vous
secourir!...
Il baissa la voix comme pour faire une confidence.
—Écoutez! reprit-il, je crois bien que nous ne serons pas longtemps
malheureux désormais... Comme je revenais ce soir, harassé de fatigue
et le découragement dans l'âme, j'ai entendu, par la fenêtre ouverte
d'un rez-de-chaussée, un bruit bien connu à mon oreille... des fleurets
qui se choquaient... et le coup de fouet de la sandale, claquant contre
le sol... J'étais auprès d'une salle d'armes... Autrefois, du temps de
ma jeunesse, je faisais un fier tireur, ma petite Marthe!... C'est moi
qui donnai des leçons à notre Louis, la plus forte lame de Bretagne!...
A ce nom de Louis, le regard fixe de Madame eut un rayonnement soudain
et fugitif.
Jean de Penhoël continua sans prendre garde:
—Comme il se tenait sous les armes!... Il me semble le voir encore
ferme sur ses jarrets d'acier, vif à l'attaque, prompt à la parade...
Ah! il était devenu plus fort que son maître, le cher enfant!...
Mais parlons de nous, ma fille... Je suis entré dans la salle... ils
étaient là une vingtaine de jeunes gens prenant leçon ou faisant
assaut. Moi qui ai vu Saint-Georges, Fabien et la Boëssière, je puis
bien dire cela... on ne se bat plus comme autrefois, et les belles
manières sont perdues!
Son bon sourire se teignit d'un peu d'ironie.
—Vraiment, s'écria-t-il emporté par une distraction soudaine, ces
beaux messieurs d'à présent sont incroyables! Si vous les voyiez,
Marthe, saluer négligemment et tirer le mur comme par manière d'acquit,
cela vous ferait pitié, ma pauvre fille!... Plus de grâce!... une tenue
gauche et en même temps fanfaronne!... A les voir courir, souffler,
crier et se fendre comme des compas pour se donner, au hasard, quelques
méchants coups de fleuret dans les cuisses, on dirait une douzaine de
paires de boutiquiers qui se battent avec leurs aunes.
L'oncle en sabots eut un petit rire sec et décidément moqueur.
Puis tout à coup sa figure redevint grave.
—A qui vais-je parler de cela?... Et devrais-je censurer, moi qui
demande l'aumône?... Je me suis approché du maître, du _professeur_,
comme on les appelle maintenant, et je lui ai dit en rassemblant tout
mon courage:
«—Monsieur, avez-vous besoin d'un prévôt pour votre salle?
«Le professeur m'a toisé d'un regard dédaigneux.
«—Est-ce qu'on faisait des armes avant le déluge? m'a-t-il demandé.
«Toujours mes malheureux cheveux blancs!
«—Je pense bien que l'art a fait des progrès..., ai-je répondu, et
sous votre direction savante...
«—Mon vieux, on n'apprend plus rien à votre âge!
«—C'est que j'ai grand besoin...
«—Je vous demande si cela me regarde!...
«Je m'en allais tristement, lorsqu'il se ravisa pour mon bonheur.
«—Au fait, dit-il, je n'aime pas à renvoyer comme ça les pauvres
diables... J'ai besoin de quelqu'un pour balayer la salle, moucheter
les fleurets et mettre tout en ordre... vingt francs par mois:
l'ancien, ça vous va-t-il?...
«Si cela m'allait, ma pauvre petite Marthe!... vingt francs par
mois!... Comme je l'ai remercié!... Et j'entre en fonctions dans huit
jours... Entends-tu bien?... nous n'avons plus qu'une semaine de
misère!»
Le pauvre oncle Jean ne se possédait pas de joie.
—Eh bien! reprit-il voyant que Marthe ne répondait pas, vous ne dites
rien, ma fille?...
Marthe secoua la tête:
—Huit jours!... murmura-t-elle d'un ton si bas que Diane ne put
l'entendre à travers la cloison, c'est bien long!... c'est trop long!
Et comme l'oncle Jean l'interrogeait du regard, elle ajouta:
—La main qui nous jetait chaque soir un morceau de pain s'est lassée,
sans doute...
Elle n'acheva point sa pensée, mais ses deux mains touchèrent sa
poitrine avec ce mouvement dont nous avons parlé déjà, funeste
pantomime, signal de détresse que tout le monde comprend.
La tête du vieillard se pencha vers la terre.
Diane n'avait rien entendu de ces dernières paroles, mais elle avait vu
le geste de Marthe, et cela suffisait.
Elle s'élança tremblante d'émotion. En trois sauts elle eut regagné sa
chambre où Cyprienne rentrait, à ce moment, tout essoufflée.
Cyprienne, joyeuse et consolée, mordait à belles dents un gros morceau
de pain qu'elle rapportait.
—Ils souffrent là-haut..., dit Diane; Madame a faim!
Les dents de Cyprienne, qui venaient de rompre avidement la croûte
appétissante et dorée, lâchèrent prise aussitôt.
—Et moi qui ne pensais pas!... s'écria-t-elle; vite, ma sœur!...
Heureusement que je ne leur ai pris qu'une bouchée!...
Elles remontèrent, lestes comme des sylphides, les marches vermoulues
des deux derniers étages, et l'instant d'après le pain, glissant entre
deux planches, tomba sur le sol poudreux du grenier.
Marthe poussa un cri de soulagement.
Les deux jeunes filles la regardaient manger. Elles souriaient toutes
deux.
—Ma sœur..., disait Cyprienne; à voir cela, on n'a plus faim.
V
MADAME COCARDE.
Il y avait cinq minutes que Diane et Cyprienne étaient rentrées dans
leur chambre, dont la porte restait entr'ouverte. Elles étaient
agenouillées toutes deux, côte à côte, devant l'image de la Vierge,
collée au mur, dans la ruelle du petit lit. Elles disaient ensemble
leur prière du soir.
Quand elles eurent achevé de réciter avec recueillement la série
d'oraisons que l'usage catholique réunit en un pieux faisceau pour
consacrer les heures du sommeil, Diane ajouta d'un ton simple,
qui révélait l'habitude de chaque jour:
—Sainte Marie, mère de Dieu, intercédez auprès de Jésus, votre fils,
afin qu'il nous envoie cinq cent mille francs pour racheter les biens
de Penhoël!...
—Ainsi soit-il!... répondit Cyprienne.
Pauvres enfants!
—Faites, bonne sainte Vierge, reprit Diane, que notre cousine Blanche
soit gardée de tout mal, et que nous puissions la rendre à sa mère;
sainte Marie, ayez pitié de Penhoël, de Vincent, de Madame et de notre
bon père. Faites que notre oncle Louis revienne enfin, pour nous porter
secours.
C'était une formule bien souvent répétée.
Cyprienne dit encore:
—Ainsi soit-il!
Puis, elles restèrent un instant agenouillées et priant tout bas.
Parmi les paroles que leur cœur prononçait, à défaut de leur bouche
muette, on eût trouvé sans doute les noms d'Étienne et de Roger...
Tout à coup, elles se levèrent en tressaillant. La porte entr'ouverte
de leur chambre avait crié, en même temps qu'on y frappait trois petits
coups discrets.
—Madame Cocarde!... dit, sur le palier, une voix cassée et
chevrotante, mais flûtée, sucrée et gardant évidemment des prétentions
à la douceur; êtes-vous couchées, mes tourterelles?
—Pas encore, répondit Diane; cependant... il est bien tard!
—Mais non! mon ange d'amour, repartit la voix sucrée, cassée, etc.;
pas encore neuf heures à ma montre qui va comme l'hôtel de ville... Ah
çà! on peut entrer, je pense?... Pauvres mignonnes! comme elles étaient
jolies ainsi à genoux et disant leurs petites drôleries de prières!...
En 1820, les dames du genre de madame Cocarde étaient païennes comme
une chanson de Béranger. De nos jours, revenues à des sentiments
meilleurs, elles ont des croix d'argent doré à leur ceinture et une
chaise à coussins de velours rouge dans la nef folâtre de Notre-Dame de
Lorette.
Madame Cocarde entra tout doucement et referma la porte.
C'était une petite femme pâlotte et blonde, aux traits courts, un peu
effacés, aux grands yeux d'un bleu délayé, tendres, comme on dit,
craignant la lumière et cernés d'un cercle gris, empruntant cette
couleur à une myriade de rides imperceptibles. Elle souriait d'une
assez gentille façon; sa taille bien prise dans une robe de
chambre de taffetas nankin paraissait rondelette et potelée. De loin,
un myope l'eût prise assurément pour une de ces jolies femmes arrivées
à la trentaine, qui conservent des allures enfantines et mignardes, un
peu au delà de l'âge convenable.
Mais de près l'aspect changeait notablement. Sa figure était comme
sa voix, quelque chose de flétri et d'usé: une ruine à grand'peine
replâtrée, et que toutes les réparations du monde ne pouvaient point
empêcher d'être une ruine.
Non pas que madame Cocarde eût dépassé de beaucoup la trentaine.
Ces femmes-là n'ont pas précisément d'âge. Parmi des signes d'une
vieillesse précoce, elle gardait certains indices qui parlaient encore
de jeunesse. Madame Cocarde avait probablement vécu à fond de train.
On se fait ainsi parfois une position bien honnête. Madame Cocarde
avait l'estime de son quartier. Elle possédait des rentes; elle était
principale locataire des trois derniers étages de la maison où nous
sommes. On ne faisait point de bruit chez elle. Et bien que certaines
langues méchantes se permissent un narquois sourire en parlant du genre
d'affaires auxquelles se livrait madame Cocarde, tout ce qui vendait
vin, sucre, café, viande ou légumes dans la rue Sainte-Marguerite la
déclarait une femme comme il faut, et qui eût trouvé plus d'un
mari, si elle n'avait pas été trop fine pour tomber dans ce travers-là.
Madame Cocarde traversa la chambre d'un pas sautillant et vint
s'asseoir à côté du lit, en ayant soin de tourner le dos à la lumière.
Cyprienne et Diane restaient debout; il était facile de voir que
cette visite attardée ne leur faisait point un plaisir infini; mais
on pouvait deviner également qu'elles avaient intérêt à ménager la
visiteuse.
Madame Cocarde souriait et les caressait du regard.
—Ça va bien à de petits chérubins comme vous d'être dévotes,
reprit-elle quand elle fut assise; le bon Dieu, la bonne Vierge, les
bons anges gardiens!... Moi aussi, je croyais à tout cela quand j'étais
petite fille... Ah! mes pauvres belles! lorsqu'on arrive à vingt-cinq
ans... vingt-six ans... ces enfantillages-là sont déjà bien loin... et
l'on songe à des choses plus sérieuses!
Elle fourra ses deux mains dans les poches de sa douillette.
—Savez-vous qu'il fait frais chez vous?... reprit-elle en se
pelotonnant sur elle-même avec un mouvement frileux. Il y a déjà
six semaines que je fais du feu, moi... Je sais bien qu'il y a la
différence des situations... mais c'est égal, mes anges, vous
devriez avoir un petit poêle et l'allumer le soir en rentrant.
—Nous verrons..., dit Diane, quand l'hiver sera venu...
—C'est qu'il vient, ma pauvre biche... Il approche à grands pas!...
Moi qui vous parle, j'ai mis mes robes d'été dans l'armoire... Et je
trouve que les jupons ouatés ne sont pas de trop.
Elle toucha l'étoffe de la robe de Cyprienne qui se trouvait le plus
près d'elle.
—De l'indienne!... s'écria-t-elle; et encore de la petite indienne!...
Mes chers cœurs, comme vous devez grelotter avec ça!
La principale vertu de Cyprienne n'était point la patience.
—Mon Dieu, madame, dit-elle en reprenant sa robe avec un geste
brusque, nous faisons comme nous pouvons, et nous ne nous plaignons pas.
—Est-ce que je vous aurais fâchée, ma perle?... demanda madame Cocarde
dont la voix flûtée prit des accents plus doucereux encore; je ne me le
pardonnerais pas, car je vous aime de tout mon cœur!... Voyez-vous,
c'est dans votre intérêt que je parle... Un rhume est bien vite
gagné... puis vient la fluxion de poitrine... Mes petits enfants, je
sais bien qu'il y a la différence des situations... Je ne vous
dis pas de mettre des robes de soie, comme moi... mais de bons corsages
en laine bien doublés... voilà ce que je voudrais vous voir!
Elle sortit de sa poche un petit couteau d'écaille un peu plus long
qu'une épingle, et s'en servit en guise de cure-dent.
—Il n'y a rien d'ennuyeux comme les cuisses de bécasse pour rester
comme cela entre les dents!... poursuivit-elle sans ponctuer par le
moindre silence son intrépide bavardage. Aimez-vous la bécasse, mes
amours?... C'est un gibier qui coûte toujours assez cher... mais, Dieu
merci! ma situation me permet de ne pas trop regarder à la dépense...
Asseyez-vous donc là sur votre lit, mes belles... car il n'y a plus
qu'une chaise... Vraiment, pour bien peu de chose vous pourriez avoir
un joli petit mobilier... Je ne vous parle pas d'acheter des meubles
comme les miens... la différence des situations... mais enfin...
—Madame, interrompit Diane, ce que nous avons nous suffit.
—A la bonne heure, mes trésors!... s'écria madame Cocarde; on peut
dire que vous n'êtes pas difficiles à contenter... Mais si vous ne vous
asseyez pas, je croirai que vous voulez me renvoyer.
Manifestement, madame Cocarde avait le droit, en effet, de croire cela;
car les deux jeunes filles demeuraient devant elle muettes, froides,
embarrassées. Néanmoins, elles obéirent à ce dernier appel et prirent
place toutes deux sur le pied du lit avec une politesse contrainte.
Madame Cocarde était, comme nous l'avons dit, principale locataire de
la maison, et grâce à l'intercession des deux sœurs, elle consentait
à ne point chasser les Penhoël de leur misérable grenier.
C'était là tout le secret de la déférence que lui montraient Diane et
Cyprienne.
—Bien, mes petits enfants!... reprit-elle. Comme cela, au moins, on
peut causer à son aise!... J'ai beau avoir les dents bien rangées,
ces coquines de bécasses ont de petits nerfs qui entrent partout!...
Et puis, c'est peut-être une arête, car j'ai mangé du bar... Ah! mes
petits enfants, l'excellent dîner que j'ai fait!... Il faut que je
vous en conte le menu... Un potage en tortue délicieux... Pour relevé,
un bar au court bouillon... Pour entrée, une blanquette de volaille,
que mon cordon bleu réussit toujours à merveille... Pour rôti, cette
scélérate de bécasse... Après cela, une crème à la vanille, un raisin
et mon café... Je n'ai jamais mieux dîné de ma vie!
Durant cette complaisante énumération, Diane et Cyprienne avaient les
yeux baissés. On rouvrait en quelque sorte leur plaie vive; on appuyait
le doigt brutalement sur cette intolérable souffrance, la faim,
qu'elles essayaient en vain d'oublier.
Madame Cocarde les lorgnait par-dessous sa paupière clignotante.
—Je ne suis pas ce qui s'appelle une gourmande..., poursuivit-elle;
mais j'avais déjeuné plus matin qu'à l'ordinaire... et c'est si bon de
manger quand on a grand'faim!
Cyprienne poussa un gros soupir. Chacune de ces paroles doublait
les déchirants élancements qui tiraillaient son estomac vide. Diane
souffrait autant que sa sœur; mais elle restait forte comme
toujours, et aucun signe de malaise ne paraissait sur son visage.
—Et vous, mes belles..., reprit gaiement madame Cocarde, comment
avons-nous dîné aujourd'hui?... Je m'intéresse à cela, moi, parce que
je vous aime.
Les deux jeunes filles ne répondirent point. Sous la paupière brûlante
de Cyprienne, il y avait une larme d'angoisse.
—Eh bien?... continua la principale locataire; on ne veut donc pas me
dire ses petits secrets de ménage?... On a honte peut-être?...
Mon Dieu! mes anges, je fais la part des différences de situation...
Je pense bien que vous ne vivez pas d'ortolans... Tenez, voulez-vous
que je vous dise, moi, ce que vous avez mangé aujourd'hui... Une bonne
soupe... un bœuf aux choux et du fromage...
Pour la faim mortelle des deux pauvres filles, ce simple menu était
plus appétissant que la carte la plus recherchée du dîner de madame
Cocarde.
—Mon Dieu! mon Dieu! fit tout bas Cyprienne.
Le rouge monta au visage de Diane.
—Vous avez deviné à peu près, madame, dit-elle; mais, je vous le
répète... nous sommes contentes de ce que nous avons.
—Voilà de la vraie philosophie, mon ange!... Eh bien! moi, je suis
désolée... désolée de voir de charmantes filles comme vous dans la
misère...
—Madame...
—Pas de colère, mon enfant!... Se montrer orgueilleuse vis-à-vis d'une
véritable amie, c'est avoir un mauvais cœur!... Fâchez-vous tant
que vous voudrez, du reste, vous ne m'empêcherez pas de dire ce que je
pense... J'ai le cœur serré, voyez-vous, chaque fois que j'entre
dans cette chambre... Deux pauvres chaises, un grabat... Cette
harpe qui est seule maintenant, parce que vous avez vendu l'autre, je
parie...
—Madame!... dit encore Diane.
La principale locataire prit ses deux mains qu'elle joignit avec celles
de Cyprienne:
—Je vous assure que je vous aime, mes pauvres enfants!...
prononça-t-elle d'un accent pénétré; ayez confiance en moi, je vous
supplie!... Je suis plus vieille que vous... J'ai plus d'expérience...
Laissez-moi vous sauver!
Ce n'était pas la première fois que madame Cocarde parlait ainsi. Diane
et Cyprienne avaient leurs raisons pour suspecter la franchise de ses
paroles; et pourtant, telle est la confiance de cet âge, que les deux
jeunes filles relevèrent sur la principale locataire leurs regards émus
et presque crédules.
—Des robes d'indienne en plein hiver, reprit madame Cocarde, pas de
feu!... à peine une misérable chandelle... et pour soutenir ces jolis
corps si délicats, si charmants, une nourriture grossière... peut-être
insuffisante...
Elle sentit frémir la main de Cyprienne.
—N'est-ce pas?... poursuivit-elle, insuffisante?...
—Oh!... murmura Cyprienne, par grâce, ne nous parlez plus de tout
cela, madame; si vous saviez ce que je souffre!...
—Hein? fit madame Cocarde avec curiosité.
Diane regarda sa sœur à la dérobée; son front devint pourpre; elle
releva les yeux sur madame Cocarde et dit à voix basse:
—Elle souffre... parce qu'il y a deux jours qu'elle n'a mangé.
—Deux jours!... répéta froidement la petite femme; moi qui ai mal à
l'estomac quand j'oublie mon second déjeuner... C'est bien long!
Elle retira sa main pour la replonger dans la poche de sa douillette.
—Deux jours!... répéta-t-elle encore, mais cette fois avec lenteur et
comme en faisant un retour sur elle-même; moi aussi... ces choses-là
ne s'oublient pas... moi aussi, j'ai été deux jours sans manger...
Bon Dieu! mes filles, tout le monde a passé par là... C'est le coup
d'éperon qui force à faire le premier pas... et je vous promets que les
autres pas ne coûtent guère...
Cette froideur subite refoulait l'émotion des deux jeunes filles, et
Diane regrettait déjà son aveu.
—Oh! oh! continua la petite femme en suivant le cours de ses
réflexions; je savais bien que vous n'étiez pas millionnaires! mais
deux jours sans manger!... Ah çà! le métier ne va donc pas du tout, du
tout?...
Comme Diane ne répondait point, madame Cocarde tourna les yeux
vers elle et changea brusquement de visage. Sa froideur disparut pour
faire place à cette douceur mielleuse et riante qu'elle savait donner à
sa physionomie.
—Vous me voyez anéantie, mes beaux anges, dit-elle. Comment!... si
près de moi... de moi qui vous porte un intérêt si véritable!... Mais
vous ne vous souvenez donc plus de ce que je vous ai dit dans le temps?
La voix de Diane prit un accent hautain et sévère.
—Nous avons tâché de l'oublier, madame..., répliqua-t-elle.
—Comme vous êtes ravissante ainsi, mon ange!... s'écria madame Cocarde
qui la regardait avec une sincère admiration; la fierté vous sied
comme à une reine!... Ah! que je voudrais jeter au feu cette petite
robe qui m'impatiente et mettre à la place de la soie, du velours, des
dentelles!... Ce serait si facile! et vous me remercieriez tant lorsque
vous seriez devenues plus raisonnables!
Diane, le front haut, les yeux baissés, la joue en feu, était belle, en
effet, belle comme l'orgueil de la pudeur.
—Nous sommes obligées de nous lever dès le matin, madame, dit-elle, et
voilà qu'il est bien tard.
—C'est-à-dire que vous me chassez! s'écria la petite femme, moi,
votre meilleure amie!... Et pourquoi?... Parce que je veux changer
votre misère en bonheur... parce que je suis franche et que je ne puis
pas cacher mon dépit de vous voir comme ça sans ressource, vous qui
pourriez avoir une maison et de beaux meubles, et tout!
Elle se leva dans un mouvement tragique, appris quelque part au
théâtre, et qui rendait tant bien que mal l'amertume du dévouement
méconnu; puis elle ajouta sans s'éloigner encore:
—Souvenez-vous de ce que je vous dis là!... J'ai l'expérience... et je
vous promets que vous vous mordrez les doigts, mes poulettes, plutôt
dix fois qu'une, à cause de votre conduite de ce soir... Mais dame!
qui refuse muse!... On n'attendra pas ces demoiselles jusqu'à la fin
du monde... Ah! mon Dieu! mon Dieu! comme si on ne savait pas ça par
cœur!... Nous sommes toutes la même chose!... On se rebiffe; on fait
la petite rageuse; on rejette bien loin la fortune... Puis on se lasse,
je dis les plus fières! Et telle qui a repoussé tout l'or de la terre,
des bijoux, des toilettes, des rentes... une situation, quoi! prononça
madame Cocarde avec emphase, se laisse prendre par un artiste ou un
va-nu-pieds.
Diane fronça le sourcil.
Madame Cocarde haussa les épaules et se dirigea vers la porte.
—Voilà comme ça se joue!... grommela-t-elle en levant les yeux au
plafond. Quand je pense que ces petites bégueules-là se laissent mourir
de faim auprès de la soupière pleine!... car je vous le dis encore,
quoique ce soit, en conscience, jeter des perles... je m'entends
bien!... oui, mesdemoiselles sans le sou, il y a un monsieur, un
millionnaire, qui en fait, pour vous, des pas et des démarches!... un
homme tout ce qu'il y a de mieux!... et si vous vouliez, demain vous
auriez équipage.
Point de réponse. Diane releva l'oreiller du lit pour faire la
couverture.
Les yeux tendres et clignotants de madame Cocarde eurent un éclair, et
sa bouche pincée fit une grimace méchante.
—Équipage, mademoiselle Diane, répéta-t-elle, vous qui n'avez plus de
souliers... entendez-vous?
Ceci fut dit avec une explosion d'aigreur et de malice. La petite femme
mettait bas décidément son masque doucereux pour lâcher bride à sa
langue barbelée, mauvaise, griffue comme la patte d'un chat en colère.
Elle avait encore deux ou trois pas à faire pour atteindre la
porte. On allait en entendre de belles.
La pauvre Cyprienne n'écoutait plus. Diane, elle, avait laissé la
couverture à moitié faite. Sa tête se penchait sur son épaule. Un
sourire étrange errait autour de sa lèvre. Son front était pensif, et
ses grands yeux, perdant leurs regards superbes, étaient devenus tout à
coup rêveurs.
—Entendez-vous?... reprit madame Cocarde exaspérée par le sourire de
la jeune fille; je vous jure bien, mesdemoiselles en haillons, que vous
attendrez longtemps une occasion pareille! Je me serais fait fort de
vous obtenir, moi, tout ce que vous auriez voulu... Trente bonnes mille
livres de rente, car cet homme-là est fou!... Des créatures comme ça
refuser trente mille livres de rente!... Dites donc, avez-vous l'argent
de votre mois pour me payer? Ah! ah! j'ai été trop bonne avec vous!
Demain soir, foi d'honnête femme, les gens du grenier iront coucher
dans la rue!...
Diane restait toujours calme. A la voir, on eût dit que toutes ces
paroles insultantes ne lui étaient point adressées.
A ces derniers mots, pourtant, elle se tourna vers madame Cocarde avec
lenteur.
La principale locataire, qui crut à une attaque, mit le poing
sur la hanche d'un air intrépide; mais ses bras tombèrent lorsqu'elle
entendit la jeune fille lui demander froidement:
—Combien faut-il d'argent pour faire trente mille livres de rente?
—Comment dites-vous, mon cœur?... balbutia madame Cocarde. Combien
il faut d'argent, en capital?...
—Oui.
—Six cent mille francs au denier vingt.
—Six cent mille francs!... répéta Diane en regardant sa sœur à la
dérobée.
La petite femme se rapprochait.
—Est-ce que nous allons être gentilles?... murmura-t-elle avec un
retour subit de caressante douceur.
Diane pensait.
Puis elle dit d'un ton tranquille:
—Cet homme... pourrait-on y aller ce soir?
Madame Cocarde recula d'un pas, et Cyprienne releva la tête en sursaut
pour jeter à sa sœur un regard stupéfait. Elle se croyait le jouet
d'un rêve.
Il n'y avait pas la moindre trace d'émotion sur le beau visage de Diane.
—Peste!... fit la petite femme; ce soir!... Comme on y va
maintenant!... Ah çà! mignonnes, vous vous êtes donc joliment
moquées de moi?...
—Diane! prononça tout bas Cyprienne.
Diane lui imposa silence d'un geste glacé.
—Je vous demande, dit-elle en s'adressant à la principale locataire
qu'elle regardait en face, si on peut aller chez cet homme ce soir?
—Mais... je ne vois pas..., balbutia madame Cocarde; sans doute...
Elle ajouta en aparté:
—Au fait, je ne réponds de rien, moi!... C'est lui qui les a
dénichées!... Mais, tudieu! il paraît que les petits anges savent déjà
ce que parler veut dire!... Tout de suite, mon séraphin! reprit-elle en
souriant à Diane, et je vous promets que vous serez bien reçues... et
que vous trouverez là un souper tout servi!
—C'est bon..., dit Diane; voulez-vous nous y conduire?
—Oh! ma sœur!... fit Cyprienne en joignant les mains.
—Si je le veux!... s'écria la petite femme; je passe un châle; je
mets un chapeau, et j'envoie chercher une voiture... Attendez-moi, mes
biches!... je suis à vous dans deux minutes!
Elle sortit en courant.
Les deux jeunes filles restèrent seules.
Cyprienne regardait sa sœur avec de grands yeux ébahis, et ne
pouvait point trouver de paroles pour l'interroger.
Diane était immobile, la taille droite, les bras croisés sur sa
poitrine.
—Six cent mille francs!... dit-elle enfin... de quoi racheter Penhoël!
—Oh!... mon Dieu! fit Cyprienne.
—Écoute!... reprit Diane, pendant que tu allais acheter du pain,
j'étais là-haut, moi, et je les voyais souffrir! Comme Madame est
changée!... Ses yeux n'ont plus de larmes... Et notre vieux père qui
va chaque jour de porte en porte, repoussé partout... abreuvé partout
d'insultes et de mépris!...
Cyprienne pleurait.
—C'est vrai!... c'est vrai! dit-elle parmi ses larmes. Mais la
honte!...
Diane la prit entre ses bras et la couvrit d'un regard de mère.
—Tu as raison, pauvre enfant!... murmura-t-elle; ne viens pas... car
c'est encore un combat... et si l'on échoue, cette fois, il faudra bien
mourir...
—J'irai..., dit Cyprienne.
VI
L'HOTEL MONTALT.
Nehemiah Jones, le majordome de Montalt, était un gentleman et un
homme de goût parfait. Il avait acheté pour son maître un des plus
confortables hôtels du faubourg Saint-Honoré; un hôtel largement
séparé de la voie où fourmille la foule bruyante et gênante, isolé au
beau milieu de la grande ville, ombragé par des arbres centenaires et
ouvrant la haute porte de ses salons sur des jardins de prince.
Nehemiah Jones avait trouvé cela entre les Champs-Élysées et la
place Beauveau. C'était une retraite choisie d'où la vue rencontrait
partout des arbres, du gazon, des fleurs, et nulle part l'autre côté de
la rue, cette odieuse barrière qui borne l'horizon parisien! nulle part
la fenêtre curieuse du voisin; nulle part le dos de ces civilisés qui
passent des heures en contemplation devant les vitres des cordonniers
ou des marchands de parapluies.
Et c'était charmant! Une sorte de riant palais, bâti sous le règne de
Louis XV, alors que les bosquets de Beaujon étaient bien loin de Paris
encore et cachaient seulement les façades mignonnes des _folies_ nobles
ou financières.
L'hôtel Montalt, comme on l'appelait déjà dans le faubourg, affectait
la forme régulière d'un château du XVIIIe siècle dessiné par
Péronnet ou Gabriel.
C'était un corps de bâtiment carré, flanqué de deux pavillons
symétriques. Au-dessus du deuxième étage, dont chaque fenêtre avait
à son sommet des têtes rieuses de nymphes ou de satyres, régnait
une galerie ajourée, tournant autour du toit et le masquant presque
entièrement. Sur le fronton triangulaire, Coustou le jeune avait taillé
deux dryades, couchées à demi et soutenant un écusson de marbre.
Sous le fronton, quatre colonnes doriques supportaient un large
balcon, dont la saillie abritait la dernière marche d'un perron
circulaire, où s'étageaient douze paires de vases à fleurs.
En quittant la cour plantée d'arbres pour monter les degrés du perron,
vous trouviez un spacieux vestibule, soutenu par un péristyle d'ordre
corinthien en marbre violet, avec chapiteaux de bronze; l'œil
enfilait le corps de logis, percé à jour, et allait se reposer sur la
belle verdure du jardin situé derrière l'hôtel.
Aux deux côtés du vestibule, pavé en mosaïque romaine, s'ouvraient, à
droite, le salon, la galerie, la bibliothèque, le tout en enfilade;
à gauche, sous une tête de cerf monstrueuse, la salle à manger, où
pouvaient s'asseoir cinquante convives.
En face du perron, l'escalier d'honneur montrait sa haute rampe
d'acier ciselé, rehaussé de volutes d'or, de pampres et de fleurs. Du
côté opposé à la rampe, au-dessus d'un lambris en marbre violet comme
celui des colonnes, Desportes avait mis quelques-unes de ses larges
peintures, sur lesquelles le dôme transparent qui terminait l'escalier
jetait la lumière à grands flots.
La terrasse, tournant deux fois sur elle-même avec ses balustrades de
marbre blanc, s'ouvrait au delà du vestibule et descendait au
jardin. C'était un vrai petit parc, qui s'étendait à gauche de l'avenue
Marigny jusqu'aux maisons du faubourg d'une part, de l'autre, jusqu'aux
abords des Champs-Élysées.
On était là surtout en plein XVIIIe siècle. Après le beau
parterre, venait le boulingrin Pompadour et les tilleuls énormes,
taillés en arcades. Puis c'étaient des statues, habillées de mousse et
cachées dans des niches de verdure, des jets d'eau qui voulaient être
rustiques, des naïades, des tritons, Neptune, Amphitrite, etc., le tout
entouré d'un cercle de buis centenaires à qui le ciseau avait donné
mille formes architecturales ou fantastiques.
Par delà les grands buis, il y avait des labyrinthes ombreux où Cupidon
et sa sœur se jouaient, aimaient, souriaient, se groupaient sous la
feuillée, suivant le lascif caprice de l'art au siècle de Louis XV.
Lors de son arrivée, Montalt avait trouvé ce mythologique paradis en
pleine verdure et en pleines fleurs. Il n'avait eu garde de regretter
son froid palais de Portland-Place, à Londres. Mais quand vinrent les
jours pluvieux de septembre, adieu la riche feuillée des grands arbres,
adieu les corbeilles de fleurs.
Le nabab était inconstant par système. Il se serait fatigué bien
vite des fleurs et des arbres, mais il n'aimait pas à voir son caprice
contrarié avant l'heure de la satiété.
Il fit appeler Nehemiah Jones, son majordome, et il lui dit:
—M. Jones, ne pourrait-on mettre mon jardin en serre?
—Si c'est la volonté de milord, répliqua Nehemiah Jones le plus
simplement du monde, pourquoi non?
Il eût semblé, en vérité, à entendre ce brave Anglais, que la volonté
de milord était la règle de l'univers.
Milord répondit:
—C'est ma volonté, M. Jones.
Nous ferons remarquer en passant que ce titre de lord, appliqué à
Montalt, était de pure convention. L'Angleterre ne prodigue pas ainsi
la seigneurie: seulement, tout million est noble pour les pauvres gens.
Montalt, d'ailleurs, n'y tenait point, et se vantait volontiers d'être
sorti du peuple.