--Dans quel manuel avez-vous appris cela? demandai-je au petit,--car il

était petit, fort et laid, mais d'une de ces laideurs singulières et

charmantes qui sont tout à coup sympathiques. Je l'examinais avec une

émotion qui arrivait à me faire trembler. Il avait de très-beaux yeux,

un peu divergents, et qui lui faisaient deux profils d'expression

différente, l'un bienveillant, l'autre railleur. Le nez, délicatement

découpé, était trop long et trop étroit, mais plein d'audace et de

finesse; le teint sombre, la bouche saine, garnie de fortes dents

bizarrement plantées, je ne sais quoi de caressant et de provoquant dans

le sourire, un mélange de disgrâce et de charme. Je sentis que je

l'aimais, et, si j'eus une terrible commotion de tout mon être, je ne

fus presque pas surpris quand il me répondit:

--Je n'étudie pas les manuels, je récite la leçon de M. le professeur

Obernay, mon maître. Le connaissez-vous par hasard, le père Obernay? Il

n'est pas plus sot qu'un autre, hein?

--Oui, oui, je le connais, c'est un bon maître! Et vous, êtes-vous un

bon élève, monsieur Paul de Valvèdre?

--Tiens! reprit-il sans que son visage montrât aucune surprise, voilà

que vous savez mon nom, vous? Comment donc est-ce que vous vous appelez?

--Oh! moi, vous ne me connaissez pas; mais comment êtes-vous ici tout

seul?

--Parce que je viens y passer six semaines pour étudier, pour voir

comment on s'y prend et comment les métaux se comportent dans les

expériences en grand. On ne peut pas se faire une idée de cela dans les

laboratoires. Mon professeur a dit: «Puisqu'il mord à cette chose-là, je

voudrais qu'il put voir fonctionner quelque grande usine spéciale.» Et

son fils Henri lui a répondu: «C'est bien simple. Je vais du côté où il

y en a, et je l'y conduirai. J'ai par là des amis qui lui montreront

tout avec de bonnes explications; et me voilà.»

--Et Henri est parti?... Il vous laisse avec moi?

--Avec vous! Ah! vous disiez que je ne vous connaissais pas! Vous êtes

Francis! Je vous cherchais, et j'étais presque sûr de vous avoir reconnu

tout de suite!

--Reconnu? Depuis...

--Oh! je ne me souvenais guère de vous; mais votre portrait est dans la

chambre d'Henri, et vous n'êtes pas bien différent!

--Ah! mon portrait est toujours chez vous?

--Toujours! Pourquoi est-ce qu'il n'y serait pas? Mais, à propos, j'ai

une lettre pour vous, je vais vous la donner.

La lettre était d'Henri.

«Je n'ai pas voulu te dire ce qui m'amenait. J'ai voulu t'en laisser la

surprise. Et puis tu m'aurais peut-être fait des observations. Il

t'aurait fallu peut-être une heure pour _te ravoir_ de cette émotion-là,

et je n'ai pas une heure à perdre. J'ai laissé ma femme sur le point de

me donner un quatrième enfant, et j'ai peur que son zèle ne devance mon

retour. Je ne te dis pas d'avoir soin de notre Paolino comme de la

prunelle de tes yeux. Tu l'aimeras, c'est un démon adorable. Dans six

semaines, jour pour jour, tu me le ramèneras à Blanville, près des bords

du Léman.»

J'embrassai Paul en frémissant et en pleurant. Il s'étonna de mon

trouble et me regarda avec son air chercheur et pénétrant. Je me remis

bien vite et l'emmenai chez moi, où son petit bagage avait été déposé

par Henri.

J'étais bien agité, mais, en somme, ivre de bonheur d'avoir à soigner et

à servir cet enfant, qui me rappelait sa mère comme une image confuse à

travers un rayon brisé. Par moments, c'était elle dans ses heures si

rares de gaieté confiante. D'autres fois, c'était elle encore dans sa

rêverie profonde; mais, dès que l'enfant ouvrait la bouche, c'était

autre chose: il avait, non pas rêvé, mais cherché et médité sur un fait.

Il était aussi positif qu'elle avait été romanesque, passionné comme

elle, mais pour l'étude, et ardent à la découverte.

Je le promenai partout. Je le présentai aux ouvriers comme un fils de

l'atelier, et sur l'heure il fut pris en grande tendresse par ces braves

gens. Je le fis manger avec moi. Je le fis coucher dans mon lit. C'était

mon enfant, mon maître, mon bien, ma consolation, mon pardon!

Mais il se passa deux jours avant que j'eusse la force de lui parler de

ses parents. Il n'avait presque rien oublié de sa mère. Il se rappelait

surtout avoir vu revenir un cercueil après un an d'absence. Il était

retourné tous les ans à Valvèdre depuis ce temps, avec son frère et sa

tante Juste; mais il n'y avait jamais revu son père.

--Mon papa n'aime plus cet endroit-là, disait-il; il n'y va plus du

tout.

--Et ton père..., lui dis-je avec une timidité pleine d'angoisse, il

sait que tu es avec moi?

--Mon père? Il est bien loin encore. Il a été voir l'Himalaya. Tu sais

où c'est? Mais il est en route pour revenir. Dans deux mois, nous le

reverrons. Ah! quel bonheur! Nous l'aimons tant! Est-ce que tu le

connais, toi, mon père?

--Oui! vous avez tous raison de l'aimer. Est-ce qu'il est absent

depuis...?

--Depuis dix-huit mois; cette fois-ci, c'est bien long! Les autres

années, il revenait toujours au printemps. Enfin voilà bientôt

l'automne! Mais, dis donc, Francis, si nous allions un peu _piocher_, au

lieu de bavarder si longtemps?

«Qu'as-tu fait? écrivais-je à Henri. Tu m'as confié cet enfant, que

j'adore déjà, et son père n'en sait rien! Et il nous blâmera peut-être,

toi de me l'avoir fait connaître, moi d'avoir accepté un si grand

bonheur. Il commandera peut-être à Paul d'oublier jusqu'à mon nom. Et,

dans six semaines, je me séparerai de mon trésor pour ne le revoir

jamais!... Avais-je besoin de cette nouvelle blessure?... Mais non,

Valvèdre pardonnera à notre imprudence; seulement, il souffrira de voir

que son fils a de l'affection pour moi. Et pourquoi le faire souffrir,

lui qui n'a rien à se reprocher!»

Peu de jours après, je recevais la réponse d'Henri.

«Ma femme vient de me donner une ravissante petite fille. Je suis le

plus heureux des pères. Ne t'inquiète pas de Valvèdre. Ne te souviens-tu

pas qu'aux plus tristes jours du passé, il m'écrivait: «Laissez-lui

»voir les enfants, s'il le désire. Avant tout, qu'il soit »sauvé, qu'il

fasse honneur à la mémoire de celle »qui a failli porter son nom!» Tu

vois bien que, sans oser le dire, tu avais besoin de cela, puisque tu es

si heureux d'avoir Paolino! Tu verras l'autre aussi. Tu nous verras

tous. Le temps est le grand guérisseur. Dieu l'a voulu ainsi, lui dont

l'oeuvre éternelle est d'effacer pour reconstruire.»

Les six semaines passèrent vite.--J'avais pris pour mon élève une

affection si vive, que j'étais disposé à tout pour ne pas me séparer de

lui irrévocablement. Je refusai le renouvellement de mon emploi,

j'acceptai les offres d'Obernay sans les connaître, à la seule condition

de pouvoir décider mon vieux père à venir se fixer près de moi. Ne

devant plus rien à personne, je n'étais pas en peine de l'établir

convenablement et de lui consacrer mes soins.

Blanville était un lieu admirable, avec une habitation simple, mais

vaste et riante. Les belles ondes du Léman venaient doucement mourir au

pied des grands chênes du parc. Quand nous approchâmes, Obernay arrivait

au-devant de nous dans une barque avec Edmond Valvèdre, grand, beau et

fort, ramant lui-même avec _maestria_. Les deux frères s'adoraient et

s'étreignirent avec une ardeur touchante. Obernay m'embrassa en toute

hâte et pressa le retour. Je vis bien qu'il me ménageait quelque

surprise et qu'il était impatient de me voir heureux; mais le héros de

la fête fit manquer le coup de théâtre qu'on me préparait. Plus

impatient que tous les autres, mon vieux père goutteux, courant et se

traînant moitié sur sa béquille, moitié sur le bras jeune et solide de

Rosa, vint à ma rencontre sur la grève.

--Oh! mon Dieu, mon Dieu, c'est trop de bonheur! m'écriai-je. Vous

trouver là, vous!

--C'est-à-dire m'y retrouver définitivement, répondit-il, car je ne m'en

vais plus d'ici, moi! On s'est arrangé comme je l'exigeais; je paye ma

petite pension, et je ne regrette pas tant qu'on le croirait mes

brouillards de Belgique. Je ne serai pas fâché de mourir en pleine

lumière au bord des flots bleus. Tout cela, tu comprends? c'est pour te

dire tout de suite que tu restes et que nous ne nous quittons plus!

Paule arriva aussi en courant avec Moserwald, à qui elle reprochait

d'être moins agile qu'une nourrice portant son poupon. Je vis du premier

coup d'oeil qu'on s'était intimement lié avec lui et qu'il en était

fier. L'excellent homme fut bien ému en me voyant. Il m'aimait toujours

et mieux que jamais, car il était forcé de m'estimer. Il était marié, il

avait épousé des millions israélites, une bonne femme vulgaire qu'il

aimait parce qu'elle était sa femme et qu'elle lui avait donné un

héritier. Il avait fini le roman de sa vie, disait-il, sur une page

trempée de larmes, et la page n'avait jamais séché.

Le père et la mère d'Obernay n'avaient presque pas vieilli; la sécurité

du bonheur domestique leur faisait un automne majestueux et pur. Ils

m'accueillirent comme autrefois. Connaissaient-ils mon histoire? Ils ne

me l'ont jamais laissé deviner.

Deux personnes l'ignoraient à coup sûr, Adélaïde et Rosa. Adélaïde était

toujours admirablement belle, et même plus belle encore à vingt-cinq ans

qu'à dix-huit; mais elle n'était plus, sans contestation, la plus belle

des Genevoises: Rosa pouvait, sinon l'emporter, du moins tenir la

balance en équilibre. Ni l'une ni l'autre n'était mariée; elles étaient

toujours les inséparables d'autrefois, toujours gaies, studieuses, se

taquinant et s'adorant.

Au milieu de l'affectueux accueil de tous, je m'inquiétais de celui qui

m'attendait de la part de mademoiselle Juste. Je savais qu'elle

demeurait à Blanville, et ne m'étonnais pas qu'elle ne vînt pas à ma

rencontre. Je demandai de ses nouvelles. Henri me répondit qu'elle était

un peu souffrante et qu'il me conduirait la saluer.

Elle me reçut gravement, mais sans antipathie, et, Henri nous ayant

laissés seuls, elle me parla du passé sans amertume.

--Nous avons beaucoup souffert, me dit-elle,--et, quand elle disait

_nous_, elle sous-entendait toujours son frère;--mais nous savons que

vous ne vous êtes ni épargné ni étourdi depuis ce temps-là. Nous savons

qu'il faut, je ne dis point oublier, cela n'est pas possible, mais

pardonner. Une grande force est nécessaire pour accepter le pardon, plus

grande que pour l'offrir, je sais cela aussi, moi qui ai de l'orgueil!

Donc, je vous estime beaucoup d'avoir le courage d'être ici. Restez-y.

Attendez mon frère. Affrontez le premier abord, quel qu'il soit, et,

s'il prononce ce mot terrible et sublime: _Je pardonne!_ courbez la tête

et acceptez.--Alors, seulement alors, vous serez absous à mes yeux... et

aux vôtres, mon cher monsieur Francis!

Valvèdre arriva huit jours après. Il vit ses enfants d'abord, puis sa

soeur aînée et Henri. Sans doute, celui-ci plaida ma cause; mais il ne

me convenait pas d'en attendre le jugement. Je le provoquai. Je me

présentai à Valvèdre avant peut-être qu'il eût pris une résolution à mon

égard. Je lui parlai avec effusion et loyauté, hardiment et humblement,

comme il me convenait de le faire.

Je mis à nu sous ses yeux tout mon coeur, toute ma vie, mes fautes et

mes mérites, mes défaillances et mes retours de force.

--Vous avez voulu que je fusse sauvé, lui dis-je; vous avez été si grand

et si vraiment supérieur à moi dans votre conduite, que j'ai fini par

comprendre le peu que j'étais. Comprendre cela, c'est déjà valoir mieux.

Je l'ai compris chaque jour davantage depuis sept ans que je me châtie

sans ménagement. Donc, si je suis sauvé, ce n'est pas à ma douleur et à

la bonté très-grande, il est vrai, des autres que je le dois; cette

bonté ne venait pas encore d'assez haut pour réduire un orgueil comme le

mien. Venant de vous, elle m'a dompté, et c'est à vous que je dois tout.

Éprouvez-moi, connaissez-moi tel que je suis aujourd'hui, et

permettez-moi d'être l'ami dévoué de Paul. Par lui, on m'a amené ici

malgré moi; on y a installé mon père, sans que j'en fusse averti; on

m'offre un emploi important et intéressant dans la partie que j'ai

étudiée et que je crois connaître. On m'a dit que Paul avait une

vocation déterminée pour les sciences auxquelles ce genre de travail se

rattache essentiellement, et que vous approuviez cette vocation. On m'a

dit encore que vous consentiriez peut-être à ce qu'il fît auprès de moi,

et sous ma direction, son premier apprentissage... Mais cela, on a eu de

la peine à me le faire croire! Ce que je sais, ce que je viens vous

dire, c'est que, si ma présence devait vous éloigner de Blanville, ou

seulement vous en faire franchir le seuil avec moins de plaisir, si le

bien qu'on veut me faire vous semblait trop près de ma faute, et que, me

jugeant indigne de me consacrer à votre enfant, vous désapprouviez la

confiance que m'accorde Obernay, je me retirerais aussitôt, sachant

très-bien que ma vie entière vous est subordonnée, et que vous avez sur

moi des droits auxquels je ne puis poser aucune limite.

Valvèdre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me

répondit enfin:

--Vous avez tout réparé, et vous avez tant expié, qu'on vous doit un

grand soulagement. Sachez que madame de Valvèdre était frappée à mort

avant de vous connaître. Obernay vient de me révéler ce que j'ignorais,

ce qu'il ignorait lui-même, et ce qu'un homme de la science, un homme

sérieux, lui a appris dernièrement. Vous ne l'avez donc pas tuée...

C'est peut-être moi! Peut-être aussi l'eussé-je fait vivre plus

longtemps, si elle ne se fût pas détachée de moi. Ce mystère de notre

action sur la destinée, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au

fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voilà. On vous aime, et

vous pouvez encore être heureux; il est de votre devoir de chercher à

l'être. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu

les abandonne; il veut que la vie soit une floraison et une

fructification. Mariez-vous. Je sais qu'Obernay, dans le secret de sa

pensée, vous destine une de ses soeurs; laquelle, je n'en sais rien, je

ne le lui ai pas demandé. Je sais que ces enfants n'ont aucune notion de

son projet. Cette famille-là est trop religieuse pour qu'il s'y commette

des imprudences ou seulement des légèretés. Henri, dans la crainte de

vous créer un trouble en cas de répulsion de la part de la jeune fille

ou de la vôtre, ne vous en parlera jamais; mais il espère que

l'affection viendra d'elle-même, et il sait que vous aurez cette fois

confiance en lui. Essayez donc de reprendre goût à la vie, il en est

temps; vous êtes dans votre meilleur âge pour fonder votre avenir. Vous

me consultez avec une déférence filiale, voilà mon conseil. Quant à

Paul, je vous le confie avec d'autant moins de mérite que je compte

rester au moins un an à Genève et que je pourrai voir si vous continuez

à faire bon ménage ensemble. J'irai souvent à Blanville. L'établissement

que vous allez faire valoir est bien près de là. Nous nous verrons, et,

si vous avez d'autres avis à me demander, je vous donnerai non pas ceux

d'un sage, mais ceux d'un ami.

Pendant trois mois, je ne fus occupé que de mon installation

industrielle. J'avais tout à créer, tout à diriger; c'était une besogne

énorme. Paul, toujours à mes côtés, toujours enjoué et attentif,

s'initiait à tous les détails de la pratique, charmant par sa présence

et son enjouement l'exercice terrible de mon activité. Quand je fus au

courant, le chef principal de l'entreprise, qui n'était autre que

Moserwald, m'assigna une jolie habitation et un traitement plus

qu'honorable.

Je revenais à la vie, à l'amitié, à l'épanouissement de l'âme. Chaque

jour éclaircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pesé sur moi,

chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J'en vins à

songer avec une émotion d'espérance et de terreur au projet d'Henri, que

m'avait révélé Valvèdre. Valvèdre lui-même y faisait souvent allusion,

et, un jour que, rêveur, je regardais de loin les deux soeurs marcher,

radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me

surprit, me frappa doucement sur l'épaule et me dit en souriant:

--Eh bien, laquelle?

--Jamais Adélaïde! lui répondis-je avec une spontanéité qui était

devenue l'habitude de mon coeur avec lui, tant il s'était emparé de ma

foi, de ma confiance et de mon respect filial.

--Et pourquoi jamais Adélaïde? Je veux savoir pourquoi! Allons, Francis,

dites!

--Ah! cela... je ne puis.

--Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l'a dit, _celle qui ne

souffre plus!_ Elle en était jalouse, et vous craignez que son fantôme

ne vienne pleurer et menacer à votre chevet! Rassurez-vous, ce sont là

des croyances impies. Les morts sont purs! Ils remplissent ailleurs une

mission nouvelle, et, s'ils se souviennent de nous, c'est pour bénir, et

pour demander à Dieu de réparer leurs erreurs et leurs méprises en nous

rendant heureux.

--Êtes-vous bien certain de cela? lui dis-je; est-ce là votre foi?

--Oui, inébranlable.

---Eh bien,... tenez! Adélaïde, cette splendeur d'intelligence et de

beauté, cette sérénité divine, cette modestie adorable... tout cela ne

s'abaissera jamais jusqu'à moi! Que suis-je auprès d'elle? Elle sait

toutes choses mieux que moi: la poésie, la musique, les langues, les

sciences naturelles,... peut-être la métallurgie, qui sait? Elle verrait

trop en moi son inférieur.

--Encore de l'orgueil! dit Valvèdre. Souffre-t-on de la supériorité de

ce qu'on aime?

--Mais... je ne l'aime pas, moi! je la vénère, je l'admire, mais je ne

puis l'aimer d'amour!...

--Pourquoi?

--Parce qu'elle en aime un autre.

--Un autre? vous croyez?...

Valvèdre resta pensif et comme plongé dans la solution d'un problème. Je

le regardai attentivement. Il avait quarante-sept ans, mais il eût pu en

cacher dix ou douze. Sa beauté mâle et douce, d'une expression si haute

et si sereine, était encore la seule qui pût fixer les regards d'une

femme de génie; mais son âme était-elle restée aussi jeune que son

visage? N'avait-il pas trop aimé, trop souffert?

--Pauvre Adélaïde! pensai-je, tu vieilliras peut-être seule comme Juste,

qui a été belle aussi, femme supérieure aussi, et qui, peut-être comme

toi, avait placé trop haut son rêve de bonheur!

Valvèdre marchait en silence auprès de moi. Il reprit la conversation où

nous l'avions laissée.

--Alors, dit-il, c'est Rosa qui vous plaît?

--C'est à elle seule que j'oserais songer, si j'espérais lui plaire.

--Eh bien, vous avez raison; Rosa vous ressemble davantage. Il y a

toujours un peu de fougue dans son caractère, et ce ne sera pas un

défaut à vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie,

non pas résignée, non pas dominée par des convictions aussi arrêtées et

aussi raisonnées que celles de sa soeur, mais persuadée et entraînée par

la tendresse qu'elle ressent et qu'elle inspire. Moins instruite, elle

l'est assez pour une femme qui a les goûts du ménage et les instincts de

la famille. Oui, Rosa est aussi un rare trésor, je vous l'ai déjà dit,

il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme

dans la chasteté de ces deux filles! mais il y a un grand moyen pour

être aimé, vous le savez: c'est d'aimer soi-même, d'aimer avec le coeur,

avec la foi, avec la conscience, avec tout son être, et vous n'avez pas

encore aimé ainsi, je le sais!

Il me quitta, et je me sentis vivifié et comme béni par ses paroles. Cet

homme tenait mon âme dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi

dire, que de son souffle bienfaisant. En même temps que chaque aperçu de

son lumineux esprit m'ouvrait les horizons du monde naturel et céleste,

chaque élan de son coeur généreux et pur fermait une plaie ou ranimait

une faculté du mien.

Je l'ouvris bientôt, ce coeur renouvelé, à mon cher Henri. Je lui dis

que j'aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais soupçonner à

celle-ci sans l'autorisation de sa famille.

--Allons donc! dit Obernay en m'embrassant, voilà ce que j'attendais! Eh

bien, la famille consent et désire. L'enfant t'aimera quand elle saura

que tu l'aimes. C'est ainsi chez nous, vois-tu! On ne se jette pas dans

les rêves romanesques, même quand on est disposé à se laisser

convaincre; on attend la certitude, et on ne pâlit ni ne maigrit en

attendant! Et pourtant on s'aime longtemps, toujours! Vois mon père et

ma mère, vois Paule et moi... Ah! que Valvèdre eût été heureux!...

--S'il eût épousé Adélaïde? Je me le suis dit cent fois!

--Tais-toi! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot

là-dessus...

Je m'étonnais, il m'imposa encore silence avec autorité.

J'y revins pourtant; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aimée

Rose, j'insistai. J'étais si heureux! J'aimais enfin, et je combattais

presque la passion, tant son frère aîné, l'amour, me paraissait plus

beau et plus vrai. Aussi, loin d'être porté à l'égoïsme du bonheur, je

sentais l'ardent besoin de voir heureux tous ceux que j'aimais, surtout

Valvèdre, celui à qui je devais tout, celui qui m'avait sauvé du

naufrage, celui qui, par moi blessé au coeur, m'avait tendu sa main

libératrice.

Obernay, vaincu par mon affection, me répondit enfin:

--Tu as cru deviner que, depuis longtemps, bien longtemps déjà, dix ans

peut-être, Valvèdre et Adélaïde s'aimaient d'un grand amour; tu ne t'es

peut-être pas trompé. Et moi aussi, j'ai eu cent fois, mille fois cette

pensée, qui, en de certains moments, devenait une presque certitude.

Valvèdre a présidé à l'éducation de mes soeurs autant qu'à celle de ses

propres enfants. Il les a vues naître; il a paru les aimer d'une égale

tendresse. Si Adélaïde a reçu de mon père l'éducation la plus brillante

et de ma mère l'exemple de toutes les vertus, c'est à Valvèdre qu'elle

doit le feu sacré, cette flamme intérieure qui brûle sans éclat, cachée

au fond du sanctuaire, gardée par une modestie un peu sauvage, le grain

de génie qui lui fait idéaliser et poétiser saintement les études les

plus arides. Elle n'est donc pas seulement son éleve reconnaissante,

elle est son fervent disciple; il est, lui, sa religion, son révélateur,

l'intermédiaire entre elle et Dieu. Cette foi date de l'enfance, et ne

périra qu'avec elle. Valvèdre ne peut pas l'ignorer; mais Valvèdre ne se

croit pas aimé autrement que comme un père, et, quoiqu'il ait été plus

d'une fois, dans ces derniers temps surtout, très-ému, plus que

paternellement ému en la regardant, il se juge trop âgé pour lui plaire.

Il a combattu sans relâche son inclination et l'a si vaillamment

refoulée, qu'on eût pu la croire vaincue...

--Ami, dis-je en interrompant Obernay, puisque nous avons entamé un

sujet aussi délicat, dis-moi tout... Déjà j'ai été allégé d'un remords

affreux en apprenant, grâce à tes investigations, que madame de Valvèdre

était mortellement atteinte avant de me connaître. Dis-moi

maintenant,--ce que je n'ai jamais osé chercher à savoir,--ce que

Moserwald croyait avoir deviné: dis-moi si Valvèdre avait encore de

l'amour pour sa femme quand je l'ai enlevée.

--Non, répondit Obernay; je sais que non, j'en suis certain.

--Il te l'a dit, je le sais, il t'a parlé d'elle avec le plus profond

détachement, il se croyait bien guéri; mais l'amour a des inconséquences

mystérieuses.

--La _passion_, oui; l'_amour_, non! La passion est illogique et

incompréhensible; c'est là son caractère, et je te dirai ici un mot de

Valvèdre: «La passion est un amour malade qui est devenu fou!»

--On pourrait tout aussi bien dire que l'amour est une passion qui se

porte bien.

Valvèdre · 第 20 / 21 段