d'Alida, je demeurai morne et comme frappé d'une religieuse terreur.
Nous devions nous tenir là, tout prêts à secourir au besoin. Moserwald
voulait écouter, comme avait fait Bianca, et je savais qu'on pouvait
entendre en approchant de la porte. Je le gardai d'autorité auprès de
moi à l'autre bout du salon. La voix de Valvèdre nous arrivait douce et
rassurante, mais sans qu'aucune parole distincte en pût confirmer pour
nous les inflexions. La sueur me coulait du front, tant j'avais de peine
à subir cette inaction, cette incertitude, cette soumission passive en
face de la crise suprême.
Tout à coup, la porte s'ouvrit doucement, et Valvèdre vint à nous. Il
salua Moserwald et lui demanda pardon de le laisser seul, en le priant
de ne pas s'éloigner; puis il s'adressa à moi pour me dire que madame de
Valvèdre désirait me voir. Il avait la politesse et la gravité d'un
homme qui fait les honneurs de sa propre maison au milieu d'un malheur
domestique.
Il rentra chez Alida avec moi, et, comme s'il m'eût présenté à elle:
--Voici votre ami, lui dit-il, l'ami dévoué à qui vous voulez témoigner
votre gratitude. Tout ce que vous m'avez dit de ses soins et de son
affection absolue justifie votre désir de lui serrer la main, et je ne
suis pas venu ici pour l'éloigner de vous dans un moment où toutes les
personnes qui vous sont attachées veulent et doivent vous le prouver.
C'est une consolation pour vos souffrances, et vous savez que je vous
apporte tout ce que mon coeur vous doit de tendresse et de sollicitude.
Ne craignez donc rien, et, si vous avez quelques ordres à donner qui
vous semblent devoir être mieux exécutés par d'autres que moi, je vais
me retirer.
--Non, non, répondit Alida en le retenant d'une main pendant qu'elle
s'attachait à moi de l'autre; ne me quittez pas encore!... Je voudrais
mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour sauver ma vie, vous qui
êtes venu pour sauver mon âme!
Puis, se soulevant sur nos bras et nous regardant tour à tour avec une
expression de terreur désespérée, elle ajouta:
--Vous êtes ainsi devant moi pour que je meure en paix; mais à peine
serai-je sous le suaire, que vous vous vous battrez!
--Non! répondis-je avec force, cela ne sera pas, je le jure!
--Je vous entends, monsieur, dit Valvèdre, et je connais vos intentions.
Vous m'offrirez votre vie, et vous ne la défendrez pas. Vous voyez bien,
ajouta-t-il en s'adressant à sa femme, que nous ne pouvons pas nous
battre. Rassurez-vous, _ma fille_, je ne ferai jamais rien de lâche. Je
vous ai donné ma parole, ici, tout à l'heure, de ne pas me venger de
celui qui s'est dévoué à vous corps et âme dans ces amères épreuves, et
je n'ai pas deux paroles.
--Je suis tranquille, répondit Alida en portant à ses lèvres la main de
son mari. Oh! mon Dieu! vous m'avez donc pardonné!... Il n'y a que mes
enfants... mes enfants que j'ai négligés..., abandonnés..., mal aimés
pendant que j'étais avec eux..., et qui ne recevront pas mon dernier
baiser... Chers enfants! pauvre Paul! Ah! Valvèdre, n'est-ce pas que
c'est une grande expiation et qu'à cause de cela tout me sera pardonné?
Si vous saviez comme je les ai adorés, pleurés! comme mon pauvre coeur
inconséquent s'est déchiré dans l'absence! comme j'ai compris que le
sacrifice était au-dessus de mes forces, et comme Paul, celui qui me
rendait triste, qui me faisait peur, que je n'osais pas embrasser, m'est
apparu beau et bon et à jamais regrettable dans mes heures d'agonie! Il
le sait, lui, Francis, que je ne faisais plus de différence entre eux,
et que j'aurais été une bonne mère, si... Mais je ne les reverrai
pas!... Il faut rester ici sous cette terre étrangère, sous ce cruel
soleil qui devait me guérir, et qui rit toujours pendant qu'on meurt!...
--Ma chère fille, reprit Valvèdre, vous m'avez promis de ne penser à la
mort que comme à une chose dont l'accomplissement est aussi éventuel
pour vous que pour nous tous. L'heure de ce passage est toujours
inconnue, et celui qui croit la sentir arriver peut en être plus éloigné
que celui qui n'y songe point. La mort est partout et toujours, comme la
vie. Elles se donnent la main et travaillent ensemble pour les desseins
de Dieu. Vous aviez l'air de me croire tout à l'heure, quand je vous
disais que tout est bien, par la raison que tout renaît et recommence.
Ne me croyez-vous plus? La vie est une aspiration à monter, et cet
éternel effort vers l'état le meilleur, le plus épuré et le plus divin,
conduit toujours à un jour de sommeil qu'on appelle mort, et qui est une
régénération en Dieu.
--Oui, j'ai compris, répondit Alida... Oui, j'ai aperçu Dieu et
l'éternité à travers tes paroles mystérieuses!... Ah! Francis, si vous
l'aviez entendu tout à l'heure, et si je l'avais écouté plus tôt,
moi!... Quel calme il a fait descendre, quelle confiance il sait donner!
_Confiance_, oui, voilà ce qu'il disait,_ avoir foi_ dans sa propre
confiance!_... Dieu est le grand asile, rien ne peut être danger, après
la vie, pour l'âme qui se fie et s'abandonne; rien ne peut être
châtiment et dégradation pour celle qui comprend le bien et se désabuse
du mal!... Oui, je suis tranquille!... Valvèdre, tu m'as guérie!
Elle ne parla plus, elle s'assoupit. Une molle sueur, de plus en plus
froide, mouilla ses mains et son visage. Elle vécut ainsi, sans voix et
presque sans souffle, jusqu'au lendemain. Un pâle et triste sourire
effleurait ses lèvres quand nous lui parlions. Tendre et brisée, elle
essayait de nous faire comprendre qu'elle était heureuse de nous voir.
Elle appela Moserwald du regard, et du regard lui désigna sa main pour
qu'il la pressât dans la sienne.
Le soleil se levait magnifique sur la mer. Valvèdre ouvrit les rideaux
et le montra à sa femme. Elle sourit encore, comme pour lui dire que
cela était beau.
--Vous vous trouvez bien, n'est-ce pas? lui dit-il.
Elle fit signe que oui.
--Tranquille, guérie?
Oui encore, avec la tête.
--Heureuse, soulagée? Vous respirez bien?
Elle souleva sa poitrine sans effort, comme allégée délicieusement du
poids de l'agonie.
C'était le dernier soupir. Valvèdre, qui l'avait senti approcher, et
qui, par son air de conviction et de joie, en avait écarté la terrible
prévision, déposa un long baiser sur le front, puis sur la main droite
de la morte. Il reprit à son doigt l'anneau nuptial qu'elle avait cessé
longtemps de porter, mais qu'elle avait remis la veille; puis il sortit,
il tira derrière lui les verrous du salon, et nous cacha le spectacle de
sa douleur.
Je ne le revis plus. Il parla avec Moserwald, qui se chargea de remplir
ses intentions. Il le priait de faire embaumer et transporter le corps
de sa femme à Valvèdre. Il me demandait pardon de ne pas me dire adieu.
Il s'éloigna aussitôt, sans qu'on pût savoir quelle route de terre ou de
mer il avait prise. Sans doute, il alla demander aux grands spectacles
de la nature la force de supporter le coup qui venait de déchirer son
coeur.
J'eus l'atroce courage d'aider Moserwald à remplir la tâche funèbre qui
nous était imposée: cruelle amertume infligée par une âme forte à une
âme brisée! Valvèdre me laissait le cadavre de sa femme après m'avoir
repris son coeur et sa foi au dernier moment.
J'accompagnai le dépôt sacré jusqu'à Valvèdre. Je voulus revoir cette
maison vide à jamais pour moi, ce jardin toujours riant et magnifique
devant le silence de la mort, ces ombrages solennels et ce lac argenté
qui me rappelaient des pensées si ardentes et des rêves si funestes. Je
revis tout cela la nuit, ne voulant être remarqué de personne, sentant
que je n'avais pas le droit de m'agenouiller sur la tombe de celle que
je n'avais pu sauver.
Je pris là congé de Moserwald, qui voulait me garder avec lui, me faire
voyager, me distraire, m'enrichir, me marier, que sais-je?
Je n'avais plus le coeur à rien, mais j'avais une dette d'honneur à
payer. Je devais plus de vingt mille francs que je n'avais pas, et c'est
à Moserwald précisément que je les devais. Je me gardai bien de lui en
parler; il se fût réellement offensé de ma préoccupation, ou il m'eût
trouvé les moyens de m'acquitter en se trichant lui-même. Je devais
songer à gagner par mon travail cette somme, minime pour lui, mais
immense pour moi qui n'avais pas d'état, et lourde sur ma conscience,
sur ma fierté, comme une montagne.
J'étais tellement écrasé moralement, que je n'entrevoyais aucun travail
d'imagination dont je fusse capable. Je sentais, d'ailleurs, qu'il
fallait, pour me réhabiliter, une vie rude, cachée, austère; les
rivalités comme les hasards de la vie littéraire n'étaient plus des
émotions en rapport avec la pesanteur de mon chagrin. J'avais commis une
faute immense en jetant dans le désespoir et dans la mort une pauvre
créature faible et romanesque, que j'étais trop romanesque et trop
faible moi-même pour savoir guérir. Je lui avais fait briser les liens
de la famille, qu'elle ne respectait pas assez, il est vrai, mais
auxquels, sans moi, elle ne se serait peut-être jamais ouvertement
soustraite. Je l'avais aimée beaucoup, il est vrai, durant son martyre,
et je ne m'étais pas volontairement trouvé au-dessous de la terrible
épreuve; mais je ne pouvais pas oublier que, le jour où je l'avais
enlevée, j'avais obéi à l'orgueil et à la vengeance plus qu'à l'amour.
Ce retour sur moi-même consternait mon âme. Je n'étais plus orgueilleux,
hélas! mais de quel prix j'avais payé ma guérison!
Avant de quitter le voisinage de Valvèdre, j'écrivis à Obernay. Je lui
ouvris les replis les plus cachés de ma douleur et de mon repentir. Je
lui racontai tous les détails de cette cruelle histoire. Je m'accusai
sans me ménager. Je lui fis part de mes projets d'expiation. Je voulais
reconquérir, un jour, son amitié perdue.
Je mis trente heures à écrire cette lettre; les larmes m'étouffaient à
chaque instant. Moserwald, me croyant parti, avait repris la route de
Genève.
Quand j'eus réussi à compléter et mon récit et ma pensée, je sortis pour
prendre l'air, et insensiblement, machinalement, mes pas me portèrent
vers le rocher où, l'année précédente, j'avais déjeuné avec Alida,
active, résolue, levée avec le jour, et arrivée là sur un cheval fier et
bondissant. Je voulus savourer l'horreur de ma souffrance. Je me
retournai pour regarder encore la villa. J'avais marché deux heures par
un chemin rapide et fatigant; mais, en réalité, j'étais encore si près
de Valvèdre que je distinguais les moindres détails. Que je m'étais
senti fier et heureux à cette place! quel avenir d'amour et de gloire
j'y avais rêvé!
--Ah! misérable poëte, pensai-je, tu ne chanteras plus ni la joie, ni
l'amour, ni la douleur! tu n'auras pas de rimes pour cette catastrophe
de ta vie! Non, Dieu merci, tu n'es pas encore desséché à ce point. La
honte tuera ta pauvre muse: elle a perdu le droit de vivre!
Un son lointain de cloches me fit tressaillir: c'était le glas des
funérailles. Je montai sur la pointe la plus avancée du rocher, et je
distinguai, spectacle navrant, une ligne noire qui se dirigeait vers le
château. C'étaient les derniers honneurs rendus par les villageois des
environs à la pauvre Alida; on la descendait dans la tombe, sous les
ombrages de son parc. Quelques voitures annonçaient la présence des amis
qui plaignaient son sort sans le connaître, car notre secret avait été
scrupuleusement gardé. On la croyait morte dans un couvent d'Italie.
J'essayai pendant quelques instants de douter de ce que je voyais et
entendais. Le chant des prêtres, les sanglots des serviteurs et même, il
me sembla, des cris d'enfants montaient jusqu'à moi. Était-ce une
illusion? Elle était horrible, et je ne pouvais m'y soustraire. Cela
dura deux heures! Chaque coup de cette cloche tombait sur ma poitrine et
la brisait. A la fin, j'étais insensible, j'étais évanoui. Je venais de
sentir Alida mourir une seconde fois.
Je ne revins à moi qu'aux approches de la nuit. Je me traînai à la
Rocca, où mes vieux hôtes n'étaient plus qu'un. La femme était morte. Le
mari m'ouvrit ma chambre sans s'occuper autrement de moi. Il revenait de
l'enterrement de _la dame_, et, veuf depuis quelques semaines, il avait
senti se rouvrir devant ces funérailles la blessure de son propre coeur.
Il était anéanti.
Je délirai toute la nuit. Au matin, ne sachant où j'étais, j'essayai de
me lever. Je crus avoir une nouvelle vision après toutes celles qui
venaient de m'assiéger. Obernay était assis près de la table d'où je lui
avais écrit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie
témoignait d'une profonde pitié.
Il se retourna, vint à moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit
appeler un médecin, et me soigna pendant plusieurs jours avec une bonté
extrême. Je fus très-mal, sans avoir conscience de rien. J'étais épuisé
par une année d'agitations dévorantes et par les atroces douleurs des
derniers mois, douleurs sans épanchement, sans relâche et sans espoir.
Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de
comprendre, Obernay m'apprit que, prévenu par une lettre de Valvèdre, il
était venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida
assister aux funérailles. Toute la famille était repartie; lui seul
était resté, devinant que je devais être là, me cherchant partout, et me
découvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves.
--J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je
peux l'être après ce qui s'est passé. Il faut persévérer et reconquérir,
non pas mon amitié, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de
toi-même. Tiens, voilà de quoi t'encourager.
Il me montra un fragment de lettre de Valvèdre.
«Aie l'oeil sur ce jeune homme, disait-il; sache ce qu'il devient, et
méfie-toi du premier désespoir. Lui aussi a reçu la foudre! Il l'avait
attirée sur sa tête; mais, anéanti comme le voilà, il a droit à ta
sollicitude. Il est le plus malheureux de tous, ne l'oublie pas, car il
ne se fait plus d'illusions sur l'oeuvre maudite qu'il a accomplie!
»Aux grandes fautes les grands secours avant tout, mon cher enfant! Ton
jeune ami n'est pas un être lâche ni pervers, tant s'en faut, et je n'ai
pas à rougir pour _elle_ du dernier choix qu'elle avait fait. Je suis
certain qu'il l'eût épousée si j'eusse consenti au divorce, et j'y eusse
consenti si elle eût longtemps insisté. Il faut donc remettre ce jeune
homme dans le droit chemin. Nous devons cela à la mémoire de celle qui
voulait, qui eût pu porter son nom.
»S'il demandait, un jour, à voir les enfants, ne t'y oppose pas. Il
sentira profondément devant les orphelins son devoir d'homme et
l'aiguillon salutaire du remords.
»Enfin, sauve-le; que je ne le revoie jamais, mais qu'il soit sauvé!
Moi, je le suis depuis longtemps, et ce n'est pas de moi, de mon plus ou
de mon moins de tristesse que tu dois t'occuper. S'oublier soi-même,
voilà la grande question quand on n'est pas plus fort que son mal!»
X
Sept ans me séparaient déjà de cette terrible époque de ma vie quand je
revis Obernay. J'étais dans l'industrie. Employé par une compagnie, je
surveillais d'importants travaux métallurgiques. J'avais appris mon état
en commençant par le plus dur, l'état manuel. Henri me trouva près de
Lyon, au milieu des ouvriers, noirci, comme eux, par les émanations de
l'antre du travail. Il eut quelque peine à me reconnaître; mais je
sentis à son étreinte que son coeur d'autrefois m'était rendu. Lui
n'était pas changé. Il avait toujours ses fortes épaules, sa ceinture
dégagée, son teint frais et son oeil limpide.
--Mon ami, me dit-il quand nous fûmes seuls, tu sauras que c'est le
hasard d'une excursion qui m'amène vers toi. Je voyage en famille depuis
un mois, et maintenant je retourne à Genève; mais, sans la circonstance
du voyage, je t'aurais rejoint, n'importe où, un peu plus tard, à
l'automne. Je savais que tu étais au bout de ton expiation, et il me
tardait de t'embrasser. J'ai reçu ta dernière lettre, qui m'a fait grand
bien; mais je n'avais pas besoin de cela pour savoir tout ce qui te
concerne. Je ne t'ai pas perdu de vue depuis sept ans. Tu n'as voulu
recevoir de moi aucun service de fait; tu m'as demandé seulement de
t'écrire quelquefois avec amitié, sans te parler du passé. J'ai cru
d'abord que c'était encore de l'orgueil, que tu ne voulais même pas
d'assistance morale, craignant surtout de vivre sous l'influence
indirecte, sous la protection cachée de Valvèdre. A présent, je te rends
pleine justice. Tu as et tu auras toujours beaucoup d'orgueil, mais ton
caractère s'est élevé à la hauteur de la fierté, et je ne me permettrai
plus jamais d'en sourire. Ni moi ni personne ne te traitera plus
d'enfant. Sois tranquille, tu as su faire respecter tes malheurs.
--Mon cher Henri, tu exagères! lui répondis-je. J'ai fait bien
strictement mon devoir. J'ai obéi à ma nature, peut-être un peu ingrate,
en me dérobant à la pitié. J'ai voulu me punir tout seul et de mes
propres mains en m'assujettissant à des études qui m'étaient
antipathiques, à des travaux où l'imagination me semblait condamnée à
s'éteindre. J'ai été plus heureux que je ne le méritais, car
l'acquisition d'un savoir quelconque porte avec elle sa récompense, et,
au lieu de s'abrutir dans l'étude où l'on se sent le plus revêche, on
s'y assouplit, on s'y transforme, et la passion, qui ne meurt jamais en
nous, se porte vers les objets de nos recherches. Je comprends à présent
pourquoi certaines personnes--et pourquoi ne nommerais-je pas M. de
Valvèdre?--ont pu ne pas devenir matérialistes en étudiant les secrets
de la matière. Et puis je me suis rappelé souvent ce que souvent tu me
disais autrefois. Tu me trouvais trop ardent pour être un écrivain
littéraire; tu me disais que je ferais de la poésie folle, de l'histoire
fantastique ou de la critique emportée, partiale, nuisible par
conséquent. Oh! je n'ai rien oublié, tu vois. Tu disais que les
organisations très-vivaces ont souvent en elles une fatalité qui les
entraine à l'exubérance, et qui hâte ainsi leur destruction prématurée;
qu'un bon conseil à suivre serait celui qui me détournerait de ma propre
excitation pour me jeter dans une sphère d'occupations sérieuses et
calmantes; que les artistes meurent souvent ou s'étiolent par l'effet
des émotions exclusivement cherchées et développées; que les spectacles,
les drames, les opéras, les poëmes et les romans étaient, pour les
sensibilités trop aiguisées, comme une huile sur l'incendie; enfin que,
pour être un artiste ou un poëte durable et sain, il fallait souvent
retremper la logique, la raison et la volonté dans des études d'un ordre
sévère, même s'astreindre aux commencements arides des choses. J'ai
suivi ton conseil sans m'apercevoir que je le suivais, et, quand j'ai
commencé à en recueillir le fruit, j'ai trouvé que tu ne m'avais pas
assez dit combien ces études sont belles et attrayantes. Elles le sont
tellement, mon ami, que j'ai pris les arts d'imagination en pitié
pendant quelque temps... ferveur de novice que tu m'aurais pardonnée;
mais, aujourd'hui, tout en jouissant en artiste des rayons que la
science projette sur moi, je sens que je ne me détacherai plus d'une
branche de connaissances qui m'a rendu la faculté de raisonner et de
réfléchir: bienfait inappréciable, qui m'a préservé également de l'abus
et du dégoût de la vie! A présent, mon ami, tu sais que j'approche du
terme de ma captivité...
--Oui, reprit-il, je sais qu'avec des appointements qui ont été
longtemps bien minimes, tu as réussi à t'acquitter peu à peu avec
Moserwald, lequel déclare avec raison que c'est un tour de force, et que
tu as dû t'imposer, pendant les premières années surtout, les plus dures
privations. Je sais que tu as perdu ta mère, que tu as tout quitté pour
elle, que tu l'as soignée avec un dévouement sans égal, et que, voyant
ton père très-âgé, très-usé et très-pauvre, tu t'es senti bien heureux
de pouvoir doubler pour lui, par un placement en viager, à son insu, la
petite somme qu'il te réservait, et qu'il t'avait confiée pour la faire
valoir. Je sais aussi que tu as eu des moeurs austères, et que tu as su
te faire apprécier pour ton savoir, ton intelligence et ton activité au
point de pouvoir prétendre maintenant à une très-honorable et
très-heureuse existence. Enfin, mon ami, en approchant d'ici, j'ai su et
j'ai vu que tu étais aimé à l'adoration par les ouvriers que tu
diriges,... qu'on te craignait un peu,... il n'y a pas de mal à cela,
mais que tu étais un ami et un frère pour ceux qui souffrent. Le pays
est en ce moment plein de louanges sur une action récente...
--Louanges exagérées; j'ai eu le bonheur d'arracher à la mort une pauvre
famille.
--Au péril de ta vie, péril des plus imminents! On t'a cru perdu.
--Aurais-tu hésité à ma place?
--Je ne crois pas! Aussi je ne te fais pas de compliments; je constate
que tu suis sans défaillance la ligne de tes devoirs. Allons, c'est
bien; embrasse-moi, on m'attend.
--Quoi! je ne verrai pas ta femme et tes enfants, que je ne connais pas?
--Ma femme et mes enfants ne sont pas là. Les marmots ne quittent pas si
longtemps l'école du grand-père, et leur mère ne les quitte pas d'une
heure.
--Tu me disais être en famille.
--C'était une manière de dire. Des parents, des amis... Mais je ne te
fais pas de longs adieux. Je reconduis mon monde à Genève, et, dans six
semaines, je reviens te chercher.
--Me chercher?
--Oui. Tu seras libre?
--Libre? Mais non, je ne le serai jamais.
--Tu ne seras jamais libre de ne rien faire; mais tu seras libre de
travailler où tu voudras. Ton engagement avec ta compagnie finit à cette
époque; je viendrai alors te soumettre un projet qui te sourira
peut-être, et qui, en te créant de grandes occupations selon tes goûts
actuels, te rapprochera de moi et de ma famille.
--Me rapprocher de vous autres? Ah! mon ami, vous êtes trop heureux pour
moi! Je n'ai jamais envisagé la possibilité de ce rapprochement qui me
rappellerait à toute heure un passé affreux pour moi; cette ville, cette
maison!...
--Tu n'habiteras pas la ville, et cette maison, tu ne la reverras plus.
Nous l'avons vendue, elle est démolie. Mes vieux parents ont regretté
leurs habitudes, mais ils ne regrettent plus rien aujourd'hui. Ils
demeurent chez moi, en pleine campagne, dans un site magnifique, au bord
du Léman. Nous ne sommes plus entassés dans un local devenu trop étroit
pour l'augmentation de la famille. Mon père ne s'occupe plus que de nos
enfants et de quelques élèves de choix qui viennent pieusement chercher
ses leçons. Moi, je lui ai succédé dans sa chaire. Tu vois en moi un
grave professeur ès sciences que la botanique ne possède plus
exclusivement. Allons, allons, tu as assez vécu seul! Il faut quitter la
Thébaïde; tu manques à mon bonheur complet, je t'en avertis.
--Tout cela est fait pour me tenter, mon ami; mais tu oublies que j'ai
un vieux père infirme, qui vit encore plus seul et plus triste que moi.
Tout l'effort de ma liberté reconquise doit tendre à me rapprocher de
lui.
--Je n'oublie rien, mais je dis que tout peut s'arranger. Ne m'ôte pas
l'espérance et laisse-moi faire.
Il me quitta en m'embrassant avec tant d'effusion, que la source des
douces larmes, depuis longtemps tarie, se rouvrit en moi. Je retournai
au travail, et, quelques heures après, je vis, dans un de mes ateliers,
un jeune garçon, un enfant de quatorze ou quinze ans, de mine résolue et
intelligente, qui avait l'air de chercher quelqu'un, et dont je
m'approchai pour savoir ce qu'il voulait.
--Rien, me répondit-il avec assurance; je regarde.
--Mais savez-vous, mon beau petit bourgeois, lui dit en raillant un
vieil ouvrier, qu'il n'est pas permis de regarder comme ça ce qu'on ne
comprend pas?
--Et, si je comprends, reprit l'enfant, qu'avez-vous à dire?
--Et qu'est-ce que vous comprenez? lui demandai-je en souriant de son
aplomb. Racontez-nous cela.
Il me répondit par une démonstration chimico-physico-métallurgique si
bien récitée et si bien rédigée, que le vieil ouvrier laissa tomber ses
bras contre son corps et resta comme une statue.