De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce récit tout personnel

de ma vie intime. Je m'occupai de l'établissement de ma compagne dans

une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local

des plus humbles, comme j'avais fait à Paris, pour ôter tout prétexte à

la malignité du voisinage. Je fus bientôt rassuré. La toux disparut;

mais, peu après, je fus alarmé de nouveau. Alida n'était pas phthisique,

elle était épuisée par une surexcitation d'esprit sans relâche. Le

médecin français que je consultai n'avait pas d'opinion arrêtée sur son

compte. Tous les organes de la vie étaient tour à tour menacés, tour à

tour guéris, et tour à tour envahis de nouveau par une débilitation

subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand rôle, que la science

pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de

certains jours, elle se croyait et se sentait guérie. Le lendemain, elle

retombait accablée d'un mal vague et profond qui me désespérait.

La cause! elle était dans les profondeurs de l'âme. Cette âme-là ne

pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui était sujet

d'appréhension funeste ou d'espérance insensée. Le moindre souffle du

vent la faisait tressaillir, et, si je n'étais pas auprès d'elle à ce

moment-là, elle croyait avoir entendu mes cris, le suprême appel de mon

agonie. Elle haïssait la campagne, elle s'y était toujours déplu. Sous

le ciel imposant de l'Afrique, en présence d'une nature peu soumise

encore à la civilisation européenne, tout lui semblait sauvage et

terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui, à cette époque, se

faisait encore entendre autour des lieux habités, la faisait trembler

comme une pauvre feuille, et aucune condition de sécurité ne pouvait lui

procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres

dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants

venant la voir, et elle s'élançait ravie, folle, bientôt désespérée en

regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte.

Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se

déplaisait à ***, je la ramenai à Alger, au risque de n'y pouvoir garder

l'incognito. A Alger, elle fut écrasée par le climat. Le printemps, déjà

un été dans ces régions chaudes, nous chassa vers la Sicile, où, près de

la mer, à mi-côte des montagnes, j'espérais trouver pour elle un air

tiède et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveauté

des choses, et bientôt je la vis dépérir encore plus rapidement.

--Tiens, me dit-elle, dans un accès d'abattement invincible, je vois

bien que je me meurs!

Et, mettant ses mains pâles et amaigries sur ma bouche:

--Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaieté te coûte, et

que, la nuit, seul avec la certitude inévitable, tu pleures ton rire!

Pauvre cher enfant, je suis un fléau dans ta vie et un fardeau pour

moi-même. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien

vite.

--Ce n'est pas la maladie, lui répondis-je navré de sa clairvoyance,

c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voilà pourquoi je ris de tes

maux physiques prétendus incurables, tandis que je pleure de tes

souffrances morales. Pauvre chère âme, que puis-je donc faire pour toi?

--Une seule et dernière chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes

enfants avant de mourir.

--Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'écriai-je.

Et je feignis de tout préparer pour le départ; mais, au milieu de ces

préparatifs, je tombais brisé de découragement. Avait-elle la force de

retourner à Genève? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur

s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais écrit à Moserwald

de m'en prêter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi.

Il n'avait pas répondu: était-il malade ou absent? était-il mort ou

ruiné? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource suprême nous

manquait?

J'avais fait d'héroïques efforts pour travailler, mais je n'avais pu

rien continuer, rien compléter. Alida, malade d'esprit autant que de

corps, ne me laissait pas un moment de calme. Elle ne pouvait supporter

la solitude. Elle me poussait au travail; mais, quand j'étais sorti de

sa chambre, elle divaguait, et Bianca venait me chercher bien vite.

J'avais essayé de travailler auprès d'elle, c'était tout aussi

impossible. J'avais toujours les yeux sur les siens, tremblant quand je

les voyais briller de fièvre ou se fixer, éteints, comme si la mort

l'eût déjà saisie. D'ailleurs, j'avais bien reconnu une terrible vérité:

c'est que ma plume, au point de vue lucratif, était pour le moment, pour

toujours peut-être, improductive. Elle eût pu me nourrir très-humblement

si j'eusse été seul; mais il me fallait trois mille francs par mois...

Moserwald n'avait rien exagéré.

Après avoir épuisé tous les mensonges imaginables pour faire prendre

patience à ma malheureuse amie, il me fallut lui avouer que j'attendais

une lettre de crédit de Moserwald pour être à même de la conduire en

France. Je lui cachai que j'attendais cette lettre depuis si longtemps

déjà, que je n'osais plus l'espérer. Je m'étais décidé à l'horrible

humiliation d'écrire ma détresse à Obernay. Lui aussi était-il absent?

Mais sans doute il allait répondre. Le temps de l'espoir n'était pas

épuisé de ce côté-là. Dans le doute, je surmontai la douleur de demander

à mes parents un sacrifice: quelques jours de patience, et une réponse

quelconque allait arriver. Je suppliai Alida de ne prendre aucune

inquiétude.

Elle eut, ce jour-là, son dernier courage. Elle sourit de ce sourire

déchirant que je ne comprenais que trop. Elle me dit qu'elle était

tranquille et qu'elle était, d'ailleurs, résignée à accepter les dons de

son mari comme un prêt que je serais certainement à même de lui faire

rembourser plus tard. Elle ménageait ainsi ma fierté; elle m'embrassa et

s'endormit ou feignit de s'endormir.

Je me retirai dans la chambre voisine. Depuis que je la voyais

s'éteindre, je ne quittais plus la maison qu'elle habitait. Au bout

d'une heure, je l'entendis qui causait avec Bianca. Cette fille, peu

scrupuleuse sur le chapitre de l'amour, mais d'un dévouement admirable

pour sa maîtresse, qui la maltraitait et la gâtait tour à tour,

s'efforçait en ce moment de la consoler et de lui persuader qu'elle

reverrait bientôt ses enfants.

--Non, va! je ne les reverrai plus, répondit la pauvre malade: c'est là

le châtiment le plus cruel que Dieu pût m'infliger, et je sens que je le

mérite.

--Prenez garde, madame, dit Bianca, votre découragement fait tant de mal

à ce pauvre jeune homme!

--Il est donc là?

--Mais je crois que oui, dit Bianca en s'approchant du seuil de l'autre

chambre.

Je m'étais jeté par hasard sur un fauteuil à dossier fort élevé. Bianca,

ne me voyant pas, crut que j'étais sorti, et retourna auprès de sa

maîtresse en lui disant que j'allais certainement rentrer, et qu'il

fallait être calme.

--Eh bien, quand tu l'entendras rentrer, dit Alida, tu me feras signe,

et je feindrai de dormir. Il se console et se rassure encore un peu

quand il s'imagine que j'ai dormi. Laisse-moi te parler, Bianchina; cela

me soulage, nous sommes si peu seules! Ah! ma pauvre enfant, toi-même,

tu ne sais pas ce que je souffre et quels remords me tuent! Depuis que

j'ai tout quitté pour ce bon Francis, mes yeux se sont ouverts, et je

suis devenue une autre femme. J'ai commencé à croire en Dieu et à

prendre peur; j'ai senti qu'il allait me punir et qu'il ne me

permettrait pas de vivre dans le mal.

Bianca l'interrompit.

--Vous ne faites point de mal, dit-elle; je n'ai jamais vu de femme

aussi vertueuse que vous! Et vous auriez tous les droits possibles

pourtant, avec un mari si égoïste et si indifférent!...

--Tais-toi, tais-toi! reprit Alida avec une force fébrile; tu ne le

connais pas! tu n'es que depuis trois ans à mon service, tu ne l'as vu

que longtemps déjà après ma première infidélité de coeur et quand il ne

m'aimait plus. Je l'avais bien mérité!... Mais, jusqu'à ces derniers

temps, j'ai cru qu'il ne savait rien, qu'il n'avait rien daigné savoir,

et que, ne pouvant pas me juger indigne de lui, son coeur s'était retiré

de moi par lassitude. Je lui en voulais donc, et, sans songer à mes

torts, je m'irritais des siens. Mes torts! je n'y croyais pas; je disais

comme toi: «Je suis si vertueuse au fond! et j'ai un mari si

indifférent!» Sa douceur, sa politesse, sa libéralité, ses égards, je

les attribuais à un autre motif que la générosité. Ah! pourquoi ne

parlait-il pas? Un jour enfin... Tiens, c'est aujourd'hui le même jour

de l'année!... il y a un an... Je l'ai entendu parler de moi et je n'ai

pas compris, j'étais folle! Au lieu d'aller me jeter à ses pieds, je me

suis jetée dans les bras d'un autre, et j'ai cru faire une grande chose.

Ah! illusion, illusion! dans quels malheurs tu m'as précipitée!

--Mon Dieu, reprit Bianca, vous regrettez donc votre mari à présent?

Vous n'aimez donc pas ce pauvre M. Francis?

--Je ne peux pas regretter mon mari, dont je n'ai plus l'amour, et

j'aime Francis de toute mon âme, c'est-à-dire de tout ce qui m'est resté

de ma pauvre âme!... Mais, vois-tu, Bianca, toi qui es femme, tu dois

bien comprendre cela: on n'aime réellement qu'une fois! Tout ce qu'on

rêve ensuite, c'est l'équivalent d'un passé qui ne revient jamais. On

dit, on croit qu'on aime davantage, on voudrait tant se le persuader! On

ne ment pas, mais on sent que le coeur contredit la volonté. Ah! si tu

avais connu Valvèdre quand il m'aimait! Quelle vérité, quelle grandeur,

quel génie dans l'amour! Mais tu n'aurais pas compris, pauvre petite,

puisque je n'ai pas compris moi-même! Tout cela s'est éclairci pour moi

à distance, quand j'ai pu comparer, quand j'ai rencontré ces beaux

diseurs qui ne disent rien, ces coeurs enflammés qui ne sentent rien...

--Comment! Francis lui-même?...

--Francis, c'est autre chose: c'est un poëte, un vrai poëte peut-être,

un artiste à coup sûr. La raison lui manque, mais non le coeur ni

l'intelligence. Il a même quelque chose de Valvèdre, il a le sentiment

du devoir. Il y a manqué en m'enlevant au mien; il n'a pas les principes

de Valvèdre, mais il a de lui les grands instincts, les sublimes

dévouements. Cependant, Bianchina, il a beau faire, il ne m'aime pas,

lui, il ne peut pas m'aimer! Du moins, il ne m'aime pas comme il pourra

aimer un jour. Il avait rêvé une autre femme, plus jeune, plus douce,

plus instruite, plus capable de le rendre heureux, une femme comme

Adélaïde Obernay. Sais-tu qu'il devait, qu'il pouvait l'épouser, et que

c'est moi qui fus l'empêchement? Ah! je lui ai fait bien du mal, et j'ai

raison de mourir!... Mais il ne me le reproche pas, il voudrait me faire

vivre... Tu vois bien qu'il est grand, que j'ai raison de l'aimer... Tu

as l'air de croire que je me contredis... Non, non, je n'ai pas le

délire, jamais je n'ai vu si clair. Nous nous sommes monté la tête, lui

et moi; nous nous sommes brisés contre le sort, et à présent nous nous

pardonnons l'un à l'autre, nous nous estimons. Nous avons fait notre

possible pour nous aimer autant que nous le disions, autant que nous

nous l'étions promis..., et moi, pleurant Valvèdre quand même, lui,

regrettant Adélaïde malgré tout, nous allons nous donner le baiser

d'adieu suprême... Tiens, cela vaut mieux que l'avenir qui nous

attendait certainement, et je suis contente de mourir...

En parlant ainsi, elle fondait en larmes. Bianca pleurait aussi, sans

rien trouver pour la consoler, et moi, j'étais paralysé par l'épouvante

et la douleur. Quoi! c'était là le dernier mot de cette passion funeste!

Alida mourait en pleurant son mari, et en disant: «L'_autre_ ne m'aime

pas!» Certes, en voulant l'amour d'une femme dont l'époux était sans

reproche, j'avais cédé à une mauvaise et coupable tentation, mais comme

j'étais puni!

Je fis un suprême effort, le plus méritoire de ma vie peut-être: je

m'approchai de son lit, et, sans me plaindre de rien pour mon compte, je

réussis à la calmer.

--Tout ce que tu viens de rêver, lui dis-je, c'est l'effet de la fièvre,

et tu ne le penses pas. D'ailleurs, tu le penserais, que je n'y voudrais

pas croire. Ne te contrains donc plus devant moi, dis tout ce que tu

voudras, c'est la maladie qui parle. Je sais qu'à d'autres heures tu

verras autrement mon coeur et le tien. Que tu croies en Dieu, que tu

rendes justice à Valvèdre, que tu te reproches de n'avoir pas compris un

mari qui n'avait que des vertus et qui savait peut-être aimer mieux que

tout le monde, c'est bien, j'y consens, et je le savais. Ne m'as-tu pas

dit cent fois que cette croyance et ce remords te faisaient du bien, et

que tu m'en offrais la souffrance comme un mérite et une réconciliation

avec toi-même? Oui, c'était bien, tu étais dans le vrai; mais pourquoi

perdrais-tu le fruit de ces bonnes inspirations? Pourquoi exciter ton

imagination pour t'ôter justement à toi-même le mérite du repentir et

pour m'arracher l'espérance de ta guérison? Tout est consommé. Valvèdre

a souffert, mais il est résigné depuis longtemps: il voyage, il oublie.

Tes enfants sont heureux, et tu vas les revoir; tes amis le pardonnent,

si tant est qu'ils aient quelque chose de personnel à te pardonner. Ta

réputation, si tant est qu'elle soit compromise par ton absence, peut

être réhabilitée, soit par ton retour, soit par notre union. Rends donc

justice à ta destinée et à ceux qui t'aiment. Moi, soumis à tout, je

serai pour toi ce que tu voudras, ton mari, ton amant ou ton frère.

Pourvu que je te sauve, je serai assez récompensé. Tu peux même penser

ce que tu as dit, ne pas croire au _second amour_, et ne m'accorder que

le reste d'une âme épuisée par le premier, je m'en contenterai. Je

vaincrai mon sot orgueil, je me dirai que c'est encore plus que je ne

mérite, et, si tu as envie de me parler du passé, nous en parlerons

ensemble. Je ne te demande qu'une chose: c'est de n'avoir pas de secrets

pour moi, ton enfant, ton ami, ton esclave; c'est de ne pas te combattre

et t'épuiser en douleurs cachées. Tu crois donc que je n'ai pas de

courage? Si, j'en ai, et pour toi j'en peux avoir jusqu'à l'héroïsme. Ne

me ménage donc pas, si cela te soulage un peu, et dis-moi que tu ne

m'aimes pas, pourvu que tu me dises ce qu'il faut faire et ce qu'il faut

être pour que tu m'aimes!

Alida s'attendrit de ma résignation, mais elle n'avait plus la force de

se relever par l'enthousiasme. Elle colla ses lèvres sur mon front en

pleurant, comme un enfant, avec des cris et des sanglots; puis, écrasée

de fatigue, elle s'endormit enfin.

Ces émotions la ranimèrent un instant; le lendemain, elle fut mieux, et

je vis renaître l'impatience du départ. C'est ce que je redoutais le

plus.

Nous demeurions près de Palerme. Tous les jours, j'y allais en courant

pour voir s'il n'y avait rien pour moi à la poste. Ce jour-là fut un

jour d'espoir, un dernier rayon de soleil. Comme j'approchais de la

ville, je vis une voiture de louage qui en sortait et qui venait vers

moi au galop. Un avertissement mystérieux me cria dans l'âme que c'était

un secours qui m'arrivait. Je me jetai à tout hasard, comme un fou, à la

tête des chevaux. Un homme se pencha hors de la portière: c'était lui,

c'était Moserwald!

Il me fit monter près de lui et donna l'ordre de continuer, car c'est

chez nous qu'il venait. Le trajet était si court, que nous échangeâmes à

la hâte les explications les plus pressées. Il avait reçu ma lettre,

avec celle que je lui envoyais pour Henri, à deux mois de date, par

suite d'un accident arrivé à son secrétaire, qui, blessé et gravement

malade, avait oublié de la lui remettre. Aussitôt que cet excellent

Moserwald avait connu ma situation, il avait jeté au feu ma demande

d'argent à Obernay, il avait pris la poste, il accourait; argent, aide,

affection, il m'apportait tout ce qui pouvait sauver Alida ou prolonger

sa vie.

Je ne voulus pas qu'il la vît sans que j'eusse pris le temps de la

prévenir d'une rencontre amenée, à mon dire, par le hasard. On craint

toujours d'éclairer les malades sur l'inquiétude dont ils sont l'objet.

Je craignais aussi que le féroce préjugé d'Alida contre les juifs ne lui

fît accueillir froidement cet ami si sûr et si dévoué.

Elle sourit de son sourire étrange, et ne fut pas dupe du motif qui

amenait Moserwald à Palerme; mais elle le reçut avec grâce, et je vis

bientôt que la distraction de voir un nouveau visage et le plaisir

d'entendre parler de sa famille lui faisaient quelque bien. Quand je pus

être seul avec Nephtali, je lui demandai son impression sur l'état où il

la trouvait.

--Elle est perdue! me répondit-il; ne vous faites pas d'illusion. Il ne

s'agit plus que d'adoucir sa fin.

Je me jetai dans ses bras et je pleurai amèrement: il y avait si

longtemps que je me contenais!

--Écoutez, reprit-il quand il eut essuyé ses propres larmes, il faut, je

pense, avant tout, qu'elle ne voie pas son mari.

--Son mari? où donc est-il?

--A Naples, il la cherche. Quoiqu'un qui vous a aperçus quittant Alger

lui a dit que sa femme semblait mourante, et qu'on avait été forcé de la

porter pour la conduire au rivage. Il était alors à Rome, s'inquiétant

d'elle et s'informant dans tous les couvents, car sa soeur aînée lui

avait laissé croire qu'elle n'était pas avec vous et qu'elle s'était

mise réellement en retraite.

--Mais vous avez donc vu Valvèdre à Naples? vous lui avez donc parlé?

--Oui; il m'a été impossible de l'éviter. J'ai gardé votre secret malgré

ses douces prières et ses froides menaces. J'ai réussi ou j'ai cru avoir

réussi à lui échapper: il n'a pu me suivre; mais il est très-tenace et

très-fin, et, malheureusement, je suis très-connu. Il s'informera, il

découvrira aisément quelle direction j'ai prise. Il a certainement

deviné que j'allais vous rejoindre. Je ne serais pas étonné de le voir

arriver ici peu de jours après moi. Ne vous y trompez plus, il l'aime

encore, cette pauvre femme; il est encore jaloux... Malgré son air

tranquille, j'ai vu clair en lui. Il faut vous cacher, j'entends cacher

Alida plus loin de la ville, ou dans le port, sur quelque navire. J'en

ai là plus d'un à ma discrétion. J'ai beaucoup d'amis, c'est-à-dire

beaucoup d'obligés partout.

--Eh bien, non, mon cher Nephtali, répondis-je; ce n'est pas là ce qu'il

faut faire, c'est tout le contraire: il faut que vous guettiez l'arrivée

de Valvèdre, et que vous me fassiez avertir dès qu'il abordera à

Palerme, afin que j'aille au-devant de lui.

--Ah! vous voulez encore vous battre? Vous ne trouvez pas que la pauvre

femme ait assez souffert?

--Je ne veux pas me battre, je veux conduire Valvèdre auprès de sa

femme; lui seul peut la sauver.

--Comment? qu'est-ce à dire? elle le regrette donc? elle a donc à se

plaindre de vous?

--Elle n'a pas à se plaindre de moi, Dieu merci! mais elle regrette sa

famille, voilà ce qui est certain. Valvèdre sera généreux, je le

connais. Jaloux ou non, il consolera, il fortifiera la pauvre âme

navrée!

Moserwald retourna à Palerme et mit en observation sur le port les plus

affidés de ses gens; puis il revint occuper mon petit logement afin

d'être à portée de nous servir à toute heure. Il fut admirable de bonté,

de douceur et de prévenances. Je dois le dire et ne jamais l'oublier.

Alida voulut le revoir et le remercier de son amitié pour moi. Elle ne

voulut pas avoir l'air un seul instant de soupçonner qu'il eût été ou

qu'il fût encore amoureux d'elle; mais, chose étrange et qui peint bien

cette femme puérile et charmante, elle eut avec lui un accès de

coquetterie au bord de la tombe. Elle se fit peindre les sourcils et les

joues par Bianca, et, couchée sur sa chaise longue, tout enveloppée de

fins tissus d'Alger, elle trôna encore une fois dans la langueur de sa

beauté expirante.

Cela était cruel sans doute, car, si elle ne rallumait plus les désirs

de l'amour, elle s'emparait encore de l'imagination, et je vis Moserwald

frappé d'une douloureuse extase; mais Alida ne songeait point à cela:

elle suivait machinalement l'habitude de sa vie. Elle fut coquette

d'esprit autant que de visage. Elle encouragea notre hôte à lui raconter

les bruits de Genève, et, pleurant lorsqu'elle revenait à parler de ses

enfants, elle eut des accès de rire nerveux quand, avec sa bonhomie

railleuse, Moserwald lui retraça les ridicules de certains personnages

de son ancien milieu.

En la voyant ainsi, Moserwald reprit de l'espérance.

--La distraction lui est bonne, me disait-il au bout de deux jours: elle

se mourait d'ennui. Vous vous êtes imaginé qu'une femme du monde,

habituée à sa petite cour, pouvait s'épanouir dans le tête-à-tête, et

vous voyez qu'elle s'y est flétrie comme une fleur privée d'air et de

soleil. Vous êtes trop romanesque, mon enfant, je ne puis assez vous le

répéter. Ah! si c'était moi qu'elle eût voulu suivre! je l'aurais

promenée de fête en fête, je lui aurais fait un milieu nouveau. Avec de

l'argent, on fait tout ce qu'on veut! Elle a des goûts aristocratiques:

l'hôtel du juif serait devenu si luxueux et si agréable, que les plus

gros bonnets y fussent venus saluer la beauté reine des coeurs et la

richesse reine du monde! Et vous, vous n'avez pas voulu comprendre; vos

fiertés, vos cas de conscience, ont fait de votre intérieur une prison

cellulaire! Vous n'avez pas pu y travailler, et elle n'a pas pu y vivre.

Et que vous fallait-il pour qu'elle fût enivrée, pour qu'elle n'eût pas

le temps de se repentir et de regretter sa famille? De l'argent, rien

que de l'argent! Or, son mari lui en offrait, à elle, et vous, vous en

aviez, puisque j'en ai!

--Ah! Moserwald, lui répondis-je, vous me faites bien du mal en pure

perte! Je ne pouvais pas agir comme vous pensez, et, quand je l'aurais

pu, ne voyez-vous pas qu'il est trop tard?

--Non, peut-être que non! Qui sait? je lui apporte peut-être la vie,

moi, le gros juif si prosaïque! Avant-hier, je l'ai cru au moment

d'expirer sous mes yeux; aujourd'hui, elle m'apparaît comme ressuscitée.

Qu'elle se soutienne encore ainsi quelques jours, et nous l'emmenons,

nous l'entourons de douceurs et d'amusements. J'y dépenserai des

millions s'il le faut, mais nous la sauverons!

En ce moment, Bianca vint m'appeler en criant que sa maîtresse était

morte. Nous nous précipitâmes dans sa chambre. Elle respirait, mais elle

était livide, immobile et sans connaissance.

J'avais pour elle le meilleur médecin du pays. Il l'avait abandonnée en

ce sens qu'il n'ordonnait plus que des choses insignifiantes; mais il

venait la voir tous les jours, et il arriva au moment où je l'envoyais

chercher.

--Est-ce la fin? lui dit tout bas Moserwald.

--Eh! qui sait? répondit-il en levant les épaules avec chagrin.

--Quoi! m'écriai-je, vous ne pouvez pas la ranimer? Elle va mourir

ainsi, sans nous voir, sans nous reconnaître, sans recevoir nos adieux?

--Parlez bas, reprit-il, elle vous entend peut-être. Il y a là, je

crois, un état cataleptique.

--Mon Dieu! s'écria la Bianca en pâlissant et en nous montrant le fond

de la galerie, dont les portes étaient grandes ouvertes pour laisser

circuler l'air dans l'appartement; voyez donc _celui_ qui vient la!...

Celui qui venait comme l'ange de la mort, c'était Valvèdre!

Il entra sans paraître voir aucun de nous, alla droit à sa femme, lui

prit la main et la regarda attentivement pendant quelques secondes; puis

il l'appela par son nom, et elle ouvrit les lèvres pour lui répondre,

mais sans que la voix pût sortir.

Il se fit encore quelques instants d'un horrible silence, et Valvèdre

dit de nouveau en se penchant vers elle, et avec un accent de douceur

infinie:

--Alida!

Elle s'agita et se leva comme un spectre, retomba, ouvrit les yeux, fit

un cri déchirant, et jeta ses deux bras au cou de Valvèdre.

Quelques instants encore, et elle retrouva la parole et le regard; mais

ce qu'elle disait, je ne l'entendis pas. J'étais cloué à ma place,

foudroyé par un conflit d'émotions inexprimables. Valvèdre ne semblait,

m'a-t-on dit, faire aucune attention à moi. Moserwald me prit

vigoureusement le bras et m'entraîna hors de la chambre.

J'y fus en proie à un véritable égarement. Je ne savais plus où j'étais,

ni ce qui venait de se passer. Le médecin vint me secourir à mon tour,

et je l'aidai de tout l'effort de ma volonté, car je me sentais devenir

fou, et je voulais être de force à accomplir jusqu'au bout mon affreuse

destinée. Revenu à moi, j'appris qu'Alida était calme, et pouvait vivre

encore quelques jours ou quelques heures. Son mari était seul avec elle.

Le médecin se retira, disant que le nouveau venu paraissait en savoir

autant que lui pour les soins à donner en pareille circonstance. Bianca

écoutait à travers la porte. J'eus un accès d'humeur contre elle, et je

la poussai brusquement dehors. Je ne voulais pas me permettre d'entendre

ce que Valvèdre disait à sa femme en ce moment suprême; la curiosité de

cette fille, quelque bien intentionnée qu'elle fût, me paraissait être

une profanation.

Valvèdre · 第 18 / 21 段