»Fais savoir aussi à madame de V... qu'elle pourra faire toucher à la

banque de Moserwald et compagnie la rente de cinquante mille francs qui

lui était précédemment servie, et dont elle-même avait fixé le chiffre.

S'il lui convient d'habiter Valvèdre ou ma maison de Genève en l'absence

de toute relation compromettante pour elle, dis-lui que je n'y vois

aucun inconvénient; dis-lui même que mon désir serait de la voir arriver

ici pendant le peu de jours que j'ai encore à y passer. Je n'ai pas

d'orgueil, ou du moins je n'en mets pas dans mes rapports avec elle.

J'ai dû longtemps éviter des explications qui n'auraient servi qu'à

l'irriter et à la faire souffrir. A présent que la glace est rompue, je

ne me crois susceptible d'être atteint par aucun ridicule, si elle veut

entendre ce que j'ai désormais à lui dire. Il ne sera pas question du

passé, je lui parlerai comme un père qui n'espère pas convaincre, mais

qui désire attendrir. Complétement désintéressé dans ma propre cause,

puisque par le fait, et sans qu'il soit besoin de solennité, nous nous

séparons, je sens que j'ai encore besoin, moi, de laisser sa vie, non

pas heureuse, elle ne le peut être, mais aussi acceptable que possible

pour elle-même. Elle pourrait encore goûter quelque joie intime dans la

gloire de sacrifier la fantaisie et ses redoutables conséquences à

l'avenir de ses enfants et à sa propre considération, à l'affection de

ta famille, au fidèle dévouement de Paule, au respect de tous les gens

sérieux... Si elle veut m'entendre, elle retrouvera l'ami toujours

indulgent et jamais importun qu'elle connaît bien malgré ses habitudes

de méprise... Si elle ne le veut pas, mon devoir est rempli, et je

m'éloignerai, sinon rassuré sur son compte, du moins en paix avec

moi-même.»

La bonté comique de Moserwald m'avait fait sourire, la rudesse chagrine

et railleuse d'Obernay m'avait courroucé, la généreuse douceur de

Valvèdre m'écrasa. Je me sentis si petit devant lui, que j'éprouvai un

moment de terreur et de honte avant de faire lire à sa femme cette

requête à la fois humble et digne; mais je n'avais pas le droit de m'y

refuser, et je la lui envoyai par Bianca, qui était venue nous rejoindre

à Paris.

Je ne voulais pas être témoin de l'effet de cette lecture sur Alida.

J'avais appris à redouter l'imprévu de ses émotions et à en ménager le

contre-coup sur moi-même. Depuis huit jours de tête-à-tête, nous avions,

par un miracle de la volonté la plus tendue qui fut jamais, réussi à

nous maintenir au diapason de la confiance héroïque. Nous voulions

croire l'un à l'autre, nous voulions vaincre la destinée, être plus

forts que nous-mêmes, donner un démenti aux sombres prévisions de ceux

qui nous avaient jugés si défavorablement. Comme deux oiseaux blessés,

nous nous pressions l'un contre l'autre pour cacher le sang qui eût

révélé nos traces.

Alida fut grande en ce moment. Elle vint me trouver. Elle souriait, elle

était belle comme l'ange du naufrage qui soutient et dirige le navire en

détresse.

--Tu n'as pas tout lu, me dit-elle; voici des lettres qu'on avait

remises à Bianca pour moi au moment où elle a quitté Genève. Je te les

avais cachées; je veux que tu les connaisses.

La première de ces lettres était de Juste de Valvèdre.

«Ma soeur, disait-elle, où êtes-vous donc? Cette amie polonaise a quitté

Vevay; elle est donc guérie? Elle va en Italie et vous l'y suivez

précipitamment, sans dire adieu à personne! Il s'agit donc d'un grand

service à lui rendre, d'un grand secours à lui porter? Ceci ne me

regarde pas, direz-vous; mais me permettrez-vous de vous dire que je

suis inquiète de vous, de votre santé altérée depuis quelque temps, de

l'air agité d'Obernay, de l'air abattu de mon frère, de l'air mystérieux

de Bianca? Elle n'a pas du tout l'air d'aller en Italie... Chère, je ne

vous fais pas de questions, vous m'en avez dénié le droit, prenant ma

sollicitude pour une vaine curiosité. Ah! ma soeur, vous ne m'avez

jamais comprise; vous n'avez pas voulu lire dans mon coeur, et je n'ai

pas su vous le révéler. Je suis une vieille fille gauche, tantôt brusque

et tantôt craintive. Vous aviez raison de ne pas me trouver aimable,

mais vous avez eu tort de croire que je n'étais pas aimante et que je ne

vous aimais pas!

»Alida, revenez, ou, si vous êtes encore près de nous, ne partez pas!

Mille dangers environnent une femme séduisante. Il n'y a de force et de

sécurité qu'au sein de la famille. La vôtre vous semble quelquefois trop

grave, nous le savons, nous essayerons de nous corriger... Et puis c'est

peut-être moi qui vous déplais le plus... Eh bien, je m'éloignerai, s'il

le faut. Vous m'avez reproché de me placer entre vous et vos enfants et

d'accaparer leur affection. Ah! prenez ma place, ne les quittez pas, et

vous ne me reverrez plus; mais non, vous avez du coeur, et de tels

dépits ne sont pas dignes de vous. Vous n'avez jamais pu croire que je

vous haïssais, moi qui donnerais ma vie pour votre bonheur et qui vous

demande pardon à genoux, si j'ai eu envers vous quelques moments

d'injustice ou d'impatience. Revenez, revenez! Edmond a beaucoup pleuré

après votre départ, si peu prévu. Paolino a une idée fantasque, c'est

que vous êtes dans le jardin qui est auprès du leur: il prétend qu'il

vous y a vue un jour, et on ne peut l'empêcher de grimper au treillage

pour regarder derrière le mur où il vous a rêvée, où il vous attend

encore. Paule, qui vous aime tant, a beaucoup de chagrin; son mari en

est jaloux. Adélaïde, qui me voit vous écrire, veut vous dire quelques

mots. Elle vous dit, comme moi, qu'il faut croire en nous et ne pas nous

abandonner.»

La lettre d'Adélaïde, plus timide et moins tendre, était plus touchante

encore dans sa candeur.

«Chère madame,

»Vous êtes partie si vite, que je n'ai pas pu vous adresser une grave

question. Faut-il garnir les chemises de _ces messieurs_ (Edmond et

Paul) avec de la dentelle, avec de la broderie ou avec un ourlet? Moi,

j'étais pour les cols et manchettes bien fermes, bien blancs et tout

unis; mais je crois vous avoir entendu dire que cela ressemblait trop à

du papier et encadrait trop sèchement ces aimables et chères petites

figures rondes. Rosa, qui donne toujours son avis, surtout quand on ne

le lui demande pas, veut de la dentelle. Paule est pour la broderie;

mais moi, remarquez, je vous en prie, comme je suis judicieuse, je

prétends que c'est avant tout à leur petite maman que ces minois doivent

plaire, et qu'elle a, d'ailleurs, mille fois plus de goût que de simples

Génevoises de notre espèce. Donc, répondez vite, chère madame. On est

d'accord pour désirer de vous complaire et de vous obéir en tout. Vous

avez emporté un morceau de notre coeur, et cela sans crier gare. C'est

mal à vous de ne pas nous avoir donné le temps de baiser vos belles

mains et de vous dire ce que je vous dis ici: Guérissez votre amie, ne

vous fatiguez pas trop et revenez vite, car je suis au bout de mes

histoires pour faire prendre patience à Edmond et pour endormir Paolino.

Paule vous écrit. Mon père et ma mère vous offrent leurs plus affectueux

compliments, et Rosa veut que je vous dise qu'elle a bien soin du gros

myrte que vous aimez, et dont elle veut mettre une fleur dans ma lettre

avec un baiser pour vous.»

--Quelle confiance en mon retour! dit Alida quand j'eus fini de lire, et

quel contraste entre les préoccupations de cette heureuse enfant et les

éclairs de notre Sinaï! Eh bien, qu'as-tu, toi? manques-tu de courage?

Ne vois-tu pas que plus il m'en faut, plus il m'en vient? Tu dois

trouver que j'ai été bien injuste envers mon mari, envers la soeur aînée

et envers cette innocente Adélaïde! Trouve, va! tu ne me feras pas plus

de reproches que je ne m'en fais! J'ai douté de ces coeurs excellents et

purs, je les ai niés pour m'étourdir sur le crime de mon amour! Eh bien,

à présent que j'ouvre les yeux et que je vois quels amis je t'ai

sacrifiés, je me réconcilie avec ma faute, et je me relève de mon

humiliation. Je suis contente de me dire que tu ne m'as pas ramassée

comme un oiseau chassé du nid et jugé indigne d'y reprendre sa place. Tu

n'en as pas moins eu tout le mérite de la pitié, et tu as trouvé dans

ton coeur généreux la force de me recueillir, un jour que je me croyais

avilie et que tu m'avais vu fouler aux pieds. Mais, aujourd'hui, voilà

Valvèdre qui se récracte et qui m'appelle, voilà Juste qui me tend les

bras en s'agenouillant devant moi, et la douce Adélaïde qui me montre

mes enfants en me disant qu'ils m'attendent et me pleurent! Je puis

retourner auprès d'eux et y vivre indépendante, servie, caressée,

remerciée, pardonnée, bénie! A présent, tu es libre, cher ange; tu peux

me quitter sans remords et sans inquiétude; tu n'as rien gaté, rien

détruit dans ma vie. Au contraire, ce mari très-sage, ces amis

très-craintifs du _qu'en dira-t-on_ me ménageront d'autant plus qu'ils

m'ont vue prête à tout rompre. Tu le vois, nous pouvons nous quitter

sans qu'on raille nos éphémères amours. Henri lui-même, ce Génevois

mal-appris, me fera amende honorable s'il me voit renoncer

volontairement à ce qu'il appelle mon caprice. Eh bien, que veux-tu

faire? Réponds! réponds donc! à quoi songes-tu?

Il est des moments dans les plus fatales destinées où la Providence nous

tend la planche de salut et semble nous dire: «Prends-la, ou tu es

perdu.» J'entendais cette voix mystérieuse au-dessus de l'abîme; mais le

vertige de l'abîme fut plus fort et m'entraîna.

--Alida, m'écriai-je, tu ne me fais pas cette offre-là pour que je

l'accepte? Tu ne le désires pas, tu n'y comptes pas, n'est-il pas vrai?

--Tu m'as comprise, répondit-elle en se mettant à genoux devant moi, les

mains dans mes mains et comme dans l'attitude du serment. Je

t'appartiens, et le reste du monde ne m'est rien! Tu es tout pour moi:

mon père et ma mère qui m'ont quittée, mon mari que je quitte, et mes

amis qui vont me maudire, et mes enfants qui vont m'oublier. «Tu es mes

frères et mes soeurs, comme dit le poëte, et Ilion, ma patrie que j'ai

perdue!» Non! je ne reviendrai plus sur mes pas, et, puisqu'il est dans

ma destinée de mal comprendre les devoirs de la famille et de la

société, au moins j'aurai consacré ma destinée a l'amour! N'est-ce donc

rien, et celui qui me l'inspire ne s'en contentera-t-il pas? Si cela

est, si pour toi je suis la première des femmes, que m'importe d'être la

dernière aux yeux de tous les autres? Si mes torts envers eux me sont

des mérites auprès de toi, de quoi aurais-je a me plaindre? Si l'on

souffre là-bas et si je souffre de faire souffrir, j'en suis fière,

c'est une expiation de ces fautes passées que tu me reprochais, c'est ma

palme de marytre que je dépose à tes pieds.

Une seule chose peut m'excuser d'avoir accepté le sacrifice de cette

femme passionnée, c'est la passion qu'elle m'inspira dès ce moment, et

qui ne fut plus ébranlée un seul jour. Certes, je suis bien assez

coupable sans ajouter au fardeau de ma conscience. Ma fuite avec elle

fut une mauvaise inspiration, une lâche audace, une vengeance, ou du

moins une réaction aveugle de mon orgueil froissé. Meilleure que moi,

Alida avait pris mon dévouement au sérieux, et, si sa foi en moi fut un

accès de fièvre, la fièvre dura et consuma le reste de sa vie. En moi,

la flamme fut souvent agitée et comme battue du vent; mais elle ne

s'éteignit plus. Et ce ne fut plus la vanité seule qui me soutint, ce

fut aussi la reconnaissance et l'affection.

Dès lors il se fit une sorte de calme dans notre vie, calme trompeur et

qui cachait bien des angoisses toujours renaissantes; mais l'idée de

nous raviser et de nous séparer ne fut jamais remise en question.

Nous prîmes aussi, ce jour-là, de bonnes résolutions, eu égard à notre

position désespérée. Nous fîmes de la prudence avec notre témérité, de

la sagesse avec notre délire. Je renonçai à mon hostilité contre

Valvèdre, Alida à ses plaintes contre lui. Elle n'en parla plus qu'à de

rares intervalles, d'un ton doux et triste, comme elle parlait de ses

enfants. Nous renonçâmes aux rêves de libre triomphe qui nous avaient

souri, et nous prîmes de grands soins pour cacher notre résidence à

Paris et notre intimité. Alida prit la peine de s'expliquer avec son

mari dans une lettre qu'elle écrivait à Juste, comme Valvèdre s'était

expliqué avec elle dans sa lettre à Obernay. Elle persista dans son

projet de divorce; mais elle promit de mener une existence si

mystérieuse, que nul ne pourrait se porter son accusateur devant

Valvèdre.

«Je sais bien, disait-elle, que mon absence prolongée, mon domicile

inconnu, ma disparition inexpliquée pourront faire naître des soupçons,

et qu'il vaudrait mieux que la femme de César ne fût pas soupçonnée;

mais, puisque César ne veut pas répudier brutalement sa femme, et qu'il

s'agit pour tous deux de se quitter sans reproche amer, celle-ci

ménagera les apparences et n'aflichera pas son futur changement de nom.

Elle le cachera au contraire; elle ne verra aucune personne qui pourrait

le deviner et le trahir; elle sera morte pour le monde pendant plusieurs

années, s'il le faut, et il ne tiendra qu'à vous de dire qu'elle est

réellement dans un couvent, car elle vivra sous un voile et derrière

d'épais rideaux. Si ce n'est pas là tout ce que souhaite et conseille

César, c'est du moins tout ce qu'il peut exiger, lui qui ne s'est jamais

couronné despote, et qui n'a pas plus tué la liberté dans l'hyménée

qu'il ne veut la tuer dans le monde.

»Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser à l'entretien qu'il me

demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de résister à

son influence ne me fît pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour

qu'aucune considération humaine pût ébranler ma résolution.»

Elle finissait, après avoir, à son tour, demandé pardon à sa belle-soeur

de ses injustices et de ses préventions, en lui signifiant qu'elle ne

voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il pût être.

Quand elle écrivit à ses enfants, à Paule et à Adélaïde, elle pleura au

point qu'elle trempa de larmes un billet à cette dernière où elle

réglait, avec une gravité enjouée, la grande question des cols de

chemise. Elle fut forcée de le recommencer, faisant de généreux et naïfs

efforts pour me cacher le déchirement de ses entrailles. Je me jetai à

ses genoux, je la suppliai de partir avec moi pour Genève. Je

t'accompagnerai jusqu'à la frontière, lui dis-je, ou je me cacherai dans

la maison de campagne de Moserwald. Tu passeras trois jours, huit jours

si tu veux, avec tes enfants, et nous nous sauverons de nouveau; puis,

quand tu sentiras le besoin de les embrasser encore, nous repartirons

pour Genève. C'est absolument la vie que tu aurais menée, si tu étais

retournée à Valvèdre. Tu aurais été les voir deux ou trois fois par an.

Ne pleure donc plus, ou ne me cache pas tes larmes. J'avoue que je suis

content de te voir pleurer, parce que, chaque jour, je découvre que tu

ne mérites pas les reproches qu'on t'adressait, et que tu es une aussi

tendre mère qu'une amante loyale; mais je ne veux pas que tu pleures

trop longtemps quand je peux d'un mot sécher tes beaux yeux. Viens,

viens! partons! Ne recommence pas tes lettres. Tu vas revoir tes amis,

tes fils, tes soeurs, et _Ilion_ que tu m'as sacrifiée, mais que tu n'as

pas perdue!

Elle refusa, sans vouloir s'expliquer sur la cause de son refus. Enfin,

pressée de questions, elle me dit:

--Mon pauvre enfant, je ne t'ai pas demandé avec quoi nous vivions et où

tu trouvais de l'argent. Tu as dû engager ton avenir, escompter le

produit de tes futurs succès... Ne me le dis pas, va, je sais bien que

tu as fait pour moi quelque grand sacrifice ou quelque grande

imprudence, et je trouve cela tout simple venant de toi: mais je ne dois

pas, pour mes satisfactions personnelles, abuser de ton dévouement. Non,

je ne le veux pas, n'insiste pas, ne m'ôte pas le seul mérite que j'aie

pour m'acquitter envers toi. Il faut que je souffre, vois-tu; cela m'est

bon, c'est là ce qui me purifie. L'amour serait vraiment trop facile, si

on pouvait se donner à lui sans briser avec ses autres devoirs. Il n'en

est pas ainsi, et Valvèdre, s'il m'écoutait, dirait que je proclame un

blasphème ou un sophisme, lui qui ne comprenait pas que ce qu'il

appelait une oisiveté coupable pût être l'idéal dévouement que

j'exigeais de lui; mais, selon moi, le sophisme est de croire que la

passion ne soit pas l'immolation des choses les plus chères et les plus

sacrées, et voilà pourquoi je veux que tu me laisses venir à toi,

dépouillée de tout autre bonheur que toi-même...

Oui, je le crois aujourd'hui, moi aussi, que l'infortunée Alida

proclamait un effrayant sophisme, que Valvèdre avait raison contre elle,

que le devoir accompli rend l'amour plus fervent, et que lui seul le

rend durable, tandis que le remords dessèche ou tue; mais, dans le

triomphe de la passion, dans l'ivresse de la reconnaissance, j'écoutais

Alida comme l'oracle des divins mystères, comme la prêtresse du dieu

véritable, et je partageais son rêve immense, son aspiration vers

l'impossible. Je me disais aussi qu'il n'y a pas qu'une seule route pour

s'élever vers le vrai; que, si la perfection semble être dans la

religion du droit et dans les sanctifiantes vertus de la famille, il y a

un lieu de refuge, une oasis, un temple nouveau pour ceux dont la

fatalité a renversé les autels et les foyers; que ce droit d'asile sur

les hauteurs, ce n'était pas la froide abstinence, la mort volontaire,

mais le vivifiant amour. Transfuges de la société, nous pouvions encore

bâtir un tabernacle dans le désert et servir la cause sublime de

l'idéal. N'étions-nous pas des anges en comparaison de ces viveurs

grossiers qui se dépravent dans l'abus de la vie positive? Alida,

brisant toute son existence pour me suivre, n'était-elle point digne

d'une tendre et respectueuse pitié? Moi-même, acceptant avec énergie son

passé douteux et le déshonneur qu'elle bravait, n'étais-je pas un homme

plus délicat et plus noble que celui qui cherche dans la débauche ou

dans la cupidité l'oubli de son rêve et le débarras de son orgueil?

Mais l'opinion, jalouse de maintenir l'ordre établi, ne veut pas qu'on

s'isole d'elle, et elle se montre plus tolérante pour ceux qui se

donnent au vice facile, au travers répandu, que pour ceux qui se

recueillent et cherchent des mérites qu'elle n'a pas consacrés. Elle est

inexorable pour qui ne lui demande rien, pour les amants qui ne veulent

pas de son pardon, pour les penseurs qui, dans leur entretien avec Dieu,

ne veulent pas la consulter.

Nous entrions donc, Alida et moi, non pas seulement dans la solitude du

fait, mais dans celle du sentiment et de l'idée. Restait à savoir si

nous étions assez forts pour cette lutte effroyable.

Nous nous fimes cette illusion, et, tant qu'elle dura, elle nous

soutint; mais il faut, ou une grande valeur intellectuelle, ou une

grande expérience de la vie pour demeurer ainsi, sans ennui et sans

effroi, dans une île déserte. L'effroi fut mon tourment, l'ennui fut le

ver rongeur de ma compagne infortunée. Elle avait fait les démarches

nécessaires pour obtenir la dissolution de son mariage. Valvèdre n'y

avait pas fait opposition; mais il était parti pour un long voyage,

disait-on, sans présenter sa propre demande au tribunal compétent.

Évidemment, il voulait forcer sa femme à réfléchir longtemps avant de se

lier à moi, et, son absence pouvant se prolonger indéfiniment, l'épreuve

du temps exigé par la législation étrangère menaçait ma passion d'une

attente au-dessus de mes forces. Est-ce là ce que voulait cet homme

étrange, ce mystérieux philosophe? Comptait-il sur la chasteté de sa

femme au point de lui laisser courir les dangers de mon impatience, ou

préférait-il la savoir complètement infidèle, et, par là, préservée de

la durée de ma passion? Évidemment, il me dédaignait fort, et j'étais

forcé de le lui pardonner, en reconnaissant qu'il n'avait d'autre

préoccupation que celle d'adoucir la mauvaise destinée d'Alida.

Cette pauvre femme, voyant des retards infinis à notre union, vainquit

tous ses scrupules et se montra magnanime. Elle m'offrit son amour sans

restrictions, et, vaincu par mes transports, je faillis l'accepter; mais

je vis quel sacrifice elle s'imposait et avec quelle terreur elle

bravait ce qu'elle croyait être le dernier mot de l'amour. Je savais les

fantômes que pouvaient lui créer sa sombre imagination et la pensée de

sa déchéance, car elle était fière de n'avoir jamais trahi _la lettre de

ses serments_; c'est ainsi qu'elle s'exprimait quand mon inquiète et

jalouse curiosité l'interrogeait sur le passé. Elle croyait aussi que le

désir est chez l'homme le seul aliment de l'amour, et par le fait elle

craignait le mariage autant que l'adultère.

--Si Valvèdre n'eût pas été mon mari, disait-elle souvent, il n'eût pas

songé à me négliger pour la science: il serait encore à mes pieds!

Cette fausse notion, aussi fausse à l'égard de Valvèdre qu'au mien,

était difficile à détruire chez une femme de trente ans, indocile à

toute modification, et je ne voulus pas d'un bonheur trempé de ses

larmes. Je la connaissais assez désormais pour savoir qu'elle ne

subissait aucune influence, qu'aucune persuasion n'avait prise sur elle,

et que, pour la trouver toujours enthousiaste, il fallait la laisser à

sa propre initiative. Il était en son pouvoir de se sacrifier, mais non

de ne pas regretter le sacrifice, peut-être, hélas! à toutes les heures

de sa vie.

J'étais là dans le vrai, et, quand je repoussai le bonheur, fier de

pouvoir dire que j'avais une force surhumaine, je vis, au redoublement

de son affection, que je l'avais bien comprise. J'ignore si j'eusse

remporté longtemps cette victoire sur moi-même; des circonstances

alarmantes me forcèrent à changer de préoccupations.

IX

Depuis trois mois, nous vivions cachés dans une de ces rues aérées et

silencieuses qui, à cette époque, avoisinaient le jardin du Luxembourg.

Nous nous y promenions dans la journée, Alida toujours enveloppée et

voilée avec le plus grand soin, moi ne la quittant jamais que pour

m'occuper de son bien-être et de sa sûreté. Je n'avais renoué aucune des

relations, assez rares d'ailleurs, que j'avais eues à Paris. Je n'avais

fait aucune visite; quand il m'était arrivé d'apercevoir dans la rue une

figure de connaissance, je l'avais évitée en changeant de trottoir et en

détournant la tête; j'avais même acquis à cet égard la prévoyance et la

présence d'esprit d'un sauvage dans les bois, ou d'un forçat évadé sous

les yeux de la police.

Le soir, je la conduisais quelquefois aux divers théâtres, dans une de

ces loges d'en bas où l'on n'est pas vu. Durant les beaux jours de

l'automne, je la menai souvent à la campagne, cherchant avec elle ces

endroits solitaires que, même aux environs de Paris, les amants savent

toujours trouver.

Sa santé n'avait donc pas souffert du changement de ses habitudes, ni du

manque de distractions; mais, quand vint l'hiver, le noir et mortel

hiver des grandes villes du Nord, je vis sa figure s'altérer

brusquement. Une toux sèche et fréquente, dont elle ne voulait pas

s'occuper, disant qu'elle y était sujette tous les ans à pareille

époque, m'inquiéta cependant assez pour que je la fisse consentir à voir

un médecin. Après l'avoir examinée, le médecin lui dit en souriant

qu'elle n'avait rien; mais il ajouta pour moi seul en sortant:

--Madame votre soeur (je m'étais donné pour son frère) n'a rien de bien

grave jusqu'à présent; mais c'est une organisation fragile, je vous en

avertis. Le système nerveux prédomine trop. Paris ne lui vaut rien. Il

lui faudrait un climat égal, non pas Hyères ou Nice, mais la Sicile ou

Alger.

Je n'eus plus dès lors qu'une pensée, celle d'arracher ma compagne à la

pernicieuse influence d'un climat maudit. J'avais déjà dépensé, pour lui

procurer une existence conforme à ses goûts et à ses besoins, la moitié

de la somme empruntée à Moserwald. Celui-ci m'écrivait en vain qu'il

avait en caisse des fonds déposés par l'ordre de M. de Valvèdre pour sa

femme: ni elle ni moi ne voulions les recevoir.

Je m'informai des dépenses à faire pour un voyage dans les régions

méridionales. Les _Guides_ imprimés promettaient merveille sous le

rapport de l'économie; mais Moserwald m'écrivait:

«Pour une femme délicate et habituée à toutes ses aises, n'espérez pas

vivre dans ces pays-là, où tout ce qui n'est pas le strict nécessaire

est rare et coûteux, à moins de trois mille francs par mois. Ce sera

très-peu, trop peu si vous manquez d'ordre; mais ne vous inquiétez de

rien, et partez vite, si _elle_ est malade. Cela doit lever tous vos

scrupules, et, si vous poussez la folie jusqu'à refuser la pension du

mari, le pauvre Nephtali est toujours là avec tout ce qu'il possède, à

votre service, et trop heureux si vous acceptez!»

J'étais décidé à prendre ce dernier parti aussitôt qu'il deviendrait

nécessaire. J'avais encore un avenir de vingt mille francs à aliéner, et

j'espérais travailler durant le voyage, quand je verrais Alida rétablie.

Valvèdre · 第 17 / 21 段