parlons jamais! Quant à ce caractère terrible..., je le connais, et je
ne crois pas être en reste avec toi, puisque je suis _ton pareil_, comme
dit M. de Valvèdre. Eh bien, nous sommes deux êtres emportés,
passionnés, impossibles pour les autres, mais nécessaires l'un à l'autre
comme l'éclair à la foudre. Nous nous dévorerons sur le même brasier,
c'est notre vie! Séparés, nous ne serions ni plus tranquilles ni plus
sages. Va! nous sommes de la race des poëtes, c'est-à-dire nés pour
souffrir et pour nous consumer dans la soif d'un idéal qui n'est pas de
ce monde. Nous ne le saisirons donc pas à toute heure, mais nous ne
cesserons pas d'y aspirer; nous le rêverons sans cesse et nous
l'étreindrons quelquefois. Que veux-tu de mieux ailleurs, âme
tourmentée? Préfères-tu le néant de la désillusion ou les faciles amours
de la vie mondaine, la retraite à Valvèdre ou l'équivoque existence de
la femme sans mari et sans amant? Sache que je me soucie fort peu des
jugements de M. de Valvèdre sur ton compte. C'est peut-être un grand
homme que tu n'as pas compris; mais il ne t'a pas mieux comprise, lui
qui n'a rien su faire de ton individualité, et qui a prononcé l'arrêt de
son impuissance morale le jour où il a cessé de t'aimer. Que n'étais-je
en face de lui et seul avec lui tout à l'heure! sais-tu ce que je lui
aurais dit? «Vous ne savez rien de la femme, vous qui voulez lui tracer
un rôle conforme à vos systèmes, à vos goûts et à vos habitudes. Vous ne
vous faites aucune idée de la mission d'une créature exquise, et, en
cela, vous êtes un pitoyable naturaliste. Vous êtes leibnitzien, je le
vois de reste, et vous prétendez que la vertu consiste à concourir au
perfectionnement des choses humaines par la connaissance des choses
divines. Soit! vous prenez Dieu pour type absolu, et, de même qu'il
produit et règle l'éternelle activité, vous voulez que l'homme crée ou
ordonne sans cesse la prospérité de son milieu par un travail sans
relâche. Vous vous émerveillez devant l'abeille qui fait le miel, devant
la fleur qui travaille pour l'abeille; mais vous oubliez le rôle des
éléments, qui, sans rien faire de logique en apparence, donnent à toutes
choses la vie et l'échange de la vie. Soyez un peu moins pédant et un
peu plus ingénieux! Comparez, la logique le veut, les âmes passionnées à
la mer qui se soulève et au vent qui se déchaîne pour balayer
l'atmosphère et maintenir l'équilibre de la planète. Comparez la femme
charmante, qui ne sait que rêver et parler d'amour, à la brise qui
promène, insouciante, d'un horizon à l'autre, les parfums et les
effluves de la vie. Oui, cette femme, selon vous si frivole, est, selon
moi, plus active et plus bienfaisante que vous. Elle porte en elle la
grâce et la lumière; sa seule présence est un charme, son regard est le
soleil de la poésie, son sourire est l'inspiration ou la récompense du
poëte. Elle se contente d'être, et l'on vit, l'on aime autour d'elle!
Tant pis pour vous si vous n'avez pas senti ce rayon pénétrer en vous et
donner à votre être une puissance et des joies nouvelles!»
Je parlais sous l'inspiration du dépit. Je croyais parler à Valvèdre, et
je me consolais de ma blessure en bravant la raison et la vérité. Alida
fut saisie par ce qu'elle prenait pour de l'éloquence véritable. Elle se
jeta dans mes bras; sensible à la louange, avide de réhabilitation, elle
versa des larmes qui la soulagèrent.
--Ah! tu l'emportes, s'écria-t-elle, et, de ce moment, je suis à toi.
Jusqu'à ce moment,--oh! pardonne-moi, plains-moi, tu vois bien que je
suis sincère!--j'ai conservé pour Valvèdre une affection dépitée, mêlée
de haine et de regret; mais, à partir d'aujourd'hui, oui, je le jure à
Dieu et à toi, c'est toi seul que j'aime et à qui je veux appartenir à
jamais. C'est toi le coeur généreux, l'époux sublime, l'homme de génie!
Qu'est-ce que Valvèdre auprès de toi? Ah! je l'avais toujours dit,
toujours cru, que les poëtes seuls savent aimer, et que seuls ils ont le
sens des grandes choses! Mon mari me repousse et m'abandonne pour une
faute légère après dix ans de fidélité réelle, et, toi qui me connais à
peine, toi à qui je n'ai donné aucun bonheur, aucune garantie, tu me
devines, tu me relèves et tu me sauves. Tiens, partons! va m'attendre à
la frontière; moi, je cours embrasser mes enfants et signifier à M. de
Valvèdre que j'accepte ses conditions.
Transportés de joie et d'orgueil, allégés pour le moment de toute
souffrance et de toute appréhension, nous nous séparâmes après nous être
entendus sur les moyens de hâter notre fuite.
Alida alla rejoindre M. de Valvèdre chez les Obernay, où, en présence
d'Henri, elle devait lui parler, pendant que je quitterais le casino
pour n'y jamais rentrer. Moi aussi, je voulais parler à Henri, mais non
dans une auberge, car je ne devais pas laisser savoir à sa famille que
je fusse resté ou revenu à Genève, et, le jour de la noce, j'avais été
vu de trop de personnes de l'intimité des Obernay pour ne pas risquer
d'être rencontré par quelqu'une d'entre elles. Je fis venir une voiture
où je m'enfermai, et j'allai demander asile à Moserwald, qui me cacha
dans son propre appartement. De là, j'écrivis un mot à Henri, qui vint
me trouver presque aussitôt.
Ma soudaine présence à Genève et le ton mystérieux de mon billet étaient
des indices assez frappants pour qu'il n'hésitât plus à reconnaître en
moi le rival dont Valvèdre, par délicatesse, lui avait caché le nom.
Aussi l'explication des faits fut-elle comme sous-entendue. Il contint
du mieux qu'il put son chagrin et son blâme, et, me parlant avec une
brusquerie froide:
--Tu sais sans doute, me dit-il, ce qui vient de se passer entre M. de
Valvèdre et sa femme?
--Je crois le savoir, répondis-je; mais il est très-important pour moi
d'en connaître les détails, et je te prie de me les dire.
--Il n'y a pas de détails, reprit-il; madame de Valvèdre a quitté notre
maison, il y a une demi-heure, en nous disant qu'une de ses amies
mourante, je ne sais quelle Polonaise en voyage, la faisait demander à
Vevay, et qu'elle reviendrait le plus tôt possible. Son mari n'était
plus là. Elle a paru désirer le voir; mais, au moment où j'allais le
chercher, elle m'a arrêté en me disant qu'elle aimait mieux écrire. Elle
a écrit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai
portées à Valvèdre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle
était déjà partie seule et à pied, laissant probablement ses
instructions à la Bianca, qui a été impénétrable; mais Valvèdre n'entend
pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec
elle. Il la cherche. J'allais l'accompagner quand j'ai reçu ton billet.
J'ai compris, j'ai pensé, je pense encore que madame de Valvèdre est
ici...
--Sur l'honneur, répondis-je à Obernay en l'interrompant, elle n'y est
pas!
--Oh! sois tranquille, je ne chercherai pas à la découvrir, maintenant
que je te vois en possession du principal rôle dans celte triste
affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre fâcheuse
entre M. de Valvèdre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme
de sa trempe, on peut être surpris par un accès de colère. Tu as donc
bien fait de ne pas te montrer. J'ai caché ta lettre à Valvèdre, et il
ne s'avisera guère de te découvrir ici.
--Ah! m'écriai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache?
--Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignité, reprit Henri avec
autorité, tu serais conduit par un mauvais sentiment à commettre une
mauvaise action!
--Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par
un éclat. C'est pour te parler de ces choses que j'ai voulu te voir;
mais je dois te prier, quelle que soit ton opinion, de me ménager. Je ne
suis pas aussi maître de moi-même que s'il s'agissait de faire une
analyse botanique!
--Ni moi non plus, reprit Obernay; mais je tâcherai pourtant de ne pas
perdre la tête. Pourquoi m'as-tu appelé? Parle, je t'écoute.
--Oui, je vais parler; mais je veux savoir ce que contenait le billet
que madame de Valvèdre t'a fait porter à son mari. Il a dû te le
montrer.
--Oui. Il contenait ceci en propres termes: «J'accepte l'_ultimatum_. Je
pars! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos désirs,
je compte me remarier.»
--C'est bien, c'est très-bien! m'écriai-je soulagé d'une vive anxiété:
j'avais craint un instant qu'Alida n'eût déjà changé d'intention et
trahi les serments de l'enthousiasme.--A présent, repris-je, tu le vois,
tout est consommé! Je vais enlever cette femme, et, aussitôt qu'elle
sera libre devant la loi, elle sera ma femme. Tu vois que la question
est nettement tranchée.
--La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que
le divorce n'est pas prononcé, M. de Valvèdre ne veut pas qu'elle soit
compromise. Il faut qu'elle retourne à Valvèdre, ou que tu t'éloignes.
C'est un peu de patience à avoir, puisque la réalisation de votre
fantaisie ne peut souffrir d'empêchement. Craignez-vous déjà de vous
raviser l'un ou l'autre, si vous ne brûlez pas vos vaisseaux par un coup
de tête?
--Point d'épigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvèdre est fort
raisonnable à coup sûr; mais il m'est impossible de le suivre. Il a
lui-même créé l'empêchement en me gratifiant de ses dédains, de ses
railleries et de ses menaces.
--Où cela? quand cela donc?
--Sous la tonnelle de ton jardin, il y a une heure.
--Ah! tu étais là? tu écoutais?
--M. de Valvèdre n'avait aucun doute à cet égard.
--Au fait... oui, je me rappelle! Il tenait à parler là. J'aurais dû
deviner pourquoi. Eh bien, après? Il a parlé de son rival, non pas comme
d'un homme raisonnable, ce qui eût été bien impossible, mais comme d'un
honnête homme, et, ma foi...
--C'est plus que je ne mérite selon toi?
--Selon moi? Peut-être! nous verrons! Si tu te conduis en écervelé, je
dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est
que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre
folie en bravant Valvèdre, lui donner raison par conséquent?
--Je veux le braver, m'écriai-je. J'ai juré le mariage à sa femme et à
ma propre conscience; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-là, je
serai son unique protecteur, parce que M. de Valvèdre a prédit que je
serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me
tuer si je ne faisais pas sa volonté, et que je l'attends de pied forme
pour savoir qui des deux tuera l'autre, parce qu'enfin il ne me plaît
pas qu'il pense m'avoir intimidé, et que je sois homme à subir les
conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau
rôle.
--Tu parles comme un fou! dit Obernay en levant les épaules. Si Valvèdre
voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le
scandale.
--Valvèdre ne craint peut-être pas tant le blâme que le ridicule!
--Et toi donc?
--C'est mon droit encore plus que le sien. Il a provoqué mon
ressentiment, il devait en prévoir les conséquences.
--Alors, c'est décidé, tu enlèves?
--Oui, et avec tout le mystère possible, parce que je ne veux pas
qu'Alida soit témoin d'une tragédie dont elle ne soupçonne pas
l'imminence; et ce mystère, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas
envie d'être le témoin de Valvèdre contre moi, ton meilleur ami.
--Mon meilleur ami? Non! tu ne le serais plus; tu peux donner ta
démission, si tu persistes!
--Au prix de l'amitié, comme au prix de la vie, je persisterai; mais
aussitôt que j'aurai mis Alida en sûreté, je reviendrai ici, et je me
présenterai à M. de Valvèdre pour lui répéter tout ce que tu viens
d'entendre et tout ce que je te charge de lui dire aussitôt que je serai
parti, c'est-à-dire dans une heure.
Obernay vit que ma volonté était exaspérée, et que ses remontrances ne
servaient qu'à m'irriter davantage. Il prit tout à coup son parti.
--C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvèdre disposé
à soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu'à demain, il ignorera
que je t'ai vu. Pars le plus tôt possible, je vais tâcher de l'aider à
ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas beaucoup de
bonheur; car, si tu en pouvais goûter au milieu d'un pareil triomphe, je
te mépriserais. Je compte encore sur tes réflexions et tes remords pour
te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre
Francis! Je te laisse au bord de l'abîme. Dieu seul peut t'empêcher d'y
rouler.
Il sortit. Sa voix était étouffée par des larmes qui me brisèrent le
coeur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter à son cou. Il me
repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma réponse
affirmative, il reprit froidement:
--Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai à ton
service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'offrir les moyens de te
perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir à ce
Moserwald..., qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense?
Je ne pouvais plus parler. Le sang m'étouffait d'une toux convulsive. Je
lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir
voulu me serrer la main.
Quelques instants après, j'étais en conférence avec mon hôte.
--Nephtali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les
demande.
--Ah! enfin, s'écria-t-il avec une joie sincère, vous êtes donc mon
véritable ami!
--Oui; mais écoutez. Mes parents possèdent en tout le double de cette
somme, placée sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils
unique. Tant que mes parents vivront, je ne veux pas aliéner ce capital,
dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous
faire une reconnaissance de la somme et des intérêts.
Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forçai d'accepter, le
menaçant, s'il la refusait, de m'adresser à Obernay, qui m'avait ouvert
sa bourse.
--Ne suis-je donc pas assez votre obligé, lui dis-je, vous qui, pour
croire à ma solvabilité, acceptez la seule preuve que je puisse vous en
donner ici, ma parole?
Au bout d'un quart d'heure, j'étais avec lui dans sa voiture fermée.
Nous sortions de Genève, et il me conduisait à une de ses maisons de
campagne, d'où je sortis en chaise de poste pour gagner la frontière
française.
J'étais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soirée et
qui me semblait avoir quitté la maison Obernay trop précipitamment pour
ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle; mais, en arrivant au lieu
du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devancé. Elle s'élança de sa
voiture dans la mienne, et nous continuâmes notre route avec rapidité.
Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-là, et il n'était pas
facile de nous atteindre. Cela n'eut pourtant pas été impossible à
Valvèdre. On verra bientôt ce qui nous préserva de sa poursuite.
Paris était encore, à cette époque, l'endroit du inonde civilisé où il
était le plus facile de se tenir caché. C'est là que j'installai ma
compagne dans un appartement mystérieux et confortable, en attendant les
événements. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adressées
par Moserwald poste restante. La première était de lui.
«Mon enfant, j'ai fait ce qui était convenu entre nous. J'ai écrit à M.
Henri Obernay pour lui dire que je savais où vous étiez, que je vous
avais donné ma parole de ne le confier à personne, mais que j'étais en
mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait à
propos de confier à mes soins. Dès le jour même, il a envoyé chez moi le
paquet ci-inclus, que je vous transmets fidèlement.
»Vous avez passé le Rubicon comme feu César. Je ne reviendrai pas sur la
dose de satisfaction, de douleur et d'inquiétude que cela me met sur
l'estomac... L'estomac, c'est bien vulgaire, et _on_ en rira sans pitié;
mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la poésie est passé
pour moi avec celui de l'espérance. Je m'étais pourtant senti des
dispositions pendant quelques jours... Le dieu m'abandonne, et je ne
vais plus songer qu'à ma santé. L'événement auquel je m'attendais et
auquel je ne voulais pas croire, votre départ précipité avec _elle_, m'a
bouleversé, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile; mais
cela passera, et la edition de don Quichotte que vous me faites me
donnera du courage. J'entends d'ici qu'_on_ rit encore; _on_ me compare
peut-être à Sancho! N'importe, je suis à _vous_ (au singulier ou au
pluriel), à votre service, à votre discrétion, à la vie et à la mort.
«NEPHTALI.»
La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisième. Les voici
toutes les deux, celle d'Henri d'abord:
«J'espère qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux
sur ta véritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu
saches comment j'ai agi à ton égard.
»Tu es bien simple si tu m'as cru disposé à transmettre à M. de V... tes
offres provocatrices. Je me suis contenté de lui dire, pour sauvegarder
ton honneur, qu'une tierce personne était chargée de te faire tenir tout
genre de communications, et que, le jour où il jugerait à propos d'avoir
une explication avec toi, j'étais chargé personnellement de t'en
prévenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel
rendez-vous.
»Ceci établi, je me suis permis de supposer que tu allais à Bruxelles
pour t'entretenir avec tes parens sur tes projets ultérieurs. Quant à
_madame_, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un énorme mensonge. J'ai
prétendu savoir qu'elle s'en allait à Valvèdre et, de là, en Italie,
pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour où son mari formerait le
premier la demande du divorce, que, jusque-là, la tierce personne
pouvait également lui faire connaître toute résolution prise à son
égard.
»Il résulte de mon action que M. de Valvèdre..., qui désirait parler à
_madame_, s'est rendu sur-le-champ à Valvèdre, où j'aimais mieux le
voir, pour sa dignité et pour ma sécurité morale, que sur les traces des
_aimables_ fugitifs.
»De Valvèdre, il vient donc de m'écrire, et si, quand _madame_ et toi
aurez lu, vous persistez à méconnaître un tel caractère, je vous plains
et n'envie pas votre manière de voir.
»Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause; je regarde comme un
très-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce lien qui
lui confère _la responsabilité sans la répression possible_: problème
insoluble où son âme se consume sans profit pour la science. Moins moral
et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des voeux pour
que le calme et la liberté des voyages lui soient définitivement rendus.
Ceci n'est pas galant, et tu vas peut-être m'en demander raison. Je
n'accepterai pas la partie; mais je dois t'avertir d'une chose: c'est
que, si tu persistais par hasard à demander réparation à M. de V... _de
l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme_ (car c'était
là ton thème), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le
vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvèdre est brave comme
un lion; mais peut-être ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends,--au
grand étonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille
amitiés. Braves coeurs, ils ne savent rien!»
DE M. DE V... A HENRI OBERNAY.
«Je ne l'ai pas trouvée ici; elle n'y est pas venue, et même, d'après
les informations que j'ai prises le long du chemin, elle a dû suivre,
pour se rendre en Italie, une tout autre direction. Mais est-elle
réellement par là et a-t-elle jamais résolu sérieusement de s'enfermer
dans un couvent, fût-ce pour quelques semaines?
»Quoi qu'il en soit, il ne me convient pas de la chercher davantage:
j'aurais l'air de la poursuivre, et ce n'est nullement mon intention. Je
souhaitais lui parler: une conversation est toujours plus concluante que
des paroles écrites; mais le soin qu'elle a pris de l'éviter et de me
cacher son refuge décèle des résolutions plus complètes que je ne
croyais devoir lui en attribuer.
»D'après les trois mots par lesquels elle a cru suffisant de clore une
existence de devoirs réciproques, je vois qu'elle craignait un éclat de
ma part. C'était mal me connaître. Il me suffisait, à moi, qu'elle sût
mon jugement sur son compte, ma compassion pour ses souffrances, les
limites de mon indulgence pour ses fautes; mais, puisqu'elle n'en a pas
jugé ainsi, il me paraît nécessaire qu'elle réfléchisse de nouveau sur
ma conduite et sur celle qu'il lui convient d'adopter. Tu lui
communiqueras donc ma lettre. J'ignore si, en te parlant, j'ai prononcé
le mot de _divorce_, dont elle m'attribue la préméditation. Je suis
certain de n'avoir envisagé cette éventualité que dans le cas où,
foulant aux pieds l'opinion, elle me mettrait dans l'alternative ou de
contraindre sa liberté, ou de la lui rendre entière. Je ne peux pas
hésiter entre ces deux partis. L'esprit de la législation que j'ai
reconnue en l'épousant prononce dans le sens d'une liberté réciproque,
quand une incompatibilité éprouvée et constatée de part et d'autre est
arrivée à compromettre la dignité du lien conjugal et l'avenir des
enfants. Jamais, quoi qu'il arrive, je n'invoquerai contre celle que
j'avais choisie, et que j'ai beaucoup aimée, le prétexte de son
infidélité. Grâce à l'esprit de la réforme, nous ne sommes pas condamnés
à nous nuire mutuellement pour nous dégager. D'autres motifs
suffiraient; mais nous n'en sommes pas là, et je n'ai point encore de
motifs assez évidents pour exiger qu'_elle_ se prête à une rupture
légale.
»Elle a cru pourtant, dans un moment d'irritation, me donner ce motif en
m'écrivant qu'elle comptait se remarier. Je ne suis pas homme à profiter
d'une heure de dépit; j'attendrai une insistance calme et réfléchie.
»Mais probablement elle tient à savoir si je désire le résultat qu'elle
provoque, et si j'ai aspiré pour mon compte à la liberté de contracter
un nouveau lien. Elle tient à le savoir pour rassurer sa conscience ou
satisfaire sa fierté. Je lui dois donc la vérité. Je n'ai jamais eu la
pensée d'un second mariage, et, si je l'avais eue, je regarderais comme
une lâcheté de ne l'avoir pas sacrifiée au devoir de respecter, dans
toute la limite du possible, la sincérité de mon premier serment.
»Cette limite du possible, c'est le cas où madame de V... afficherait
ses nouvelles relations. C'est aussi le cas où elle me réclamerait de
sang-froid, et après mûre délibération, le droit de contracter de
nouveaux engagements.
»Je ne ferai donc rien pour agiter son existence actuelle et pour porter
à l'extrême des résolutions que je n'ai pas le droit de croire sans
appel. Je ne rechercherai et n'accepterai aucun pourparler avec la
personne qui m'a offert de se présenter devant moi. Je ne prévois pas,
de ce côté-là plus que de l'autre, des garanties d'association bien
durable, mais je n'en serai juge qu'après un temps d'épreuve et
d'attente.
»Si on ne m'appelle pas, d'ici à un mois, devant un tribunal compétent à
prononcer le divorce, je m'absenterai pour un temps dont je n'ai pas à
fixer le terme. A mon retour, je serai moi-même le juge de cette
question délicate et grave qui nous occupe, et j'aviserai, mais sans
sortir des principes de conduite que je viens d'exposer.