»Mes réponses ne servirent qu'à l'exaspérer. J'essayai d'invoquer le

dévouement à mon avenir dont elle avait parlé d'abord. Elle jeta ce

léger masque dont elle avait essayé de couvrir son ardente personnalité.

»--Je mentais, oui, je mentais! s'écria-t-elle. Votre avenir existe-t-il

donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant

ma vie tout entière, vous m'avez donné la vôtre? Est-ce tenir parole que

de me condamner à l'intolérable ennui de la solitude?

»L'ennui! c'était là sa plaie et son effroi. C'est là ce que j'aurais

voulu guérir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un

vif éloignement pour les sciences. Elle prétendit que je méprisais les

arts et les artistes, et que je voulais la reléguer au plus bas étage

dans mon opinion. C'était me faire injure et me reléguer moi-même au

rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se

divise pas en études rivales et en manifestations d'antagonisme, que

Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et

Michel-Ange et Molière, et tous les vrais génies, avaient marché aussi

droit les uns que les autres vers l'éternelle lumière où se complète

l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la

haine du travail comme un droit sacré de sa nature et de sa position.

»--On ne m'a pas appris à travailler, dit-elle, et je ne me suis pas

mariée en promettant de me remettre à l'_a b c_ des choses. Ce que je

sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans

but. Je suis une femme: ma destinée est d'aimer mon mari et d'élever des

enfants. Il est fort étrange que ce soit mon mari qui me conseille de

songer à quelque chose de mieux.

»--Alors, lui répondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en

lui permettant de conserver sa propre estime; élevez votre fils et ne

compromettez pas votre santé, l'avenir d'une maternité nouvelle, en

vivant sans règle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir

connaître cet _a b c_ des choses que votre devoir sera d'enseigner à vos

enfants. Si vous ne pouvez vous résoudre à la vie des femmes ordinaires

sans périr d'ennui, vous n'êtes donc pas une femme ordinaire, et je vous

conseillais une étude quelconque pour vous rattacher à votre intérieur,

que le caprice et l'imprévu de votre existence actuelle ne sont pas

faits pour rendre digne de vous et de moi.

»Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore:

»--Tenez, ma pauvre chère enfant, vous êtes dévorée par votre

imagination, et vous dévorez tout autour de vous. Si vous continuez

ainsi, vous arriverez à absorber en vous toute la vie des autres sans

leur rien donner en échange, pas une lumière, pas une douceur vraie, pas

une consolation durable. On vous a appris le métier d'idole, et vous

auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes à

rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fécondent rien et ne

sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le néant où vous laissez

flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous

laissez flétrir même votre incomparable beauté, la souffrance que vous

imposez sans remords à toutes mes aspirations d'homme honnête et

laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous..., à commencer par

notre plus cher trésor, par notre enfant, que vous dévorez de caresses,

et dont vous étouffez d'avance les instincts généreux et forts en vous

soumettant à ses plus nuisibles fantaisies. Vous êtes une femme

charmante que le monde admire et entraîne; mais, jusqu'ici, vous n'êtes

ni une épouse dévouée, ni une mère intelligente. Prenez-y garde et

réfléchissez!

»Au lieu de réfléchir, elle voulut se tuer. Des heures et des jours se

passèrent en misérables discussions où toute ma patience, toute ma

tendresse, toute ma raison et toute ma pitié vinrent se briser devant

une invincible vanité blessée et à jamais saignante.

»Oui, voilà le vice de cette organisation si séduisante. L'orgueil est

immense et jette comme une paralysie de stupidité sur le raisonnement.

Il est aussi impossible à ma femme de suivre une déduction élémentaire,

même dans la logique de ses propres sentiments, qu'il le serait à un

oiseau de soulever une montagne. Et cela, j'en avais deviné, j'en ai

constaté la cause: c'est cette sorte d'athéisme qui la dessèche. Elle

vit aujourd'hui dans les églises, elle essaye de croire aux miracles,

elle ne croit réellement à rien. Pour croire, il faut réfléchir, elle ne

pense même pas. Elle invente et divague, elle s'admire et se déteste,

elle construit dans son cerveau des édifices bizarres qu'elle se hâte de

détruire: elle parle sans cesse du beau, elle n'en a pas la moindre

notion, elle ne le sent pas, elle ne sait pas seulement qu'il existe.

Elle babille admirablement sur l'amour, elle ne l'a jamais connu et ne

le connaîtra jamais. Elle ne se dévouera à personne, et elle pourra

cependant se donner la mort pour faire croire qu'elle aime; car il lui

faut ce jeu, ce drame, cette tragi-comédie de la passion qui l'émeut sur

la scène et qu'elle voudrait réaliser dans son boudoir. Despote blasé,

elle s'ennuie de la soumission, et la résistance l'exaspère. Froide de

coeur et ardente d'imagination, elle ne trouve jamais d'expression assez

forte pour peindre ses délires et ses extases d'amour, et, quand elle

accorde un baiser, c'est en détournant sa tête épuisée, et en pensant

déjà à autre chose.

»Tu la connais maintenant. Ne la prends pas en dédain, mais plains-la.

C'était une fleur du ciel qu'une détestable éducation a fait avorter en

serre chaude. On a développé la vanité et fait naître la sensibilité

maladive. On ne lui a pas montré une seule fois le soleil. On ne lui a

pas appris à admirer quelque chose à travers la cloche de verre de sa

plate-bande. Elle s'est persuadé qu'elle était l'objet admirable par

excellence, et qu'une femme ne devait contempler l'univers que dans son

propre miroir. Ne cherchant jamais son idéal hors d'elle, ne voyant

au-dessus d'elle-même ni Dieu, ni les idées, ni les arts, ni les hommes,

ni les choses, elle s'est dit qu'elle était belle, et que sa destinée

était d'être servie à genoux, que tout lui devait tout, et qu'à rien

elle ne devait rien. Elle n'est jamais sortie de là, bien qu'elle ait

des paroles qui pourraient énerver la volonté la mieux trempée. Elle a

vécu repliée sur elle-même, ne croyant qu'à sa beauté, dédaignant son

âme, la niant à l'occasion, doutant de son propre coeur, l'interrogeant

et le déchirant avec ses ongles pour le ranimer et le sentir battre,

faisant passer le monde devant elle pour qu'il s'efforçât de la

distraire, mais ne s'amusant de rien, et murant sa coquille plutôt que

de respirer l'air que respirent les autres.

»Avec cela, elle est bonne, en ce sens qu'elle est désintéressée,

libérale, et qu'elle plaint les malheureux en leur jetant sa bourse par

là fenêtre. Elle est loyale d'intentions et croit ne jamais mentir,

parce qu'à force de se mentir à elle-même elle a perdu la notion du

vrai. Elle est chaste et digne dans sa conduite, du moins elle l'a été

longtemps; douce dans le fait, trop molle et trop fière pour la

vengeance préméditée, elle ne tue qu'avec ses paroles, sauf à les

oublier ou à les retirer le lendemain.

»Il m'a fallu bien des jours passés à me débattre contre son prestige

pour la connaître ainsi. Elle à été longtemps un problème que je ne

pouvais résoudre, parce que je ne pouvais me résigner à voir le côté

infirme et incurable de son âme. Je crois avoir tout tenté pour la

guérir ou la modifier: j'ai échoué, et j'ai demandé à Dieu la force

d'accepter sans colère et sans blasphème la plus affreuse, la plus amère

de toutes les déceptions.

»Une seconde grossesse m'avait rendu de nouveau son esclave. Sa

délivrance fut la mienne, car il se passa alors dans notre intérieur des

choses véritablement douloureuses et intolérables pour moi. Notre second

fils était chétif et sans beauté. Elle m'en fit un reproche; elle

prétendit que celui-ci était né de mon mépris et de mon aversion pour

elle, qu'il lui ressemblait en laid, qu'il était sa caricature, et que

c'est ainsi que je l'avais vue en la rendant mère pour la seconde fois.

»Les excentricités d'Alida ne sont pas de celles qu'on peut reprendre

avec gaieté et traiter d'enfantillages. Toute contradiction de ce genre

l'offense au dernier point. Je lui répondis que, si l'enfant avait

souffert dans son sein, c'est parce qu'elle avait douté de moi et de

tout: il était le fruit de son scepticisme; mais il y avait encore du

remède. La beauté d'un homme, c'est la santé, et il fallait fortifier le

pauvre petit être par des soins assidus et intelligents. Il fallait

suivre aussi d'un oeil attentif le développement de son âme, et ne

jamais la froisser par la pensée qu'il pût être moins aimé et moins

agréable à voir que son frère.

»Hélas! je prononçais l'arrêt de cet enfant en essayant de le sauver.

Alida a l'esprit très-faible; elle se crut coupable envers son fils

avant de l'être, elle le devint par la peur de ne pouvoir échapper à la

fatalité. Ainsi tous mes efforts aggravaient son mal, et, de toutes mes

paroles, elle tirait un sens funeste. Elle s'acharnait à constater

qu'elle n'aimait pas le pauvre Paul, que je le lui avais prédit, qu'elle

ne pouvait conjurer cette destinée, qu'elle frissonnait en voulant

caresser cette horrible créature, sa malédiction, son châtiment et le

mien. Que sais-je! Je la crus folle, je la promenai encore et j'éloignai

l'enfant; mais elle se fit des reproches, l'instinct maternel parla plus

haut que les préventions, ou bien l'orgueil de la femme se révolta. Elle

voulut en finir avec l'espérance, ce fut son mot. Cela signifiait que,

n'étant plus aimée de moi, elle renonçait à me retenir à ses côtés. Elle

me demanda de lui faire arranger Valvèdre, qu'elle avait vu un jour en

passant, et qu'elle avait déclaré triste et vulgaire. Elle voulait vivre

maintenant là avec mes soeurs, qui s'y étaient fixées. Je l'y conduisis,

je fis du petit manoir une riche résidence, et je m'y établis avec elle.

»Mon ami, tu le comprends maintenant, il n'y avait plus d'enthousiasme,

plus d'espoir, plus d'illusions, plus de flamme dans mon affection pour

elle; mais l'amitié fidèle, un dévouement toujours entier, un grand

respect de ma parole et de ma dignité, une compassion paternelle pour

cette faible et violente nature, un amour immense pour mes enfants avec

une tendresse plus raffinée peut-être pour celui que ma femme n'aimait

pas, c'en était bien assez pour me retenir à Valvèdre. J'y passai une

année qui ne fut pas perdue pour ma jeune soeur et pour mes fils. Je

donnai à Paule une direction d'idées et de goûts qu'elle a

religieusement suivie. J'enseignai à ma soeur aînée la science des

mères, que ma femme n'avait pas et ne voulait pas acquérir. Je

travaillais aussi pour mon compte, et, triste comme un homme qui a perdu

la moitié de son âme, je m'attachais à sauver le reste, à ne pas

souffrir en égoïste, à servir l'humanité dans la mesure de mes forces en

me dévouant au progrès des connaissances humaines, et ma famille, en

l'abritant sous la tendresse profonde et sous l'apparente sérénité du

père de famille.

»Tout alla bien autour de moi, excepté ma femme, que l'ennui consumait,

et qui, se refusant à mon affection toujours loyale, se plaisait à se

proclamer veuve et déshéritée de tout bonheur. Un jour, je m'aperçus

qu'elle me haïssait, et je me renfermai dans le rôle d'ami sans rancune

et sans susceptibilité, le seul rôle qui pût dès lors me convenir. Un

autre jour, je découvris qu'elle aimait ou croyait aimer un homme

indigne d'elle. Je l'éclairai sans lui laisser soupçonner que j'eusse

constaté son déplorable engouement. Elle fut effrayée, humiliée; elle

rompit brusquement avec sa chimère, mais elle ne me sut aucun gré de ma

délicatesse. Loin de là, elle fut offensée de mon apparente confiance en

elle. Elle eût été consolée de son mécompte en me voyant jaloux.

Indignée de ne pouvoir plus me faire souffrir ou de ne pas réussir à me

le faire avouer, elle chercha d'autres distractions d'esprit. Elle

s'éprit tour à tour de plusieurs hommes à qui elle ne s'abandonna pas

plus qu'au premier, mais dont les soins, même à distance, chatouillaient

sa vanité. Elle entretint beaucoup de correspondances avec des

adorateurs plus ou moins avouables; elle se plut à enflammer leur

imagination et la sienne propre en de feintes amitiés, où elle porta une

immense coquetterie. Je sus tout. On peut me trahir, mais il est plus

difficile de me tromper. Je constatai qu'elle respectait nos liens à sa

manière, et que mon intervention dans cette manière d'entendre le devoir

et le sentiment ne servirait qu'à lui faire prendre quelque parti

fâcheux et contracter des liens plus compromettants qu'elle ne le

souhaitait elle-même. J'étudiai et je pratiquai systématiquement la

prudence. Je fis le sourd et l'aveugle. Elle me traita de _savant_ dans

toute l'acception du mot, elle me méprisa presque..., et je me laissai

mépriser! N'avais-je pas juré à mon premier enfant, dès le sein de sa

mère, que cette mère ne souffrirait jamais par ma faute?

»Tu sais, mon cher Henri, comme j'ai vécu depuis six ans que nous sommes

intimement liés. Je n'avais qu'un refuge, l'étude, et, devinant le vide

de mon intérieur, tu t'es étonné quelquefois de me voir sacrifier la

pensée des longs voyages à la crainte de paraître abandonner ma femme.

Tu comprends aujourd'hui que ce qui m'a retenu ou ramené près d'elle

après de médiocres absences, c'est le besoin de m'assurer d'abord que ma

soeur gouvernait mes enfants selon mon coeur et selon mon esprit,

ensuite la volonté d'ôter tout prétexte à quelque scandale dans ma

maison. Je ne pouvais plus espérer ni désirer l'amour, l'amitié même

m'était refusée; mais je voulais que cette terrible imagination de femme

connût ou pressentît un frein, tant que mes enfants et ma jeune soeur

vivraient auprès d'elle. Je n'ai jamais entravé sa liberté au dehors, et

je dois dire qu'elle n'en a point abusé ostensiblement. Elle m'a haï

pour cette froide pression exercée sur elle, et que son orgueil ne

pouvait attribuer à la jalousie; mais elle a fini par m'estimer un

peu... dans ses heures de lucidité!

»A présent, mes enfants sont ici, ma jeune soeur t'appartient, ma soeur

aînée est heureuse et vit près de vous, ma femme est libre!

Valvèdre s'arrêta. J'ignore ce qu'Obernay lui répondit. Arraché un

instant à l'attention violente avec laquelle j'avais écouté, je

m'aperçus de la présence d'Alida. Elle était derrière moi, tenant ma

lettre ouverte, que son mari avait lue. Elle venait m'annoncer

l'événement et m'engager à fuir; mais, enchaînée par ce que nous venions

d'entendre, elle ne songeait plus qu'à écouter son arrêt.

Je voulus l'emmener. Elle me fit signe qu'elle resterait jusqu'au bout.

J'étais si accablé de tout ce qui venait d'être dit, que je ne me sentis

pas la force de prendre sa main et de la rassurer par une muette

caresse. Nous restâmes donc à écouter, mornes comme deux coupables qui

attendent leur condamnation.

Quand les paroles qui se disaient de l'autre côté du mur et qui

échappèrent un instant à ma préoccupation reprirent un sens pour moi,

j'entendis Obernay plaider jusqu'à un certain point la cause de madame

de Valvèdre.

--Elle ne me paraît, disait-il, que très à plaindre. Elle ne vous a

jamais compris et ne se comprend pas davantage elle-même. C'est bien

assez pour que vous ne puissiez plus vous donner du bonheur l'un à

l'autre; mais, puisqu'au milieu des égarements de son cerveau elle est

restée chaste, je trouverais trop sévère de restreindre ou de

contraindre ses relations avec ses enfants. Mon père, j'en suis certain,

aurait une extrême répugnance à jouer ce rôle vis-à-vis d'elle, et je ne

répondrais même pas qu'il y consentît, quel que soit son dévouement pour

vous.

--Il me suffira de m'expliquer, répondit Valvèdre, pour que tu

comprennes mes craintes. La personne dont nous parlons est en ce moment

violemment éprise d'un jeune homme qui n'a pas plus de caractère et de

raison qu'elle. En proie à mille agitations et à mille projets qui se

contredisent, il lui écrivait... _dernièrement_..., dans une lettre que

j'ai trouvée sous mes pieds et qui n'était même pas cachetée, tant on se

raille de ma confiance: «Si tu le veux, nous enlèverons tes fils, je

travaillerai pour eux, je me ferai leur précepteur..., tout ce que tu

voudras, pourvu que tu sois à moi et que rien ne nous sépare, etc.» Je

sais que ce sont là des paroles, _des mots, des mots!_ Je suis bien

tranquille sur le désir sincère que cet amant enthousiaste, enfant

lui-même, peut avoir de se charger des enfants d'un autre; mais leur

mère peut, dans un jour de folie, prendre l'offre au sérieux, ne fût-ce

que pour éprouver son dévouement! Cela se réduirait probablement à une

partie de campagne. Las des marmots, on les ramènerait le soir même;

mais crois-tu que ces pauvres innocents doivent être exposés à entendre,

ne fût-ce qu'un jour, ces étranges dithyrambes?

--Alors, répondit Obernay, nous ferons bonne garde; mais le mieux serait

que vous ne partissiez pas encore.

--Je ne partirai pas sans avoir réglé toutes choses pour le présent et

l'avenir.

--L'avenir, ne vous en tourmentez pas trop! Le caprice qui menace sera

bientôt passé.

--Cela n'est pas sûr, reprit Valvèdre. Jusqu'ici, elle n'avait encouragé

que des hommages peu inquiétants, des gens du monde trop bien élevés

pour s'exposer à des esclandres. Aujourd'hui, elle a rencontré un homme

intelligent et honnête, mais très-exalté, sans expérience, et, je le

crains, sans principes suffisants pour faire triompher les bons

instincts, son pareil, son idéal en un mot. Si elle cache soigneusement

cette intrigue, je feindrai d'y être indifférent; mais, si elle prend

les partis extrêmes auxquels cet imprudent la convie, il faudra qu'il

s'attende à une répression de ma part, ou qu'elle cesse de porter mon

nom. Je ne veux pas qu'elle m'avilisse; mais, tant qu'elle sera ma

femme, je ne souffrirai pas non plus qu'elle soit avilie par un autre

homme. Voilà ma conclusion.

VIII

Quand Valvèdre et Obernay se furent éloignés et que je ne les entendis

plus, je me retournai vers Alida, qui s'était toujours tenue derrière

moi; je la vis à genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras

roides, évanouie, presque morte, comme le jour où je l'avais trouvée

dans l'église. Les dernières paroles de Valvèdre, que dix fois j'avais

été sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon énergie. Je portai

Alida dans le casino, et, en dépit des révélations qui m'avaient brisé

un instant, je la secourus et la consolai avec tendresse.

--Eh bien, le gant est jeté, lui dis-je quand elle fut en état de

m'entendre, c'est à nous de le ramasser! Ce grand philosophe nous a

tracé notre devoir, il me sera doux de le remplir. Écrivons-lui tout de

suite nos intentions.

--Quelles intentions? quoi? répondit-elle d'un air égaré.

--N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvèdre? Il t'a mise

au défi d'être sincère, et moi, il m'a refusé la force d'être dévoué:

montrons-lui que nous nous aimons plus sérieusement qu'il ne pense.

Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te

rendre heureuse et de te garder fidèle. Voila toute la vengeance que je

veux tirer de son dédain!

--Et mes enfants! s'écria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura?

--Vous vous les partagerez.

--Ah! oui, il me donnera Paolino!

--Non, puisque c'est celui qu'il préfère.

--Cela n'est pas! Valvèdre les aime également, jamais il ne donnera ses

enfants!

--Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la

loi puisse atteindre?

--Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un procès, un

scandale, au lieu d'être une formalité que le consentement mutuel

rendrait très-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante

n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais

informée. Mes principes me défendent d'accepter le divorce, et je n'ai

jamais cru que Valvèdre en viendrait là!

--Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatienté de

cette exaltation maternelle qui ne se réveillait devant moi que pour me

blesser. Sois donc sincère vis-à-vis de toi-même, tu n'en aimes qu'un,

l'aîné, et c'est justement celui qui, sous toutes les législations,

appartient au père, à moins qu'il n'y ait danger moral à le lui confier,

et ce n'est point ici lé cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu,

puisqu'en restant la femme de Valvèdre, tu n'en as pas moins perdu à ses

yeux le droit de les élever... et même de les promener? Le divorce ne

changera donc rien à ta situation, car aucune loi humaine ne t'ôtera le

droit de les voir.

--C'est vrai, dit Alida en se levant, pâle, les cheveux épars, les yeux

brillants et secs. Eh bien, alors que faisons-nous?

--Tu écris à ton mari que tu demandes le divorce, et nous partons; nous

attendons le temps légal après la dissolution du mariage, et tu consens

à être ma femme.

--Ta femme? Mais non, c'est un crime! Je suis mariée et je suis

catholique!

--Tu as cessé de l'être le jour où tu as fait un mariage protestant.

D'ailleurs, tu ne crois pas en Dieu, ma belle, et ce point-là doit lever

bien des scrupules d'orthodoxie.

--Ah! vous me raillez! s'écria-t-elle, vous ne parlez pas sérieusement!

--Je raille ta dévotion, c'est vrai; mais, pour le reste, je parle si

sérieusement, qu'à l'instant même je t'engage ma parole d'honnête

homme...

--Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est

pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'épouser, voilà

tout.

--Injuste coeur! Est ce donc la première fois que je t'offre ma vie?

--Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait

à une condition.

--Dis! dis vite!

--Je ne veux rien accepter de M. de Valvèdre. Il est généreux, il va

m'offrir la moitié de son revenu; je ne veux même pas de la pension

alimentaire à laquelle j'ai droit. Il me répudie, il me dédaigne, je ne

veux rien de lui! rien, rien!

--C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'écriai-je.

Ah! ma chère Alida! combien je te bénis de m'avoir deviné!

Il y avait plus d'esprit que de sincérité dans ces derniers mots.

J'avais bien vu qu'Alida avait douté de mon désintéressement: c'était

horrible qu'à chaque instant elle doutât ainsi de tout; mais, en ce

moment-là, comme il y avait aussi en moi plus de fierté blessée par le

mari que d'élan véritable vers la femme, j'étais résolu à ne m'offenser

de rien, à la convaincre, à l'obtenir à tout prix.

--Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais étourdie de ma

résolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon

coeur déjà dépensé en partie, mon nom flétri probablement par le

divorce, mes regrets du passé, mes continuelles aspirations vers mes

enfants, et la misère par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le

demandes?... Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-même?...

--Alida, lui dis-je en me mettant à ses pieds, je suis pauvre, et mes

parents seront peut-être effrayés de ma résolution; mais je les connais,

je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te

réponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que

tendres; ils sont intelligents, instruits, honorés. Je t'offre donc un

nom moins aristocratique et moins célèbre que celui de Valvèdre, mais

aussi pur que les plus purs... Le peu que ces chers parents possèdent,

ils le partageront dès à présent avec nous, et, quant à l'avenir, je

mourrai à la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis

pas doué comme poëte, je me ferai administrateur, financier, industriel,

fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voilà tout ce que je

peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont

jusqu'ici tu t'es le moins préoccupée.

--Oui, certes, s'écria-t-elle; l'obscurité, la retraite, la pauvreté, la

misère même, tout plutôt que la pitié de Valvèdre!... L'homme que j'ai

vu si longtemps à mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour

le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre

enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi?

M'aimeras-tu à ce point de m'accepter avec l'horrible caractère et

l'absurde conduite que l'on m'attribue?

Valvèdre · 第 15 / 21 段