Et le jour où cela aurait pu être en effet, le jour où j'aurais pu

conduire dans les bras de ma mère cette créature accomplie, orgueil

d'une ville et joie d'une famille, idéal d'un poëte à coup sûr, le poëte

indécis et chagrin, stérile et mécontent de lui-même, s'efforçait de la

rabaisser et se défendait mal de l'envie!

Ces étrangetés un peu monstrueuses de ma situation morale n'étaient que

trop motivées par l'oisiveté de ma raison et l'activité maladive de ma

fantaisie. Quand j'eus brûlé mon manuscrit, je crus pouvoir le

recommencer à ma satisfaction nouvelle, et il n'en fut rien. J'étais

attiré sans cesse vers ce jardin où le secret de ma vie s'agitait

peut-être à deux pas de moi sans que je voulusse le connaître. Quand je

sentais approcher Valvèdre ou l'une de ses soeurs avec M. Obernay ou

avec Henri, je croyais toujours entendre prononcer mon nom. Je prêtais

l'oreille malgré moi, et, quand je m'étais assuré qu'il n'était

nullement question de moi, je m'éloignais sans m'apercevoir de

l'inconséquence de ma conduite.

Tout semblait paisible chez eux; Alida ne s'approchait jamais du mur,

tant elle craignait de provoquer une imprudence de ma part ou d'attirer

les soupçons en se réconciliant avec cet endroit qu'elle avait proscrit

comme trop exposé au soleil. J'entendais souvent les jeux bruyants de

ses fils et la voix posée des vieux parents qui encourageait ou modérait

leur impétuosité. Alida caressait tendrement l'aîné, mais ne causait

jamais ni avec l'un ni avec l'autre.

Sans pouvoir la suivre des yeux, car le devant de la maison était masqué

par des massifs d'arbustes, je sentais l'isolement de sa vie dans cet

intérieur si assidûment et saintement occupé. Je l'apercevais

quelquefois, lisant un roman ou un poëme entre deux caisses de myrte, ou

bien, de ma fenêtre, je la voyais à la sienne, regardant de mon côté et

pliant une lettre qu'elle avait écrite pour moi. Elle était étrangère,

il est vrai, au bonheur des autres, elle dédaignait et méconnaissait

leurs profondes et durables satisfactions; mais c'est de moi seul, ou

d'elle-même en vue de moi seul, qu'elle était incessamment préoccupée.

Toutes ses pensées étaient à moi, elle oubliait d'être amie et soeur, et

même presque d'être mère, tout cela pour moi, son tourment, son dieu,

son ennemi, son idole! Pouvais-je trouver le blâme dans mon coeur? Et

cet amour exclusif n'avait-il pas été mon rêve?

Tous les matins, un peu avant l'aube, nous échangions nos lettres au

moyen d'un caillou que Bianca venait lancer par-dessus le mur et que je

lui renvoyais avec mon message. L'impunité nous avait rendus téméraires.

Un matin, réveillé comme d'habitude avec les alouettes, je reçus mon

trésor accoutumé, et je lançai ma réponse anticipée; mais tout aussitôt

je reconnus qu'on marchait dans l'allée, et que ce n'était plus le pas

furtif et léger de la jeune confidente: c'était une démarche ferme et

régulière, le pas d'un homme. J'allai regarder à la fente du mur; je

crus, dans le crépuscule, reconnaître Valvèdre. C'était lui en effet.

Que venait-il faire chez les Obernay à pareille heure, lui qui avait

auprès d'eux son domicile solitaire? Une jalousie effroyable s'empara de

moi, à ce point que je m'éloignai instinctivement de la muraille, comme

s'il eût pu entendre les battements de mon coeur.

J'y revins aussitôt. J'épiai, j'écoutai avec acharnement. Il semblait

qu'il eût disparu. Avait-il entendu tomber le caillou? Avait-il aperçu

Bianca? S'était-il emparé de ma lettre? Baigné d'une sueur froide,

j'attendis. Il reparut au bout de dix minutes avec Henri Obernay. Ils

marchèrent en silence, jusqu'à ce qu'Obernay lui dît:

--Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il donc? Je suis à vos ordres.

--Ne penses-tu pas, lui répondit Valvèdre à voix haute, qu'on pourrait

entendre de l'autre côté du mur ce qui se dit ici?

--Je n'en répondrais pas, si l'endroit était habité; mais il ne l'est

pas.

--Cela appartient toujours au juif Manassé?

--Qui, par parenthèse, n'a jamais voulu le vendre à mon père; mais il

demeure beaucoup plus loin. Pourtant, si vous craignez d'être entendu,

sortons d'ici; allons chez vous.

--Non, restons là, dit Valvèdre avec une certaine fermeté.

Et, comme si, maître de mon secret et certain de ma présence, il eût

voulu me condamner à l'entendre, il ajouta:

--Asseyons-nous là, sous la tonnelle. J'ai un long récit à te faire, et

je sens que je dois te le faire. Si je prenais le temps de la réflexion,

peut-être que ma patience et ma résignation habituelles m'entraîneraient

encore au silence, et peut-être faut-il parler sous le coup de

l'émotion.

--Prenez garde! dit Obernay en s'asseyant auprès de lui. Si vous

regrettiez ce que vous allez faire? si, après m'avoir pris pour

confident, vous aviez moins d'amitié pour moi?

--Je ne suis pas fantasque, et je ne crains pas cela, répondit Valvèdre

en parlant avec une netteté de prononciation qui semblait destinée à ne

me laisser rien perdre de son discours. Tu es mon fils et mon frère,

Henri Obernay! l'enfant dont j'ai chéri et cultivé le développement,

l'homme à qui j'ai confié et donné ma soeur bien-aimée. Ce que j'ai à te

dire après des années de mutisme te sera utile à présent, car c'est

l'histoire de mon mariage que je te veux confier; tu pourras comparer

nos existences et conclure sur le mariage et sur l'amour en connaissance

de cause. Paule sera plus heureuse encore par toi quand tu sauras

combien une femme sans direction intellectuelle et sans frein moral peut

être à plaindre et rendre malheureux l'homme qui s'est dévoué à elle.

D'ailleurs, j'ai besoin de parler de moi une fois en ma vie! j'ai pour

principe, il est vrai, que l'émotion refoulée est plus digne d'un homme

de courage; mais tu sais que je ne suis pas pour les décisions sans

appel, pour les règles sans exception. Je crois qu'à un jour donné, il

faut ouvrir la porte à la douleur, afin qu'elle vienne plaider sa cause

devant le tribunal de la conscience. J'ai fini mon préambule. Écoute.

--J'écoute, dit Obernay, j'écoute avec mon coeur, qui vous appartient.

Valvèdre parla ainsi:

--Alida était belle et intelligente, mais absolument privée de direction

sérieuse et de convictions acquises. Cela eût dû m'effrayer. J'étais

déjà un homme mûr à vingt-huit ans, et, si j'ai cru à la douceur

ineffable de son regard, si j'ai eu l'orgueil de me persuader qu'elle

accepterait mes idées, mes croyances, ma religion philosophique, c'est

qu'à un jour donné j'ai été téméraire, enivré par l'amour, dominé à mon

insu par cette force terrible qui a été mise dans la nature pour tout

créer ou tout briser en vue de l'équilibre universel.

»Il a su ce qu'il faisait, lui, l'_ auteur du bien_, quand il a jeté sur

les principes engourdis de la vie ce feu dévorant qui l'exalte pour la

rendre féconde; mais, comme le caractère de la puissance infinie est

l'effusion sans bornes, cette force admirable de l'amour n'est pas

toujours en proportion avec celle de la raison humaine. Nous en sommes

éblouis, enivrés, nous buvons avec trop d'ardeur et de délices à

l'intarissable source, et plus nos facultés de compréhension et de

comparaison sont exercées, plus l'enthousiasme nous entraîne au delà de

toute prudence et de toute réflexion. Ce n'est pas la faute de l'amour,

ce n'est pas lui qui est trop vaste et trop brûlant, c'est nous qui lui

sommes un sanctuaire trop fragile et trop étroit.

»Je ne cherche donc pas à m'excuser. C'est moi qui ai commis la faute en

cherchant l'infini dans les yeux décevants d'une femme qui ne le

comprenait pas. J'oubliai que, si l'amour immense peut ouvrir ses ailes

et soutenir son vol sans péril, c'est à la condition de chercher Dieu,

son foyer rénovateur, et d'aller, à chaque élan, se retremper et se

purifier en lui. Oui, le grand amour, l'amour qui ne se repose pas

d'adorer et de brûler est possible; mais il faut croire, et il faut être

deux croyants, deux âmes confondues dans une seule pensée, dans une même

flamme. Si l'une des deux retombe dans les ténèbres, l'autre, partagée

entre le devoir de la sauver et le désir de ne pas se perdre, flotte à

jamais dans une aube froide et pâle, comme ces fantômes que Dante a vus

aux limites du ciel et de l'enfer: telle est ma vie!

»Alida était pure et sincère. Elle m'aimait. Elle connut aussi

l'enthousiasme, mais une sorte d'enthousiasme athée, si je puis

m'exprimer ainsi. J'étais son dieu, disait-elle. Il n'y en avait pas

d'autre que moi.

»Cette sorte de folie m'enivra un instant et m'effraya vite. Si j'étais

capable de sourire en ce moment, je te demanderais si tu te fais une

idée de ce rôle pour un homme sérieux, la divinité! J'en ai pourtant

souri un jour, une heure peut-être! et tout aussitôt j'ai compris que le

moment où je ne serais plus dieu, je ne serais plus rien. Et ce

moment-là, n'était-il pas déjà venu? Pouvais-je concevoir la possibilité

d'être pris au sérieux, si j'acceptais la moindre bouffée de cet encens

idolâtre?

»Je ne sais pas s'il est des hommes assez vains, assez sots ou assez

enfants pour s'asseoir ainsi sur un autel et pour poser la perfection

devant la femme exaltée qui les en a revêtus. Quels atroces mécomptes,

quelles sanglantes humiliations ils se préparent! Combien l'amante déçue

à la première faiblesse du faux dieu doit le mépriser et lui reprocher

d'avoir souffert un culte dont il n'était pas digne!

»Ma femme n'a du moins pas ce ridicule à m'attribuer. Après l'avoir

doucement raillée, je lui parlai sérieusement. Je voulais mieux que son

engouement, je voulais son estime. J'étais fier de lui paraître le plus

aimant et le meilleur des hommes, et je comptais consacrer ma vie à

mériter sa préférence; mais je n'étais ni le premier génie de mon

siècle, ni un être au-dessus de l'humanité. Elle devait se bien

persuader que j'avais besoin d'elle, de son amour, de ses encouragements

et de son indulgence dans l'occasion, pour rester digne d'elle. Elle

était ma compagne, ma vie, ma joie, mon appui et ma récompense; donc, je

n'étais pas Dieu, mais un pauvre serviteur de Dieu qui se donnait à

elle.

»Ce mot, je m'en souviens, parut la combler de joie, et lui fit dire des

choses étranges que je veux te redire, parce qu'elles résument toute sa

manière de voir et de comprendre.

»--Puisque tu te donnes à moi, s'écria-t-elle, tu n'es plus qu'à moi et

tu n'appartiens plus à cet admirable architecte de l'univers, dont il me

semblait que tu faisais trop un être saisissable et propre à inspirer

l'amour. Tiens, il faut que je te le dise à présent, je le détestais,

ton Dieu de savant; j'en étais jalouse. Ne me crois pas impie. Je sais

bien qu'il y a une grande âme, un principe, une loi qui a présidé à la

création; mais c'est si vague, que je ne veux pas m'en inquiéter. Quant

au Dieu personnel, parlant et écrivant des traditions, je ne le trouve

pas assez grand pour moi. Je ne peux pas le renfermer dans un buisson

ardent, encore moins dans une coupe de sang. Je me dis donc que le vrai

Dieu est trop loin pour nous et tout à fait inaccessible à mon examen

comme à ma prière. Juge si je souffre quand, pour t'excuser d'admirer si

longtemps la cassure d'une pierre ou l'aile d'une mouche, tu me dis que

c'est aimer Dieu que d'aimer les bêtes et les rochers! Je vois là une

idée systématique, une sorte de manie qui me trouble et qui m'offense.

L'homme qui est à moi peut bien s'amuser des curiosités de la nature,

mais il ne doit pas plus se passionner pour une autre idée que mon

amour, que pour une créature qui n'est pas moi.

»Je ne pus pas lui faire comprendre que ce genre de passion pour la

nature était le plus puissant auxiliaire de ma foi, de mon amour, de ma

santé morale; que se plonger dans l'étude, c'était se rapprocher autant

qu'il nous est possible de la source vivifiante nécessaire à l'activité

de l'âme, et se rendre plus digne d'apprécier la beauté, la tendresse,

les sublimes voluptés de l'amour, les plus précieux dons de la Divinité.

»Ce mot de Divinité n'avait pas de sens pour elle, bien qu'elle me l'eût

appliqué dans son délire. Elle s'offensa de mon obstination. Elle

s'alarma de ne pouvoir me détacher de ce qu'elle appelait une religion

de rêveur. Elle essaya de discuter en m'opposant des livres qu'elle

n'avait pas lus, des questions d'école qu'elle ne comprenait pas; puis,

irritée de son insuffisance, elle pleura, et je restai stupéfait de son

enfantillage, incapable de deviner ce qui se passait en elle, malheureux

de l'avoir fait souffrir, moi qui aurais donné ma vie pour elle.

»Je cherchai en vain: quel mystère découvrir dans le vide? Son âme ne

contenait que des vertiges et des aspirations vers je ne sais quel idéal

de fantaisie que je n'ai jamais pu me représenter.

»Ceci se passait bien peu de temps après notre mariage. Je ne m'en

inquiétai pas assez. Je crus à l'excitation nerveuse qui suit les

grandes crises de la vie. Bientôt je vis qu'elle était grosse et un peu

faible de complexion pour traverser sans défaillance le redoutable et

divin drame de la maternité. Je m'attachai à ménager une sensibilité

excessive, à ne la contredire sur rien, à prévenir tous ses caprices. Je

me fis son esclave, je me fis enfant avec elle, je cachai mes livres, je

renonçai presque à l'étude. J'admis toutes ses hérésies en quelque

sorte, puisque je lui laissai toutes ses erreurs. Je remis à un temps

plus favorable cette éducation de l'âme dont elle avait tant besoin. Je

me flattai aussi que la vue de son enfant lui révélerait Dieu et la

vérité beaucoup mieux que mes leçons.

»Ai-je eu tort de ne pas chercher plus vite à l'éclairer? J'éprouvais de

grandes perplexités; je voyais bien qu'elle se consumait dans le rêve

d'un bonheur puéril et d'impossible durée, tout d'extase et de

_parlage_, de caresses et d'exclamations, sans rien pour la vie de

l'esprit et pour l'intimité véritable du coeur. J'étais jeune et je

l'aimais: je partageais donc tous ses enivrements et me laissais

emporter par son exaltatation; mais, après, sentant que je l'aimais

davantage, j'étais effrayé de voir qu'elle m'aimait moins, que chaque

accès de cet enthousiasme la rendait ensuite plus soupçonneuse, plus

jalouse de ce qu'elle appelait mon idée fixe, plus amère devant mon

silence, plus railleuse de mes définitions.

»J'étais assez médecin pour savoir que la grossesse est quelquefois

accompagnée d'une sorte d'insanité d'esprit. Je redoublai de soumission,

d'effacement, de soins. Son mal me la rendait plus chère, et mon coeur

débordait d'une pitié aussi tendre que celle d'une mère pour l'enfant

qui souffre. J'adorais aussi en elle cet enfant de mes entrailles

qu'elle allait me donner; il me semblait entendre sa petite âme me

parler déjà dans mes rêves et me dire: «Ne fais jamais de peine »à ma

mère!»

»Elle fut, en effet, ravie pendant les premiers jours: elle voulut

nourrir notre cher petit Edmond; mais elle était trop faible, trop

insoumise aux prescriptions de l'hygiène, trop exaspérée par la moindre

inquiétude; elle dut bien vite confier l'enfant à une nourrice dont

aussitôt elle fut jalouse au point de se rendre plus souffrante encore.

Elle faisait de la vie un drame continuel; elle sophistiquait sur

l'instinct filial qui se portait avec ardeur vers le sein de la première

femme venue. Et pourquoi Dieu, ce Dieu intelligent et bon auquel je

feignais de croire, disait-elle, n'avait-il pas donné à l'homme dès le

berceau un instinct supérieur à celui des animaux? En d'autres moments,

elle voulait que la préférence de son enfant pour la nourrice fût un

symptôme d'ingratitude future, l'annonçe de malheurs effroyables pour

elle.

»Elle guérit pourtant, elle se calma, elle prit confiance en moi en me

voyant renoncer à toutes mes habitudes et à tous mes projets pour lui

complaire. Elle eut deux ans de ce triomphe, et son exaltation parut se

dissiper avec les résistances qu'elle avait prévues de ma part. Elle

voulait faire de moi un _artiste homme du monde_, disait-elle, et me

dépouiller de ma gravité de savant qui lui faisait peur. Elle voulait

voyager en princesse, s'arrêter où bon lui semblerait, voir le monde,

changer et reprendre sans cesse. Je cédai. Et pourquoi n'aurais-je pas

cédé? Je ne suis pas misanthrope, le commerce de mes semblables ne

pouvait me blesser ni me nuire. Je ne m'élevais pas au-dessus d'eux dans

mon appréciation. Si j'avais approfondi certaines questions spéciales

plus que certains d'entre eux, je pouvais recevoir d'eux tous, et même

des plus frivoles en apparence, une foule de notions que j'avais

laissées incomplètes, ne fût-ce que la connaissance du coeur humain,

dont j'avais peut-être fait une abstraction trop facile à résoudre. Je

n'en veux donc point à ma femme de m'avoir forcé à étendre le cercle de

mes relations et à secouer la poussière du cabinet. Au contraire, je lui

en ai toujours su gré. Les savants sont des instruments tranchants dont

il est bon d'émousser un peu la lame. J'ignore si je ne serais pas

devenu sociable par goût avec le temps; mais Alida hâta mon expérience

de la vie et le développement de ma bienveillance.

»Ce ne pouvait pourtant pas être là mon unique soin et mon unique but,

pas plus que son avenir à elle ne pouvait être d'avoir à ses ordres un

parfait _gentleman_ pour l'accompagner au bal, à la chasse, aux eaux, au

théâtre ou au sermon. Il me semblait porter en moi un homme plus

sérieux, plus digne d'être aimé, plus capable de lui donner, ainsi qu'à

son fils, une considération mieux fondée. Je ne prétendais pas à la

renommée, mais j'avais aspiré à être un serviteur utile, apportant son

contingent de recherches patientes et courageuses à cet édifice des

sciences, qui est pour lui l'autel de la vérité. Je comptais bien

qu'Alida arriverait à comprendre mon devoir, et que, la première ivresse

de domination assouvie, elle rendrait à sa véritable vocation celui qui

avait prouvé une tendresse sans bornes par une docilité sans réserve.

»Dans cet espoir, je me risquais de temps en temps à lui faire

pressentir le néant de notre prétendue vie d'artistes. Nous aimions et

nous goûtions les arts; mais, n'étant artistes créateurs ni l'un ni

l'autre, nous ne devions pas prétendre à cette suite éternelle de

jugements et de comparaisons qui fait du rôle de _dilettante_, quand il

est exclusif, une vie blasée, hargneuse ou sceptique. Les créations de

l'art sont stimulantes; c'est là leur magnifique bienfait. En élevant

l'âme, elles lui communiquent une sainte émulation, et je ne crois pas

beaucoup aux véritables ravissements des admirateurs systématiquement

improductifs. Je ne parlais pas encore de me soustraire au doux _far

niente_ où ma femme se délectait, mais je tentais d'amener en elle-même

une conclusion à son usage.

»Elle était assez bien douée, et, d'ailleurs, assez frottée de musique,

de peinture et de poésie, depuis son enfance, pour avoir le désir et le

besoin de consacrer ses loisirs à quelque étude. Si elle était idolâtre

de mélodies, de couleurs ou d'images, n'était-elle pas assez jeune,

assez libre, assez encouragée par ma tendresse, pour vouloir sinon

créer, du moins pratiquer à son tour? Qu'elle eût un goût déterminé, ne

fût-ce qu'un seul, une occupation favorite, et je la voyais sauvée de

ses chimères. Je comprenais le but de son besoin de vivre dans une

atmosphère échauffée et comme parfumée d'art et de littérature; elle y

devenait l'abeille qui fait son miel après avoir couru de fleur en

fleur: autrement, elle n'était ni satisfaite ni émue réellement, sa vie

n'étant ni active ni reposée. Elle voulait voir et toucher les aliments

nutritifs par pure convoitise d'enfant malade; mais, privée de force et

d'appétit, elle ne se nourrissait pas.

»Elle fit d'abord la sourde oreille, et me présenta enfin un jour des

raisonnements assez spécieux, et qui paraissaient désintéressés.

»--Il ne s'agit pas de moi, disait-elle, ne vous en inquiétez pas. Je

suis une nature engourdie, peu pressée d'éclore à la vie comme vous

l'entendez. Je ressemble à ces bancs de corail dont vous m'avez parlé,

qui adhèrent tranquillement à leur rocher. Mon rocher, à moi, mon abri,

mon port, c'est vous! Mais, hélas! voilà que vous voulez changer toutes

les conditions de notre commune existence! Eh bien, soit; mais ne vous

pressez pas tant; vous avez encore beaucoup à gagner dans la prétendue

oisiveté où je vous retiens. Vous êtes destiné certainement à écrire sur

les sciences, ne fût-ce que pour rendre compte de vos découvertes au

jour le jour; vous aurez le fond, mais aurez-vous la forme, et

croyez-vous que la science ne serait pas plus répandue, si une

démonstration facile, une expression agréable et colorée, la rendaient

plus accessible aux artistes? Je vois bien votre entêtement: vous voulez

être positif et ne travailler que pour vos pareils. Vous prétendez, je

m'en souviens, qu'un véritable savant doit aller au fait, écrire en

latin, afin d'être à la portée de tous les érudits de l'Europe, et

laisser à des esprits d'un ordre moins élevé, à des traducteurs, à des

vulgarisateurs, le soin d'éclaircir et de répandre ses majestueuses

énigmes. Cela est d'un paresseux et d'un égoïste, permettez-moi de vous

le dire. Vous qui prétendez qu'il y a du temps pour tout, et qu'il ne

s'agit que de savoir l'employer avec méthode, vous devriez vous

perfectionner comme orateur ou comme écrivain, ne pas tant dédaigner les

succès de salon, étudier, dans la vie que nous menons, l'art de bien

dire et d'embellir la science par le sentiment de toutes les beautés.

Alors vous seriez le génie complet, le dieu que je rêve en vous malgré

vous-même, et moi, pauvre femme, je pourrais ne pas vivre à sept mille

mètres au-dessous de votre niveau, comprendre vos travaux, en jouir, et

en profiter par conséquent. Voyons, devons-nous rester isolés en nous

tenant la main? Votre amour veut-il faire une part pour vous et une pour

moi dans cette vie que nous devons traverser ensemble?

»--Ma chère bien-aimée, lui disais-je, votre thèse est excellente et

porte sa réponse avec elle. Je vous donne mille fois raison. Il me faut

un bon instrument pour célébrer la nature; mais voici l'instrument prêt

et accordé, il ne peut pas rester plus longtemps muet. Tout ce que vous

me dites de tendre et de charmant sur le plaisir que vous aurez à

l'entendre me donne une impatience généreuse de le faire parler; mais

les sujets ne s'improvisent pas dans la science: s'ils éclatent parfois

comme la lumière dans les découvertes, c'est par des faits qu'il faut

bien posément et bien consciencieusement constater avant de s'y fier, ou

par des idées résultats d'une logique méditative devant laquelle les

faits ne plient pas toujours spontanément. Tout cela demande, non pas

des heures et des jours, comme pour faire un roman, mais des mois, des

années; encore n'est-on jamais sûr de ne pas être amené à reconnaître

qu'on s'est trompé, et qu'on aurait perdu son temps et sa vie sans cette

compensation, presque infaillible dans les études naturelles, d'avoir

fait d'autres découvertes à côté et parfois en travers de celle que l'on

poursuivait. Le temps suffit à tout, me faites-vous dire. Peut-être,

mais à la condition de n'en plus perdre, et ce n'est pas dans notre vie

errante, entrecoupée de mille distractions imprévues, que je peux mettre

les heures à profit.

»--Ah! nous y voilà! s'écria ma femme avec impétuosité. Vous voulez me

quitter, voyager seul dans des pays impossibles!

»--Non, certes; je travaillerai près de vous, je renoncerai à de

certaines constatations qu'il faudrait aller chercher trop loin; mais

vous me ferez aussi quelques sacrifices: nous verrons moins d'oisifs,

nous nous fixerons quelque part pour un temps donné. Ce sera où vous

voudrez, et, si vous vous y déplaisez, nous essayerons un autre milieu;

mais, de temps en temps, vous me permettrez une phase de travail

sédentaire...

»--Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez

assez vécu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par

conséquent!

»Rien ne put la faire revenir de cette prévention que l'étude était sa

rivale, et que l'amour n'était possible qu'avec l'oisiveté.

»--Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de

s'occuper d'autre chose. Pendant que l'époux s'enivre des merveilles de

la science, l'épouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et,

puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de

suite.

Valvèdre · 第 14 / 21 段