moi, et peut-être beaucoup plus intelligente que nous deux; mais elle
pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me
racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien, quand tu rêves,
penses-tu?
--Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux,
des fleurs...
--Mais dépend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantômes-là?
--Non, puisque je dors!
--Tu n'as donc pas de volonté, et, par conséquent, pas de raison et pas
de suite d'idées quand tu rêves.
Eh bien, il y a des personnes qui rêvent presque toujours, même quand
elles sont éveillées.
--C'est donc une maladie?
--Oui, une maladie très-douloureuse et dont on guérirait par l'étude des
choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux rêves.
On en fait de tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on
arrive à croire à ses propres visions. Voilà pourquoi tu vois notre amie
pleurer sans cause apparente.
--C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres!
Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman était malade; moi,
je bâille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix
heures du soir. Pauvre Alida! je vois que nous sommes plus raisonnables
qu'elle.
--Ne t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus
heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien.
Là-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si
la mère n'a pas besoin de nous pour le ménage.
Cette rapide et simple leçon de morale et de philosophie dans la bouche
d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup à réfléchir. N'avait-elle
pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacité extrême, tout en
prêchant sa petite soeur? Alida était-elle un esprit bien lucide, et son
imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et
continuel vertige? Ses irrésolutions, l'inconséquence de ses velléités
de religion et de scepticisme, de jalousie tantôt envers son mari,
tantôt envers son amant, ses aversions obstinées, ses préjugés de race,
ses engouements rapides, sa passion même pour moi, si austère et si
ardente en même temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effrayé
d'elle, qu'un instant je me crus délivré du charme fatal par l'ingénue
et sainte causerie de deux enfants.
Mais pouvais-je être sauvé si aisément, moi qui portais, comme Alida, le
ciel et l'enfer dans mon cerveau troublé, moi qui m'étais voué au rêve
de la poésie et de la passion, sans vouloir admettre qu'il y eût,
au-dessus de mes propres visions et de ma libre création intérieure, un
monde de recherches, sanctionnées par le travail des autres et l'examen
des grandes individualités? Non, j'étais trop superbe et trop fiévreux
pour comprendre ce mot simple et profond d'Adélaïde à sa petite soeur:
_l'étude des choses vraies!_ L'enfant avait compris, et, moi, je
haussais les épaules en essuyant la sueur de mon front embrasé.
Les jours qui suivirent eurent des heures fortunées, des enivrements et
des palpitations terribles, au milieu de leurs détresses et de leurs
découragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y ébaucher un
livre, précisément sur cette question qui me brûlait les entrailles,
l'amour! Il semblait que le destin m'eût jeté dans mon sujet en pleine
lumière, et que le hasard m'eût fourni pour cabinet de travail l'oasis
rêvée par les poëtes. J'étais entre quatre murs, il est vrai, dans une
sorte de prison régulièrement encadrée d'un berceau de monotone verdure;
mais cet intérieur d'enclos, abandonné à lui-même, avait des massifs de
buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les
chèvres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours.
L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait réparé le dégât causé
par la pâture de la veille. Derrière le casino, j'avais le parfum des
roses et un rideau de chèvrefeuille rouge d'un incomparable éclat. Les
petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples évolutions
au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au
sombre plumage. De la mansarde du casino, je découvrais, au-dessus des
maisons inclinées en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de
montagnes. Le temps était chaud, écrasant; les matinées et les nuits
étaient splendides.
Alida venait chaque jour passer une ou deux heures auprès de moi. Elle
était censée prier dans l'église; elle s'échappait par la petite porte.
Manassé l'aidait par un signal à saisir le moment où la rue était
déserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul
ne pouvait me savoir là.
Moserwald mit une extrême discrétion dans ses rapports avec moi dès
qu'il sut que je recevais madame de Valvèdre. Il ne vint plus que
lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il
m'entourait de soins et de gâteries qui sans doute étaient secrètement à
l'adresse de la femme aimée, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en
riait et prétendait que ce juif était largement payé de ses peines par
la confiance qu'elle lui témoignait en venant chez lui et par l'amitié
qu'avec lui je prenais au sérieux.
J'avais accepté cette situation étrange, et je m'y habituais
insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvèdre en
voulait tenir. Rien n'avançait dans nos projets, sans cesse discutés et
toujours plus discutables. Alida commençait à croire que Moserwald ne
s'était pas trompé, c'est-à-dire que Valvèdre, préoccupé
extraordinairement, couvait quelque mystérieuse résolution; mais quelle
était cette résolution? Ce pouvait aussi bien être une exploration des
mers du Sud qu'une demande en séparation judiciaire. Il était toujours
aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion à
notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en
avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupçon. Alida n'était
nullement surveillée; au contraire, chaque jour la rendait plus libre.
Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On
ne se voyait plus guère qu'aux repas et dans la soirée. Loin de faire
pressentir un doute ou un blâme, les hôtes de madame de Valvèdre lui
témoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son
séjour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les
enfants à changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvèdre
venait tous les jours chez les Obernay et semblait être tout à
l'installation et aux premières études de ses fils, ainsi qu'aux
premières joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se
tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donné
sa démission. Tout était donc pour le mieux, et il fallait demander au
ciel que cette situation se prolongeât, disait madame de Valvèdre, et
pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou rêvé un
nuage sombre, une tristesse inconnue, sans précédent, au fond du placide
regard de son mari.
Mais, si l'amour va vite dans ses appréhensions, il va encore plus vite
dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'était produit à la fin
de la semaine, nous commencions à respirer, à oublier le péril et à
parler de l'avenir comme si nous n'avions qu'à nous baisser pour en
faire un tapis sous nos pas.
Alida avait horreur des choses matérielles; elle fronçait le coin délié
de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de
voyage, d'établissement momentané dans un lieu quelconque, de motifs à
trouver pour qu'elle eût le droit de disparaître pendant quelques
semaines.
--Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions
d'auberge ou de diligence qui doivent se résoudre à l'impromptu.
L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. Êtes-vous
mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que
la destinée nous chasse de ce nid trouvé sur la branche. L'inspiration
me viendra quand il faudra se réfugier ailleurs.
On voit qu'il n'était plus question de se réunir pour toujours et même
pour longtemps. Alida, inquiète des projets de son mari, n'admettait pas
qu'elle pût faire un éclat qui donnerait à celui-ci des griefs publics
contre elle.
N'espérant plus changer sa destinée et sentant bien que je ne le devais
pas, je m'efforçais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter
du bonheur que sa présence et mon propre travail eussent dû m'apporter
dans cette retraite charmante et sûre. Si l'amour inquiet et inassouvi
me dévorait encore auprès d'elle, j'avais la poésie pour épancher en son
absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes
mes facultés se faisait sentir à moi avec tant de puissance, que je
savais presque gré à mon inflexible amante de me l'avoir fait connaître
et de m'y maintenir; mais elle était pour mon cerveau comme une
dévorante liqueur qui ne ranime qu'à la condition d'épuiser. Je croyais
embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, après
des heures d'une rêverie pleine de transports divins et d'aspirations
immenses, je retombais anéanti et incapable de fixer mon rêve. Malgré
moi alors, je me rappelais la modeste définition d'Adélaïde: «Rêver
n'est pas penser!»
VII
J'avais résolu de ne plus épier les secrets du voisinage, et j'avais
parlé si sévèrement à madame de Valvèdre, qu'elle-même avait renoncé à
écouter; mais, en marchant sous la treille, je m'arrêtais
involontairement à la voix d'Adélaïde ou de Rosa, et je restais
quelquefois enchaîné, non par leurs paroles, que je ne voulais plus
saisir en m'arrêtant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la
muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient à
des heures régulières, de huit à neuf heures du matin, et de cinq à six
heures du soir. C'étaient probablement les heures de récréation de la
petite. Un matin, je restai charmé par un air que chantait l'aînée. Elle
le chantait à voix basse cependant, comme pour n'être entendue que de
Rosa, à qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'était en italien; des
paroles fraîches, un peu singulières, sur un air d'une exquise suavité
qui m'est resté dans la mémoire comme un souffle de printemps. Voici le
sens des paroles qu'elles répétèrent alternativement plusieurs fois:
«Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trône dans le ciel, ni
robe étoilée; mais tu es reine sur la terre, reine sans égale dans mon
jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaieté.
»Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fière; mais tu
es si jolie! Rien ne te gêne, tu étends tes guirlandes comme des bras
pour bénir la liberté, pour bénir le paradis de ma force.
»Rose des eaux, nymphéa blanc de la fontaine, chère soeur, tu ne
demandes que de la fraîcheur et de l'ombre; mais tu sens bon et tu
parais si heureuse! Je m'assoirai près de toi pour penser à la modestie,
le paradis de ma sagesse.»
--Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers.
--C'est le mot de _sagesse_ qui te fait mal à dire, n'est-ce pas, fille
terrible? reprit Adélaïde en riant.
--Peut-être! Je comprends mieux la gaieté, la liberté..., la force!
Veux-tu que je grimpe sur le vieux if?
--Non pas! c'est très-mal appris, de regarder chez les voisins.
--Bah! les voisins! On n'entend jamais par là que des animaux qui
bêlent!
--Et tu as envie de faire la conversation avec eux?
--Méchante! Voyons, encore ton dernier couplet. Il est joli aussi, et
c'est bien à toi d'avoir mis le nénufar dans les roses..., quoique la
botanique le défende absolument! Mais la poésie, c'est le droit de
mentir!
--Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu! Tu m'as demandé
hier au soir en t'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un
à la rose mousseuse, un à l'églantine et un à ton nymphéa qui venait de
fleurir. Voilà tout ce que j'ai trouvé en m'endormant aussi, moi!
--Le sommeil t'a prise juste sur le mot de _sagesse?_ N'importe, voilà
que je le sais, ton mot, et ton air aussi. Écoute!
Elle chanta l'air, et tout aussitôt elle voulut le dire en duo avec sa
soeur.
--Je le veux bien, répondit Adélaïde; mais tu vas taire la seconde
partie, là, tout de suite, d'instinct!
--Oh! d'instinct, ça me va; mais gare les fausses notes!
--Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas
réveiller Alida, qui se couche si tard!
--Et puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce
que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la
musique pour moi?
--Non, mais elle gronderait si nous le disions.
--Pourquoi?
--Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle
aurait bien raison!
--Moi, je trouve pourtant cela très-beau, ce que tu fais!
--Parce que tu es un enfant.
--C'est-à-dire un oison! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons,
personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs
enfants sont bêtes, mais... mon ami Valvèdre!
--Si tu dis et si tu chantes à qui que ce soit les niaiseries que tu me
fais faire, tu sais notre marché? je ne t'en ferai plus.
--Oh! alors _motus_! Chantons!
L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adélaïde trouva
l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que
l'autre discuta, comprit et exécuta tout de suite. Cette courte et gaie
leçon suffisait pour prouver à des oreilles exercées que la petite était
admirablement douée, et l'autre déjà grande musicienne, éclairée du vrai
rayon créateur. Elle était poëte aussi; car j'entendis, le lendemain,
d'autres vers en diverses langues qu'elle récita ou chanta avec sa
soeur, à qui elle faisait faire ainsi, en jouant, un résumé de plusieurs
de ses connaissances acquises, et, en dépit du soin qu'elle avait pris,
en composant, d'être toujours à la portée et même au goût de l'enfant,
je fus frappé d'une pureté de forme et d'une élévation d'intelligence
extraordinaires. D'abord je crus être sous le charme de ces deux voix
juvéniles, dont le chuchotement mystérieux caressait l'oreille comme
celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais,
quand elles furent parties, je me mis à écrire tout ce que ma mémoire
avait pu garder, et je fus bientôt surpris, inquiet, presque accablé.
Cette vierge de dix-huit ans, à qui le mot d'amour semblait n'offrir
qu'un sens de métaphysique sublime, était plus inspirée que moi, le roi
des orages, le futur poëte de la passion! Je relus ce que j'avais écrit
depuis trois jours, et je le détruisis avec colère.
--Et pourtant, me disais-je en essayant de me consoler de ma défaite,
j'ai un _sujet_, j'ai un foyer, et cette innocence contemplative n'en a
pas. Elle chante la nature vide, les astres, les plantes, les rochers;
l'homme est absent de cette création morne qu'elle symbolise d'une
manière originale, il est vrai, mais qu'elle ne saurait embraser... Me
laisserai-je détourner de ma voie par des rimailleries de pensionnaire?
Je voulus brûler les élucubrations d'Adélaïde sur les cendres des
miennes. Je les relus auparavant, et je m'en épris malgré moi. Je m'en
épris sérieusement. Cela me parut plus neuf que tout ce que faisaient
les poëtes en renom, et le grand charme de ces monologues d'une jeune
âme en face de Dieu et de la nature venait précisément de la complète
absence de toute personnalité active. Rien là ne trahissait la fille qui
se sent belle et qui cherche, uniquement pour s'y mirer, le miroir des
eaux et des nuages. La jeune muse n'était pas une forme visible; c'était
un esprit de lumière qui planait sur le monde, une voix qui chantait
dans les cieux, et, quand elle disait _moi_, c'est Rosa, c'est l'enfance
qu'elle faisait parler. Il semblait que ce chérubin aux yeux d'azur eût
seul le droit de se faire entendre dans le grand concert de la création.
C'était une inconcevable limpidité d'expressions, une grandeur étonnante
d'appréciation et de sentiment avec un oubli entier de soi-même... oubli
naturel ou volontaire effacement!--Cette flamme tranquille avait-elle
déjà consumé la vitalité de la jeunesse? ou bien la tenait-elle
assoupie, contenue, et cette adoration d'ange envers l'_auteur du
beau_--c'est ainsi qu'elle appelait Dieu--donnait-elle le change à une
passion de femme qui s'ignorait encore?
Je me perdais dans cette analyse, et certains élans religieux, certains
vers exprimant le ravissement de la contemplation intelligente
s'attachaient à ma mémoire jusqu'à l'obséder. J'essayais d'en changer
les expressions pour qu'ils m'appartinssent. Je ne trouvais pas mieux,
je ne trouvais même pas autre chose pour rendre une émotion si profonde
et si pure.
--Ah! virginité! m'écriais-je avec effroi, es-tu donc l'apogée de la
puissance intellectuelle, comme tu es celle de la beauté physique?
Le coeur du poëte est jaloux. Cette admiration, qui me saisissait
impérieusement, me rendit morose et m'inspira pour Adélaïde une estime
mêlée d'aversion. En vain je voulus combattre ce mauvais instinct; je me
surpris, le soir même, écoutant ses enseignements à sa soeur, avec le
besoin de découvrir qu'elle était vaine ou pédante. J'aurais pu avoir
beau jeu, si sa modestie n'eût été réelle et entière. L'entretien fut
comme une répétition de nomenclature qu'elle fit faire à Rosa. En
marchant avec elle à travers tout le jardin, elle lui faisait nommer
toutes les plantes du parterre, tous les cailloux des allées, tous les
insectes qui passaient devant leurs yeux. Je les entendais revenir vers
le mur et continuer avec rapidité, toujours très-gaies toutes deux,
l'une, qui, déjà très-instruite à force de facilité naturelle, essayait
de se révolter contre l'attention réclamée en substituant des noms
plaisamment ingénieux de son invention aux noms scientifiques qu'elle
avait oubliés; l'autre, qui, avec la force d'une volonté dévouée,
conservait l'inaltérable patience et l'enjouement persuasif. Je fus
émerveillé de la suite, de l'enchaînement et de l'ordonnance de son
enseignement. Elle n'était plus poëte ni musicienne en ce moment-là;
elle était la véritable fille, l'éminente élève du savant Obernay, le
plus clair et le plus agréable des professeurs, au dire de mon père, au
dire de tous ceux qui l'avaient entendu et qui étaient faits pour
l'apprécier. Adélaïde lui ressemblait par l'esprit et par le caractère
autant que par le visage. Elle n'était pas seulement la plus belle
créature qui existât peut-être à cette époque; elle était la plus docte
et la plus aimable, comme la plus sage et la plus heureuse.
Aimait-elle Valvèdre? Non, elle ne connaissait pas l'amour malheureux et
impossible, cette sereine et studieuse fille! Pour s'en convaincre, il
suffisait de voir avec quelle liberté d'esprit, avec quelle maternelle
sollicitude elle instruisait sa jeune soeur. C'était une lutte charmante
entre cette précoce maturité et cette turbulence enfantine. Rosa voulait
toujours échapper à la méthode, et se faisait un jeu d'interrompre et
d'embrouiller tout par des lazzi ou des questions intempestives, mêlant
les règnes de la nature, parlant du papillon qui passait à propos du
fucus de la fontaine, et du grain de sable à propos de la guêpe.
Adélaïde répondait au lazzi par une moquerie plus forte et décrivait
toutes choses sans se laisser distraire. Elle s'amusait aussi à
embarrasser la mémoire ou la sagacité de l'enfant, quand celle-ci, se
croyant sûre d'elle-même, débitait sa leçon avec une volubilité
dédaigneuse. Enfin, aux questions imprévues et hors de propos, elle
avait de soudaines réponses d'une étonnante simplicité dans une
étonnante profondeur de vues, et l'enfant, éblouie, convaincue, parce
qu'elle était admirablement intelligente aussi, oubliait son espièglerie
et son besoin de révolte pour l'écouter et la faire expliquer davantage.
La victoire restait donc à l'institutrice, et la petite rentrait au
logis ferrée tout à neuf sur ses études antérieures, l'esprit ouvert à
de nobles curiosités, embrassant sa soeur et la remerciant après avoir
mis sa patience à l'épreuve, se réjouissant de pouvoir prendre une bonne
leçon avec son père, qui était le docteur suprême de l'une et de
l'autre, ou avec Henri, le répétiteur bien-aimé; enfin disant pour
conclure:
--J'espère que tu m'as assez tourmentée aujourd'hui, belle Adélaïde! Il
faut que je sois une petite merveille d'esprit et de raison pour avoir
souffert tout cela. Si tu ne me fais pas une romance ce soir, il faut
que tu n'aies ni coeur ni tête!
Ainsi Adélaïde faisait à ses moments perdus, le soir en s'endormant, ces
vers qui m'avaient bouleversé l'esprit, ces mélodies qui chantaient dans
mon âme, et qui me donnaient comme une rage de déballer mon hautbois,
condamné au silence! Elle était artiste _par-dessus le marché_,
lorsqu'elle avait un instant pour l'être, et sans vouloir d'autre public
que Rosa, d'autre confident que son oreiller! Et certes, elle ne le
tourmentait pas longtemps, cet oreiller virginal, car elle avait sur les
joues la fraîcheur veloutée que donnent le sommeil pur et la joie de
vivre en plein épanouissement. Et moi, je rejetais toute étude
technique, tant je craignais d'attiédir mon souffle et de ralentir mon
inspiration! Je ne croyais pas que la vie pût être scindée par une série
de préoccupations diverses; j'avais toujours trouvé mauvais que les
poëtes fissent du raisonnement ou de la philosophie, et que les femmes
eussent d'autre souci que celui d'être belles. J'étais soigneux pour mon
compte de laisser inactives les facultés variées que ma première
éducation avait développées en moi jusqu'à un certain point; j'étais
jaloux de n'avoir qu'une lyre pour manifestation et une seule corde à
cette lyre retentissante qui devait ébranler le monde... et qui n'avait
encore rien dit!
--Soit! pensais-je, Adélaïde est une femme supérieure, c'est-à-dire une
espèce d'homme. Elle ne sera pas longtemps belle, il lui poussera de la
barbe. Si elle se marie, ce sera avec un imbécile qui, ne se doutant pas
de sa propre infériorité, n'aura pas peur d'elle. On peut admirer,
estimer, considérer de telles exceptions; mais ne mettent-elles pas les
amours en fuite?
Et, je me retraçais les grâces voluptueuses d'Alida, sa préoccupation
d'amour exclusive, l'art féminin grâce auquel sa beauté pâlie et
fatiguée rivalisait avec les plus luxuriantes jeunesses, son idolâtrie
caressante pour l'objet de sa prédilection, ses ingénieuses et
enivrantes flatteries, enfin ce culte qu'elle avait pour moi dans ses
bons moments, et dont l'encens m'était si délicieux, qu'il me faisait
oublier le malheur de notre situation et l'amertume de nos
découragements.
--Oui, me disais-je, celle-là se connaît bien! Elle se proclame une
vraie femme, et c'est la femme type. L'autre n'est qu'un hybride
dénaturé par l'éducation, un écolier qui sait bien sa leçon et qui
mourra de vieillesse en la répétant, sans avoir aimé, sans avoir inspiré
l'amour, sans avoir vécu. Aimons donc et ne chantons que l'amour et la
femme! Alida sera la prêtresse; c'est elle qui allumera le feu sacré;
mon génie encore captif brisera sa prison quand j'aurai encore plus
aimé, encore plus souffert! Le vrai poëte est fait pour l'agitation
comme l'oiseau des tempêtes, pour la douleur comme le martyr de
l'inspiration. Il ne commande pas à l'expression et ne souffre pas les
lisières de la logique vulgaire. Il ne trouve pas une strophe tous les
soirs en mettant son bonnet de nuit; il est condamné à des stérilités
effrayantes comme à des enfantements miraculeux. Encore quelque temps,
et nous verrons bien si Adélaïde est un maître et si je dois aller à son
école comme la petite Rosa!
Et puis je me rappelais confusément mon jeune âge et les soins que
j'avais eus pour Adélaïde enfant. Il me semblait la revoir avec ses
cheveux bruns et ses grands yeux tranquilles, nature active et douce,
jamais bruyante, déjà polie et facile à égayer, sans être importune
quand on ne s'occupait pas d'elle. Je croyais, dans ce mirage du passé,
entendre ma mère s'écrier: «Quelle sage et belle fille! Je voudrais
qu'elle fût à moi!» et madame Obernay lui répondre: «Qui sait? Cela
pourrait bien se faire un jour!»