--Elle pense à toutes choses, disait Adélaïde: elle est comme toi et

moi, et peut-être beaucoup plus intelligente que nous deux; mais elle

pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me

racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien, quand tu rêves,

penses-tu?

--Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux,

des fleurs...

--Mais dépend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantômes-là?

--Non, puisque je dors!

--Tu n'as donc pas de volonté, et, par conséquent, pas de raison et pas

de suite d'idées quand tu rêves.

Eh bien, il y a des personnes qui rêvent presque toujours, même quand

elles sont éveillées.

--C'est donc une maladie?

--Oui, une maladie très-douloureuse et dont on guérirait par l'étude des

choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux rêves.

On en fait de tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on

arrive à croire à ses propres visions. Voilà pourquoi tu vois notre amie

pleurer sans cause apparente.

--C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres!

Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman était malade; moi,

je bâille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix

heures du soir. Pauvre Alida! je vois que nous sommes plus raisonnables

qu'elle.

--Ne t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus

heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien.

Là-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si

la mère n'a pas besoin de nous pour le ménage.

Cette rapide et simple leçon de morale et de philosophie dans la bouche

d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup à réfléchir. N'avait-elle

pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacité extrême, tout en

prêchant sa petite soeur? Alida était-elle un esprit bien lucide, et son

imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et

continuel vertige? Ses irrésolutions, l'inconséquence de ses velléités

de religion et de scepticisme, de jalousie tantôt envers son mari,

tantôt envers son amant, ses aversions obstinées, ses préjugés de race,

ses engouements rapides, sa passion même pour moi, si austère et si

ardente en même temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effrayé

d'elle, qu'un instant je me crus délivré du charme fatal par l'ingénue

et sainte causerie de deux enfants.

Mais pouvais-je être sauvé si aisément, moi qui portais, comme Alida, le

ciel et l'enfer dans mon cerveau troublé, moi qui m'étais voué au rêve

de la poésie et de la passion, sans vouloir admettre qu'il y eût,

au-dessus de mes propres visions et de ma libre création intérieure, un

monde de recherches, sanctionnées par le travail des autres et l'examen

des grandes individualités? Non, j'étais trop superbe et trop fiévreux

pour comprendre ce mot simple et profond d'Adélaïde à sa petite soeur:

_l'étude des choses vraies!_ L'enfant avait compris, et, moi, je

haussais les épaules en essuyant la sueur de mon front embrasé.

Les jours qui suivirent eurent des heures fortunées, des enivrements et

des palpitations terribles, au milieu de leurs détresses et de leurs

découragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y ébaucher un

livre, précisément sur cette question qui me brûlait les entrailles,

l'amour! Il semblait que le destin m'eût jeté dans mon sujet en pleine

lumière, et que le hasard m'eût fourni pour cabinet de travail l'oasis

rêvée par les poëtes. J'étais entre quatre murs, il est vrai, dans une

sorte de prison régulièrement encadrée d'un berceau de monotone verdure;

mais cet intérieur d'enclos, abandonné à lui-même, avait des massifs de

buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les

chèvres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours.

L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait réparé le dégât causé

par la pâture de la veille. Derrière le casino, j'avais le parfum des

roses et un rideau de chèvrefeuille rouge d'un incomparable éclat. Les

petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples évolutions

au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au

sombre plumage. De la mansarde du casino, je découvrais, au-dessus des

maisons inclinées en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de

montagnes. Le temps était chaud, écrasant; les matinées et les nuits

étaient splendides.

Alida venait chaque jour passer une ou deux heures auprès de moi. Elle

était censée prier dans l'église; elle s'échappait par la petite porte.

Manassé l'aidait par un signal à saisir le moment où la rue était

déserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul

ne pouvait me savoir là.

Moserwald mit une extrême discrétion dans ses rapports avec moi dès

qu'il sut que je recevais madame de Valvèdre. Il ne vint plus que

lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il

m'entourait de soins et de gâteries qui sans doute étaient secrètement à

l'adresse de la femme aimée, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en

riait et prétendait que ce juif était largement payé de ses peines par

la confiance qu'elle lui témoignait en venant chez lui et par l'amitié

qu'avec lui je prenais au sérieux.

J'avais accepté cette situation étrange, et je m'y habituais

insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvèdre en

voulait tenir. Rien n'avançait dans nos projets, sans cesse discutés et

toujours plus discutables. Alida commençait à croire que Moserwald ne

s'était pas trompé, c'est-à-dire que Valvèdre, préoccupé

extraordinairement, couvait quelque mystérieuse résolution; mais quelle

était cette résolution? Ce pouvait aussi bien être une exploration des

mers du Sud qu'une demande en séparation judiciaire. Il était toujours

aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion à

notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en

avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupçon. Alida n'était

nullement surveillée; au contraire, chaque jour la rendait plus libre.

Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On

ne se voyait plus guère qu'aux repas et dans la soirée. Loin de faire

pressentir un doute ou un blâme, les hôtes de madame de Valvèdre lui

témoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son

séjour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les

enfants à changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvèdre

venait tous les jours chez les Obernay et semblait être tout à

l'installation et aux premières études de ses fils, ainsi qu'aux

premières joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se

tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donné

sa démission. Tout était donc pour le mieux, et il fallait demander au

ciel que cette situation se prolongeât, disait madame de Valvèdre, et

pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou rêvé un

nuage sombre, une tristesse inconnue, sans précédent, au fond du placide

regard de son mari.

Mais, si l'amour va vite dans ses appréhensions, il va encore plus vite

dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'était produit à la fin

de la semaine, nous commencions à respirer, à oublier le péril et à

parler de l'avenir comme si nous n'avions qu'à nous baisser pour en

faire un tapis sous nos pas.

Alida avait horreur des choses matérielles; elle fronçait le coin délié

de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de

voyage, d'établissement momentané dans un lieu quelconque, de motifs à

trouver pour qu'elle eût le droit de disparaître pendant quelques

semaines.

--Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions

d'auberge ou de diligence qui doivent se résoudre à l'impromptu.

L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. Êtes-vous

mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que

la destinée nous chasse de ce nid trouvé sur la branche. L'inspiration

me viendra quand il faudra se réfugier ailleurs.

On voit qu'il n'était plus question de se réunir pour toujours et même

pour longtemps. Alida, inquiète des projets de son mari, n'admettait pas

qu'elle pût faire un éclat qui donnerait à celui-ci des griefs publics

contre elle.

N'espérant plus changer sa destinée et sentant bien que je ne le devais

pas, je m'efforçais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter

du bonheur que sa présence et mon propre travail eussent dû m'apporter

dans cette retraite charmante et sûre. Si l'amour inquiet et inassouvi

me dévorait encore auprès d'elle, j'avais la poésie pour épancher en son

absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes

mes facultés se faisait sentir à moi avec tant de puissance, que je

savais presque gré à mon inflexible amante de me l'avoir fait connaître

et de m'y maintenir; mais elle était pour mon cerveau comme une

dévorante liqueur qui ne ranime qu'à la condition d'épuiser. Je croyais

embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, après

des heures d'une rêverie pleine de transports divins et d'aspirations

immenses, je retombais anéanti et incapable de fixer mon rêve. Malgré

moi alors, je me rappelais la modeste définition d'Adélaïde: «Rêver

n'est pas penser!»

VII

J'avais résolu de ne plus épier les secrets du voisinage, et j'avais

parlé si sévèrement à madame de Valvèdre, qu'elle-même avait renoncé à

écouter; mais, en marchant sous la treille, je m'arrêtais

involontairement à la voix d'Adélaïde ou de Rosa, et je restais

quelquefois enchaîné, non par leurs paroles, que je ne voulais plus

saisir en m'arrêtant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la

muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient à

des heures régulières, de huit à neuf heures du matin, et de cinq à six

heures du soir. C'étaient probablement les heures de récréation de la

petite. Un matin, je restai charmé par un air que chantait l'aînée. Elle

le chantait à voix basse cependant, comme pour n'être entendue que de

Rosa, à qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'était en italien; des

paroles fraîches, un peu singulières, sur un air d'une exquise suavité

qui m'est resté dans la mémoire comme un souffle de printemps. Voici le

sens des paroles qu'elles répétèrent alternativement plusieurs fois:

«Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trône dans le ciel, ni

robe étoilée; mais tu es reine sur la terre, reine sans égale dans mon

jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaieté.

»Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fière; mais tu

es si jolie! Rien ne te gêne, tu étends tes guirlandes comme des bras

pour bénir la liberté, pour bénir le paradis de ma force.

»Rose des eaux, nymphéa blanc de la fontaine, chère soeur, tu ne

demandes que de la fraîcheur et de l'ombre; mais tu sens bon et tu

parais si heureuse! Je m'assoirai près de toi pour penser à la modestie,

le paradis de ma sagesse.»

--Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers.

--C'est le mot de _sagesse_ qui te fait mal à dire, n'est-ce pas, fille

terrible? reprit Adélaïde en riant.

--Peut-être! Je comprends mieux la gaieté, la liberté..., la force!

Veux-tu que je grimpe sur le vieux if?

--Non pas! c'est très-mal appris, de regarder chez les voisins.

--Bah! les voisins! On n'entend jamais par là que des animaux qui

bêlent!

--Et tu as envie de faire la conversation avec eux?

--Méchante! Voyons, encore ton dernier couplet. Il est joli aussi, et

c'est bien à toi d'avoir mis le nénufar dans les roses..., quoique la

botanique le défende absolument! Mais la poésie, c'est le droit de

mentir!

--Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu! Tu m'as demandé

hier au soir en t'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un

à la rose mousseuse, un à l'églantine et un à ton nymphéa qui venait de

fleurir. Voilà tout ce que j'ai trouvé en m'endormant aussi, moi!

--Le sommeil t'a prise juste sur le mot de _sagesse?_ N'importe, voilà

que je le sais, ton mot, et ton air aussi. Écoute!

Elle chanta l'air, et tout aussitôt elle voulut le dire en duo avec sa

soeur.

--Je le veux bien, répondit Adélaïde; mais tu vas taire la seconde

partie, là, tout de suite, d'instinct!

--Oh! d'instinct, ça me va; mais gare les fausses notes!

--Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas

réveiller Alida, qui se couche si tard!

--Et puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce

que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la

musique pour moi?

--Non, mais elle gronderait si nous le disions.

--Pourquoi?

--Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle

aurait bien raison!

--Moi, je trouve pourtant cela très-beau, ce que tu fais!

--Parce que tu es un enfant.

--C'est-à-dire un oison! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons,

personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs

enfants sont bêtes, mais... mon ami Valvèdre!

--Si tu dis et si tu chantes à qui que ce soit les niaiseries que tu me

fais faire, tu sais notre marché? je ne t'en ferai plus.

--Oh! alors _motus_! Chantons!

L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adélaïde trouva

l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que

l'autre discuta, comprit et exécuta tout de suite. Cette courte et gaie

leçon suffisait pour prouver à des oreilles exercées que la petite était

admirablement douée, et l'autre déjà grande musicienne, éclairée du vrai

rayon créateur. Elle était poëte aussi; car j'entendis, le lendemain,

d'autres vers en diverses langues qu'elle récita ou chanta avec sa

soeur, à qui elle faisait faire ainsi, en jouant, un résumé de plusieurs

de ses connaissances acquises, et, en dépit du soin qu'elle avait pris,

en composant, d'être toujours à la portée et même au goût de l'enfant,

je fus frappé d'une pureté de forme et d'une élévation d'intelligence

extraordinaires. D'abord je crus être sous le charme de ces deux voix

juvéniles, dont le chuchotement mystérieux caressait l'oreille comme

celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais,

quand elles furent parties, je me mis à écrire tout ce que ma mémoire

avait pu garder, et je fus bientôt surpris, inquiet, presque accablé.

Cette vierge de dix-huit ans, à qui le mot d'amour semblait n'offrir

qu'un sens de métaphysique sublime, était plus inspirée que moi, le roi

des orages, le futur poëte de la passion! Je relus ce que j'avais écrit

depuis trois jours, et je le détruisis avec colère.

--Et pourtant, me disais-je en essayant de me consoler de ma défaite,

j'ai un _sujet_, j'ai un foyer, et cette innocence contemplative n'en a

pas. Elle chante la nature vide, les astres, les plantes, les rochers;

l'homme est absent de cette création morne qu'elle symbolise d'une

manière originale, il est vrai, mais qu'elle ne saurait embraser... Me

laisserai-je détourner de ma voie par des rimailleries de pensionnaire?

Je voulus brûler les élucubrations d'Adélaïde sur les cendres des

miennes. Je les relus auparavant, et je m'en épris malgré moi. Je m'en

épris sérieusement. Cela me parut plus neuf que tout ce que faisaient

les poëtes en renom, et le grand charme de ces monologues d'une jeune

âme en face de Dieu et de la nature venait précisément de la complète

absence de toute personnalité active. Rien là ne trahissait la fille qui

se sent belle et qui cherche, uniquement pour s'y mirer, le miroir des

eaux et des nuages. La jeune muse n'était pas une forme visible; c'était

un esprit de lumière qui planait sur le monde, une voix qui chantait

dans les cieux, et, quand elle disait _moi_, c'est Rosa, c'est l'enfance

qu'elle faisait parler. Il semblait que ce chérubin aux yeux d'azur eût

seul le droit de se faire entendre dans le grand concert de la création.

C'était une inconcevable limpidité d'expressions, une grandeur étonnante

d'appréciation et de sentiment avec un oubli entier de soi-même... oubli

naturel ou volontaire effacement!--Cette flamme tranquille avait-elle

déjà consumé la vitalité de la jeunesse? ou bien la tenait-elle

assoupie, contenue, et cette adoration d'ange envers l'_auteur du

beau_--c'est ainsi qu'elle appelait Dieu--donnait-elle le change à une

passion de femme qui s'ignorait encore?

Je me perdais dans cette analyse, et certains élans religieux, certains

vers exprimant le ravissement de la contemplation intelligente

s'attachaient à ma mémoire jusqu'à l'obséder. J'essayais d'en changer

les expressions pour qu'ils m'appartinssent. Je ne trouvais pas mieux,

je ne trouvais même pas autre chose pour rendre une émotion si profonde

et si pure.

--Ah! virginité! m'écriais-je avec effroi, es-tu donc l'apogée de la

puissance intellectuelle, comme tu es celle de la beauté physique?

Le coeur du poëte est jaloux. Cette admiration, qui me saisissait

impérieusement, me rendit morose et m'inspira pour Adélaïde une estime

mêlée d'aversion. En vain je voulus combattre ce mauvais instinct; je me

surpris, le soir même, écoutant ses enseignements à sa soeur, avec le

besoin de découvrir qu'elle était vaine ou pédante. J'aurais pu avoir

beau jeu, si sa modestie n'eût été réelle et entière. L'entretien fut

comme une répétition de nomenclature qu'elle fit faire à Rosa. En

marchant avec elle à travers tout le jardin, elle lui faisait nommer

toutes les plantes du parterre, tous les cailloux des allées, tous les

insectes qui passaient devant leurs yeux. Je les entendais revenir vers

le mur et continuer avec rapidité, toujours très-gaies toutes deux,

l'une, qui, déjà très-instruite à force de facilité naturelle, essayait

de se révolter contre l'attention réclamée en substituant des noms

plaisamment ingénieux de son invention aux noms scientifiques qu'elle

avait oubliés; l'autre, qui, avec la force d'une volonté dévouée,

conservait l'inaltérable patience et l'enjouement persuasif. Je fus

émerveillé de la suite, de l'enchaînement et de l'ordonnance de son

enseignement. Elle n'était plus poëte ni musicienne en ce moment-là;

elle était la véritable fille, l'éminente élève du savant Obernay, le

plus clair et le plus agréable des professeurs, au dire de mon père, au

dire de tous ceux qui l'avaient entendu et qui étaient faits pour

l'apprécier. Adélaïde lui ressemblait par l'esprit et par le caractère

autant que par le visage. Elle n'était pas seulement la plus belle

créature qui existât peut-être à cette époque; elle était la plus docte

et la plus aimable, comme la plus sage et la plus heureuse.

Aimait-elle Valvèdre? Non, elle ne connaissait pas l'amour malheureux et

impossible, cette sereine et studieuse fille! Pour s'en convaincre, il

suffisait de voir avec quelle liberté d'esprit, avec quelle maternelle

sollicitude elle instruisait sa jeune soeur. C'était une lutte charmante

entre cette précoce maturité et cette turbulence enfantine. Rosa voulait

toujours échapper à la méthode, et se faisait un jeu d'interrompre et

d'embrouiller tout par des lazzi ou des questions intempestives, mêlant

les règnes de la nature, parlant du papillon qui passait à propos du

fucus de la fontaine, et du grain de sable à propos de la guêpe.

Adélaïde répondait au lazzi par une moquerie plus forte et décrivait

toutes choses sans se laisser distraire. Elle s'amusait aussi à

embarrasser la mémoire ou la sagacité de l'enfant, quand celle-ci, se

croyant sûre d'elle-même, débitait sa leçon avec une volubilité

dédaigneuse. Enfin, aux questions imprévues et hors de propos, elle

avait de soudaines réponses d'une étonnante simplicité dans une

étonnante profondeur de vues, et l'enfant, éblouie, convaincue, parce

qu'elle était admirablement intelligente aussi, oubliait son espièglerie

et son besoin de révolte pour l'écouter et la faire expliquer davantage.

La victoire restait donc à l'institutrice, et la petite rentrait au

logis ferrée tout à neuf sur ses études antérieures, l'esprit ouvert à

de nobles curiosités, embrassant sa soeur et la remerciant après avoir

mis sa patience à l'épreuve, se réjouissant de pouvoir prendre une bonne

leçon avec son père, qui était le docteur suprême de l'une et de

l'autre, ou avec Henri, le répétiteur bien-aimé; enfin disant pour

conclure:

--J'espère que tu m'as assez tourmentée aujourd'hui, belle Adélaïde! Il

faut que je sois une petite merveille d'esprit et de raison pour avoir

souffert tout cela. Si tu ne me fais pas une romance ce soir, il faut

que tu n'aies ni coeur ni tête!

Ainsi Adélaïde faisait à ses moments perdus, le soir en s'endormant, ces

vers qui m'avaient bouleversé l'esprit, ces mélodies qui chantaient dans

mon âme, et qui me donnaient comme une rage de déballer mon hautbois,

condamné au silence! Elle était artiste _par-dessus le marché_,

lorsqu'elle avait un instant pour l'être, et sans vouloir d'autre public

que Rosa, d'autre confident que son oreiller! Et certes, elle ne le

tourmentait pas longtemps, cet oreiller virginal, car elle avait sur les

joues la fraîcheur veloutée que donnent le sommeil pur et la joie de

vivre en plein épanouissement. Et moi, je rejetais toute étude

technique, tant je craignais d'attiédir mon souffle et de ralentir mon

inspiration! Je ne croyais pas que la vie pût être scindée par une série

de préoccupations diverses; j'avais toujours trouvé mauvais que les

poëtes fissent du raisonnement ou de la philosophie, et que les femmes

eussent d'autre souci que celui d'être belles. J'étais soigneux pour mon

compte de laisser inactives les facultés variées que ma première

éducation avait développées en moi jusqu'à un certain point; j'étais

jaloux de n'avoir qu'une lyre pour manifestation et une seule corde à

cette lyre retentissante qui devait ébranler le monde... et qui n'avait

encore rien dit!

--Soit! pensais-je, Adélaïde est une femme supérieure, c'est-à-dire une

espèce d'homme. Elle ne sera pas longtemps belle, il lui poussera de la

barbe. Si elle se marie, ce sera avec un imbécile qui, ne se doutant pas

de sa propre infériorité, n'aura pas peur d'elle. On peut admirer,

estimer, considérer de telles exceptions; mais ne mettent-elles pas les

amours en fuite?

Et, je me retraçais les grâces voluptueuses d'Alida, sa préoccupation

d'amour exclusive, l'art féminin grâce auquel sa beauté pâlie et

fatiguée rivalisait avec les plus luxuriantes jeunesses, son idolâtrie

caressante pour l'objet de sa prédilection, ses ingénieuses et

enivrantes flatteries, enfin ce culte qu'elle avait pour moi dans ses

bons moments, et dont l'encens m'était si délicieux, qu'il me faisait

oublier le malheur de notre situation et l'amertume de nos

découragements.

--Oui, me disais-je, celle-là se connaît bien! Elle se proclame une

vraie femme, et c'est la femme type. L'autre n'est qu'un hybride

dénaturé par l'éducation, un écolier qui sait bien sa leçon et qui

mourra de vieillesse en la répétant, sans avoir aimé, sans avoir inspiré

l'amour, sans avoir vécu. Aimons donc et ne chantons que l'amour et la

femme! Alida sera la prêtresse; c'est elle qui allumera le feu sacré;

mon génie encore captif brisera sa prison quand j'aurai encore plus

aimé, encore plus souffert! Le vrai poëte est fait pour l'agitation

comme l'oiseau des tempêtes, pour la douleur comme le martyr de

l'inspiration. Il ne commande pas à l'expression et ne souffre pas les

lisières de la logique vulgaire. Il ne trouve pas une strophe tous les

soirs en mettant son bonnet de nuit; il est condamné à des stérilités

effrayantes comme à des enfantements miraculeux. Encore quelque temps,

et nous verrons bien si Adélaïde est un maître et si je dois aller à son

école comme la petite Rosa!

Et puis je me rappelais confusément mon jeune âge et les soins que

j'avais eus pour Adélaïde enfant. Il me semblait la revoir avec ses

cheveux bruns et ses grands yeux tranquilles, nature active et douce,

jamais bruyante, déjà polie et facile à égayer, sans être importune

quand on ne s'occupait pas d'elle. Je croyais, dans ce mirage du passé,

entendre ma mère s'écrier: «Quelle sage et belle fille! Je voudrais

qu'elle fût à moi!» et madame Obernay lui répondre: «Qui sait? Cela

pourrait bien se faire un jour!»

Valvèdre · 第 13 / 21 段