--Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentré ici au

risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais

puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez

venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous

n'aviez pas pensé à dîner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que

pour vous, mais voilà que je me sens tout à coup grand'faim. J'ai tant

pleuré! Je vois qu'on a raison de le dire: les larmes creusent

l'estomac.

Il mangea comme quatre; après quoi, les vins d'Espagne aidant à la

digestion de ses pensées, il me dit naïvement:

--Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais, depuis six mois, voici

le premier repas que je fais. Vous avez bien vu qu'à Saint-Pierre je

n'avais pas d'appétit. Outre ma mélancolie habituelle, j'avais l'amour

en tête. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a guéri le corps en

m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'idée que je

fais enfin quelque chose de bon et de grand me relève au-dessus de ma

vie ordinaire. N'en riez pas! En feriez-vous autant a ma place? Ce n'est

pas sûr!... Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'éloquence.

Cela doit user le coeur à la longue!... Mais nous voilà seuls. Manassé

ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a là un

cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit à sa maisonnette,

dans l'enclos voisin. Parlez: que vouliez-vous me dire? et pourquoi

prétendez-vous que madame de Valvèdre ne peut pas venir ici?

Je le lui expliquai sans détour. Il m'écouta avec toute l'attention

possible comme s'il eût voulu s'aviser et s'instruire des délicatesses

de l'amour; puis il reprit la parole.

--Vous vous méprenez sur mes espérances, dit-il; je n'en avais pas.

--Vous n'en aviez pas, et vous faisiez décorer cette maisonnette, vous

choisissiez une à une les plus belles perles d'Orient?...

--Je n'espérais rien de ces moyens-là, surtout depuis l'affaire de la

bague. Faut-il vous répéter que, pour moi, je n'y voyais que des

hommages désintéressés, des preuves de dévouement, la joie de procurer

un petit plaisir féminin à une femme recherchée? Vous ne comprenez pas

cela, vous! Vous vous êtes dit: «Je mériterai et j'obtiendrai l'amour

par mes talents et ma rhétorique.» Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma

valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable! Je

n'ai jamais eu la pensée d'acheter une femme de ce mérite; mais, si par

ma passion j'avais pu la convaincre, où eût été l'offense quand je

serais venu mettre mes trésors sous ses pieds? Tous les jours, l'amour

exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab offre des

bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une

poignée de fleurs des champs.

--Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point.

Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule déraisonnable, mais

sachez que ma répugnance est invincible. Jamais, je vous le déclare,

Alida ne viendra ici.

--Vous êtes un ingrat! fit Moserwald en levant les épaules.

--Non, m'écriai-je, je ne veux pas être ingrat! Je vois que vous ne

m'avez pas trompé en me disant qu'il y avait en vous des trésors de

bonté. Ces trésors-là, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie.

Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le mérite de vous le confier,

et pourtant je le sens en sûreté dans votre coeur. Vous voulez me

conseiller dans l'emploi des moyens matériels qui peuvent assurer ou

compromettre le bonheur et la dignité de la femme que j'aime? Je crois à

votre expérience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous

consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera

éternelle. Toutes mes répulsions pour certains côtés de votre nature

seront vivement combattues et peut-être effacées en moi par l'amitié. Il

en est déjà ainsi; oui, j'ai pour vous une réelle affection, j'estime en

vous des qualités d'autant plus précieuses qu'elles sont natives et

spontanées. Ne me demandez pas autre chose, ne cherchez jamais à me

faire accepter des services d'une valeur vénale. Vous n'êtes que riche,

dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut! Vous vous calomniez: vous

voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par là que vous

avez conquis ma gratitude et mon affection.

Le pauvre Moserwald me serra dans ses bras en recommençant à pleurer.

--J'ai donc enfin un ami! s'écria-t-il, un véritable ami, qui ne me

coûte pas d'argent! Ma foi, c'est le premier, et ce sera le seul. Je

connais assez l'humanité pour avoir cela. Eh bien, je le garderai comme

la prunelle de mes yeux, et vous, comme mon ami, prenez mon coeur, mon

sang et mes entrailles. Nephtali Moserwald est à vous à la vie et à la

mort.

Après ces effusions, où il trouva le moyen d'être comique et pathétique

en même temps, il me déclara qu'il fallait parler raison sur le point

capital, l'avenir de madame de Valvèdre. Je lui racontai comment je

m'étais lié à mon insu avec le mari, et, sans lui rien confier des

orages de mon amour, je lui fis comprendre que des relations ordinaires

protégées par l'hypocrisie des convenances étaient impossibles entre

deux caractères entiers et passionnés. Il me fallait posséder l'âme

d'Alida dans la solitude, j'étais incapable de ruser avec son mari et

son entourage.

--Vous avez grand tort d'être ainsi, répondit Moserwald. C'est un

puritanisme qui rendra toutes choses bien difficiles; mais, si vous êtes

cassant et maladroit, ce qu'il y a encore de plus habile, c'est de

disparaître. Eh bien, cherchons les moyens. M. de Valvèdre est riche et

sa femme n'a rien. Je me suis informé à de bonnes sources, et je sais

des choses que vous ignorez probablement; car vous avez traité

d'injurieux mon amour pour elle, et pourtant, par le fait, le vôtre lui

sera plus nuisible. Savez-vous qu'on peut l'épouser, cette femme

charmante, et que ma fortune me permettait d'y prétendre?

--L'épouser! Que dites-vous? Elle n'est donc pas mariée?...

--Elle est catholique, Valvèdre est protestant, et ils se sont mariés

selon le rite de la confession d'Augsbourg, qui admet le divorce. Bien

que M. de Valvèdre soit, à ce qu'on dit, un grand philosophe, il n'a pas

voulu faire acte de catholicité, et, bien qu'Alida et sa mère fussent

très-orthodoxes, ce mariage était si beau pour une fille sans avoir, que

l'on n'insista pas pour le faire ratifier par votre Église et par les

lois civiles qui confirment l'indissolubilité. On assure que madame de

Valvèdre s'est affectée plus tard de ce genre d'union qui ne lui

paraissait pas assez légitime, mais que rien n'a pu décider son mari à

se dénationaliser, civilement et religieusement parlant. Donc, le jour

où Valvèdre sera mécontent de sa femme, il pourra la répudier, qu'elle y

consente ou non et la laisser à peu près dans la misère. Ne jouez pas

avec la situation, Francis! vous n'avez rien, et il y a dix ans que

cette femme vit dans l'aisance. La misère tue l'amour!

--Elle ne connaîtra pas la misère; je travaillerai.

--Vous ne travaillerez pas de longtemps, vous êtes trop amoureux.

L'amour emporte le génie, je le sais par expérience, moi qui n'avais

qu'un gros bon sens, et qui suis parfaitement devenu fou! Je n'ai pas

fait une seule bonne affaire depuis que j'avais cette folie en tête.

Heureusement, j'en avais fait auparavant; mais revenons à vous, et

supposons, si vous voulez, que vous ferez, malgré l'amour, des vers

magnifiques. Savez-vous ce que cela rapporte? Rien quand on n'est pas

connu, et fort peu quand on est célèbre. Il arrive même très-souvent

que, pour commencer, il faut être son propre éditeur, sauf à vendre une

demi-douzaine d'exemplaires. Croyez-moi, la poésie est un plaisir de

prince. Ne songez à elle qu'à vos moments perdus. Je vous trouverai bien

un emploi, mais il faudra s'en occuper et s'y tenir. Des chiffres, cela

ne vous amusera pas, et si Alida s'ennuie dans la ville où vous vous

fixerez!... Je vous l'ai dit la première fois que je vous ai vu, vous

devriez faire des affaires. Vous n'y entendez rien, mais cela s'apprend

plus vite que le grec et le latin, et, avec de bons conseils, on peut

arriver, pourvu qu'on n'ait pas de scrupules exagérés et des idées

fausses sur le mécanisme social.

--Ne me parlez pas de cela, Moserwald! répondis-je avec vivacité. Vous

passez pour un honnête homme, ne me dites rien des opérations qui vous

ont enrichi. Laissez-moi croire que la source est pure. Je risquerais,

ou de ne pas comprendre, ou de me trouver dans un désaccord terrible

avec vous. D'ailleurs, mon jugement là-dessus est fort inutile; il y a

un premier et insurmontable obstacle, c'est que je n'ai pas le plus

mince capital à risquer.

--Mais, moi, je veux risquer pour vous... Je ne vous associerai qu'aux

bénéfices!

--Laissons cela; c'est impossible!

--Vous ne m'aimez pas!

--Je veux vous aimer en dehors des questions d'intérêt, je vous l'ai

dit. Faut-il s'expliquer?... Les causes et les circonstances de notre

amitié sont exceptionnelles; ce qu'un ami ordinaire pourrait peut-être

accepter de vous très-naturellement, moi, je dois le refuser.

--Oui, je comprends, vous vous dites que, par le fait, c'est à moi

qu'Alida devrait son bien-être!... Alors n'en parlons plus; mais le

diable m'emporte si je sais ce que vous allez devenir! Il faudrait, pour

vous donner un bon conseil, savoir les dispositions du mari.

--Cela est impossible. L'homme est impénétrable.

--Impénétrable!... Bah! si je m'en mêlais!

--Vous?

--Eh bien, oui, moi, et sans paraître en aucune façon.

--Expliquez-vous.

--Il a bien confiance en quelqu'un, ce mari?

--Je n'en sais rien.

--Mais, moi, je le sais! Il ouvre quelquefois le verrou de sa cervelle

pour votre ami Obernay... Je l'ai écoulé parler, et, comme il mêlait de

la science à sa conversation, je n'ai pas bien compris; mais il m'a paru

un homme chagrin ou préoccupé. Cependant il n'a nommé personne. Il

parlait peut-être d'une autre femme que la sienne: il est peut-être

épris de cette merveilleuse Adélaïde.

--Ah! taisez-vous, Moserwald! la soeur d'Obernay! un homme marié!

--Un homme marié qui peut divorcer!

--C'est vrai, mon Dieu! Parlait-il de divorcer?

--Allons, je vois que la chose vous intéresse plus que moi, et, au fait,

c'est vous seul qu'elle intéresse à présent. Si Alida avait eu le bon

sens de m'aimer, je ne m'inquiétais guère de son mari, moi! Je lui

faisais tout rompre, je lui assurais un sort quatre-vingt-dix fois plus

beau que celui qu'elle a, et je l'épousais, car je suis libre et honnête

homme! Vous voyez bien que mes pensées ne l'avilissaient pas; mais

l'amour est fantasque, c'est vous qu'elle choisit: n'y pensons plus.

Donc, c'est à vous qu'il importe et qu'il appartient de fouiller dans le

coeur et dans la conscience du mari. Ne quittez pas ce précieux casino,

mon cher; mettez-vous souvent en embuscade au bout du mur, sous la

tonnelle de charmille que vous voyez d'ici, et qui est la répétition de

celle qui occupe l'angle du jardin Obernay. C'est là que j'ai fait

pratiquer une fente bien masquée. Le mur n'est pas long, et, lors même

que les personnages se promènent d'un bout à l'autre en causant, on ne

perd pas grand'chose quand on a l'oreille fine. Faites ce métier

patiemment pendant cinq ou six fois vingt-quatre heures, s'il le faut,

et je parie que vous saurez ce que vous voulez savoir.

--L'idée est ingénieuse à coup sûr, mais je n'en profiterai pas.

Surprendre ainsi les secrets de la famille Obernay me semble une

bassesse!

--Vous voilà encore avec vos exagérations! Il s'agit bien des Obernay!

Si votre ami marie sa soeur avec Valvèdre, vous le saurez un peu plus

tôt que les autres, voilà tout, et vous êtes bon, j'imagine, pour garder

les secrets que vous surprendrez. Ce qui est d'une importance

incalculable pour Alida, c'est de savoir si Valvèdre l'aime encore ou

s'il en aime une autre. Dans le premier cas, il est jaloux, irrité, il

se venge en brisant tout, et vos affaires vont mal: il faudra alors se

creuser la tête pour en sortir. Dans le second cas, tout est sauvé, vous

tenez le Valvèdre. Pressé de rompre sa chaîne, il fait à sa femme un

sort très-honorable, qu'elle pourra même discuter, et on se sépare sans

aucun bruit; car, si le divorce peut s'obtenir malgré la résistance de

l'un des époux, il y a scandale dans ces cas-là, tandis que, par

consentement mutuel, aucune des parties n'est déconsidérée. Valvèdre

fera beaucoup de sacrifices à sa réputation. Ce sera l'affaire de sa

femme de profiter de la circonstance. Alors vous l'épousez; vous n'êtes

pas bien riches, mais vous avez le nécessaire, et il vous est permis de

cultiver les lettres. Autrement...

J'interrompis Moserwald avec humeur. J'avais beau faire pour l'aimer, il

trouvait toujours moyen de me blesser avec son positivisme.

--Vous faites de ma passion, lui dis-je, une affaire d'intérêt. Vous

m'en guéririez, si je vous laissais prendre de l'influence sur moi.

Tenez, j'en suis fâché, tout ce que vous m'avez conseillé aujourd'hui

est détestable. Je ne veux ni attirer Alida ici, ni accepter de vous les

moyens de la faire vivre avec moi, ni écouter derrière les murs,--autant

vaut écouter aux portes,--ni me préoccuper de la question d'argent, ni

désirer un divorce qui me permettrait de faire un mariage avantageux. Je

veux aimer, je veux croire, je veux rester sincère et enthousiaste. Je

braverai donc la destinée, quelle qu'elle soit, puisqu'il n'y a pas de

moyens irréprochables pour la soumettre.

--C'est fort bien, mon pauvre don Quichotte! répondit Moserwald en

prenant son chapeau. Vous parlez à votre aise de risquer le tout pour le

tout! Mais, si vous aimez, vous réfléchirez avant de précipiter Alida

dans la honte et dans le besoin. Je vous laisse; la nuit porte conseil,

et vous passerez la nuit ici, car vous n'avez pas vos effets, et il faut

bien me donner le temps de vous les faire tenir. Où sont-ils?

Je les avais laissés aux environs de Genève, dans une auberge de village

que je lui indiquai.

--Vous les aurez demain matin, me dit-il, et, si vous voulez partir pour

le royaume de l'inconnu, vous partirez: mais le dieu d'amour vous

inspirera auparavant quelque chose de plus raisonnable et surtout de

plus délicat. Demain au soir, je reviendrai voir si vous y êtes encore

et dîner avec vous..., si toutefois vous êtes seul.

J'écrivis à madame de Valvèdre le résumé de tout ce qui s'était passé,

comme quoi je me trouvais tout près d'elle et pouvais l'apercevoir, si

elle se promenait dans le jardin. Je dormis quelques heures, et, dès le

matin, je lui fis tenir ma lettre par l'adroit et dévoué Manassé, qui me

rapporta la réponse, ainsi que mon sac de voyage.

«Restez où vous êtes, me disait madame de Valvèdre; j'ai confiance en ce

Moserwald, et il ne me répugne pas d'aller dans ce jardin. Faites que

celui qui donne vis-à-vis de la chapelle soit ouvert, et ne bougez pas

de la journée.»

A trois heures de l'après-midi, elle se glissa dans mon enclos.

J'hésitais à la faire entrer dans le pavillon. Elle se moqua de mes

scrupules.

--Comment voulez-vous, me dit-elle, que je m'offense des projets de

mariage de ce Moserwald? Il voulait gagner mon coeur à force de bagues

et de colliers! Il raisonnait à son point de vue, qui n'est pas le

nôtre. Un juif est un animal _sui generis_, comme dirait M. de Valvèdre;

il n'y a pas à discuter avec ces êtres-là, et rien de leur part ne peut

nous atteindre.

--Vous détestez les juifs à ce point? lui dis-je.

--Non, pas du tout! je les méprise!

Je fus choqué de ce parti pris, inique à tant d'égards; j'y vis une

preuve de plus de ce levain d'amertume et d'injustice réelle qui était

dans le caractère d'Alida; mais ce n'était pas le moment de s'arrêter à

un incident, quel qu'il fût: nous avions tant de choses à nous dire!

Elle entra dans le casino, elle en critiqua la richesse avec dédain et

ne regarda pas seulement les perles.

--Au milieu de toutes les imbécillités de ce Moserwald, dit-elle, il y a

une bonne idée dont je m'empare Il veut que nous surprenions les secrets

de mon mari. Cela peut vous répugner; mais c'est mon droit, et c'est

pour essayer cela que je suis venue.

--Alida, repris-je saisi d'inquiétude, vous êtes donc bien tourmentée

des résolutions de votre mari?

--J'ai des enfants, répondit-elle, et il m'importe de savoir quelle

femme aura la prétention de devenir leur mère. Si c'est Adélaïde...

Pourquoi donc rougissez-vous?

J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est certain que je me

sentais blessé de voir l'immaculée soeur d'Obernay mêlée à nos

préoccupations. Je n'avais pas fait part à madame de Valvèdre des

réflexions de Moserwald à cet égard; j'eusse cru trahir la religion de

la famille et de l'amitié; mais un reste de jalousie rendait Alida

cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvèdre et tous

les autres.

--Vous ne me croyez pas assez simple, dit-elle, pour n'avoir pas vu,

depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien,

qu'elle s'évanouit presque d'admiration à chaque parole de sa bouche

éloquente, que mademoiselle Juste la traite déjà comme sa soeur, qu'on

joue à la petite mère avec mes fils, enfin que, dès hier, toute la

famille, surprise de votre brusque départ, a définitivement tourné les

yeux vers le pôle, c'est-à-dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay

sont très-positifs, des gens si raisonnables! Quant à la jeune personne,

elle était d'une gaieté folle en m'annonçant que vous étiez parti.

J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse été brisée de

fatigue et forcée de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens

plus vivante, vous êtes là, et je m'imagine que je vais apprendre

quelque chose qui me rendra la liberté et le repos de ma conscience. Moi

qui avais des remords et qui prenais mon mari pour un sage de la

Grèce!... Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brûlant comme

un volcan sous la glace!

--Alida! m'écriai-je, frappé d'un trait de lumière, ce n'est pas de moi,

c'est de votre mari que vous êtes jalouse!...

--Ce serait donc de vous deux à la fois, reprit-elle, car je le suis de

vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin

avec la vie.

--C'est peut-être de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aimé!

Elle ne répondit pas. Elle était inquiète, agitée; il semblait qu'elle

se repentît de notre réconciliation et de nos serments de la veille, ou

qu'une préoccupation plus vive que notre amour lui fît voir enfin les

dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il était évident

que ma lettre l'avait bouleversée, car elle m'accablait de questions sur

les révélations que Moserwald m'avait faites.

--A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Comment se

fait-il que, me voyant si malheureux en présence de tout ce qui nous

sépare, vous ne m'ayez jamais dit: «Tout cela n'existe pas, je peux

invoquer une loi plus humaine et plus douce que la nôtre, j'ai fait un

mariage protestant?»

--J'ai dû croire que vous le saviez, répondit-elle, et que vous pensiez

comme moi là-dessus.

--Comment pensez-vous? Je l'ignore.

--Je suis catholique... autant que peut l'être une personne qui a le

malheur de douter souvent de tout et de Dieu même. Je crois du moins que

la meilleure société possible est la société qui reconnaît l'autorité

absolue de l'Église et l'indissolubilité du mariage. J'ai donc souffert

amèrement de ce qu'il y a d'incomplet et d'irrégulier dans le mien.

N'était-ce pas une raison de plus pour y ajouter, par ma croyance et ma

volonté, la sanction que lui a refusée Valvèdre? Ma conscience n'a

jamais admis et n'admettra jamais que lui ou moi ayons le droit de

rompre.

--Eh bien, répondis-je, je vous aime mieux ainsi: cela me semble plus

digne de vous; mais, si votre mari vous contraint à reprendre votre

liberté!...

--Il peut reprendre la sienne, si tant est qu'il l'ait perdue; mais,

moi, rien ne me décidera à me remarier. Voilà pourquoi je ne vous ai

jamais dit que cela fut possible.

Croirait-on que cette décision si nette me blessa profondément? Une

heure auparavant, je frémissais encore à l'idée de devenir l'époux d'une

femme de trente ans, deux fois mère, et riche des aumônes d'un ancien

mari. Toute ma passion faiblissait devant une si redoutable perspective,

et pourtant je m'étais dit que, si Alida, répudiée par ma faute,

exigeait de moi cette solennelle réparation, je me ferais au besoin

naturaliser étranger pour la lui donner; mais j'espérais qu'elle n'y

songerait seulement pas, et voilà que je l'interrogeais, voilà que je me

trouvais humilié et comme offensé de sa fidélité quand même envers

l'époux ingrat! Il était dans la destinée et aussi dans la nature de

notre amour de nous abreuver de chagrins à tout propos, à toute heure,

de nous rendre méfiants, susceptibles. Nous échangeâmes des paroles

aigres, et nous nous quittâmes en nous adorant plus que jamais, car il

nous fallait l'orage pour milieu, et l'enthousiasme ne se faisait en

nous qu'après l'excitation de la colère ou de la douleur.

Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que nous n'arrivions jamais à

prendre une résolution. Il me semblait pressentir un mystère derrière

les réserves et les hésitations d'Alida. Elle prétendait qu'il y en

avait un aussi en moi, que je conservais une arrière-pensée de mariage

avec Adélaïde, ou que j'aimais trop ma liberté d'artiste pour me donner

tout entier à notre amour. Et, quand je lui offrais ma vie, mon nom, ma

religion, mon honneur, elle refusait tout, invoquant sa propre

conscience et sa propre dignité. Quel labyrinthe inextricable, quel

chaos effrayant nous environnait!

Quand elle fut partie, disant, comme de coutume, qu'elle réfléchirait et

que je devais attendre une solution, je marchai avec agitation sous la

treille et me retrouvai machinalement à l'angle de la muraille, derrière

la tonnelle des Obernay. Adélaïde et Rosa étaient là; elles causaient.

--Je vois qu'il faut travailler pour faire plaisir à nos parents, à mon

frère et à toi, disait la petite, et aussi à mon bon ami Valvèdre, à

Paule, à tout le monde enfin! Cependant, comme je me sens bien d'être un

peu paresseuse par nature, je voudrais que tu me disses encore d'autres

raisons pour me forcer à me vaincre.

--Je t'ai déjà dit, répondit la voix suave de l'aînée, que le travail

plaisait à Dieu.

--Oui, oui, parce que mon courage lui marquera l'amour que j'ai pour mes

parents et mes amis; mais pourquoi n'y a-t-il dans tout cela que moi à

qui la peine d'apprendre ne fasse pas grand plaisir?

--Parce que tu ne réfléchis pas. Tu t'imagines que la paresse te

réjouirait? Tu te trompes bien! Aussitôt que ce qui nous contente

afflige ceux qui nous aiment, nous sommes dans le faux et dans le mal,

dans le repentir et le chagrin par conséquent. Comprends-tu cela?

Voyons!

--Oui, je comprends. Alors je serai donc mauvaise, si je suis

paresseuse?

--Oh! cela, je t'en réponds! dit Adélaïde avec un accent qui paraissait

gros d'allusions intérieures.

Il sembla que l'enfant eût deviné l'objet de ces allusions, car elle

reprit après un instant de silence:

--Dis donc, soeur, est-ce que notre amie Alida est mauvaise?

--Pourquoi le serait-elle?

--Dame! elle ne fait rien de la journée, et elle ne se cache pas pour

dire qu'elle n'a jamais voulu rien apprendre.

--Elle n'est pas mauvaise pour cela. Il faut croire que ses parents ne

tenaient pas à ce qu'elle fût instruite; mais, puisque tu me parles

d'elle, crois-tu qu'elle se plaise beaucoup à ne rien faire? Il me

semble qu'elle s'ennuie souvent.

--Je ne sais pas si elle s'ennuie, mais elle bâille ou pleure toujours.

Sais-tu qu'elle n'est pas gaie, notre amie? A quoi donc pense-t-elle du

matin au soir? Peut-être qu'elle ne pense pas.

--Tu te trompes. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle pense au contraire

beaucoup, et peut-être même qu'elle pense trop.

--Trop penser! Papa me dit toujours: «Pense, pense donc, tête folle!

pense à ce que tu fais!»

--Le père a raison. Il faut penser toujours à ce qu'on fait et jamais à

ce qu'on ne doit pas faire.

--A quoi donc pense Alida? Voyons, le devines-tu?

--Oui, et je vais te le dire.

Adélaïde baissait instinctivement la voix; je collai mon oreille contre

la fente du mur, sans me rappeler le moins du monde que je m'étais

promis de ne jamais espionner.

Valvèdre · 第 12 / 21 段