rien. Elle vous connaît encore trop peu, et nul ne peut lire dans
l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas où cela arriverait,
vos parents et les siens s'en réjouiraient beaucoup.
--Henri ne s'en réjouirait peut-être pas! répondis-je.
--Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'être ingrat, mon
cher enfant!
--Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais
d'autant plus qu'il m'aime en dépit de nos différences d'opinions et de
caractères; mais ces différences, qu'il me pardonne pour son compte, le
feraient beaucoup réfléchir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une
de ses soeurs.
--Quelles sont donc ces différences? Il ne me les a pas signalées en me
parlant de vous avec effusion. Voyons, répugnez-vous à me les dire? Je
suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la vôtre, un homme
que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre père,
qui mérite également ces sentiments-là, mais que j'ai fort peu connu; je
parle de votre oncle Antonin, un savant à qui je dois les premières et
les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait,
entre lui et moi, à peu près la même distance d'âge qui existe
aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous
porter un vif intérêt, et que j'aimerais à m'acquitter envers sa mémoire
en devenant votre conseil et votre ami comme il était le mien.
Parlez-moi donc à coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri
Obernay vous reproche.
Je fus sur le point de m'épancher dans le sein de Valvèdre comme un
enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se défend.
Pourquoi ne cédai-je point à un salutaire entraînement? Il eût
probablement arraché de ma poitrine, sans le savoir et par la seule
puissance de sa haute moralité, le trait empoisonné qui devait se
tourner contre lui; mais je chérissais trop ma blessure, et j'eus peur
de la voir fermer. J'éprouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil
épanchement avec celui dont j'étais le rival. Il fallait être résolu à
ne plus l'être, ou devenir le dernier des hypocrites. J'éludai
l'explication.
--Henri me reproche précisément, lui répondis-je, le scepticisme, cette
maladie de l'âme dont vous voulez me guérir; mais ceci nous mènerait
trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre
fois.
--Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et
peut-être sera-ce un meilleur remède à vos ennuis que tous mes
raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir...
Pourquoi m'avez-vous dit, à notre première rencontre, que vous étiez
comédien?
--Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout
seul.
--Et puis, en voyage, on aime à mystifier les passants, n'est-il pas
vrai?
--Oui! on fait l'agréable vis-à-vis de soi-même, on se croit fort
spirituel, et on s'aperçoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un
impertinent de mauvais goût en présence d'un homme de mérite.
--Allons, allons, reprit en riant Valvèdre, le pauvre homme de mérite
vous pardonne de tout son coeur et ne racontera rien de ceci à la bonne
Adélaïde.
J'étais fort embarrassé de mon rôle, et, par moments, je me persuadais,
malgré la liberté d'esprit de M. de Valvèdre, que, s'il avait en dépit
de lui-même quelque velléité de jalousie, c'était bien plus à propos
d'Adélaïde qu'à propos de sa femme. Je me maudissais donc d'être
toujours dans la nécessité de le faire souffrir. Pourtant je me
rappelais les premières paroles qu'il m'avait dites au Simplon: «J'ai
beaucoup aimé une femme qui est morte.» Il aimait donc en souvenir, et
c'est là qu'il puisait sans doute la force de n'être ni jaloux de sa
femme, ni épris d'une autre.
Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le délivrer d'un trouble
possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer
au mariage, et que, si je venais à y songer, ce serait lorsque Rosa
serait en âge de quitter sa poupée.
--Rosa! répondit-il avec quelque vivacité. Eh! mais oui... vos âges
s'accorderont peut-être mieux alors! Je la connais autant que l'autre,
et c'est un trésor aussi que cette enfant-là. Mais partez donc et faites
danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'êtes pas encore
aussi vieux que vous le prétendiez!
Il me tendit la main, cette main loyale qui brûlait la mienne, et je
m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses
télescopes et de ses alambics.
VI
Je retournai chez les Obernay. On dansait encore; mais Alida,
secrètement blessée de mon départ, s'était retirée. Le jardin était
illuminé; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des
contredanses et des valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystère
quelconque dans cette fête modeste, pleine de bonhomie et d'honnête
abandon. Je ne vis pas reparaître Valvèdre, et j'affectai, devant
mademoiselle Juste, qui tenait bon jusqu'à la fin, beaucoup de gaieté et
de liberté d'esprit. On proposa un cotillon, et les jeunes filles
décidèrent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle
Juste, Henri ayant invité sa mère.
--Quoi! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse
aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec vous une fois le tour de la
salle; après quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse
dont je vais m'assurer d'avance.
Je ne pus voir à qui elle s'adressait; il y avait un peu de confusion
pour prendre place. Je me trouvai avec elle vis-à-vis de M. Obernay père
et d'Adélaïde. Quand ils eurent ouvert la figure, les deux graves
personnages se firent signe et s'éclipsèrent. Je devenais le cavalier
d'Adélaïde, avec laquelle je n'avais pas osé danser sous les yeux
d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y
entendait certes pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce
qu'elle faisait. Elle parlait bas au père Obernay en nous regardant d'un
air moitié bienveillant, moitié railleur. La figure candide du vieillard
semblait lui répondre: «Vous croyez? Moi, je n'en sais rien, ce n'est
pas impossible.»
Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement
projeté avec mes parents. Juste, sans rien savoir de mon amour pour
Alida, pressentait quelque charme déjà jeté sur moi par l'enchanteresse,
et elle s'efforçait de le faire échouer en me rapprochant de ma fiancée.
Ma fiancée! cette splendide et parfaite créature eût pu être à moi! Et
moi, je préférais à une vie excellente et à de célestes félicités les
orages de la passion et le désastre de mon existence! Je me disais cela
en tenant sa main dans la mienne, en affrontant les magnificences de son
divin sourire, en contemplant les perfections de tout son être pudique
et suave! Et j'étais fier de moi, parce qu'elle n'éveillait en moi aucun
instinct, aucun germe d'infidélité envers ma dangereuse et terrible
souveraine! Ah! si elle eut pu lire dans mon âme, celle qui la possédait
si entièrement! Mais elle y lisait à contre-sens, et son oeil irrité me
condamnait au moment de mon plus pur triomphe sur moi-même; car elle
était là, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'épiait d'un oeil
troublé par la fièvre. Quelle victoire pour Juste, si elle eût pu le
deviner!
L'appartement de madame de Valvèdre était au-dessus de la salle où l'on
dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce
qui se passait en bas par une rosace masquée de guirlandes. Alida avait
voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fête; elle
avait écarté le feuillage, et, me voyant là, elle était restée clouée à
sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais être un
grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occupant
d'Adélaïde et en jouant le rôle d'un petit jeune homme enivré de
mouvement et de gaieté!
Aussi le lendemain, quand j'eus réussi à faire tenir ma lettre à madame
de Valvèdre, je reçus une réponse foudroyante. Elle brisait tout, elle
me rendait ma liberté. Dans la matinée, Juste et Paule avaient parlé
devant elle de mon union projetée avec Adélaïde et d'une récente lettre
de ma mère à madame Obernay, où ce désir était délicatement exprimé.
«Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'aviez laissé
ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre
but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres yeux,
cette nuit, combien vous étiez ravi de la beauté de votre future, je me
suis expliqué votre conduite depuis trois jours. Dès que vous êtes entré
dans cette maison, dès que vous avez vu celle qu'on vous destinait,
votre manière d'être avec moi a entièrement changé. Vous n'avez pas su
trouver un instant pour me parler en secret, vous n'avez pas pu inventer
le plus petit expédient, vous qui savez si bien pénétrer dans les
forteresses par-dessus les murs, quand le désir vient en aide à votre
génie. Vous avez été vaincu par l'éclat de la jeunesse, et, moi, j'ai
pâli, j'ai disparu comme une étoile de la nuit devant le soleil levant.
C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas; mais pourquoi manquer
de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi,
sachant que je haïssais à bon droit certaine vieille fille, l'avoir
traitée avec une vénération ridicule? N'avez-vous pas senti déjà des
mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse
Alida? Il me semble que, dans un moment, l'unique moment où vos regards,
sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez fait entendre que
j'étais, selon vous, une mauvaise mère. Oui, oui, on vous avait déjà dit
cela, que je préférais mon bel Edmond à mon pauvre Paul, que celui-ci
était une victime de ma partialité, de mon injustice: c'est le thème
favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien réussi à le persuader à
mon mari, qui m'estime; elle a dû réussir plus vite à le prouver à mon
amant, qui ne m'estime pas!
»Allons! il faut se placer au-dessus de ces misères! Il faut que je
dédaigne tout cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne
odieuse, au moins j'ai la fierté qui convient à ma situation.
Épargnez-vous de vains mensonges; vous aimez Adélaïde et vous serez son
mari, je vais vous y aider de tout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres
et reprenez les vôtres. Je vous pardonne de tout mon coeur comme on doit
pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine à m'absoudre moi-même de ma
folie et de ma crédulité.»
Ainsi ce n'était pas assez de la situation terrible où nous nous
trouvions vis-à-vis de la famille et de la société: il fallait que le
désespoir, la jalousie et la colère missent en cendre nos pauvres coeurs
déjà battus en ruine!
Je fus pris d'un accès de rage contre la destinée, contre Alida et
contre moi-même. J'allai faire mes adieux à la famille Obernay, et je
repartis pour mon prétendu voyage d'agrément; mais je m'arrêtai à deux
lieues de Genève, en proie à une terreur douloureuse. Je n'avais pas
pris congé de madame de Valvèdre; elle était sortie quand j'étais allé
faire mes adieux. En rentrant et en apprenant ma brusque résolution,
elle était bien femme à se trahir; mon départ, au lieu de la sauver,
pouvait la perdre... Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de
supporter la pensée de ses souffrances. Je feignis d'avoir oublié
quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida fût rentrée.
Où donc était-elle depuis le matin? Adélaïde et Rosa étaient seules à la
maison. Je me hasardai à leur demander si madame de Valvedre avait aussi
quitté Genève. Je regrettais de ne l'avoir pas saluée. Adélaïde me
répondit avec une sainte tranquillité que madame de Valvèdre était à la
chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble
pour de la surprise, elle ajouta:
--Est-ce que cela vous étonne? Elle est fervente papiste, et, nous
autres hérétiques, nous respectons toute sincérité. C'est demain, nous
a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mère; et elle se reproche
de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en
confesser, commander une messe, je crois... Enfin, si vous vouliez
prendre congé d'elle, attendez-la.
--Non, répondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets.
Les deux soeurs essayèrent de me retenir, pour causer, disaient-elles,
une bonne surprise à Henri, qui allait rentrer. Adélaïde insista
beaucoup; mais, comme je ne cédai pas, et que, sans m'en vouloir, elle
me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette
simplicité de manières bienveillantes ne couvrait aucun regret
déchirant.
Je fus à peine dehors, que je me dirigeai vers la petite église. J'y
entrai; elle était déserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin
obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la
muraille, une femme habillée de noir, agenouillée sur le pavé, et comme
écrasée sous le poids d'une douleur extatique. Elle était couverte de
tant de voiles, que j'hésitai à la reconnaître. Enfin je devinai ses
formes délicates sous le crêpe de son deuil, et je me hasardai à lui
toucher le bras. Ce bras roidi et glacé ne sentit rien. Je me précipitai
sur elle, je la soulevai, je l'entraînai. Elle se ranima faiblement et
fit un effort pour me repousser.
--Où me conduisez-vous? dit-elle avec égarement.
--Je n'en sais rien! à l'air, au soleil! vous êtes mourante.
--Ah! il fallait donc me laisser mourir!... j'étais si bien!
Je poussai au hasard une porte latérale qui se présenta devant moi, et
je me trouvai dans une ruelle étroite et peu fréquentée. Je vis un
jardin ouvert. Alida, sans savoir où elle était, put marcher jusque-là.
Je la fis entrer dans ce jardin et s'asseoir sur un banc au soleil. Nous
étions chez des inconnus, des maraîchers; les patrons étaient absents.
Un journalier qui travaillait dans un carré de légumes nous regarda
entrer, et, supposant que nous étions de la maison, il se remit à
l'ouvrage sans plus s'occuper de nous.
Le hasard amenait donc ce tête-à-tête impossible! Quand Alida se sentit
ranimée par la chaleur, je la conduisis au bout de ce jardin assez
profond, qui remontait la colline de la vieille ville, et je m'assis
auprès d'elle sous un berceau de houblon.
Elle m'écouta longtemps sans rien dire; puis, me laissant prendre ses
mains tièdes et tremblantes, elle s'avoua désarmée.
--Je suis brisée, me dit-elle, et je vous écoute comme dans un rêve.
J'ai prié et pleuré toute la journée, et je ne voulais reparaître devant
mes enfants que quand Dieu m'aurait rendu la force de vivre; mais Dieu
m'abandonne, il m'a écrasée de honte et de remords sans m'envoyer le
vrai repentir qui inspire les bonnes résolutions. J'ai invoqué l'âme de
ma mère, elle m'a répondu: «Le repos n'est que dans la mort!» J'ai senti
le froid de la dernière heure, et, loin de m'en défendre, je m'y suis
abandonnée avec une volupté amère. Il me semblait qu'en mourant là, aux
pieds du Christ, non pas assez rachetée par ma foi, mais purifiée par ma
douleur, j'aurais au moins le repos éternel, le néant pour refuge. Dieu
n'a pas plus voulu de ma destruction que de mes pleurs. Il vous a amené
là pour me forcer à aimer, à brûler, à souffrir encore. Eh bien, que sa
volonté soit faite! Je suis moins effrayée de l'avenir depuis que je
sais que je peux mourir de fatigue et de chagrin quand le fardeau sera
trop lourd.
Alida était si saisissante et si belle dans son voluptueux accablement,
que je trouvai l'éloquence d'un coeur profondément ému pour la
convaincre et la rappeler à la vie, à l'amour et à l'espérance. Elle me
vit si navré de sa peine, qu'à son tour elle eut pitié de moi et se
reprocha mes pleurs. Nous échangeâmes les serments les plus
enthousiastes d'être à jamais l'un à l'autre, quoi qu'il pût arriver de
nous; mais, en nous séparant, qu'allions-nous faire? J'étais parti pour
toutes les personnes que nous connaissions à Genève. L'heure avançait,
on pouvait s'inquiéter de l'absence de madame de Valvèdre et la
chercher.
--Rentrez, lui dis-je; je dois quitter cette ville, où nous sommes
entourés de dangers et d'amertumes. Je me tiendrai dans les environs, je
m'y cacherai et je vous écrirai. Il faut absolument que nous trouvions
le moyen de nous voir avec sécurité et d'arranger notre avenir d'une
manière décisive.
--Écrivez à la Bianca, me dit-elle; j'aurai vos lettres plus vite que
par la _poste restante_. Je resterai à Genève pour les recevoir, et, de
mon côté, je réfléchirai à la possibilité de nous revoir bientôt.
Elle redescendit le jardin, et j'y restai après elle pour qu'on ne nous
vît pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer,
lorsque je m'entendis appeler à voix basse. Je tournai la tête; une
petite porte venait de s'ouvrir derrière moi dans le mur. Personne ne
paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appelé par mon
prénom. Était-ce Obernay? Je m'avançai et vis Moserwald, qui m'attirait
vers lui par signes, d'un air de mystère.
Dès que je fus entré, il referma la porte derrière nous, et je me
trouvai dans un autre enclos, désert, cultivé en prairie, ou plutôt
abandonné à la végétation naturelle, où paissaient deux chèvres et une
vache. Autour de cet enclos si négligé régnait une vigne en berceau
soutenue par un treillage tout neuf à losanges serrées. C'est sous cet
abri que Moserwald m'invitait à le suivre. Il mit le doigt sur ses
lèvres et me conduisit sous l'auvent d'une sorte de masure située à l'un
des bouts de l'enclos. Là, il me parla ainsi:
--D'abord faites attention, mon cher! Tout ce qui se dit sous la treille
peut être entendu à droite et à gauche à travers les murs, qui ne sont
ni épais ni hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manassé, un de mes
pauvres coreligionnaires qui m'est tout dévoué; c'est là que vous étiez
tout à l'heure avec _elle_, j'ai tout entendu! A droite, le mur est
encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures
imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans
le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous êtes chez moi.
J'ai acheté ce lopin de terre pour être auprès d'_elle_, pour la
regarder, pour l'écouter, pour surprendre ses secrets, s'il est
possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais,
aujourd'hui, en écoutant par hasard de l'autre côté, j'en ai appris plus
que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle
vous aime, je n'espère plus rien; mais je reste son ami et le vôtre. Je
vous l'avais promis, je n'ai qu'une parole. Je vois que vous êtes
grandement affligés et tourmentés tous les deux. Je serai, moi, votre
providence. Restez caché ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est
assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit,
sans que personne s'en soit douté, il y a déjà six mois, lorsque
j'espérais qu'_elle_ serait, un jour ou l'autre, touchée de mes soins,
et qu'elle daignerait venir se reposer là... Il n'y faut plus songer!
Elle y viendra pour vous. Allons, mon argent et mon savoir-faire ne
seront pas tout à fait perdus, puisqu'ils serviront à son bonheur et au
vôtre. Adieu, mon cher. Ne vous montrez pas, ne vous promenez pas le
jour dans l'endroit découvert; on pourrait vous voir des maisons
voisines. Écrivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne
prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous
risquer dans la campagne, qui commence à deux pas d'ici. Manassé va être
à vos ordres. Il vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les
ouvriers, qui pourraient causer. Il portera vos lettres au besoin et les
remettra avec une habileté sans pareille. Fiez-vous à lui; il me doit
tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois
jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que
vous cherchez le moyen de vous réunir. Cela finira par un enlèvement! je
m'y attends bien. Prenez garde pourtant; ne faites rien sans me
consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une
femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou
bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgré
mon peu de goût pour les duels, il faudrait nous couper la gorge...
Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par
égoïsme; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour désespéré.
Adieu!... Ah! à propos, il faut que je retire de là quelques papiers;
entrons.
Abasourdi et irrésolu, je le suivis dans l'intérieur de ce hangar en
ruine, tout chargé de lierre et de joubarbes. Une petite construction
neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre côté du
jardin sur un étroit parterre éblouissant de roses. L'appartement
mystérieux se composait de trois petites pièces d'un luxe inouï.
--Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique,
une coupe d'or ciselé remplie jusqu'aux bords de perles fines
très-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais
à sa première visite, et, à chaque visite, la coupe eût contenu quelque
autre merveille; mais, dans ce temps-là, vous savez, elle n'a pas
seulement daigné voir ma figure!... N'importe, vous lui offrirez ces
perles de ma part... Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez
comme venant de vous. Si elle les méprise, qu'elle en fasse un collier à
son chien! Si elle n'en veut pas, qu'elle les sème dans les orties! Moi,
je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une à une dans
les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les
regarder. Ce n'est pas là ce que je voulais retirer d'ici. C'est un
paquet de brouillons de lettres que je voulais lui écrire. Il ne faut
pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est
gros! Je lui écrivais tous les jours, quand elle était ici; mais, quand
il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que
mon style était lourd, mon français incorrect... Que n'aurais-je pas
donné pour savoir tourner cela comme vous le savez dans doute! Mais on
ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me
sentais tout en feu en écrivant. Allons, je remporte ma poésie, et je
pars. Ne me parlez pas... Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le coeur
gros. Si vous m'empêchiez de me dévouer pour elle, je vous tuerais et je
me tuerais ensuite... Ah! ceci me fait penser... Quand on a des
rendez-vous avec une femme, il ne faut pas se laisser surprendre et
assassiner. Voilà des pistolets dans leur boîte. Ils sont bons, allez!
on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils...
Écoutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manassé vous déguisera
et vous conduira dans la soirée à mon hôtel. Il vous fera entrer sans
que personne vous remarque. Fût-ce au milieu de la nuit, je vous
recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu!
soyez heureux, mais rendez-la heureuse.
Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, où le grossier et
le ridicule des détails étaient emportés par un souffle de passion
exaltée et sincère. Il se déroba à mes refus, à mes remerciements, à mes
dénégations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilité. Il tenait mon
secret, et il fallait lui laisser exercer son dévouement ou craindre son
dépit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je
me soumis, et je l'aimai en dépit de tout; car il pleurait à chaudes
larmes, et je pleurais aussi comme un enfant brisé par des émotions
au-dessus de ses forces.
Quand j'eus repris un peu mes sens et résumé ma situation, j'eus horreur
de ma faiblesse.
--Non certes, m'écriai-je intérieurement, je n'attirerai pas Alida dans
ce lieu, où son image a été profanée par des espérances outrageantes.
Elle ne verrait qu'avec dégoût ce luxe et ces présents que lui destinait
un amour indigne d'elle. Et, moi-même, je souffre ici comme dans un air
malsain chargé d'idées révoltantes. Je n'écrirai pas d'ici a Alida; je
sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer!
La nuit approchait. Dès qu'elle fut sombre, je priai Manassé, qui était
venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald; mais Moserwald
arrivait au même instant pour s'informer de moi, et nous rentrâmes
ensemble dans le casino, où, sur l'ordre de son maître, Manassé nous
servit un repas très-recherché.