prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvèdre une affection à
laquelle il était certainement impossible d'entendre malice, à moins
d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en était pas
moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait
quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec
un mélange de respect et de tendresse qui rétablissait les convenances
de famille dans leur intimité. Elle le servait avec empressement, et il
se laissait servir, disant: «Merci, ma bonne fille!» avec un accent
pleinement paternel; mais elle était si grande et si belle, et lui, il
était encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour
m'imaginer que ce mari trompé consentirait de bon coeur à ne pas s'en
apercevoir, tant il était heureux père!
On se sépara bientôt pour se réunir au dîner. La famille était occupée
de mille soins pour la grande journée du lendemain. Les hommes sortirent
ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvèdre et ses deux
belles-soeurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais
avec angoisse la possibilité d'échanger quelques mots avec Alida. Paule,
appelée par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit
bientôt; mais mademoiselle Juste était comme rivée à son fauteuil. Elle
continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frère en
dépit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention
son profil austère, et je sentis en elle autre chose que le désir de
contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le
remplissait en dépit de tous et d'elle-même. Son regard lucide, qui
surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui pénétrait mon
affreux malaise, semblait nous dire à l'un et à l'autre: «Croyez-vous
que cela m'amuse?»
Au bout d'une heure de conversation très-pénible dont mademoiselle Juste
et moi fîmes tous les frais, car Alida était trop irritée pour avoir la
force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvèdre, au
lieu d'accompagner ses soeurs et ses enfants jusqu'à Genève le 8
juillet, les avait confiés à Obernay pour s'arrêter autour du Simplon.
Je me hâtai d'aller au-devant de la découverte qui me menaçait, en
disant que, là précisément, j'avais rencontré M. de Valvèdre et avais
fait connaissance avec lui sans savoir son nom.
--C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas
que vous fussiez de ce côté-là.
Je répondis avec aplomb qu'en voulant gagner la vallée du Rhône par le
mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profité de ma
bévue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries
d'Obernay sur mon étourderie à me conduire en dépit de ses instructions,
je ne m'en étais pas vanté dans ma lettre.
--Puisque vous étiez si près de Valvèdre, dit Alida avec la même
tranquillité, vous eussiez dû venir me voir.
--Vous ne m'y aviez pas autorisé, répondis-je, et je n'ai pas osé.
Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien
qu'elle n'était pas notre dupe.
Dès que je fus seul avec Alida, je lui parlai avec effroi de cette
fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas que son mari pût
concevoir des doutes.
--Lui jaloux? répondit-elle en haussant les épaules. Il ne me fait pas
tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je
vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une
timidité singulière. On a déjà fait la remarque que vous n'étiez pas
ainsi à votre première apparition dans la maison.
--Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des épines. Il me
semble à chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du côté
de Valvèdre et m'écraser sous le ridicule du prétexte que je viens de
trouver. M. de Valvèdre doit m'en vouloir de m'être moqué de lui en me
donnant pour un comédien. Il est vrai qu'il s'est laissé traiter de
docteur: je le prenais pour un médecin; mais j'ai eu l'initiative de ma
méprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer,
tandis que moi...
--Vous a-t-il reparlé de cela? reprit Alida un peu soucieuse.
--Non, pas un mot là-dessus! C'est bien étrange.
--Alors c'est tout naturel. Valvèdre ne connaît pas la feinte. Il a tout
oublié; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'être ensemble.
Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes
lèvres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme
un ouragan dans la maison et dans le salon.
L'aîné était beau comme son père, et lui ressemblait d'une manière
frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il était laid. Je me
souvins qu'Obernay m'avait parlé d'une préférenc marquée de madame de
Valvèdre pour Edmond, et involontairement j'épiai les premières caresses
qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigués à
l'aîné, et elle me le présenta en me demandant si je le trouvais joli.
Elle effleura à peine les joues de l'autre, en ajoutant:
--Quant à celui-ci, il ne l'est pas, je le sais!
Le pauvre enfant se mit à rire, et, serrant la tête de sa mère dans ses
bras:
--C'est égal, dit-il, il faut embrasser ton singe!
Elle l'embrassa en le grondant de ses manières brusques. Il lui avait
meurtri les joues avec ses baisers, où un peu de malice et de vengeance
semblait se mêler à son effusion.
Je ne sais pourquoi cette petite scène me causa une impression pénible.
Les enfants se mirent à jouer. Alida me demanda à quoi je pensais en la
regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne répondais pas, elle ajouta
à voix basse:
--Êtes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me
consoliez; car je vais être séparée de l'un et de l'autre, à moins que
je ne me fixe dans cette odieuse ville de Genève. Et encore n'est-il pas
certain qu'on voulût m'y autoriser.
Elle m'apprit que M. de Valvèdre s'était décidé à confier l'éducation de
ses deux fils à l'excellent professeur Karl Obernay, père d'Henri.
Élevés dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement
choyés par les femmes et instruits sérieusement par les hommes. Alida
devait donc se réjouir de cette décision, qui épargnait à ses enfants
les rudes épreuves du collège, et elle s'en réjouissait en effet, mais
avec des larmes qui étaient visiblement à l'adresse d'Edmond, bien
qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur égale
l'éloignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance
toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvèdre devait
prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espéré les y
soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence,
puisque Juste se fixait à Genève dans la maison voisine.
J'allais lui dire que cette prévention obstinée ne me paraissait pas
bien équitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une
égale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaieté avec laquelle
tous deux grimpèrent sur ses genoux et jouèrent avec son bonnet, dont
elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espiègle Paolino le lui ôta
même tout à fait, et la vieille fille ne fit aucune difficulté de
montrer ses cheveux gris ébouriffés par ces petites mains folles. A ce
moment, je vis sur cette figure rigide une maternité si vraie et une
bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait
causée.
Le dîner rassembla tout le monde, excepté M. de Valvèdre, qui ne vint
que dans la soirée. J'eus donc deux ou trois heures de répit, et je pus
me remettre au diapason convenable. Il régnait dans cette maison une
aménité charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se
disait condamnée à vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune
des personnes qui se trouvaient là, un fonds de valeur réelle et ce je
ne sais quoi de mûr ou de calme qui trahit l'étude ou le respect de
l'étude, on sentait aussi en elles, avec les qualités essentielles de la
vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains
rapports, il me semblait être chez moi parmi les miens; mais l'intérieur
génevois était plus enjoué et comme réchauffé par le rayon de jeunesse
et de beauté qui brillait dans les yeux d'Adélaïde et de Rosa. Leur mère
était comme ravie dans une béatitude religieuse en regardant Paule et en
pensant au bonheur d'Henri. Paule était paisible comme l'innocence,
confiante comme la droiture: elle avait peu d'expansions vives; mais,
dans chaque mot, dans chaque regard à son fiancé, à ses parents et à ses
soeurs, il y avait comme un intarissable foyer de dévouement et
d'admiration.
Les trois jeunes filles avaient été liées dès l'enfance, elles se
tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient
mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui eût donné tort dans ses
différends avec Alida, on sentait bien qu'elle la chérissait davantage.
Alida était-elle aimée de ces trois jeunes filles? Évidemment, Paule la
savait malheureuse et l'aimait naïvement pour la consoler. Quant aux
demoiselles Obernay, elles s'efforçaient d'avoir de la sympathie pour
elle, et toutes deux l'entouraient d'égards et de soins; mais Alida ne
les encourageait nullement, et répondait à leurs timides avances avec
une grâce froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de
femmes savantes, la petite Rosa étant déjà, selon elle, infatuée de
pédantisme.
--Cela ne paraît pourtant pas du tout, lui dis-je: l'enfant est
ravissante... et Adélaïde me parait une excellente personne.
--Oh! j'étais bien sûre que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux
yeux-là! reprit avec humeur Alida.
Je n'osai lui répondre: l'état de tension nerveuse où je la voyais me
faisait craindre qu'elle ne se trahit.
D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arrivèrent avec leurs
parents. On passa au jardin, qui, sans être grand, était fort beau,
plein de fleurs et de grands arbres, avec une vue magnifique au bord de
la terrasse. Les enfants demandèrent à jouer, et tout le monde s'en
mêla, excepté les gens âgés et Alida, qui, assise à l'écart, me fit
signe d'aller auprès d'elle. Je n'osai obéir. Juste me regardait, et
Rosa, qui s'était beaucoup enhardie avec moi pendant le dîner, vint me
prendre résolûment le bras, prétendant que tout le _jeune monde_ devait
jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour
vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frère ouvrit la partie de
barres, et il était mon aîné. Elle me réclamait dans son camp, parce que
Henri était dans le camp opposé et que je devais courir aussi bien que
lui. Henri m'appela aussi, il fallut ôter mon habit et me mettre en
nage. Adélaïde courait après moi avec la rapidité d'une flèche. J'avais
peine à échapper à cette jeune Atalante, et je m'étonnais de tant de
force unie à tant de souplesse et de grâce. Elle riait, la belle fille;
elle montrait ses dents éblouissantes. Confiante au milieu des siens,
elle oubliait le tourment des regards; elle était heureuse, elle était
enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses
que la pourpre du soir fait paraître embrasées.
Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frère. Le ciel m'est témoin
que je ne songeais qu'à m'échapper de ce tourbillon de courses, de cris
et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles
d'obstination et de ruse, j'en fus venu à bout, je la trouvai sombre et
dédaigneuse. Elle était révoltée de ma faiblesse, de mon enfantillage;
elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour
quitter ces jeux imbéciles et pour venir à elle! J'étais lâche, je
craignais les propos, ou j'étais déjà charmé par les dix-huit ans et les
joues roses d'Adélaïde. Enfin elle était indignée, elle était jalouse;
elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme
le plus beau de sa vie.
J'étais désespéré de ne pouvoir la consoler; mais M. de Valvèdre venait
d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant là. Il me semblait
qu'il entendait mes paroles avant que mes lèvres leur eussent livré
passage. Alida, plus hardie et comme dédaigneuse du péril, me reprochait
d'être trop jeune, de manquer de présence d'esprit et d'être plus
compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je
rougissais de mon inexpérience, je fis de grands efforts pour m'en
corriger. Tout le reste de la soirée, je réussis à paraître très-enjoué;
alors Alida me trouva trop gai.
On le voit, nous étions condamnés à nous réunir dans les circonstances
les plus pénibles et les plus irritantes. Le soir, retiré dans ma
chambre, je lui écrivis:
«Vous êtes mécontente de moi, et vous me l'avez témoigné avec colère.
Pauvre ange, tu souffres! et j'en suis la cause! Tu maudis ce jour tant
désiré qui ne nous a pas seulement donné un instant de sécurité pour
lire dans les yeux l'un de l'autre! Me voilà éperdu, furieux contre
moi-même et ne sachant que faire pour éviter ces angoisses et ces
impatiences qui me dévorent aussi, mais que je subirais avec
résignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune,
dis-tu! Eh bien, pardonne à mon inexpérience, et tiens-moi compte de la
candeur et de la nouveauté de mes émotions. Va, la jeunesse est une
force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des périls
d'un autre genre, je suis au-dessous de ton rêve. Faut-il t'arracher
violemment à tous les liens qui pèsent sur toi? faut-il braver l'univers
et m'emparer de ta destinée à tout prix? Je suis prêt, dis un mot. Je
peux tout briser autour de nous deux... Mais tu ne le veux pas, tu
m'ordonnes d'attendre, de me soumettre à des épreuves contre lesquelles
se révolte la franchise de mon âge! Quel plus grand sacrifice pouvais-je
te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc pitié de moi, cruelle! et
toi aussi, prends donc patience!
«Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice? pourquoi me dire
qu'Adélaïde?... Non! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez
dit. C'était insensé, c'était inique! Une autre que toi! mais
existe-t-il donc d'autres femmes sur la terre? Laissons cette folie et
n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement
frappé. Tes deux enfants vont demeurer ici... Et toi, que vas-tu faire?
Cette résolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie?
Comptes-tu retourner dans cette solitude de Valvèdre, où j'aurais si peu
le droit de vivre auprès de toi, sous les regards de tes voisins
provinciaux, et entourée de gens qui tiendront note de toutes tes
démarches? Tu avais parlé d'aller dans quelque grande ville... Songe
donc! tu le peux à présent. Dis, quand pars-tu? où allons-nous? Je ne
peux pas admettre que tu hésites. Réponds, mon âme, réponds! Un mot, et
je supporte tout ce que tu voudras pour sauver les apparences, ou
plutôt, non, je pars demain soir. Je me dis rappelé par mes parents, je
me soustrais à toutes ces misérables dissimulations qui t'exaspèrent
autant que moi, je cours t'attendre où tu voudras. Ah! viens! fuyons! ma
vie t'appartient.»
La journée du lendemain s'écoula sans que je pusse lui glisser ma
lettre. Quoi que m'en eût dit madame de Valvèdre, je n'osais trop me
confier à la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien éveillée pour ce
rôle de dépositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs, Juste de
Valvèdre faisait si bonne garde, que j'en perdais l'esprit.
Je ne raconterai pas la cérémonie du mariage protestant. Le temple était
si près de la maison, qu'on s'y rendit à pied sous les yeux des deux
villes, ameutées en quelque sorte pour voir l'agréable mariée, mais
surtout la belle Adélaïde dans sa fraîche et pudique toilette. Elle
donnait le bras à M. de Valvèdre, dont la considération semblait mieux
que tout autre porte-respect la protéger contre les brutalités de
l'admiration. Néanmoins elle était froissée de cette curiosité
outrageante des foules, et marchait triste, les yeux baissés, belle dans
sa fierté souffrante comme une reine qu'on traînerait au supplice.
Après elle, Àlida était aussi un objet d'émotion. Sa beauté n'était pas
frappante au premier abord; mais le charme en était si profond, qu'on
l'admirait surtout après qu'elle avait passé. J'entendis faire des
comparaisons, des réflexions plus ou moins niaises. Il me sembla qu'il
s'y mêlait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher
prétexte à une querelle; mais à Genève, si on est très-petite ville, on
est généralement bon, et ma colère eût été ridicule.
Le soir, il y eut un petit bal composé d'environ cinquante personnes qui
formaient la parenté et l'intimité des deux familles. Alida parut avec
une toilette exquise, et, sur ma prière, elle dansa. Sa grâce indolente
fit son effet magique; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la
disputèrent et se montrèrent d'autant plus enfiévrés qu'elle paraissait
moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espéré que la
danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et à
mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant,
très-disposé à lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de
coquetterie. Ce fut impossible: elle ne voulait plaire à personne; mais
elle sentait, elle savait qu'elle charmait tous les hommes, et il y
avait dans son indifférence je ne sais quel air de souveraineté blasée,
mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai qu'elle parlait à ces
jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme
si elle en avait eu sur eux, et c'était, à mon gré, leur faire trop
d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus
retrouver, dans ses regards à des étrangers, cette prise de possession
qui avait bouleversé et ravi mon âme. Certes, auprès d'elle, Adélaïde et
ses jeunes amies étaient de simples bourgeoises, très-ignorantes de
l'empire de leurs charmes et très-incapables, malgré l'éclat de leur
jeunesse, de lui disputer la plus humble conquête; mais qu'il y avait de
pudeur dans leur modestie, et comme leur extrême politesse était une
sauvegarde contre la familiarité! Une petite circonstance me fit
insister en moi-même sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa
tomber son éventail; dix admirateurs se précipitèrent pour le ramasser.
Pour un peu, on se fût battu; elle le prit de la main triomphante qui le
lui présentait, sans aucune parole de remerciement, sans même un sourire
de convention, et comme si elle était trop maîtresse des volontés de cet
inconnu pour lui savoir le moindre gré de son esclavage. C'était un bon
petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarité. En fait,
c'était de sa part une bêtise; en théorie, il avait pourtant raison.
Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au dédain, elle le provoque
plus qu'elle ne l'éloigne, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a
toujours un peu d'encouragement au fond de ces _mépriseries_ royales.
Pour me venger du secret dépit que j'éprouvais, je cherchai quel service
je pourrais rendre à Adélaïde, qui dansait près de moi. Je vis qu'elle
avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'étaient
détachées de son bouquet, et, comme elle revenait à sa place, je les
enlevai vite et adroitement. Elle parut s'étonner un peu d'un si beau
zèle, et cet étonnement même était une impression de pudeur. Je ne la
regardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais
elle me l'adressa un instant après, quand la figure de la contredanse la
replaça près de moi.
--Vous m'avez préservée d'une chute, me dit-elle tout haut en souriant;
vous êtes toujours bon pour moi, comme _jadis!_
Bon pour elle! c'était trop de reconnaissance à coup sûr, et cela
pouvait amener une déclaration de la part d'un impertinent; mais il eût
fallu l'être jusqu'à l'imbécillité pour ne pas sentir dans l'extrême
politesse de cette chaste fille un doute d'elle-même qui imposait aux
autres un respect sans bornes.
Je n'attendis pas la fin du bal. J'y souffrais trop. Comme j'allais
gagner ma petite chambre, Valvèdre se trouva devant moi et me fit signe
de le suivre à l'écart.
--Voici l'explication, pensai-je: qu'il se décide donc enfin à me
chercher querelle, ce mystérieux personnage! Ce sera me soulager d'une
montagne qui m'étouffe!
Mais il s'agissait de bien autre chose.
--Il est arrivé ici tantôt, me dit-il, des parents de Lausanne sur
lesquels on ne comptait plus. On est forcé de leur donner l'hospitalité
et de disposer de votre chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur
cédez naturellement la place; mais on ne veut pas vous envoyer à
l'auberge, on vous confie à moi. J'ai mon pied-à-terre dans la ville,
tout près d'ici; voulez-vous me permettre d'être votre hôte?
Je remerciai et j'acceptai résolûment.
--S'il veut se réserver une explication chez lui, me disais-je, à la
bonne heure! j'aime mieux cela.
Il appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-même me
prit le bras pour me conduire à son domicile. C'était une maison du
voisinage, où il me fit traverser plusieurs pièces encombrées de caisses
et d'instruments étranges, quelques-uns d'une grande dimension et qui
brillaient vaguement, dans l'obscurité, d'un éclat vitreux ou
métallique.
--C'est mon attirail de _docteur ès sciences_, me dit-il en riant. Cela
ressemble assez à un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pas? Vous
comprenez, ajouta-t-il d'un ton indéfinissable, que madame de Valvèdre
n'aime pas cette habitation, et qu'elle préfère l'agréable hospitalité
des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de
votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini
là-bas, et, si vous vouliez y retourner...
--Pourquoi y retournerais-je? répondis-je affectant l'indifférence. Je
n'aime pas le bal, moi!
--N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous intéresse?
--Tous les Obernay m'intéressent; mais le bal est la plus maussade
manière de jouir de la société des gens qu'on aime.
--Eh! pas toujours! Il donne une certaine animation... Quand j'étais
jeune, je ne haïssais pas ce bruit-là.
--C'est que vous avez eu l'esprit d'être jeune, monsieur de Valvèdre. A
présent, on ne l'a plus. On est vieux à vingt ans.
--Je n'en crois rien, dit-il en allumant son cigare; car il m'avait
suivi dans la chambre qui m'était destinée, comme pour s'assurer que
rien n'y manquait à mon bien-être. Je crois que c'est une prétention!
--De ma part? répondis-je un peu blessé de la leçon.
--Peut-être aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela
coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se
soustraire à son empire. Elle s'y soumet de bonne foi, parce que la plus
nouvelle mode lui paraît toujours la meilleure; mais, si vous m'en
croyez, vous examinerez un peu sérieusement les dangers de celle-ci, et
vous ne vous y laisserez pas trop prendre.
Son accent avait tant de douceur et de bonté, que je cessai de croire à
un piège tendu par sa suspicion à mon inexpérience, et, retombant sous
le charme, j'éprouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui
ouvrir mon coeur. Il y avait là quelque chose d'horrible dont je ne
saurais même aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et
je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer à lui
infliger le plus amer des outrages!
Il me dit encore quelques paroles qui furent comme un trait de lumière
sur le fond de sa pensée. Il me sembla qu'en m'invitant à retourner au
bal, c'est-à-dire à être jeune, naïf et croyant, il essayait de savoir
quelle impression Adélaïde avait faite sur moi et si j'étais capable
d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me rappelle
plus comment, sur ses lèvres.
Je fis d'elle le plus grand éloge, autant pour paraître libre de coeur
et d'esprit vis-à-vis de sa femme que pour voir s'il éprouvait quelque
secrète douleur à propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donné
pour découvrir qu'il l'aimait à l'insu de lui-même, et que l'infidélité
d'Alida ne troublerait pas la paix de son âme généreuse! Mais, s'il
aimait Adélaïde, c'était avec un désintéressement si vrai, ou avec une
si héroïque abnégation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux
ni dans ses paroles.
--Je n'ajoute rien à vos éloges, dit-il, et, si vous la connaissiez
comme moi qui l'ai vue naître, vous sauriez que rien ne peut exprimer la
droiture et la bonté de cette âme-là. Heureux l'homme qui sera digne
d'être son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si grand honneur
et une si grande félicité à envisager, que celui-là devra y travailler
sérieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou
désenchanté.
--Monsieur de Valvèdre, m'écriai-je involontairement, vous semblez me
dire que je pourrais aspirer...