J'étais à un moindre degré, mais à un degré beaucoup trop grand encore,

atteint de ce même mal qu'on pourrait appeler encore aujourd'hui la

maladie des poëtes. Trop absorbé en moi-même, je rapportais trop

volontiers tout à ma propre appréciation. Je ne voulais demander ni aux

religions, ni aux sociétés, ni aux sciences, ni aux philosophies, la

sanction de mes idées et de mes actes. Je sentais en moi des forces

vives et un esprit de révolte qui n'était nullement raisonné. Le _moi_

tenait une place démesurée dans mes réflexions comme dans mes instincts,

et, de ce que ces instincts étaient généreux et ardemment tournés vers

le grand, je concluais qu'ils ne pouvaient me tromper. En caressant ma

vanité, Alida, sans calcul et sans artifice, devait arriver à s'emparer

de moi. Plus logique et plus sage, j'eusse secoué le joug d'une femme

qui ne savait être ni épouse ni amante, et qui cherchait sa

réhabilitation dans je ne sais quel rêve de fausse vertu et de fausse

passion; mais elle faisait appel à ma force et la force était le rêve de

mon orgueil. Je fus dès lors enchaîné, et je goûtai dans mon sacrifice

l'incomplet et fiévreux bonheur qui était l'idéal de cette femme

exaltée. En me persuadant que je devenais, par ma soumission, un héros

et presque un ange, elle m'enivra doucement: la flatterie me monta au

cerveau, et je la quittai, sinon content d'elle, du moins enchanté de

moi-même.

Je ne devais ni ne voulais compromettre madame de Valvèdre. Aussi

avais-je résolu de partir dès le lendemain. J'eusse été moins prudent,

moins délicat peut-être, si elle se fût abandonnée à ma passion: vaincu

par sa vertu et forcé de me soumettre, je ne désirais pas exposer sa

réputation en pure perte; mais elle insista si tendrement, que je dus

promettre de revenir la nuit suivante, et je revins en effet. Elle

m'attendait dans la campagne, et, plus romanesque que passionnée, elle

voulut se promener avec moi sur le lac. J'aurais eu mauvaise grâce à me

refuser à une fantaisie aussi poétique. Pourtant je trouvai maussade

d'être condamné au métier de rameur, au lieu d'être à ses genoux et de

la serrer dans mes bras. Quand j'eus conduit un peu au large la jolie

barque qu'elle m'avait aidé à trouver dans les roseaux du rivage, et qui

lui appartenait, je laissai flotter les rames pour me coucher à ses

pieds. La nuit était splendide de sérénité, et les eaux si tranquilles,

qu'on y voyait à peine trembler le reflet des étoiles.

--Ne sommes-nous pas heureux ainsi? me dit-elle, et n'est-il pas

délicieux de respirer ensemble cet air pur, avec le profond sentiment de

la pureté de notre amour? Et tu ne voulais pas me donner cette nuit

charmante! Tu voulais partir comme un coupable, quand nous voici devant

Dieu, dignes de sa pitié secourable et bénis peut-être en dépit du monde

et de ses lois!

--Puisque tu crois à la bonté de Dieu, lui répondis-je, pourquoi ne t'y

fier qu'à demi? Serait-ce un si grand crime?...

Elle mit ses douces mains sur ma bouche.

--Tais-toi, dit-elle, ne trouble pas mon bonheur par des plaintes et

n'offense pas l'auguste paix de cette nuit sublime par des murmures

contre le sort. Si j'étais sûre de la miséricorde divine pour ma faute,

je ne serais pas sûre pour cela de la durée de ton amour après ma chute.

--Ainsi tu ne crois ni à Dieu ni à moi! m'écriai-je.

--Si cela est, plains-moi, car le doute est une grande douleur que je

traîne depuis que je suis au monde, et tâche de me guérir, mais en

ménageant ma frayeur et en me donnant confiance: confiance en Dieu

d'abord! Dis-moi, y crois-tu fermement, au Dieu qui nous voit, nous

entend et qui nous aime? Réponds, réponds! As-tu la foi, la certitude?

--Pas plus que toi, hélas! Je n'ai que l'espérance. Je n'ai pas été

longtemps bercé des douces chimères de l'enfance. J'ai bu à la source

froide du doute, qui coule sur toutes choses en ce triste siècle; mais

je crois à l'amour, parce que je le sens.

--Et moi aussi, je crois à l'amour que j'éprouve; mais je vois bien que

nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, puisque nous ne croyons

qu'à nous-mêmes.

Cette triste appréciation qui lui échappait me jeta dans une mélancolie

noire. Était-ce pour nous juger ainsi l'un l'autre, pour mesurer en

poëtes sceptiques la profondeur de notre néant, que nous étions venus

savourer l'union de nos âmes à la face des cieux étoilés? Elle me

reprocha mon silence et ma sombre attitude.

--C'est ta faute, lui répondis-je avec amertume. L'amour, dont tu veux

faire un raisonnement, est de sa nature une ivresse et un transport. Si,

au lieu de regarder dans l'inconnu en supputant les chances de l'avenir,

qui ne nous appartient pas, tu étais noyée dans les voluptés de ma

passion, tu ne te souviendrais pas d'avoir souffert, et tu croirais à

deux pour la première fois de ta vie.

--Allons-nous-en, dit-elle, tu me fais peur! Ces voluptés, ces ivresses

dont tu parles, ce n'est pas l'amour, c'est la fièvre, c'est

l'étourdissement et l'oubli de tout, c'est quelque chose de brutal et

d'insensé qui n'a ni veille ni lendemain. Reprends les rames, je veux

m'en aller!

Il me vint une sorte de rage. Je saisis les rames et je l'emmenai plus

au large. Elle eut peur et menaça de se jeter dans le lac, si je

continuais ce silencieux et farouche voyage, qui ressemblait à un

enlèvement. Je la ramenai vers la rive sans rien dire. J'étais en proie

à un violent orage intérieur. Elle se laissa tomber sur le sable en

pleurant. Désarmé, je pleurai aussi. Nous étions profondément malheureux

sans nous rendre bien compte des causes de notre souffrance. Certes, je

n'étais pas assez faible pour que la violence faite à ma passion me

parût un si grand effort et un si grand malheur, et, quant à elle, la

peur que je lui avais causée n'était pas aussi sérieuse qu'elle voulait

se le persuader. Qu'y avait-il donc d'impossible entre nous? quelle

barrière séparait nos âmes? Nous restâmes en face de cet effrayant

problème sans pouvoir le résoudre.

Le seul remède à notre douleur était de souffrir ensemble, et ce fut

réellement le seul lien profondément vrai qui nous étreignit. Cette

douleur que je vis en elle si poignante et si sincère me purifia, en ce

sens que j'abjurai mes projets de séduction par surprise et par ruse.

Malheureux par elle, je l'aimai davantage. Qui sait si le triomphe ne

m'eût pas rendu ingrat, comme elle le redoutait?

Dès le jour suivant, je pris la direction du Saint-Gothard pour me

rendre ensuite au lac des Quatre-Cantons. Alida blâmait mon empressement

à la quitter, elle pensait que je pouvais impunément passer une semaine

à Rocca; mais je voyais bien que la curiosité de ma vieille hôtesse

l'empêcherait, un jour ou l'autre, de dormir, et que mes promenades

nocturnes seraient un sujet de réflexions et de commentaires dans les

environs.

Après les premières heures de marche, je m'arrêtai à un énorme rocher

qu'Alida m'avait indiqué au loin comme une de ses promenades favorites.

De là, je voyais encore sa blanche villa comme un point brillant au

milieu des bois sombres. Tandis que je la contemplais, lui envoyant dans

mon coeur un tendre adieu, je sentis une main légère se poser sur mon

épaule, et, en me retournant, je vis Alida elle-même, qui m'avait

devancé là. Elle était venue à cheval avec un domestique qu'elle avait

laissé à quelque distance. Elle portait un petit panier rempli de

friandises. Elle avait voulu déjeuner avec moi sur la mousse à l'abri de

son beau rocher, dans ce lieu complètement désert. Je fus si touché de

cette gracieuse surprise, que je m'ingéniai à lui faire oublier les

chagrins et les orages de la veille. Je protestai de ma soumission, et

je fis tout mon possible vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de moi-même pour

lui persuader sans mentir que je serais heureux ainsi.

--Mais où et quand nous reverrons-nous? dit-elle. Vous n'avez pas voulu

vous engager clairement à être à Genève pour le mariage de Paule, et

pourtant c'est le seul moyen de nous retrouver sans danger pour moi. Nos

rapports tels qu'ils sont, chastes et consacrés désormais par le

véritable amour, peuvent s'établir très-convenablement, si vous vous

décidez à être connu de mon mari et à faire naturellement partie des

amis qui m'entourent. Je ne vis pas toujours seule comme vous me voyez

en ce moment. Les injustes soupçons et l'aigre caractère de ma vieille

belle-soeur ont fait la solitude autour de moi dans ces derniers temps:

j'étais, grâce à elle, découragée de toute relation d'amitié, et de

voisinage; mais, depuis qu'elle est partie, j'ai fait des visites, j'ai

effacé la mauvaise impression de ses torts, dont j'avais dû paraître un

peu complice. On va me revenir. Je n'ai pas de nombreuses relations, je

n'ai jamais aimé cela, et ce n'en est que mieux. Vous me trouverez assez

entourée pour que nous n'ayons pas l'air de rechercher le tête-à-tête,

et assez libre pour que le tête-à-tête se fasse souvent et

naturellement. D'ailleurs, je découvrirai bien le moyen de m'absenter

quelquefois, et nous nous rencontrerons en pays neutre, loin des yeux

indiscrets. Je vais, dès à présent, travailler à ce que cela devienne

possible et même facile. J'éloignerai les gens dont je me méfie, je

m'attacherai solidement les serviteurs dévoués, je me créerai à l'avance

des prétextes, et notre connaissance étant avouée, nos rencontres, si on

les découvre, n'auront rien qui doive surprendre ou scandaliser. Voyez!

tout nous favorise. Vous avez devant vous la liberté du voyageur; moi,

je vais avoir celle de l'épouse délaissée, car M. de Valvèdre pense, lui

aussi, à un grand voyage que je ne combattrai plus. Il s'en ira

peut-être pour deux ans. Consentez à lui être présenté auparavant. Il

sait déjà que je vous connais, et il ne peut rien soupçonner.

Mettons-nous en mesure vis-à-vis de lui et du monde; ceci nous donnera

du temps, de la liberté, de la sécurité. Vous parcourrez la Suisse et

l'Italie, vous y deviendrez grand poëte, avec une belle nature sous les

yeux et l'amour dans le coeur; moi, jusqu'à ce jour, j'ai été

nonchalante et découragée. Je vais devenir active et ingénieuse. Je ne

songerai qu'à cela. Oui, oui, nous avons déjà devant nous deux années de

pur bonheur. C'est Dieu qui vous a envoyé à moi, au moment où la douleur

de me séparer de mon fils aîné allait m'achever. Quand il me faudra

quitter le second, j'aurai la compassion de vivre plus longtemps,

peut-être tout à fait près de vous, parce qu'alors j'aurai le droit de

dire à mon mari: «Je suis seule, je n'ai plus rien qui m'attache à ma

maison. Laissez-moi vivre où je voudrai.» Je feindrai d'aimer Rome,

Paris ou Londres, et tous deux, inconnus, perdus au sein d'une grande

ville, nous nous verrons tous les jours. Je saurai très-bien me passer

de luxe. Le mien m'ennuie affreusement, et tout mon rêve est une

chaumière au fond des Alpes ou une mansarde dans une grande cité, pourvu

que j'y sois aimée véritablement.

Nous nous séparâmes sur ces projets, qui n'avaient rien de trop

invraisemblable. Je m'engageai à sacrifier toutes mes répugnances, à

assister au mariage d'Obernay à Genève, à être présenté, par conséquent,

à M. de Valvèdre.

J'étais si éloigné de ce dernier parti, que, quand Alida m'eut quitté,

je faillis courir après elle pour reprendre ma parole; mais je fus

retenu par la crainte de lui sembler égoïste. Je ne pouvais la revoir

qu'à ce prix, à moins de risquer à chaque rencontre de la brouiller avec

son mari, avec l'opinion, avec la société tout entière. Je continuai mon

voyage; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court

pour me rendre à Altorf, et j'y restai. C'est là qu'Alida devait

m'adresser ses lettres. Et que m'importait tout le reste? Nous nous

écrivîmes tous les jours, et l'on peut dire toute la journée, car nous

échangeâmes en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme.

Jamais je n'avais trouvé en moi une telle abondance d'émotion devant une

feuille de papier. Ses lettres, à elle, étaient ravissantes. Parler

l'amour, écrire l'amour, étaient en elle des facultés souveraines. Bien

supérieure à moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicité de

ne pas s'en apercevoir, de le nier, de m'admirer et de me le dire. Cela

me perdait; tout en m'élevant au diapason de ses théories de sentiment,

elle travaillait à me persuader que j'étais une grande âme, un grand

esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu'à s'étendre pour

planer sur son siècle et sur la postérité. Je ne le croyais pas, non!

grâce à Dieu, je me préservais de la folie; mais, sous la plume de cette

femme, la flatterie était si douce, que je l'eusse payée au prix de la

risée publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer.

Elle réussit également à détruire toutes mes révoltes relativement au

plan de vie qu'elle avait adopté pour nous deux. Je consentais à voir

son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre à

Genève. Enfin ce mois de fièvre et de vertige, qui était le terme de mes

aspirations les plus ardentes, touchait à son dernier jour.

V

J'avais promis à Obernay de frapper à sa porte la veille de son mariage.

Le 31 juillet, à cinq heures du matin, je m'embarquais sur un bateau à

vapeur pour traverser le Léman, de Lausanne à Genève.

Je n'avais pas fermé l'oeil de la nuit, tant je craignais de manquer

l'heure du départ. Accablé de fatigue et roulé dans mon manteau, je pris

quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le

soleil se faisait déjà sentir. Un homme qui paraissait dormir également

était assis sur le même banc que moi. Au premier coup d'oeil que je

jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon.

Cette rencontre aux portes de Genève m'inquiéta un peu; j'avais commis

la faute d'écrire d'Altorf à Obernay en lui donnant de ma promenade un

faux itinéraire. Cet excès de précaution devenait une maladresse

fâcheuse, si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvèdre était

de Genève et en relation avec les Valvèdre ou les Obernay. J'aurais donc

voulu me soustraire à ses regards; mais le bateau était fort petit, et,

au bout de quelques instants, je me retrouvai face à face avec mon

aimable philosophe. Il me regardait avec attention, comme s'il eût

hésité à me reconnaître; mais son incertitude cessa vite, et il m'aborda

avec la grâce d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous

venions de nous quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de

toute surprise et de toute curiosité, il reprit la conversation où nous

l'avions laissée sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et,

sans songer davantage à le contredire, je cherchai à profiter de cette

aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui avec modestie, comme un

trésor dont il se croyait le dépositaire et non le maître ni

l'inventeur.

Je ne pouvais résister au désir de l'interroger, et cependant, à

plusieurs reprises, ma méditation laissa tomber l'entretien. J'éprouvais

le besoin de résumer intérieurement et de savourer sa parole. Dans ces

moments-là, croyant que je préférais être seul et ne désirant nullement

se produire, il essayait de me quitter; mais je le suivais et le

reprenais, poussé par un attrait inexplicable et comme condamné par une

invisible puissance à m'attacher aux pas de cet homme, que j'avais

résolu d'éviter. Quand nous approchâmes de Genève, les passagers, qui,

de la cabine, firent irruption sur le pont, nous séparèrent. Mon nouvel

ami fut abordé par plusieurs d'entre eux, et je dus m'éloigner. Je

remarquai que tous semblaient lui parler avec une extrême déférence;

néanmoins, comme il avait eu la délicatesse de ne pas s'enquérir de mon

nom, je crus devoir respecter également son incognito.

Une demi-heure après, j'étais à la porte d'Obernay. Le coeur me battait

avec tant de violence, que je m'arrêtai un instant pour me remettre. Ce

fut Obernay lui-même qui vint m'ouvrir; de la terrasse de son jardin, il

m'avait vu arriver.

--Je comptais sur toi, me dit-il, et me voilà pourtant dans un transport

de joie comme si je ne t'espérais plus. Viens, viens! toute la famille

est réunie, et nous attendons Valvèdre d'un moment à l'autre.

Je trouvai Alida au milieu d'une douzaine de personnes qui ne nous

permirent d'échanger que les saluts d'usage. Il y avait là, outre le

père, la mère et la fiancée d'Henri, la soeur aînée de Valvèdre,

mademoiselle Juste, personne moins âgée et moins antipathique que je ne

me la représentais, et une jeune fille d'une beauté étonnante. Bien

qu'absorbé par la pensée d'Àlida, je fus frappé de cette splendeur de

grâce, de jeunesse et de poésie, et, malgré moi, je demandai à Henri, au

bout de quelques instants, si cette belle personne était sa parente.

--Comment diable, si elle l'est! s'écria-t-il en riant, c'est ma soeur

Adélaïde! Et voici l'autre que tu n'as pas connue, comme celle-ci, dans

ton enfance; voici notre démon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui

entrait.

Rosa était ravissante aussi, moins idéale que sa soeur et plus

sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n'avait pas

quatorze ans, et sa tenue n'était pas encore celle d'une demoiselle bien

raisonnable; mais il y avait tant d'innocence dans sa gaieté pétulante

qu'on n'était pas tenté d'oublier combien l'enfant était près de devenir

une jeune fille.

--Quant à l'aînée, reprit Obernay, c'est la filleule de ta mère et mon

élève à moi, une botaniste consommée, je t'en avertis, et qui n'entend

pas raison avec les superbes railleurs de ton espèce. Fais attention à

ton bel esprit, si tu veux qu'elle consente à te reconnaître. Pourtant,

grâce à ta mère, qui lui fait l'honneur de lui écrire tous les ans en

réponse à ses lettres du 1er janvier, et pour qui elle conserve une

grande vénération, j'espère qu'elle ne fera pas trop mauvais accueil à

ta mine de poëte échevelé; mais il faut que ce soit ma mère qui vous

présente l'un à l'autre.

--Tout à l'heure! repris-je en voyant qu'Alida me regardait. Laisse-moi

revenir de ma surprise et de mon éblouissement.

--Tu la trouves belle? Tu n'es pas le seul; mais n'aie pas l'air de t'en

apercevoir, si tu ne veux la désespérer. Sa beauté est comme un fléau

pour elle. Elle ne peut sortir de la vieille ville sans qu'on s'attroupe

pour la voir, et elle n'est pas seulement intimidée de cette avidité des

regards, elle en est blessée et offensée. Elle en souffre véritablement,

et elle en devient triste et sauvage hors de l'intimité. Demain sera

pour elle un jour d'exhibition forcée, un jour de supplice par

conséquent. Si tu veux être de ses amis, regarde-la comme si elle avait

cinquante ans.

--A propos de cinquante ans, repris-je pour détourner la conversation,

il me semble que mademoiselle Juste n'a guère davantage. Je me figurais

une véritable duègne.

--Cause avec elle un quart d'heure, et tu verras que la duègne est une

femme d'un grand mérite. Tiens, je veux te présenter à elle; car, moi,

je l'aime, cette belle-soeur-là, et je veux qu'elle t'aime aussi.

Il ne me permit pas d'hésiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont

l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la

conversation. C'était une vieille fille un peu maigre et accentuée de

physionomie, mais qui avait dû être presque aussi belle que la soeur

d'Obernay, et dont le célibat me semblait devoir cacher quelque mystère,

car elle était riche, de bonne famille, et d'un esprit très-indépendant.

En l'écoutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et même un

certain charme sérieux et profond qui me pénétra de respect et de

crainte. Elle me témoigna pourtant de l'intérêt et me questionna sur ma

famille, qu'elle paraissait très-bien connaître, sans pourtant rappeler

ou préciser les circonstances où elle l'avait connue.

On avait déjeuné, mais on tenait en réserve une collation pour moi et

pour M. de Valvèdre. En attendant qu'il arrivât, Henri me conduisit dans

ma chambre. Nous trouvâmes sur l'escalier madame Obernay et ses deux

filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mère au

passage afin qu'elle me présentât en particulier à sa fille aînée.

--Oui, oui, répondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous

faire de grandes révérences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu

d'avoir été compagnons d'enfance pendant un an, à Paris. M. Valigny

était alors un garçon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma

fille, et tu en abusais sans scrupule. A présent que tu n'es que trop

raisonnable, remercie-le du passé et parle-lui de ta marraine, qui a

continué d'être si bonne pour toi.

Adélaïde était fort intimidée; mais j'étais si bien en garde contre le

danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En

un instant, je la vis transformée. Cette rêveuse et fière beauté s'anima

d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de

gaucherie charmante qui ajoutait à sa grâce naturelle. Je ne fus pas ému

en touchant cette main pure, et, comme si elle l'eût senti, elle sourit

davantage et m'apparut plus belle encore.

C'était un type très-différent de celui d'Obernay et de Rosa, qui

ressemblaient à leur mère. Adélaïde en tenait aussi par la blancheur et

l'éclat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la

taille dégagée et les extrémités fines de son père, qui avait été un des

plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et fraîche

sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvèdre, sans être

jolie, était extrêmement agréable: on disait dans la ville que, lorsque

les Obernay et les Valvèdre étaient réunis, ou croyait entrer dans un

musée de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement

caractérisées et dignes de la statuaire et du pinceau.

J'avais à peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler.

--Valvèdre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et

déjeuner avec toi.

Je descendis en toute hâte; mais, à la dernière marche de l'escalier, il

me vint une terreur étrange. Une vague appréhension qui, depuis quinze

jours, m'avait souvent traversé l'esprit et qui m'était revenue

fortement dans la journée, s'empara de moi à tel point, que, voyant la

porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay était sur

mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle à manger. Le

repas était servi; une voix à la fois douce et mâle partait du salon

voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon,

c'était M. de Valvèdre lui-même.

Un monde de mensonges plus impossibles les uns que les autres, un siècle

d'anxiétés remplirent le peu d'instants qui me séparaient de cette

inévitable rencontre. Qu'allais-je dire à M. de Valvèdre, à Henri, à

Paule et devant les deux familles, pour motiver ma présence aux environs

de Valvèdre, quand on m'avait cru dans le nord de la Suisse à cette même

époque? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inouïe et

qu'il m'était impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de

l'égoïsme. Je l'aimais, je l'aimais d'instinct, d'entraînement, de

conviction et par fatalité peut-être, cet homme accompli que je venais

essayer de tromper, de rendre par conséquent malheureux ou ridicule!

La tête me tournait quand Obernay me présenta à Valvèdre, et j'ignore si

je réussis à faire bonne contenance. Quant à lui, il eut un très-vif

sentiment de surprise, mais tout aussitôt réprimé.

--C'est là ton ami? dit-il à Henri. Eh bien, je le connais déjà. J'ai

fait la traversée du lac avec lui ce matin, et nous avons philosophé

ensemble pendant plus d'une heure.

Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adélaïde nous

appela pour déjeuner, et nous nous assîmes vis-à-vis l'un de l'autre,

lui tranquille et n'ayant aucun soupçon, puisqu'il ignorait mon

mensonge, moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture.

Pour m'achever, Àlida vint s'asseoir auprès de son mari d'un air

d'intérêt et de déférence, et s'efforcer, tout en causant, de deviner

quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre.

--Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle; je vous ai dit

qu'à Saint-Pierre il avait été notre chevalier, à Paule et à moi,

pendant qu'Obernay vous cherchait dans ces affreux glaciers.

--Je n'ai pas oublié cela, répondit Valvèdre, et je suis content d'être

l'obligé d'une personne qui m'a été sympathique à première vue.

Valvèdre · 第 9 / 21 段