--Vous défendez votre Église avec ardeur et talent, me dit-il; mais je

regrette de voir toujours des esprits d'élite s'enfoncer volontairement

dans une notion qui est une erreur funeste au progrès des connaissances

humaines. Nos pères ne l'entendaient pas ainsi; ils cultivaient

simultanément toutes les facultés de l'esprit, toutes les manifestations

du beau et du vrai. On dit que les connaissances ont pris un tel

développement, que la vie d'un homme suffit à peine aujourd'hui à une

des moindres spécialités: je ne suis pas convaincu que cela soit bien

vrai. On perd tant de temps à discuter ou à intriguer pour se faire un

nom, sans parler de ceux qui perdent les trois quarts de leur vie à ne

rien faire! C'est parce que la vie sociale est devenue très-compliquée,

que les uns gaspillent leur existence à s'y frayer une voie, et les

autres à ne rien vouloir entreprendre de peur de se fatiguer. Et puis

encore l'esprit humain s'est subtilisé à l'excès, et, sous prétexte

d'analyse intellectuelle et de contemplation intérieure, la puissante et

infortunée race des poëtes s'use dans le vague ou dans le vide, sans

chercher son rassérénement, sa lumière et sa vie dans le sublime

spectacle du monde! Permettez, ajouta-t-il avec une douce et

convaincante vivacité en me voyant prêt à l'interrompre: je sais ce que

vous voulez me dire. Le poëte et le peintre se prétendent les amants

privilégiés de la nature; ils se flattent de la posséder exclusivement,

parce qu'ils ont des formes et des couleurs et un vif ou profond

sentiment pour l'interpréter. Je ne le nie pas et j'admire leur

traduction quand elle est réussie; mais je prétends, moi, que les plus

habiles et les plus heureux, les plus durables et les mieux inspirés

d'entre eux sont ceux qui ne se contentent pas de l'aspect des choses,

et qui vont chercher la raison d'être du beau au fond des mystères d'où

s'épanouit la splendeur de la création. Ne me dites pas, à moi, que

l'étude des lois naturelles et la recherche des causes refroidissent le

coeur et retardent l'essor de la pensée; je ne vous croirais pas, car,

si peu qu'on regarde la source ineffable des éternels phénomènes, je

veux dire la logique et la magnificence de Dieu, on est ébloui

d'admiration devant son oeuvre. Vous autres, vous ne voulez tenir compte

que d'un des résultats de cette logique sublime, le beau qui frappe les

yeux; mais, à votre insu, vous êtes des savants quand vous avez de bons

yeux, car le beau n'existerait pas sans le sage et l'ingénieux dans les

causes; seulement, vous êtes des savants incomplets et systématiques,

qui se ferment, de propos délibéré, les portes du temple, tandis que les

esprits vraiment religieux en recherchent les sanctuaires et en étudient

les divins hiéroglyphes. Croyez-vous que ce chêne dont le magnifique

branchage vous porte à la rêverie perdrait dans votre esprit, si vous

aviez examiné le frêle embryon qui l'a produit, et si vous aviez suivi

les lois de son développement au sein des conditions propices que la

Providence universelle lui a préparées? Pensez-vous que cette petite

mousse dont nous foulons le frais velours cesserait de vous plaire le

jour où vous découvririez à la loupe le fini merveilleux de sa structure

et les singularités ingénieuses de sa fructification? Il y a plus: une

foule d'objets qui vous semblent insignifiants, disparates ou incommodes

dans le paysage prendraient de l'intérêt pour votre esprit et même pour

vos yeux, si vous y lisiez l'histoire de la terre écrite en caractères

profonds et indélébiles. Le lyriste, en général, se détourne de ces

pensées, qui le mèneraient haut et loin: il ne veut faire vibrer que

certaines cordes, celle de la personnalité avant tout; mais voyez ceux

qui sont vraiment grands! Ils touchent à tout et ils interrogent

jusqu'aux entrailles du roc. Ils seraient plus grands encore sans le

préjugé public, sans l'ignorance générale, qui repousse comme trop

abstrait ce qui ne caresse ni les passions ni les instincts. C'est que

les notions sont faussées, comme je vous l'ai dit, et que les hommes

d'intelligence s'amusent à faire des distinctions, des camps, des sectes

dans la poursuite du vrai, si bien que ce qui est beau pour les uns ne

l'est plus pour les autres. Triste résultat de la tendance exagérée aux

spécialités! Étonnante fatalité de voir que la création, source de toute

lumière et foyer de tout enthousiasme, ne puisse révéler qu'une de ses

faces à son spectateur privilégié, à l'homme, qui, seul parmi les êtres

vivant en ce monde, a reçu le don de voir en haut et en bas,

c'est-à-dire de suppléer par le calcul et le raisonnement aux organes

qui lui manquent! Quoi! nous avons brisé la voûte de saphir de

l'empyrée, et nous y avons saisi la notion de l'infini avec la présence

des mondes sans nombre; nous avons percé la croûte du globe, nous y

avons découvert les éléments mystérieux de toute vie à sa surface, et

les poëtes viendront nous dire: «Vous êtes des pédants glacés, des

faiseurs de chiffres! vous ne voyez rien, vous ne jouissez de rien

autour de vous!» C'est comme si, en écoulant parler une langue étrangère

que nous comprendrions et qu'ils ne comprendraient pas, ils avaient la

prétention d'en sentir mieux que nous les beautés, sous prétexte que le

sens des paroles nous empêche d'en saisir l'harmonie.

Mon nouvel ami parlait avec un charme extraordinaire; sa voix et sa

prononciation étaient si belles et son accent si doux, son regard avait

tant de persuasion et son sourire tant de bonté, que je me laissai

morigéner sans révolte. Je me trouvais assoupli et comme influencé par

ce rare esprit doué de formes si charmantes. Était-ce là un simple

médecin de campagne, ou bien plutôt quelque homme célèbre savourant les

douceurs de la solitude et de l'_incognito?_

Il marquait si peu de curiosité sur mon compte, que je crus devoir

imiter sa discrétion. Il se contenta de me demander si je descendais la

montagne ou si je comptais la remonter. Je n'avais aucun projet arrêté

avant le 15 juillet, et nous n'étions qu'au 10. Je fus donc tenté

d'accepter l'offre qu'il me fit d'aller dîner avec lui à Brigg, où il

comptait passer la nuit; mais je pensai qu'il serait imprudent de me

faire connaître sur cette route, qui était celle de Valvèdre, et où je

comptais passer sans laisser mon nom dans aucune localité. Je prétextai

un projet d'excursion en sens contraire; seulement, pour profiter encore

quelques instants de sa compagnie, je le conduisis pendant une lieue

vers son gîte. Nous causâmes donc encore sur le même sujet qui nous

avait occupés, et je fus contraint d'avouer que son raisonnement avait

une grande valeur et une grande force dans sa bouche; mais je le priai

d'avouer à son tour que peu d'esprits étaient assez vastes pour

embrasser sous toutes ses faces la notion du beau dans la nature.

--Que l'étude des plus arides classifications, lui dis-je, n'ait pas

glacé une âme d'élite comme la vôtre, ce n'est pas en vous écoutant que

je puis le révoquer en doute; mais convenez donc qu'il y a des choses

qui, par elles-mêmes, s'excluent mutuellement dans la plupart des

organisations humaines. Je n'ai pas la modestie de me prendre pour un

idiot, et cependant je vous déclare qu'une sèche nomenclature et les

travaux plus ou moins ingénieux à l'aide desquels on a groupé les

modifications sans nombre de la pensée divine la rapetissent

singulièrement à mes yeux, et que je serais désolé, par exemple, de

savoir combien d'espèces de mouches sucent en ce moment autour de nous

le serpolet et les lavandes. Je sais bien que l'ignorant complet croit

avoir tout vu quand il a remarqué le bourdonnement de l'abeille; mais,

moi qui sais que l'abeille a beaucoup de soeurs ailées qui modifient et

répandent son type, je ne demande pas qu'on me dise où il commence et où

il finit. J'aime mieux me persuader que nulle part il ne finit, que

nulle part il ne commence, et mon besoin de poésie trouve que le mot

_abeille_ résume tout ce qui anime de son chant et de son travail les

tapis embaumés de la montagne. Permettez donc au poëte de ne voir que la

synthèse des choses et n'exigez pas que le chantre de la nature en soit

l'historien.

--Je trouve qu'ici vous avez mille fois raison, répondit mon docteur. Le

poëte doit résumer, vous êtes dans le vrai, et jamais la dure et souvent

arbitraire technologie des naturalistes ne sera de son domaine,

espérons-le! Seulement, le poëte qui chantera l'abeille ne perdra rien à

la connaître dans tous les détails de son organisation et de son

existence. Il prendra d'elle ainsi que de sa supériorité sur la foule

des espèces congénères, une idée plus grande, plus juste et plus

féconde. Et ainsi de tout, croyez-moi. L'examen attentif de chaque chose

est la clef de l'ensemble. Mais ce n'est pas là le point de vue le plus

sérieux de la thèse que vous m'avez permis de soutenir devant vous. Il

en est un purement philosophique qui a une bien autre importance: c'est

que la santé de l'âme n'est pas plus dans la tension perpétuelle de

l'enthousiasme lyrique que celle du corps n'est dans l'usage exclusif et

prolongé des excitants. Les calmes et saintes jouissances de l'étude

sont nécessaires à notre équilibre, à notre raison, permettez-moi de le

dire aussi, à notre moralité!...

Je fus frappé de la ressemblance de cette assertion avec les théories

d'Obernay, et ne pus m'empêcher de lui dire que j'avais un ami qui me

prêchait en ce sens.

--Votre ami a raison, reprit-il; il sait sans doute par expérience que

l'homme civilisé est un malade fort délicat qui doit être son propre

médecin sous peine de devenir fou ou bête!

--Docteur, voilà une proposition bien sceptique pour un croyant de votre

force!

--Je ne suis d'aucune force, répondit-il avec une bonhomie mélancolique;

je suis tout pareil aux autres, débile dans la lutte de mes affections

contre ma logique, troublé bien souvent dans ma confiance en Dieu par le

sentiment de mon infirmité intellectuelle. Les poëtes n'ont peut-être

pas autant que nous ce sentiment-là: ils s'enivrent d'une idée de

grandeur et de puissance qui les console, sauf à les égarer. L'homme

adonné à la réflexion sait bien qu'il est faible et toujours exposé à

faire de ses excès de force un abus qui l'épuise. C'est dans l'oubli de

ses propres misères qu'il trouve le renouvellement ou la conservation de

ses facultés; mais cet oubli salutaire ne se trouve ni dans la paresse

ni dans l'enivrement, il n'est que dans l'étude du grand livre de

l'univers. Vous verrez cela à mesure que vous avancerez dans la vie. Si,

comme je le crois, vous sentez vivement, vous serez bientôt las d'être

le liéros du poëme de votre existence, et vous demanderez plus d'une

fois à Dieu de se substituer à vous-même dans vos préoccupations. Dieu

vous écoutera, car il est le _grand écouteur de la création_, celui qui

entend tout, qui répond à tout selon le besoin que chaque être a de

savoir le mot de sa destinée, et auquel il suffit de penser

respectueusement en contemplant le moindre de ses ouvrages pour se

trouver en rapport direct et en conversation intime avec lui, comme

l'enfant avec son père. Mais je vous ai déjà trop endoctriné, et je suis

sûr que vous me faites parler pour entendre résumer en langue vulgaire

ce que votre brillante imagination possède mieux que moi. Puisque vous

ne voulez pas venir à Brigg, il ne faut pas vous retarder plus

longtemps. Au revoir et bon voyage!

--Au revoir! où donc et quand donc, cher docteur?

--_Au revoir dans tout et partout!_ puisque nous vivons dans une des

étapes de la vie infinie et que nous en avons le sentiment. J'ignore si

les plantes et les animaux ont une notion instinctive de l'éternité;

mais l'homme, surtout l'homme dont l'intelligence s'est exercée à la

réflexion, ne peut point passer auprès d'un autre homme à la manière

d'un fantôme pour se perdre dans l'éternelle nuit. Deux âmes libres ne

s'anéantissent pas l'une par l'autre: dès qu'elles ont échangé une

pensée, elles se sont mutuellement donné quelque chose d'elles-mêmes,

et, ne dussent-elles jamais se retrouver en présence matériellement

parlant, elles se connaissent assez pour se retrouver dans les chemins

du souvenir, qui ne sont pas d'aussi pures abstractions qu'on le

pense... Mais c'est assez de métaphysique. Adieu encore et merci de

l'heure agréable et sympathique que vous avez mise dans ma journée!

Je le quittai à regret; mais je croyais devoir conserver le plus strict

incognito, n'étant guère éloigné du but de mon mystérieux voyage. Enfin

vint le jour où je pouvais compter qu'Alida serait seule chez elle avec

Paule et ses enfants, et j'arrivai au versant des Alpes qui plonge

jusqu'aux rives du lac Majeur. Je reconnus de loin la villa que je

m'étais fait décrire par Obernay. C'était une délicieuse résidence à

mi-côte, dans un éden de verdure et de soleil, en face de cette étroite

et profonde perspective du lac, auquel les montagnes font un si

merveilleux cadre, à la fois austère et gracieuse. Comme je descendais

vers la vallée, un orage terrible s'amoncelait au midi, et je le voyais

arriver à ma rencontre, envahissant le ciel et les eaux d'une teinte

violacée rayée de rouge brûlant. C'était un spectacle grandiose, et

bientôt le vent et la foudre, répétés par mille échos, me donnèrent une

symphonie digne de la scène qu'elle emplissait. Je me réfugiai chez des

paysans auxquels je me donnai pour un peintre paysagiste, et qui,

habitués à des hôtes de ce genre, me firent bon accueil dans leur

demeure isolée.

C'était une toute petite ferme, proprement tenue et annonçant une

certaine aisance. La femme causait volontiers, et j'appris, pendant

qu'elle préparait mon repas, que ce petit domaine dépendait des terres

de Valvèdre. Dès lors je pouvais espérer des renseignements certains sur

la famille, et, tout en ayant l'air de ne pas la connaître et de ne

m'intéresser qu'aux petites affaires de ma vieille hôtesse, je sus tout

ce qui m'intéressait moi-même au plus haut point. M. de Valvèdre était

venu, le 4 juillet, chercher sa soeur aînée et l'aîné de ses fils pour

les conduire à Genève; mais, comme mademoiselle Juste voulait laisser la

maison et les affaires en ordre, elle n'avait pu partir le jour même.

Madame de Valvèdre était arrivée le 5 avec mademoiselle Paule et son

fiancé. Il y avait eu des explications. Tout le monde savait bien que

madame et mademoiselle Juste ne s'entendaient pas. Mademoiselle Juste

était un peu dure, et madame un peu vive. Enfin on était tombé d'accord,

puisqu'on s'était quitté en s'embrassant. Les domestiques l'avaient vu.

Mademoiselle Juste avait demandé à emmener mademoiselle Paule à Genève

pour s'occuper de son trousseau, et madame de Valvèdre, quoique pressée

par tout son monde, avait préféré rester seule au château avec le plus

jeune de ses fils, M. Paolino, le filleul de mademoiselle Paule; mais

l'enfant avait beaucoup pleuré pour se séparer de son frère et de sa

marraine, si bien que madame, qui ne pouvait pas voir pleurer _ces

messieurs_, avait décidé qu'ils partiraient ensemble, et qu'elle

resterait à Valvèdre jusqu'à la fin du mois. Toute la famille était donc

partie le 7, et l'on s'étonnait beaucoup dans la maison de l'idée que

madame avait eue de rester trois semaines toute seule à Valvèdre, où

l'on savait bien qu'elle s'ennuyait, même quand elle y avait de la

compagnie.

Tous ces détails étaient arrivés à mon hôtesse par un jardinier du

château qui était son neveu.

J'aurais volontiers tenté une promenade nocturne autour de ce château

enchanté, et rien n'eût été plus facile que de sortir de ma retraite

sans être observé; car, à dix heures, le vieux couple ronflait comme

s'il eût voulu faire concurrence au tonnerre; mais la tempête sévissait

avec rage, et je dus attendre le lendemain.

Le soleil se leva splendide. Je pris avec affectation mon album de

voyage, et je partis pour une promenade assez fantastique. Je fis cinq

ou six fois le tour de la résidence, en rétrécissant toujours le cercle,

de manière à connaître comme à vol d'oiseau tous les détails de la

localité. Chemins, fossés, prairies, habitations, ruisseaux et rochers,

tout me fut aussi familier au bout de quelques heures que si j'étais né

dans le pays. Je connus les endroits découverts et les endroits habités

où je ne devais pas repasser pour ne point attirer l'attention, les

sites dont d'autres paysagistes s'étaient emparés et où je ne voulais

pas être obligé de faire connaissance avec eux, les sentiers ombragés et

frayés seulement par les troupeaux au flanc des collines, où j'étais à

peu près sûr de ne point rencontrer d'êtres trop civilisés. Enfin je

m'assurai d'une direction invraisemblable, mais admirablement

mystérieuse, pour circuler de mon gîte à la villa, et qui offrait des

retraites sauvages où je pouvais me dérober aux regards méfiants ou

curieux, en m'enfonçant dans les bois jetés à pic le long des ravins.

Cette exploration faite, je me hasardai à pénétrer dans le parc de

Valvèdre par une brèche que j'avais réussi à découvrir. On était en

train de la réparer, mais les ouvriers étaient absents. Je me glissai

sous la futaie, j'arrivai jusqu'à la lisière d'un parterre richement

fleuri, et je vis en face de moi la maison blanche construite à

l'italienne, élevée sur un massif de maçonnerie entouré de colonnes. Je

remarquai quatre fenêtres à rideaux de soie rose que le soleil couchant

faisait resplendir. Je m'avançai un peu, et, caché dans un bosquet de

lauriers, je restai là plus d'une heure. La nuit approchait quand je

distinguai enfin une femme que je reconnus pour la Bianca, la suivante

dévouée de madame de Valvèdre. Elle releva les rideaux comme pour faire

entrer la fraîcheur du soir dans l'intérieur, et je vis bientôt circuler

des lumières. Puis on sonna une cloche, et les lumières disparurent.

C'était le signal du dîner; ces fenêtres étaient celles de l'appartement

d'Alida.

Je savais donc tout ce qu'il m'importait de savoir. Je retournai à Rocca

(c'était le nom de ma petite ferme), afin de ne pas causer d'inquiétude

à mes hôtes. Je soupai avec eux et me retirai dans ma chambrette, où je

pris deux heures de repos. Quand je fus assuré que moi seul étais

éveillé à la ferme, j'en sortis sans bruit. Le temps était propice:

très-serein, beaucoup d'étoiles, et pas de lune révélatrice. J'avais

compté les angles de mon chemin et noté, je crois, tous les cailloux.

Quand l'épaisseur des arbres me plongeait dans les ténèbres, je me

dirigeais par la mémoire.

Je n'avais pas donné signe de vie à madame de Valvèdre depuis mon départ

de Saint-Pierre. Elle devait se croire abandonnée, me mépriser, me haïr;

mais elle ne m'avait pas oublié, et elle avait souffert, je n'en pouvais

douter. Il ne fallait pas une grande expérience de la vie pour savoir

qu'en amour les blessures de l'orgueil sont poignantes et saignent

longtemps. Je me disais avec raison qu'une femme qui s'est crue adorée

ou seulement désirée avec passion ne se console pas aisément de

l'outrage d'un prompt et facile oubli. Je comptais sur les amertumes

amassées dans ce faible coeur pour frapper un grand coup par mon

apparition inopinée, par mon entreprise romanesque. Mon siége était

fait. Je comptais dire que j'avais voulu guérir et que je venais avouer

ma défaite; si l'imposture ne suffisait pas pour bouleverser cette âme

déjà troublée, je serais plus cruel et plus fourbe encore: je feindrais

de vouloir m'éloigner pour jamais, et de venir seulement me fortifier

par un dernier adieu.

Il y avait bien des moments où la conscience de la jeunesse et de

l'amour se révoltait en moi contre cette tactique de roué vulgaire. Je

me demandais si j'aurais le sang-froid nécessaire pour faire souffrir

sans tomber à genoux aussitôt, si tout cet échafaudage de ruses ne

s'écroulerait pas devant un de ces irrésistibles regards de langueur

plaintive et de résignation désolée qui m'avaient repris et vaincu déjà

tant de fois; mais je m'efforçais de croire à ma perversité, de

m'étourdir, et j'avançais rapide et palpitant sous la molle clarté des

étoiles, à travers les buissons déjà chargés de rosée. Je me dirigeai si

bien, que j'arrivai au pied de la villa sans avoir éveillé un oiseau

dans la feuillée, sans avoir été senti de loin par un chien de garde.

Un élégant et vaste perron descendait de la terrasse au parterre; mais

il était fermé par une grille, et je n'osais faire entendra aucun appel.

D'ailleurs, je voulais surprendre, apparaître comme le _deus ex

machina_. Madame de Valvèdre veillait encore, il n'était qu'onze heures.

Une seule de ses fenêtres était éclairée, ouverte même, avec le rideau

rose fermé.

Escalader la terrasse n'était pas facile; il le fallait pourtant. Elle

n'était guère élevée; mais où trouver un point d'appui le long des

colonnes de marbre blanc qui la soutenaient? Je retournai à la brèche

laissée ouverte par les maçons: ils n'avaient pas laissé l'échelle que

j'y avais remarquée dans le jour. Je me glissai dans une orangerie qui

longeait une des faces du parterre, et j'y trouvai une autre échelle;

elle était beaucoup trop courte. Comment je parvins quand même sur la

plate-forme, c'est ce que je ne saurais dire. La volonté fait des

miracles, ou plutôt la passion donne aux amants le sens mystérieux que

possèdent les somnambules.

La fenêtre ouverte était presque de niveau avec le pavé de la terrasse.

J'enjambai le rebord sans faire aucun bruit. Je regardai par la fente du

rideau. Alida était là, dans un délicieux boudoir qu'éclairait

faiblement une lampe posée sur une table. Assise devant cette table, où

elle semblait s'être placée pour écrire, elle rêvait ou sommeillait, le

visage caché dans ses deux mains. Quand elle releva la tête, j'étais à

ses pieds.

Elle retint un cri et jeta ses bras autour de mon cou. Je crus qu'elle

allait s'évanouir. Mes transports la rappelèrent à elle-même.

--Je vous souffre chez moi au milieu de la nuit, dit-elle, et privée de

tout secours que je puisse appeler sans me perdre de réputation. C'est

que j'ai foi en vous. Le moment où je croirai que j'ai eu tort sera le

dernier de mon amour. Francis, vous ne pouvez pas oublier cela!

--J'oublie tout, répondis-je. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que

vous me dites. Je sais que je vous vois, que je vous entends, que vous

semblez heureuse de me voir, que je suis à vos pieds, que vous me

menacez, que je me meurs de crainte et de joie, que vous pouvez me

chasser, et que je peux mourir. Voilà tout ce que je sais. Me voilà! que

voulez-vous faire de moi? Vous êtes tout dans ma vie. Suis-je quelque

chose dans la vôtre? Rien ne me le prouve, et je ne sais pas où j'ai

pris la folie de me le persuader et de venir jusqu'à vous. Parlez,

parlez, consolez-moi, rassurez-moi, effacez l'horreur des jours que je

viens de passer loin de vous, ou dites-moi tout de suite que vous me

chassez à jamais. Je ne peux plus vivre sans une solution, car je perds

la raison et la volonté. Ayez-en pour deux, dites-moi ce que je vais

devenir!

--Devenez mon unique ami, reprit-elle; devenez la consolation, le salut

et la joie d'une âme solitaire, rongée d'ennuis, et dont les forces,

longtemps inactives, sont tendues vers un besoin d'aimer qui là dévore.

Je ne vous dissimule rien. Vous êtes arrivé dans un moment de ma vie où,

après des années d'anéantissement, je sentais qu'il fallait aimer ou

mourir. J'ai trouvé en vous la passion subite, sincère, mais terrible.

J'ai eu peur, j'ai cent fois jugé que le remède à mon ennui allait être

pire que le mal, et, quand vous m'avez quittée, je vous ai presque béni

en vous maudissant; mais votre éloignement a été inutile. J'en ai plus

souffert que de toutes mes terreurs, et, à présent que vous voilà, je

sens, moi aussi, qu'il faut que vous décidiez de moi, que je ne

m'appartiens plus, et que, si nous nous quittons pour toujours, je perds

la raison et la force de vivre!

J'étais enivré de cet abandon, l'espoir me revenait; mais elle, elle

revint bien vite à ses menaces.

--Avant tout, dit-elle, pour être heureuse de votre affection, il faut

que je me sente respectée. Autrement, l'avenir que vous m'offrez me fait

horreur. Si vous m'aimez seulement comme mon mari m'a aimée, et comme

bien d'autres après lui m'ont offert de m'aimer, ce n'est pas la peine

que mon coeur soit coupable et perde le sentiment de la fidélité

conjugale. Vous m'avez dit là-bas que je n'étais capable d'aucun

sacrifice. Ne voyez-vous pas que, même en vous aimant comme je fais, je

suis une âme sans vertu, une épouse sans honneur? Quand le coeur est

adultère, le devoir est déjà trahi; je ne me fais donc pas d'illusion

sur moi-même. Je sais que je suis lâche, que je cède à un sentiment que

la morale réprouve, et qui est une insulte secrète à la dignité de mon

mari. Eh bien, qu'importe? laissez-moi ce tourment. Je saurai porter ma

honte devant vous, qui seul au monde ne me la reprocherez pas. Si je

souffre de ma dissimulation vis-à-vis des autres, vous n'entendrez

jamais aucune plainte. Je peux tout souffrir pour vous. Aimez-moi comme

je l'entends, et si, de votre côté, vous souffrez de ma retenue, sachez

souffrir, et trouvez en vous-même la délicatesse de ne pas me le

reprocher. Un grand amour est-il donc la satisfaction des appétits

aveugles? Où serait le mérite, et comment deux âmes élevées

pourraient-elles se chérir et s'admirer l'une l'autre pour la

satisfaction d'un instinct?... Non, non, l'amour ne résiste pas à de

certaines épreuves! Dans le mariage, l'amitié et le lien de la famille

peuvent compenser la perte de l'enthousiasme; mais dans une liaison que

rien ne sanctionne, que tout froisse et combat dans la société, il faut

de grandes forces et la conscience d'une lutte sublime. Je vous crois

capable de cela, et moi, je sens que je le suis. Ne m'ôtez pas cette

illusion, si c'en est une. Donnez-moi quelque temps pour la savourer. Si

nous devons succomber un jour, ce sera la fin de tout, et du moins nous

nous souviendrons d'avoir aimé!

Alida parlait mieux que je ne sais la faire parler ici. Elle avait le

don d'exprimer admirablement un certain ordre d'idées. Elle avait lu

beaucoup de romans; mais, pour l'exaltation ou la subtilité des

sentiments, elle en eût remontré aux plus habiles romanciers. Son

langage frisait parfois l'emphase, et revenait tout à coup à la

simplicité avec un charme étrange. Son intelligence, peu développée

d'ailleurs, avait sous ce rapport une véritable puissance, car elle

était de bonne foi, et trouvait, au service du sophisme même, des

arguments d'une admirable sincérité: femme dangereuse s'il en fut, mais

dangereuse à elle-même plus qu'aux autres, étrangère à toute perversité,

et atteinte d'une maladie mortelle pour sa conscience, l'analyse

exclusive de sa personnalité.

Valvèdre · 第 8 / 21 段