--Vous m'exposez à d'étranges soupçons de sa part, me dit-elle. Que

va-t-il penser d'un jeune homme qui, après avoir accepté le soin de me

protéger dans mon isolement, s'enfuit comme un coupable à son approche?

Obernay et Paule seront également frappés de cette conduite, et n'auront

pas plus que moi une bonne raison à donner pour l'expliquer. Comment!

vous n'avez pas prévu qu'en aimant une femme mariée, vous contractiez

l'obligation d'affronter tranquillement la rencontre de son mari, que

vous me deviez de savoir souffrir pour moi, qui vais souffrir pour vous

cent fois davantage? Songez donc au rôle de la femme en pareille

circonstance: s'il y a lieu de feindre et de mentir, c'est sur elle

seule que tombe tout le poids de cette odieuse nécessité. Il suffit à

son complice de paraître calme et de ne commettre aucune imprudence;

mais elle qui risque tout, son honneur, son repos et sa vie, elle doit

tendre toutes les forces de sa volonté pour empêcher le soupçon de

naître. Croyez-moi, pour celle qui n'aime pas le mensonge, c'est là un

véritable supplice, et pourtant je vais le subir, et je n'ai pas

seulement songé à vous en parler. Je ne vous ai pas demandé de m'en

plaindre, je ne vous ai pas reproché de m'y avoir exposée. Et vous, à

l'approche du danger qui me menace, vous m'abandonnez en disant: «Je ne

sais pas feindre, je suis trop fier pour me soumettre à cette

humiliation!» Et vous prétendez que vous m'aimez, que vous voudriez

trouver quelque terrible occasion de me le prouver, de me forcer à y

croire! En voici une prévue, banale, vulgaire et facile entre toutes, et

vous fuyez!

Elle avait raison. Je restai. La destinée, qui me poussait à ma perte,

parut venir à mon secours. Obernay revint seul. Il apportait à madame de

Valvèdre une lettre de son mari, qu'elle me montra, et qui contenait à

peu près ceci:

«Mon amie, ne m'en veuillez pas de m'être encore laissé _tenter par les

cimes_. On n'y périt pas toujours, puisque m'en voilà revenu sain et

sauf. Obernay m'a dit la cause de votre excursion dans ces montagnes. Je

me rends sans conteste à vos motifs, et je regarde comme mon premier

devoir de faire droit à vos réclamations. Je vais à Valvèdre chercher ma

soeur aînée. Je me charge de l'installer tout de suite à Genève, afin

que vous puissiez retourner chez vous sans chagrin aucun. En même temps,

je vais tout disposer à Genève pour le mariage de Paule, et je vous

prierai de venir m'y rejoindre avec elle au commencement du mois

prochain. De cette façon, la soeur aînée pourra assister à la cérémonie

sans que vous ayez l'air de n'être pas en bonne intelligence. Vous

amènerez les enfants. Voici l'âge venu où Edmond doit entrer au collège.

Obernay complétera ma lettre par tous les détails que vous pourrez

désirer. Comptez toujours sur le dévouement de votre ami et serviteur,

»VALVÈDRE.»

Cette missive, dont je suis sûr d'avoir rendu sinon les expressions, du

moins la teneur et l'esprit, confirmait pleinement tout ce qu'Alida

m'avait dit des bons procédés et des formes polies de son mari, en même

temps qu'elle peignait le détachement d'une âme supérieure aux

déceptions ou aux désastres de l'amour. Il y avait peut-être un drame

poignant sous cette parfaite sérénité; mais l'impression en était

effacée, soit par la force de la volonté, soit par la froideur de

l'organisation.

J'ignore pourquoi la lecture de cette lettre produisit sur moi un effet

tout contraire à celui que madame de Valvèdre en attendait: elle me

l'avait fait lire, croyant éteindre les feux de ma jalousie; ils en

furent ravivés et comme exaspérés. Un époux tellement irréprochable dans

la gouverne de sa famille avait, devant Dieu et devant les hommes, le

droit de tout exiger en retour de ses promptes et généreuses

condescendances. Il était bien légitimement le maître et l'arbitre de

cette femme dont il se disait chevaleresquement le serviteur et l'ami

dévoué. Oui certes, il avait le droit pour lui, puisqu'il avait la

justice et la raison souveraines. Rien ne pouvait jamais autoriser sa

faible compagne à rompre des liens qu'il savait rendre doublement

sacrés. Elle était à lui pour toujours, fût-ce à titre de soeur, comme

elle le prétendait, car ce frère-là, mari ou non, était un appui plus

légitime et plus sérieux que l'amant de la veille ou que celui du

lendemain.

Je sentis mon rôle éphémère, presque ridicule. Je me flattais de le

répudier quand ma passion serait assouvie, et je ne songeai plus qu'à

l'assouvir. Alida ne l'entendait pas ainsi. Je commençai à la tromper

résolûment et à lui inspirer de la confiance, avec l'intention bien

arrêtée de surprendre son imagination ou ses sens.

Elle repartait le surlendemain pour sa villa de Valvèdre. Obernay était

chargé de l'accompagner; mais on devait prendre le plus long, afin de ne

pas se croiser avec M. de Valvèdre emmenant sa vieille soeur à Genève.

Je n'avais plus de prétexte pour rester auprès d'Alida, car j'avais

annoncé à Obernay qu'après une huitaine de jours à lui consacrés, je

continuerais ma tournée en Suisse, sauf à retourner le voir à Genève

avant de me rendre en Italie. Il ne m'aida pas à changer de projets.

--Valvèdre a fixé mon mariage au 1er août, me dit-il; je regarde comme

impossible que tu me refuses d'y assister. Moi, je serai dans ma famille

dès le 15 juillet, et je t'attendrai. Nous sommes le 2, tu as donc tout

le temps d'aller voir une partie de nos grands lacs et de nos belles

montagnes; mais il ne faut pas tarder à commencer ta tournée. Je presse

ton départ, tu le vois, mais c'est pour mieux m'assurer ton retour.

Assister au mariage d'Henri avec mademoiselle de Valvèdre, c'était me

placer forcément en présence de ce mari que j'étais si content d'avoir

évité. Ce n'est pas sous les yeux de toute cette famille, avec son chef

en tête, que je voulais revoir Alida. Pourtant je ne trouvais aucun

moyen de refuser. Lancé dans la voie du mensonge, je promis, avec la

résolution de me casser une jambe en voyage plutôt que de tenir ma

parole.

Je fis mes paquets et partis une heure après, laissant Alida effrayée de

ma précipitation, blessée de ma résistance au désir qu'elle m'exprimait

d'avoir mon escorte durant une partie de sa route. La laisser inquiète

et mécontente faisait partie de mon plan de séduction.

Je souris bien tristement, quand je pense aujourd'hui à mes tentatives

de perversité: elles étaient si peu de mon âge et si éloignées de mon

caractère, que je me trouvai comme soulagé de pouvoir les oublier

pendant quelques jours. Je m'enfonçai dans les hautes montagnes, en

attendant le moment où le retour de M. de Valvèdre et d'Obernay à Genève

me permettrait d'aller surprendre Alida dans sa résidence, dont je

m'étais tracé, sur ma carte routière, un itinéraire détaillé.

Je passai une dizaine de jours à me fatiguer les jambes et à m'exalter

le cerveau. Je traversai les Alpes Pennines, et je remontai les Alpes du

Valais vers le Simplon. Du haut de ces régions grandioses, ma vue

plongeait tour à tour sur la Suisse et l'Italie. C'est un des plus

vastes et des plus fiers tableaux que j'aie jamais vus. Je voulus aller

aussi haut que possible sur les croupes du Sempione italien, voir de

près ses étranges et horribles cascades ferrugineuses, qui, à côté de

fleuves de lait écumeux, semblent rayer les neiges de fleuves de sang.

Je bravai le froid, le péril, et le sentiment de la détresse morale qui

s'empare d'une jeune âme dans ces affreuses solitudes. L'avouerai-je?

j'éprouvais le besoin de m'égaler, à mes propres yeux, en courage et en

stoïcisme à M. de Valvèdre. J'avais été irrité d'entendre sa femme et sa

soeur parler sans cesse de sa force et de son intrépidité. Il semblait

que ce fût un titan, et, un jour que j'avais exprimé le désir de tenter

une excursion pareille, Alida avait souri comme si un nain eût parlé de

suivre un géant à la course. J'aurais trouvé puéril de m'exercer en sa

présence; mais, seul, et au risque de me briser ou de me perdre dans les

abîmes, je consolais mon orgueil froissé, et je m'évertuais à devenir,

moi aussi, un type de vigueur et d'audace. J'oubliais que ce qui faisait

le mérite de ces entreprises désespérées, c'était un but sérieux,

l'espoir des conquêtes scientifiques. Il est vrai que je croyais marcher

à la conquête du démon poétique, et je m'évertuais à improviser au

milieu des glaciers et des précipices; mais il faut être un demi-dieu

pour trouver sur de pareilles scènes l'expression d'un sentiment

personnel. C'est à peine si je rencontrais, dans l'écrin chatoyant des

épithètes et des images romantiques, un faible équivalent pour traduire

la sublimité des choses environnantes. Le soir, quand j'essayais

d'écrire mes rimes, je m'apercevais bien que ce n'étaient que des rimes,

et pourtant j'avais bien vu, bien décrit, bien traduit; mais précisément

la poésie, comme la peinture et la musique, n'existe qu'à la condition

d'être autre chose qu'un équivalent de traduction. Il faut que ce soit

une idéalisation de l'idéal. J'étais effrayé de mon insuffisance et ne

m'en consolais qu'en l'attribuant à la fatigue physique.

Une nuit, dans un misérable chalet où j'avais demandé l'hospitalité, je

fus navré par une scène tout humaine, que je m'exerçai à regarder de

sang-froid, afin de la rendre plus tard sous forme littéraire. Un enfant

se mourait dans les convulsions. Le père et la mère, ne sachant pas le

soulager et le jugeant perdu, le regardaient d'un oeil sec et morne se

débattre sur la paille. Le désespoir muet de la femme était sublime

d'expression. Cette laide créature, goîtreuse, à demi crétine, devenait

belle par l'instinct de la maternité. Le père, farouche et dévot, priait

sans espoir. Assis sur mon grabat, je les contemplais, et ma stérile

pitié ne rencontrait que des mots et des comparaisons! J'en fus irrité

contre moi-même, et je pensai qu'en ce moment il eût mieux valu être un

petit médecin de campagne que le plus grand poëte du monde.

Quand le jour vint, je m'éveillai et m'aperçus seulement alors que la

fatigue m'avait vaincu. Je me soulevai, croyant voir l'enfant mort et la

mère prosternée; mais je vis la mère assise, et, sur ses genoux,

l'enfant qui souriait. Auprès d'eux était un homme en casaque de laine

et en guêtres de cuir, dont les mains blanches et la trousse de voyage

dépliée annonçaient autre chose qu'un colporteur ou un contrebandier. Il

fit prendre au petit malade une seconde dose de je ne sais quel calmant,

donna ses instructions aux parents dans leur dialecte, que je comprenais

peu, et se retira en refusant l'argent qu'on lui offrait. Quand il fut

sorti, on s'aperçut qu'au lieu d'en recevoir, il en avait laissé à

dessein dans la sébile du foyer.

Il était donc venu pendant mon sommeil; il avait été envoyé là, dans ce

désert, par la Providence, l'homme de bien et de secours, le messager

d'espoir et de vie, le petit médecin de campagne, antithèse du poëte

sceptique.

Il y avait là _un sujet_. Je me mis à le composer en descendant la

montagne, après avoir joint mon offrande à celle du médecin; mais

bientôt j'oubliai tout pour admirer le portique grandiose que je

franchissais. Au bout d'une demi-heure de marche, j'avais laissé

au-dessus de moi les glaciers et les cimes formidables; j'entrais dans

la vallée du Rhône, que je dominais encore d'une hauteur vertigineuse,

et qui s'ouvrait sous mes pieds comme un abîme de verdure traversé de

mille serpents d'or et de pourpre. Le fleuve et les nombreux torrents

qui se précipitent dans son lit s'embrasaient de la rougeur du matin.

Une brume rosée qui s'évanouissait rapidement me faisait paraître encore

plus lointaines les dentelures neigeuses de l'horizon et les profondeurs

magiques de l'amphithéâtre. A chaque pas, je voyais surgir de ces

profondeurs des crêtes abruptes couronnées de roches pittoresques ou de

verdure dorée par le soleil levant, et, entre ces cimes qui

s'abaissaient graduellement, il y avait d'autres abîmes de prairies et

de forêts. Chacun de ces recoins formait un magnifique paysage, quand le

regard et la pensée s'y arrêtaient un instant; mais, si l'on regardait

alentour, au delà et au-dessous, le paysage sublime n'était plus qu'un

petit accident perdu dans l'immensité du tableau, un détail, un

repoussoir, et, pour ainsi dire, une facette du diamant.

Devant ces bassins alpestres, le peintre et le poëte sont comme des gens

ivres à qui l'on offrirait l'empire du monde. Ils ne savent quel petit

refuge choisir pour s'abriter et se préserver du vertige. L'oeil

voudrait s'arrêter à quelque point de départ pour compter ses richesses:

elles semblent innombrables; car, en descendant les sinuosités des

divers plans, on voit chaque tableau changer d'aspect et présenter

d'autres couleurs et d'autres formes.

Le soleil montait, la chaleur s'engouffrait de plus en plus dans ces

creux vallons superposés. Le haut Simplon ne m'envoyant plus dans le dos

ses aiguillons de glace, je m'arrêtai pour ne pas perdre trop tôt le

spectacle de l'ensemble du Valais. Je m'assis sur la mousse d'une roche

isolée, et j'y mangeai le morceau de pain bis que j'avais acheté au

chalet; après quoi, l'ombre des grands sapins s'allongeant d'elle-même

obliquement sur moi, et la clochette des troupeaux invisibles perdus

sous la ramée berçant ma rêverie, je me laissai aller quelques instants

au sommeil.

Le réveil fut délicieux. Il était huit heures du matin. Le soleil avait

pénétré jusque dans les plus mystérieuses profondeurs, et tout était si

beau, si inculte et si gracieusement primitif autour de moi, que j'en

fus ravi. En cet instant, je pensai à madame de Valvèdre comme à l'idéal

de beauté auquel je rapportais toutes mes admirations, et je me rappelai

sa forme aérienne, ses décevantes caresses, son sourire mystérieux.

C'était la première fois que je me trouvais dans une situation propre au

recueillement depuis que j'étais aimé d'une belle femme, et, si je ne

puisai pas dans cette pensée l'émotion douce et profonde du vrai

bonheur, du moins j'y trouvai tous les enivrements, toutes les fumées de

la vanité satisfaite.

C'était le moment d'être poëte, et je le fus en rêve. J'eus, en

regardant la nature autour de moi, des éblouissemcnts et des battements

de coeur que je n'avais jamais éprouvés. Jusque-là, j'avais médité après

coup sur la beauté des choses, après m'être enivré du spectacle qu'elles

présentent. Il me sembla que ces deux opérations de l'esprit

s'effectuaient en moi simultanément, que je sentais et que je décrivais

tout ensemble. L'expression m'apparaissait comme mêlée au rayon du

soleil, et ma vision était comme une poésie tout écrite. J'eus un

tremblement de fièvre, une bouffée d'immense orgueil.

--Oui, oui! m'écriai-je intérieurement,--et je parlais tout haut sans en

avoir conscience,--je suis sauvé, je suis heureux, je suis artiste!

Il m'était rarement arrivé de me livrer à ces monologues, qui sont de

véritables accès de délire, et, bien que j'eusse pris l'habitude, dans

ces derniers temps, de réciter mes vers au bruit des cataractes, l'écho

de ma voix et de ma prose dans ce lieu paisible m'effraya. Je regardai

autour de moi instinctivement, comme si j'eusse commis une faute, et

j'eus un véritable sentiment de honte en voyant que je n'étais pas seul.

A trois pas de moi, un homme, penché sur le rocher, puisait de l'eau

dans une tasse de cuir au filet d'une source, et cet homme, c'était

celui que j'avais vu, deux heures plus tôt, sauvant l'enfant malade du

chalet et faisant l'aumône à mes hôtes.

Malgré son costume alpestre, qui tenait du montagnard encore plus que du

touriste, je fus frappé de l'élégance de sa tournure et de sa

physionomie. Il était, en outre, remarquablement beau de type et de

formes, et ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il avait ôté son

chapeau, et je vis ses traits, que je n'avais fait qu'entrevoir au

chalet. Ses cheveux noirs, épais et courts, dessinaient un front blanc

et vaste, d'une sérénité remarquable. L'oeil, bien fendu, avait le

regard doux et pénétrant; le nez était fin, et l'expression de la narine

se liait à celle de la lèvre par un demi-sourire d'une bienveillance

calme et délicatement enjouée. La taille moyenne et la poitrine large

annonçaient la force physique, en même temps que les épaules légèrement

voûtées trahissaient l'étude sédentaire ou l'habitude de la méditation.

J'oubliai, en le regardant avec un certain sentiment d'analyse, l'espèce

de confusion que je venais d'éprouver, et je le saluai avec sympathie.

Il me rendit mon salut avec cordialité, et m'offrit la tasse pleine

d'eau qu'il allait porter à ses lèvres, en me disant que cette eau si

belle était digne d'être offerte comme une friandise.

J'acceptai, obéissant à l'attrait qui me poussait à échanger quelques

paroles avec lui; mais, à la manière dont il me regardait, je sentis que

j'étais pour lui un objet de curiosité ou de sollicitude. Je me rappelai

l'étrange exclamation qui m'était échappée en sa présence, et je me

demandai s'il ne me prenait pas pour un aliéné. Je ne pus m'empêcher

d'en rire, et, pour le rassurer en sauvant mon amour-propre:

--Docteur, lui dis-je, vous me prescrivez cette eau pure comme un

remède, convenez-en, ou vous en faites l'épreuve sur moi pour voir si je

ne suis pas hydrophobe; mais tranquillisez-vous, vous n'aurez pas à me

soigner. J'ai toute ma raison. Je suis un pauvre comédien ambulant, et

vous m'avez surpris récitant un fragment de rôle.

--Vraiment? dit-il d'un air de doute. Vous n'avez pourtant pas l'air

d'un comédien!

--Pas plus que vous n'avez l'air d'un médecin de campagne. Pourtant vous

êtes un disciple de la science, et moi, je suis un disciple de l'art:

que vous en semble?

--Soit! reprit-il. Je ne vous ai pris ni pour un naturaliste, ni pour un

peintre; mais, d'après ce que ces gens du chalet m'ont dit de vous, je

vous prenais pour un poëte.

--Qu'ont-ils donc pu vous dire de moi?

--Que vous déclamiez tout seul dans la montagne; c'est pourquoi les

bonnes gens vous prenaient pour un fou.

--Et ils vous envoyaient à mon secours, ou bien la charité vous a mis à

ma recherche?

--Non! dit-il en riant. Je ne suis pas de ces médecins qui courent après

la clientèle et qui lui demandent la bourse ou la vie au coin d'un bois.

Je m'en allais à Brigg en me promenant. J'ai flâné en route. J'avais

soif, et le murmure de la source m'a amené auprès de vous. Vous récitiez

ou vous improvisiez. Je vous ai dérangé...

--Non pas, m'écriai-je; vous alliez fumer un cigare, et, si vous le

permettez, je fumerai le mien près de vous. Savez-vous, docteur, que je

suis très-heureux de vous voir à tête reposée et de causer un moment

avec vous?

--Comment! vous ne me connaissez pas!

--Pas plus que vous ne me connaissez; mais vous êtes pour moi le héros

improvisé d'un petit poëme que je roulais dans ma cervelle de comédien.

Un proverbe, une fantaisie, je suppose: deux scènes pour peindre le

contraste entre les deux types que nous représentons, vous et moi. La

première est tout à votre avantage. L'enfant se mourait, je plaignais la

mère en m'endormant; vous la consoliez, vous sauviez l'enfant à mon

réveil! Le cadre était simple et touchant, et vous aviez le beau rôle.

Dans la seconde scène, je voudrais pourtant relever l'artiste: vous

pensez bien qu'on n'abjure pas l'orgueil de son état! mais que puis-je

imaginer pour avoir ici plus d'esprit et de sens que vous? Je ne trouve

absolument rien, car, individuellement, vous me paraissez très-supérieur

à moi en toutes choses... Il faudrait que vous fussiez assez modeste

pour m'aider à prouver que l'artiste est le médecin de l'âme, comme le

savant est celui du corps.

--Oui, répondit mon aimable docteur en s'asseyant à mes côtés et en

acceptant un de mes cigares; c'est une idée, et je me livre à vous pour

que vous la réalisiez. Je ne me crois supérieur à personne; mais

supposons que je sois très-fort d'intelligence et cependant très-faible

en philosophie, que j'aie un grand chagrin ou un grand doute: c'est à

votre éloquence exercée sur les matières du sentiment et de

l'enthousiasme à me guérir en m'attendrissant ou en me rendant la foi.

Voyons, improvisez!

--Oh! doucement! m'écriai-je; je ne peux pas improviser sans répondre à

quelque chose, et vous ne me dites rien. Il ne suffit pas de supposer,

je ne sais pas m'exalter à froid. Confiez-moi vos peines, imaginez

quelque drame, et, s'il n'y en a aucun dans votre vie, inventez-en un!

Il se mit à rire de bon coeur de ma fantaisie, et pourtant, au milieu de

sa gaieté, je crus voir passer un nuage sur son beau front, comme si

j'eusse imprudemment rouvert une blessure cachée. Je ne me trompais pas:

il cessa de rire et me dit avec douceur:

--Mon cher monsieur, ne jouons pas à ce jeu-là, ou jouons-y

sérieusement. A mon âge, on a toujours eu un drame dans sa vie. Voici le

mien. J'ai beaucoup aimé une femme qui est morte. Avez-vous des paroles

et des idées pour me consoler?

Je fus si frappé de la simplicité de sa plainte, que je perdis l'envie

de faire de l'esprit.

--Je vous demande pardon de ma maladresse, lui dis-je. J'aurais dû me

dire que vous n'étiez pas un enfant comme moi, et que, dans tous les

cas, ce sujet de causerie ne me donnerait sur vous aucun avantage. Quand

vous m'aurez quitté, je pourrai bien trouver, en prose ou en vers,

quelque tirade à effet pour vous répondre ou vous consoler; mais, ici,

devant une figure qui commande la sympathie, devant une parole qui

impose le respect, je me sens si petit garçon, que je ne me permettrai

même pas de vous plaindre, certain que je suis d'avoir beaucoup moins de

sagesse et de courage que vous n'en avez vous-même.

Ma réponse le toucha; il me tendit la main en me disant que j'étais un

modeste et brave garçon, et que je venais de lui parler en homme, ce qui

valait encore mieux que de parler en poëte.

--Ce n'est pourtant pas, ajouta-t-il en secouant sa mélancolie par un

généreux effort, que je dédaigne les poëtes et la poésie. Les artistes

m'ont toujours semblé aussi sérieux et aussi utiles que les savants

quand ils sont vraiment artistes, et un grand esprit qui tiendrait

également du savant et de l'artiste me paraîtrait le plus noble

représentant du beau et du vrai dans l'humanité.

--Ah! puisque vous voulez bien causer avec moi, repris-je, il faut que

vous me permettiez de vous contredire. Il est bien entendu d'avance que

vous aurez raison; mais laissez-moi émettre ma pensée.

--Oui, oui, je vous en prie. C'est peut-être moi qui ai tort. La

jeunesse est grand juge en ces matières. Parlez...

Je parlai avec abondance et conviction. Je ne rapporterai pas mes

paroles, dont je ne me souviens guère, et que le lecteur imaginera sans

peine en se rappelant la théorie de l'art pour l'art, si fort en vogue à

cette époque. La réponse de mon interlocuteur, qui m'est très-présente,

fera, d'ailleurs, suffisamment connaître le plaidoyer.

Valvèdre · 第 7 / 21 段