Le temps était brouillé, on ne sortit pas ce jour-là. Paule travailla

dans sa chambre; malgré l'air humide et froid, Alida passa l'après-midi

assise sur la galerie, disant qu'elle étouffait dans ces pièces écrasées

par un plancher bas. J'étais à ses côtés, et ne pouvais douter qu'elle

ne se prêtât au tête-à-tête; j'eusse été enivré la veille de tant de

bontés, mais j'étais mortellement triste en songeant à Obernay, et je

faisais de vains efforts pour me sentir heureux. Elle s'en aperçut, et,

sans songer à deviner la vérité, elle attribua mon abattement à la

passion contenue par la crainte. Elle me pressa de questions imprudentes

et cruelles, et ce que je n'eusse pas osé lui dire dans l'ivresse de

l'espérance, elle me l'arracha dans la fièvre de l'angoisse; mais ce

furent des aveux amers et remplis de ces injustes reproches qui

trahissent le désir plus que la tendresse. Pourquoi voulait-elle lire

dans mon coeur troublé, si le sien, qui paraissait calme, n'avait à

m'offrir qu'une pitié stérile?

Elle ne fut pas blessée de mes reproches.

--Écoutez, me dit-elle, j'ai provoqué cet abandon de votre part, vous

allez savoir pourquoi, et, si vous m'en savez mauvais gré, je croirai

que vous n'êtes pas digne de ma confiance. Depuis le premier jour où

nous nous sommes vus, vous avez pris vis-à-vis de moi une attitude

douloureuse, impossible. On m'a souvent reproché d'être coquette; on

s'est bien trompé, puisque la chose que je crains et que je hais le

plus, c'est de faire souffrir. J'ai inspiré plusieurs fois, je ne sais

pourquoi ni comment, des passions subites, je devrais plutôt dire des

fantaisies ardentes, offensantes même... Il en est pourtant que j'ai dû

plaindre, ne pouvant les partager. La vôtre...

--Tenez, m'écriai-je, ne parlez pas de moi: vous me calomniez, ne

pouvant me comprendre! Il est possible que vous soyez douce et bonne,

mais vous n'avez jamais aimé!

--Si fait, reprit-elle: j'ai aimé... mon mari! mais ne parlons pas

d'amour, il n'est pas question de cela. Ce n'est pas de l'amour que vous

avez pour moi! Oh! restez là, et laissez-moi tout vous dire. Vous

subissez une très-vive émotion auprès de moi, je le vois bien. Votre

imagination s'est exaltée, et vous me diriez que vous êtes capable de

tout pour m'obtenir, que je ne vous contredirais pas. Chez les hommes,

ces sortes de vouloirs sont aveugles; mais croyez-vous que la force de

votre désir vous crée un mérite quelconque? dites, le croyez-vous? Si

vous le croyez, pourquoi refuseriez-vous à M. Moserwald un droit égal à

ma bienveillance?

Elle me faisait horriblement souffrir. Elle avait raison dans son dire;

mais n'avais-je pas raison, moi aussi, de trouver cette froide sagesse

bien tardive après trois jours de confiance perfide et de muet

encouragement? Je m'en plaignis avec énergie; j'étais outré et prêt à

tout briser, dusse-je me briser moi-même.

Elle ne s'offensa de rien. Elle avait de l'expérience et peut-être

l'habitude de scènes semblables.

--Tenez, reprit-elle quand j'eus exhalé mon dépit et ma douleur, vous

êtes malheureux dans ce moment-ci; mais je suis plus à plaindre que

vous, et c'est pour toute la vie... Je sens que je ne guérirai jamais du

mal que vous me faites, tandis que vous...

--Expliquez-vous! m'écriai-je en serrant ses mains dans les miennes avec

violence. Pourquoi souffririez-vous à cause de moi?

--Parce que j'ai un rêve, un idéal que vous contristez, que vous brisez

affreusement! Depuis que j'existe, j'aspire à l'amitié, à l'amour vrai;

je peux dire ce mot-là, si celui d'amitié vous révolte. Je cherche une

affection à la fois ardente et pure, une préférence absolue, exclusive,

de mon âme pour un être qui la comprenne et qui consente à la remplir

sans la déchirer. On ne m'a jamais offert qu'une amitié pédante et

despotique, ou une passion insensée, pleine d'égoïsme ou d'exigences

blessantes. En vous voyant... oh! je peux bien vous le dire, à présent

que vous l'avez déjà méprisée et refoulée en moi, j'ai senti pour vous

une sympathie étrange..., perfide, à coup sûr! J'ai rêvé, j'ai cru me

sentir aimée; mais, dès le lendemain, vous me haïssiez, vous

m'outragiez... Et puis vous vous repentiez aussitôt, vous demandiez

pardon avec des larmes, j'ai recommencé à croire. Vous étiez si jeune et

vous paraissiez si naïf! Trois jours se sont passés, et... voyez comme

je suis coquette et rusée! je me suis sentie heureuse et je vous le dis!

Il me semblait avoir enfin rencontré mon ami, mon frère..., mon soutien

dans une vie dont vous ne pouvez deviner les souffrances et les

amertumes!... Je m'endormais tranquille, insensée. Je me disais «C'est

peut-être enfin _lui_ qui est là!» Mais, aujourd'hui, je vous ai vu

sombre et chargé d'ennuis à mes côtés. La peur m'a prise, et j'ai voulu

savoir... A présent, je sais, et me voilà tranquille, mais morne comme

le chagrin sans remède et sans espoir. C'est une dernière illusion qui

s'envole, et je rentre dans le calme de la mort.

Je me sentis vaincu, mais aussi j'étais brisé. Je n'avais pas prévu les

suites de ma passion, ou du moins je n'avais rêvé qu'une succession de

joies ou de douleurs terribles, auxquelles je m'étais vaillamment

soumis. Alida me montrait un autre avenir tout à fait inconnu et plus

effrayant encore. Elle m'imposait la tâche d'adoucir son existence

brisée et de lui donner un peu de repos et de bonheur au prix de tout

mon bonheur et de tout mon repos. Si elle voulait sincèrement m'éloigner

d'elle, c'était le plus habile expédient possible. Épouvanté, je gardai

un cruel silence en baissant la tête.

--Eh bien, reprit-elle avec une douceur qui n'était pas sans mélange de

dédain, vous voyez! j'ai bien compris, et j'ai bien fait de vouloir

comprendre: vous ne m'aimez pas, et l'idée de remplir envers moi un

devoir de coeur vous écrase comme une condamnation à mort! Je trouve

cela tout simple et très-juste, ajouta-t-elle en me tendant la main avec

un doux et froid sourire, et, comme vous êtes trop sincère pour essayer

de jouer la comédie, je vois que je peux vous estimer encore. Restons

amis. Je ne vous crains plus, et vous pouvez cesser de vous craindre

vous-même. Vous aurez la vie triomphante et facile des hommes qui ne

cherchent que le plaisir. Vous êtes dans le réel et dans le vrai, n'en

soyez pas humilié. L'_anonyme_ ne fait plus de vers, m'avez-vous dit: il

a bien raison, puisque la poésie l'a quitté! Il lui reste une honnête

mission à remplir, celle de ne tromper personne.

C'était là une sorte d'appel à mon honneur, et l'idée ne me vint pas que

je pusse être indigne même de la froide estime accordée comme un

pis-aller. Je n'essayai ni de me justifier ni de m'excuser. Je restai

muet et sombre. Alida me quitta, et bientôt je l'entendis causer avec

Paule sur un ton de tranquillité apparente.

Mon coeur se brisa tout à coup. C'en était donc fait pour toujours de

cette vie ardente à laquelle j'étais né depuis si peu de jours, et qui

me semblait déjà l'habitude normale, le but, la destinée de tout mon

être? Non! cela ne se pouvait pas! Tout ce qu'Alida m'avait dit pour

refouler ma passion, pour me faire rougir de mes aspirations violentes,

ne servait qu'à en raviver l'intensité.

--Égoïste, soit! me disais-je; l'amour peut-il être autre chose qu'une

expansion de personnalité irrésistible? Si elle m'en fait un crime,

c'est qu'elle ne partage pas mon trouble. Eh bien, je ne saurais m'en

offenser. J'ai manqué d'initiative, j'ai été maladroit: je n'ai su ni

parler ni me taire à propos. Cette femme exquise, blasée sur les

hommages rendus à sa beauté, m'a pris pour un enfant sans coeur et sans

force morale, capable de l'abandonner au lendemain de sa défaite. C'est

à moi de lui prouver maintenant que je suis un homme, un homme positif

en amour. Il est vrai, mais susceptible de dévouement, de reconnaissance

et de fidélité. Donnons-lui confiance en acceptant à titre d'épreuve

tous les sacrifices qu'il lui plaira de m'imposer. C'est à moi de la

persuader peu à peu, de fasciner sa raison, d'attendrir son coeur et de

lui faire partager le délire qui me possède.

Je me jurai de ne pas être hypocrite, de ne me laisser arracher aucune

promesse de vertu irréalisable, et de faire simplement accepter ma

soumission comme une marque de respectueuse patience. J'écrivis quelques

mots au crayon sur une page de carnet:

«Vous avez mille fois raison; je n'étais pas digne de vous. Je le

deviendrai, si vous ne m'abandonnez pas au désespoir.»

Je rentrai chez elle sous le prétexte de reprendre un livre, je lui

glissai le billet presque sous les yeux de Paule, et je retournai sur la

galerie, où la réponse ne se fit pas attendre. Elle vint me l'apporter

elle-même en me tendant la main avec un regard et un sourire ineffables.

--Nous essayerons! me dit-elle.

Et elle s'enfuit en rougissant.

J'étais trop jeune pour suspecter la sincérité de cette femme, et en

cela j'étais plus clairvoyant que ne l'eût été l'expérience, car cette

femme était sincère. Elle avait besoin d'aimer, elle aimait, et elle

cherchait le moyen de concilier le sentiment de sa fierté avec les élans

de son coeur avide d'émotions. Elle se réfugiait dans un _mezzo termine_

où la vertu n'eût pas vu bien clair, mais où la pudeur alarmée pouvait

s'endormir quelque temps. Elle m'aidait à la tromper, et nous nous

trompions l'un l'autre en nous persuadant que la loyauté la plus stricte

présidait à ce contrat perfide et boiteux. Tout cela m'entraînait dans

un abîme. Je débutais dans l'amour par une sorte de parjure; car, en me

vouant à une vertu de passage dont j'étais avide de me dépouiller,

j'étais plus coupable que je ne l'avais été jusque-là en m'abandonnant à

une passion sans frein, mais sans arrière-pensée.

Il ne me fut pas permis de m'en apercevoir suffisamment pour m'en

préserver. A partir de ce moment, Alida, exaltée par une reconnaissance

que j'étais loin de mériter, m'enivra de séductions invincibles. Elle se

fit tendre, naïve, confiante jusqu'à la folie, simple jusqu'à

l'enfantillage, pour me dédommager des privations qu'elle m'imposait. Sa

grâce et son abandon lui créèrent des périls inouïs avec lesquels elle

se joua comme si elle pouvait les ignorer. Sans doute, il y a un grand

charme dans ces souffrances de l'amour contenu qui attend et qui espère.

Elle en exaspéra pour moi les délices et les angoisses. Elle fut

passionnément coquette avec moi, ne s'en cachant plus et disant que cela

était permis à une femme qui aimait éperdument et qui voulait donner à

son amant tout le bonheur conciliable avec sa pudeur et ses devoirs:

étrange sophisme, où elle puisait effectivement pour son compte tout le

bonheur dont elle était susceptible, mais dont les âcres jouissances

détérioraient mon âme, annulaient ma conscience et flétrissaient ma foi!

Deux jours se passèrent sans que j'eusse aucun signal de la montagne,

aucune nouvelle d'Obernay. Cette mortelle inquiétude me rendit plus âpre

au bonheur, et le remords ajoutait encore à l'étourdissement de mes

coupables joies. Le soir, seul dans ma chambre, je frissonnais à l'idée

qu'en ce moment peut-être Obernay et Valvèdre, ensevelis sous les

glaces, exhalaient leur dernier souffle dans une étreinte suprême! Et

moi, j'avais pu oublier mon ami pendant des heures entières auprès d'une

femme qui me couvait d'un céleste regard de tendresse et de béatitude,

sans pressentir le destin qui pesait sur elle et qui peut-être la

faisait veuve en cet instant-là! Je me sentais alors baigné d'une sueur

froide, j'avais envie de m'élancer dans la nuit pour courir à la

recherche d'Obernay; il y avait des moments où, en songeant que je

trompais Valvèdre, un agonisant peut-être, un martyr de la science, je

me sentais lâche et me faisais l'effet d'un assassin.

Enfin je reçus une lettre d'Obernay.

«Tout va bien, me disait-il. Je n'ai pu encore rejoindre Valvèdre; mais

je sais qu'il est à B***, à six lieues de moi, et qu'il est en bonne

santé. Je me repose quelques heures et je cours auprès de lui. J'espère

le décider à s'en tenir là et le ramener à Saint-Pierre, car la

tourmente a envahi les hautes neiges, et les dangers qu'il a courus pour

en sortir seraient aujourd'hui insurmontables. Tu peux maintenant dire

la vérité à ces dames et les exhorter à la patience. Dans deux ou trois

jours, nous serons tous réunis.»

En apprenant que Valvèdre avait été en grand péril, en devinant, à

travers le silence d'Obernay sur son propre compte, que lui-même avait

dû courir des dangers sérieux, Paule, à qui je fis part de la lettre,

eut un tremblement nerveux assez violent et me serra la main en silence.

--Courage, lui dis-je, ils sont sauvés! La fiancée d'un savant doit être

une femme forte et s'habituer à souffrir.

--Vous avez raison, répondit la brave enfant en essuyant de grosses

larmes qui vinrent à propos la soulager; oui, oui, il faut du courage:

j'en aurai! Songeons à ma belle-soeur: que lui dirons-nous? Elle n'est

pas forte; depuis quelques jours surtout, elle est très-nerveuse et

très-agitée. Elle ne dort pas. Laissez-moi la lettre, je ne la lui

montrerai qu'après l'avoir convenablement avertie.

--Elle est donc bien attachée à son mari? m'écriai-je étourdiment.

--En doutez-vous? reprit Paule étonnée de mon exclamation.

--Non certes; mais...

--Mais si, vous en doutez! Ah! vous n'avez pas traversé Genève sans

entendre quelque calomnie sur le compte de la pauvre Alida! Eh bien,

repoussez tout cela de votre pensée. Alida est bonne, elle a du coeur. A

beaucoup d'égards, c'est une enfant; mais elle est juste, et elle sait

apprécier le meilleur des hommes. Il est si bon pour elle! Si vous les

aviez vus un instant ensemble, vous sauriez tout de suite à quoi vous en

tenir sur leur prétendue désunion. Tant d'égards mutuels, tant de

déférences exquises et de délicates attentions ne se retrouvent pas

entre gens qui ont des reproches sérieux à se faire. Il y a entre eux

des différences de goûts et d'opinions, cela est certain; mais, si c'est

là un malheur réel dans la vie conjugale, il y a aussi dans les motifs

sérieux d'affection réciproque des compensations suffisantes. Ceux qui

accusent mon frère de froideur sont injustes et mal informés; ceux qui

accusent sa femme d'ingratitude ou de légèreté sont des méchants ou des

imbéciles.

Quelle que pût être l'ingénuité optimiste de Paule, ses paroles me

firent une vive impression. Je me sentis partagé entre une violente

jalousie naissante contre cet époux si parfait, si respecté, et une

sorte de blâme amer contre la femme qui cherchait ailleurs attachement

et protection. Ce furent les premières atteintes du mal implacable qui

devait me torturer plus tard. Quand je revis Alida, sa figure altérée

sembla confirmer les assertions de sa belle-soeur; elle avait été

bouleversée et semblait attendre avec impatience le retour de son mari.

J'en pris une humeur féroce, et, comme le temps s'était adouci et que

nous nous promenions au bord du torrent, Paule s'éloignant souvent avec

le guide pour chercher des plantes et satisfaire son ardeur de

locomotion, je pressai madame de Valvèdre de questions aigres et de

réflexions désespérées. Elle se vit alors entraînée et comme forcée à me

parler de son mari, de son intérieur, et à me raconter sa vie.

--J'ai passionnément aimé M. de Valvèdre, dit-elle. C'est la seule

passion de ma vie. Paule vous a dit qu'il était parfait: eh bien, oui,

elle a raison, il est parfait. Il n'a qu'un défaut, il n'aime pas. Il ne

peut, ni ne sait, ni ne veut aimer. Il est supérieur aux passions, aux

souffrances, aux orages de la vie. Moi, je suis une femme, une vraie

femme, faible, ignorante, sans valeur aucune. Je ne sais qu'aimer. Il

fallait me tenir compte de cela et ne pas me demander autre chose. Ne le

savait-il pas, lorsqu'il m'épousa, que je n'avais ni connaissances

sérieuses, ni talents distingués? Je n'avais pas voulu me farder, et

c'eût été bien en vain que je l'eusse tenté avec un homme qui sait tout.

Je lui plus, il me trouva belle, il voulut être mon mari afin de pouvoir

être mon amant. Voilà tout le mystère de ces grandes affections

auxquelles une jeune fille sans expérience est condamnée à se laisser

prendre. Certes, l'homme qui la trompe ainsi n'est pas coupable de

dissimulation. Aveuglé, il se trompe lui-même, et son erreur porte le

châtiment avec elle, puisque cet homme s'enchaîne à jamais, sauf à s'en

repentir plus tard. Valvèdre s'est repenti à coup sûr: il me l'a caché

aussi bien que possible; mais je l'ai deviné, et j'en ai été

mortellement humiliée. Après beaucoup de souffrances, l'orgueil froissé

a tué l'amour dans mon coeur. Nous n'avons donc été coupables ni l'un ni

l'autre. Nous avons subi une fatalité. Nous sommes assez intelligents,

assez équitables, pour l'avoir reconnu et pour n'avoir point nourri

d'amertume l'un contre l'autre. Nous sommes restés amis, frère et soeur,

muets sur le passé, calmes dans le présent et résignés à l'avenir. Voilà

toute notre histoire. Quel sujet de colère et de jalousie y trouvez-vous

donc?...

J'en trouvais mille, et des soupçons et des inquiétudes sans nombre.

Elle l'avait passionnément aimé, elle le proclamait devant moi, sans

paraître se douter de la torture attachée pour un coeur tout neuf à ce

mot de la femme adorée: «Vous n'êtes pas le premier dans ma vie.»

J'aurais voulu qu'elle me trompât, qu'elle me fît croire à un mariage de

raison, à un attachement paisible dès le principe, ou qu'elle prît la

peine de me répéter ce banal mensonge, naïf souvent chez les femmes à

passions vives: «J'ai cru aimer; mais ce que j'éprouve pour vous me

détrompe. C'est vous seul qui m'avez appris l'amour.» Et, en même temps,

je me rendais bien compte de l'incrédulité avec laquelle j'eusse

accueilli ce mensonge, de la fureur qui m'eût envahi en me sentant

trompé dès les premiers mots. J'étais en proie à toutes les

contradictions d'un sentiment sauvage et despotique. Par moments, je

m'essayais à l'amitié, à l'amour pur comme elle l'entendait; mais je

reconnaissais avec terreur que ce qu'elle m'avait dit de son mari

pourrait bien s'appliquer à moi. Je ne trouvais pas en elle ce fond de

logique, cette maturité de l'esprit, cette conscience de la volonté, qui

sont les indispensables bases d'une affection bienfaisante et d'une

intimité heureuse. Elle s'était bien confessée, elle était femme

jusqu'au bout des ongles, faite seulement pour aimer, disait-elle...

faite, à coup sûr, pour allumer mille ardeurs sans qu'on pût prévoir si

elle était capable de les apaiser et de les convertir un jour en bonheur

durable et vrai. Un point, d'ailleurs, restait voilé dans son bref

récit, et ce point terrible, l'infidélité..., _les infidélités_ qu'on

lui attribuait, je voulais et ne voulais pas l'éclaircir. Je

questionnais malgré moi; elle s'en offensa.

--Vous voulez que je vous rende compte de ma conduite? dit-elle avec

hauteur. De quel droit? Et pourquoi me faites-vous l'honneur de m'aimer,

si d'avance vous ne m'estimez pas? Est-ce que, moi, je vous questionne?

Est-ce que je ne vous ai pas accepté tel que vous êtes, sans rien savoir

de votre passé?

--Mon passé! m'écriai-je. Est-ce que j'ai un passé, moi? Je suis un

enfant dont tout le inonde a pu suivre la vie au grand jour, et jamais

je n'ai eu de motifs pour cacher la moindre de mes actions. D'ailleurs,

je vous l'ai dit et je peux l'attester sur l'honneur, je n'ai jamais

aimé. Je n'ai donc rien à confesser, rien à raconter, tandis que vous...

vous qui repoussez la passion aveugle et confiante, et qui exigez un

sentiment désintéressé, un amour idéal... il vous faut imposer l'estime

de votre caractère et donner des garanties morales à l'homme dont vous

prenez la conscience et la vie.

--Voici la question bien déplacée, répondit-elle en tirant de son sein

le billet que je lui avais écrit l'avant-veille. Je croyais que vous me

demandiez de vous rendre digne de moi, et de ne pas vous abandonner au

désespoir. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est moi qui apparemment

implore votre confiance et vous supplie de me croire digne de vous.

Tenez, pauvre enfant! vous avez un caractère violent avec une tête

faible, et je ne suis ni assez énergique ni assez habile pour vous

apprendre à aimer; je souffrirais trop, et vous deviendriez fou. Nous

avons fait un roman. N'en parlons plus.

Elle déchira le billet en menus fragments qu'elle sema dans l'herbe et

dans les buissons; puis elle se leva, sourit, et voulut rejoindre sa

belle-soeur. J'aurais dû la laisser faire, nous étions sauvés!... Mais

son sourire était déchirant, et il y avait des larmes au bord de ses

paupières. Je la retins, je demandai pardon, je m'interdis de jamais

l'interroger. Les deux jours qui suivirent, je manquai cent fois de

parole; mais elle ne s'expliqua pas davantage, et les pleurs furent

toute sa réponse. Je me haïssais de faire souffrir une si douce

créature, car, malgré de nombreux accès de dépit et de vives révoltes de

fierté, elle ne savait pas rompre: elle ignorait le ressentiment, et son

pardon avait une infinie mansuétude.

IV

J'oubliais tout au milieu de ces orages mêlés de délices, et, en

exerçant mes forces contre le torrent qui m'entraînait, je les sentais

s'éteindre et se tourner vers le rêve du bonheur à tout prix, lorsqu'un

signal parti de la montagne m'annonça le retour probable d'Obernay pour

le lendemain. C'était une double fusée blanche attestant que tout allait

bien, et que mon ami se dirigeait vers nous; mais M. de Valvèdre

était-il avec lui? serait-il à Saint-Pierre dans douze heures?

Ce fut la première fois que je pensai à l'attitude qu'il faudrait

prendre vis-à-vis de ce mari, et je n'en pus imaginer aucune qui ne me

glaçât de terreur. Que n'aurais-je pas donné pour avoir affaire à un

homme brutal et violent que j'aurais paralysé et dominé par un froid

dédain et un tranquille courage? Mais ce Valvèdre qu'on m'avait dépeint

si calme, si indifférent ou si miséricordieux envers sa femme, en tout

cas si poli, si prudent, et religieux observateur des plus délicates

convenances, de quel front soutiendrais-je son regard? de quel air

recevrais-je ses avances? car il était bien certain qu'Obernay lui avait

déjà parlé de moi comme de son meilleur ami, et qu'en raison de son âge

et de son état dans le monde, M. de Valvèdre me traiterait en jeune

homme que l'on veut encourager, protéger ou conseiller au besoin. Je

n'avais plus senti la force d'interroger Obernay sur son compte. Depuis

que j'aimais Alida, j'aurais voulu oublier l'existence de son mari.

D'après le peu de mots que, malgré moi, j'avais été forcé d'entendre, je

me représentais un homme froid, très-digne et assez railleur. Selon

Alida, c'était le type des intentions généreuses avec le secret dédain

des consciences imbues de leur supériorité.

Qu'il fût paternel ou blessant dans sa bienveillance, j'étais bien assez

malheureux sans avoir encore la honte et le remords de trahir un homme

qu'il m'eût peut-être fallu estimer et respecter en dépit de moi-même.

Je résolus de ne pas l'attendre; mais Alida me trouva lâche et m'ordonna

de rester.

Valvèdre · 第 6 / 21 段